‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 7 sur 169 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'abbaye, dès le premier aspect, répondait pleinement à l'idée la plus haute que tout pèlerin pouvait en avoir conçue.

Au sommet d'une colline caillouteuse, elle était posée entre les deux branches d'une large vallée, isolée comme un château fort, et en quelque sorte, sur un piédestal. Son clocher massif, ses tours, ses hautes murailles construites en pierres rouges, inspiraient le respect, et l'admiration était rehaussée par l'étendue et la variété du paysage répandu à l'entour de la vénérable maison de Dieu. A l'occident, les pentes de la colline se terminaient au bord d'une petite rivière qui coulait assez profonde, embarrassée de roseaux et de plantes aquatiques, retraites des martinspêcheurs et des bécassines au plumage -noir, et d'où quelquefois un héron s'élevait en criant pour gagner les plaines du ciel. Un pont de deux arches, étroit et formé de gros blocs, servait aux communications entre l'abbaye et le bourg de Typhaines, qui, sur l'autre rive, groupait dans l'endroit le plus large de la vallée ses maisons amassées les unes contre les autres et ses rues tortueuses. Ainsi, se serrant contre lui-même au milieu de la vaste plaine, le bourg ressemblait à un homme qui a froid ou qui a peur, et paraissait plus petit qu'il ne l'était réellement.

C'était, en effet, un lieu considérable et méritant le nom de ville ; car, de la hauteur sur les flancs de laquelle descendaient nos cavaliers et Rigauld, on découvrait, au milieu des demeures des manants, deux édifices qui prouvaient à t eux seuls l'importance de Typhaines : une petite église et j un bâtiment carré, de physionomie rébarbative ; ce n'était autre que la geôle abbatiale ; il ne manquait au bourg, pour mériter une appellation plus honorable, que des remparts

lui servant à nuire et à se défendre. La vue de l'abbaye, du village, de la contrée mieux cultivée que les terres des seigneurs séculiers, tout le spectacle offert à ses yeux parut redoubler alors la verve et l'animation du chevalier, et, retenant un instant son cheval, il s'écria d'une voix ravie :

— Vrai Dieu I c'est donc là cette célèbre abbaye de Typhaines, ce séjour du saint abbé Anselme, ce lieu d'où s'échappe la renommée de tant de vertus et d'une piété si pure I C'est donc là cette glorieuse église, tombeau d'un si grand nombre de personnages vénérés, de chevaliers célèbres, et notamment de trois de mes ancêtres I Pour moi, je comprends l'amour avec lequel tant de gentilshommes se sont empressés d'enrichir ce monastère si méritant, et je ne mourrai pas en paix si, à la fin de mes jours, je ne lui laisse, moi aussi, quelque bonne part de mon domaine 1 J'imagine, forestier, que tout ce pays que mon regard découvre appartient à la glorieuse abbaye ?

— O monseigneur, repartit le forestier avec les yeux pleins d'orgueil, quoique d'ici vous puissiez voir bien loin, vous ne contemplez pas encore le bout et la fin de nos fiefs 1

— J'en suis content, reprit l'homme d'armes ; jamais tes maîtres ne posséderont autant de richesses que je leur en souhaite, et tu peux déjà te tenir assuré qu'ils n'ont pas d'ami et de fils plus dévoué que moi. Et c'est à cette noble maison qu'un bourg audacieux ose s'en prendre 1 De misérables manants, des bourgeois sans renom osent lever leurs bras contre des moines 1 Ils se font meurtriers de leurs pieux seigneurs !

— Prenez patience, interrompit Rigauld, je connais les noms des coupables, et le révérend abbé ne manquera pas de les faire périr. D'ailleurs, s'il l'oubliait, j'ai promis au père Nicolas de me charger de sa vengeance, et je vous jure que son âme n'aura pas sujet de se déranger pour venir me rien réclamer.

— Tu seras bien heureux, dit Foulques, et ton abbé le seras de même, si les manants qui ont fait le crime se lais- i^ sent prendre comme des moutons et égorger sans crier. • Pour moi qui sais par expérience ce qu'on peut attendre de L cette mauvaise race, je crois que les meurtriers et leurs J parents vous apprendront bientôt que Jacques Bonhomme î

CHAPITRE DEUXIÈME à des dents fort tranchantes dont il sait se servir. Après l'épreuve faite, vous serez prêts à jurer que les Sarrasins idolâtres sont des anges de douceur en comparaison des paysans et des bourgeois mutinés.

Rigauld parut ne pas comprendre très nettement l'écuyer, ou du moins faire peu de cas de ses paroles ; il l'avait d'abord regardé avec étonnement, puis, après un geste de bravade, il s'était mis à siffler.

Le chevalier rompit à son tour le silence.

Dis-moi ce que c'est, après tout, que cet abbé Anselme

que, sur la foi de ceux qui m'en ont parlé, je m'empresse de déclarer un grand saint et le meilleur des hommes. Je t'avouerai, brave chasseur, que je ne vais à l'abbaye que pour traiter d'une afiaire qui m'importe beaucoup et que je te raconterais si j'en avais le temps. D'avance je voudrais me persuader que je serai bien accueilU et ma demande pareillement.

— Par ma foi, répondit Rigauld, si vous ne connaissez pas mieux l'abbé Anselme, il me paraît que l'on entend peu de choses là d'où vous venez, et vous auriez eu bon besoin de voir le monastère alors qu'il était gouverné par l'abbé Ranulf, pour juger de la différence.

L'abbé Anselme est un saint. Quand je le vois, je tremble comme si j'étais en présence de Dieu lui-m.ême. Chacun sait qu'il est savant comme un sorcier, et que, s'il le voulait, il n'aurait qu'à ouvrir un de ses livres pour que tous les diables apparussent. Il est certain qu'il a fait des miracles. Je ne vous les raconterai pas, parce que voila que nous sommes arrivés ; mais il est certain qu'il en a fait, et si ce que vous avez à lui demander est honorable, vous pouvez être en repos, il vous l'accordera sans peine.

— Je te remercie de ce que tu m'apprends, répondit le chevaher, et pour te prouver combien me rend satisfait la bonne espérance que tu me donnes, tiens, prends ceci et achètes-en de bonnes flèches ou une cruche de vm, comme il te plaira le mieux.

Le forestier mit dans sa panetière le don du gentilhomme, et la petite troupe, arrivée au sommet du chemin, franchit la large porte de la riche abbaye.

Au premier coup d'œil on pouvait se convaincre que Rigauld n'avait pas exagéré l'hospitalité généreuse des

moines. Deux d'entre eux, encore entourés de mendiants, achevaient, au milieu du préau, des distributions abondantes de vivres. La cohue souffreteuse s'en allait emportant des brocs de cervoise, des pains, des fruits et des morceaux de lard. Plus loin venaient quelques béquillards, des estropiés de toute espèce qui, embobelinés soit de la tête, soit des bras, sortaient de chez le père médecin. Celui-ci les suivait en leur donnant de loin ses derniers conseils, et ils marchaient avec cet air particulièrement piteux du paysan qui se sent malade.

En voyant paraître le noble voyageur, deux convers accoururent au-devant de lui.

— Je vous salue, mes frères, dit le chevalier ; je viens réclamer votre hospitalité, j'espère que vous ne me la refuserez pas.

— A personne cette sainte maison ne fait une telle injustice, répondit un des moines ; comment oserait-elle repousser un défenseur de la croix ? Entrez, monseigneur, en toute assurance, mettez pied à terre, et tandis que le père abbé vous recevra vous et vos gens, je me charge de faire prendre soin de vos montures.

Le croisé ne donna pas au bon religieux la peine de redoubler ses instances ; il mit pied à terre, les hommes de sa suite en firent autant, et il suivit avec eux celui des frères qui, marchant en avant, devait les conduire auprès du grand seigneur ecclésiastique.

Les voyageurs traversèrent sur les pas de leur guide de longs cloîtres bas et sombres, et montèrent plus d'un escalier. L'abbaye n'avait pas été achevée par un seul architecte ni sur un seul plan, et, plusieurs fois, à des constructions déjà terminées on avait ajouté des bâtiments nouveaux, des ailes entières. Il en résultait que pour faire communiquer toutes ces parties disparates de l'édifice, l'imagination des ouvriers avait dû se mettre en grands frais de passages, de couloirs, d'escaliers. C'était presque un dédale.

Ce fut au second étage, au bout d'une large galerie donnant sur une cour intérieure, que le frère convers, ouvrant une porte basse pareille à celle d'un cellier, donna entrée aux nouveaux venus dans l'appartement du père abbé de Typhaines.

Un regard suffit à ceux-ci pour connaître la demeure du

CHAPITRE DEUXIÈME puissant dignitaire. C'était une cellule de pierre, de douze nieds carrés environ, tellement basse qu on ne pouvait s y tenir autrement que courbé. Le jour y pénétrait par une meurtrière qui, ménagée dans un mur très épais, ne laissait arriver qu'une clarté oblique et imparfaite. Placée sous les ravons de cette pâle lumière, était une table de chêne a peine rabottée, soutenue sur des pieux et couverte de gros volumes, de diplômes auxquels pendaient leurs sceaux de couleurs variées, et de parchemins, les uns blancs encore les autres chargés de cette grande écriture anguleuse et bizarre particuhère à l'époque. Quelques plumes noircies, a la barbe tachée et chiffonnée, et un lourd encrier de plomb trônant au miheu de ce chaos, en complétaient la physionomie sévère Devant la table était un escabeau non moins grossier ; dans le coin le plus sombre, deux bottes de paille et un pave servaient de lit et d'oreiller ; un crucifix de bois cloue a la muraille dominait cette terrible couche, et une discipline garnie de pointes de fer longues et acérées pendait a cote de l'image du Dieu Sauveur. ^

Au m^Sment où les visiteurs parurent, le père abbe, sans doute plongé dans ses méditations, se tenait debout, appuyé contre le mur, sa grande taille affaissée, les bras croises, les yeux attachés sur les dalles. A peine eût-il reconnu POur des étrangers ceux qui lui étaient amenés, qu avec un sounre grave il sortit de sa retraite et vint au-devant d eux sur la Salerie ; il étendit la main et les bénit, car, a son approche, le chevkher et ses gens s'étaient dévotement jetés a genoux, — Saint père, dit le croisé, je suis venu pour me recommander à votre grâce et vous demander un don que ] estime S plus grand qui, dans ce monde, me puisse être accorde; ma^ Tes^affaires âe Dieu doivent passer avant les miennes, et voici un forestier que j'ai rencontré et que ]e vous amené, dont vous allez apprendre un triste et dangereux evene-

"" A^ces paroles, comme si l'annonce d'un malheur n'eût rien pour lui qu^ d'attendu, le père abbé se tourna du cote de mgauld et le vit qui se tenait humblement cojifine au bout de la galerie, ayant à la main la missive que lui avait confiée le père Nicolas. ,

— Eh bien ! Rigauld, dit-il, quelle est cette lettre et de quel mal es-tu le messager ?

Rigauld tendit sa lettre et dit :

— Le père Nicolas vient d'être tué, près de la fontaine de Saint-Procule, par des hommes du bourg.

Le frère convers devint blême, mais l'abbé ne montra pas la plus légère émotion. Tout au plus un tremblement imperceptible aurait-il pu être aperçu sur ses lèvres minces et serrées. Il ouvrit la dépêche, la parcourut rapidement, puis il la ferma avec lenteur, et se tournant vers le chevalier :

— Vous arrivez, mon fils, lui dit-il, dans un moment de douleur pour notre maison. N'en soyez pas moins le bienvenu, et quel que puisse être le motif de votre visite, si un pauvre religieux tel que moi possède quelque chose pour votre contentement, je vous promets d'avance que vos vœux seront satisfaits. Je vais donner des ordres afin que rien ici ne vous manque. Permettez cependant que les devoirs de la courtoisie ne me fassent pas négliger ceux non moins nécessaires du rang que j'occupe, et quand j'aurai rempli ma douloureuse tâche, je serai tout prêt à vous écouter.

S'adressant alors à Rigauld :

— Prends avec toi, poursuivit-il, quatre de nos valets, deux de nos frères t'accompagneront, et tu iras sans retard chercher le corps de notre pauvre père, pour que nous puissions l'ensevelir suivant les rites de l'Église.

Comme l'abbé prononçait ces derniers mots au milieu du silence de tous les auditeurs, de grands cris se firent entendre, des pas précipités retentirent sous les cloîtres et des gémissements de douleur parvinrent jusqu'en ces lieux écartés du reste de l'abbaye.

Le chevalier, qui avait la pensée remplie du souvenir des rébellions bourgeoises, s'écria :

— Quoi donc 1 votre bourg, saint père, se serait-il tout à coup révolté ? En passant à quelques pas de ces premières masures, je n'ai pourtant rien remarqué qui me donnât soupçon.

— Ne nous effrayons pas, répondit paisiblement l'abbé, et contentons-nous d'aller savoir la cause de ce tumulte.

— Si vos serfs s'ameutent, répondit le croisé en frappant sur sa lourde épée, comptez, saint père, que Rudaverse ne restera pas paresseusement dans son fourreau ; elle est bonne chrétienne.

— Je ne souhaite, dit Foulques, d'autre plaisir que les

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