SERVAIS DU GUEZ
La mort d'Etienne du Fermont plongea les religieux dans une tristesse profonde : l'élection d'un nouvel abbé viul y faire diversion. S. Servais du Guez, ne" eu Rralianl el docteur en théologie de l'Université" de Paris, fut nommé d'une commune voix. Déjà il avait refusé la prélature du couvent de Saint-Martin à Ypres. Son élection présenta une particularité assez extraordinaire ; selon André Le Vaillant , « les » assistants furent grandement réjouis, plorant de joie, rendant grâces a Dieu, tel- •> leinent que chantant le Te fkum, un prélat assistant, pensant dire le verset ordi- » uaire, estant a demi ravy et poussé par l'instinct du Saint-Esprit, chanta à » haute voix cellui-cy : A Ihmino faclum est istnd ; les autres répondant : Et est » mirabile in oculis nmtris ; par où il semble (me cette élection fut plutost <> faite par une inspiration divine que humaine. » L'abbé Servais fut béni par Guillaume, évéque d'Airas, dans l'église de Notre-Dame-cn-Cité, et fut conduit en triomphe en son monastère, où il fut reçu avec de grandes marques de joie. Adonné sans cesse aux exercices de piété, il était « véritable eu ses propos, doux , » aimable a un chascun, dur et sévère à soy-mème, sobre, assidu aux esludes, aux » veilles, aux jeunes el à recevoir les confessions de ses religieux (1). » Par ses conseils il excitait le zèle des négligents, et, par ses remontrances, il amenait la fui du repentir. Préchant et exhortant ses moines à la pénitence, tant par ses œuvres que par ses paroles, il n'employait jamais avec eui ni détours ni flatteries. Il s'attira beaucoup de mécontentements, selon le proverlK- : Veritas mlium paru . et incurrit odium qui arguit criminosm. Mais Dieu le délivra de toutes ces adversités, en le faisant triompher de ses ennemis.
Servais aimait à s'entourer de gens doctes et éclairés et à reconnaître leur rapacité par des distinctions qui les élevaient au-dessus des autres. Ce prélat était d'une extrême sobriété et d'une parfaite continence. La soupe, le pain noir et la bière étaient ses seuls aliments : il faisait donner aux pauvres le sur-
(I) André Le Vaillant.
plus de. sa porlion. n portail continuellement un cilice sur le corps. Le soir après compiles, pendant que les autres reposaient, il étudiait assez longtemps; il faisait de même après matines jusqu'au jour. Jamais, même après de longues fatigues, il ue manquait d'assister aux offices et y arrivait toujours le premier ; il macérait son corps, « le faisant servir a l'esprit, craignant qu'enseignant les autres, il fût trouvé » répréhcusible. »
Sous l'administration de Servais du Guez, l'abbaye du Mont-Saint-Eloi augmenta lieaucoup ses revenus et ses privilèges. Ce prélat obtint en 1293, de Robert H, comte d'Artois, dont il était conseiller, un amortissement général des biens de son monastère (1).
L'Artois était alors sous le coup de l'impôt txorbilant du décime, la Maltote, qui devait, avec l'autorisation du pape Clément V, se prélever pendant cinq ans sur tous les bénéfices du royaume. Celte exaction atteignait surtout le clergé. L'abbé Servais, profitant de sa dignité de membre du conseil du comte Robert , en obtint des lettres d'exemption a cet égard. Ce prince, en 1298, confirma tous les privilèges accordés le siècle précédent (en 1190) par Philippe, comte de Flandre (2).
En 1293, Philippe IV, roi de France, avait voulu contraindre les religieux du Mont-Saint-Eloi a payer les droits de péage pour leurs chariots. Ceux-ci montrèrent une charte de Louis IX qui leur en accordait l'exemption. Le parlement fit droit à leur requête (3). De plus, Philippe écrivit au bailli du Vermandois pour lui mander de faire observer, à l'égard des religieux du Mont-Saint-Eloi, le privilège qu'ils avaient obtenu du roi saint Louis et de ne plus prélever aucun péage ni droit sur leurs chariots ou voilures portant les nourritures et autres choses qui leur étaient nécessaires.
Plus tard, en 1309, il ordonna à ses justiciers « de maintenir l'abbé et le couvent » du Monl-Saiut-Eloi, dans les possessions justes, libertés, franchises et saisines » dont ils jouissaient et dont avaient joui leurs prédécesseurs , et de les préserver » des injures, violences, oppressions et exactions nouvelles qu'on voudrait exiger » par la force des armes ou la puissance des laïcs. Si les religieux avaient déjà « éprouvé des pertes, on devait les en indemniser (4). •>
1298. Guillaume, fils du comte de Flandre, seigneur de Crépicord et d'Allode,
( I ) Cartulaire d'Aubigny, f» 73, verso.
(Fait à Paris après la fêle de saint Vincent, en 1293.)
(S) Cartulaire d'Aubigny, f' 73.
(3) Voir pièces justificilives, lv.
(I) Donné ù Pari» le il janvier 1309. Cartulaire d'Aubigny, f° 57.
ilonna pour le repos de son àmc aux religieux du Mont-Saint-Eloi l'exemption de tout péage, tonlieu, vinage ou autres droits dans ses domaines (1).
La mémorable Uitaille de Courtrai, 11 juillet 1302, coûta la \ie au comte d'Artois, Bol>ert. Philippe le Bel reconnut sa fille Mahatil apte a recueillir sa succession. Celle princesse, si connue par ses libéralités et les nombreuses fondations qu'elle fit en Artois dans l'intérêt des pauvres, avait voué un intérêt tout particulier a l'abbaye du Mont - Saint - Eloi. Considérant les éuiiuentes vertus de l'abbé Servais, elle donna au monastère de beaux ornements en tissu d'or, à savoir : trois cliappes. deux tuniques, une chasuble et le parement d'autel, qu'on nommait ordinairement les vieux ornements de saint Vindicien, et deux cents livres en argent, pour mettre en rente et fonder un obit annuel après sa mort.
Par une charte donnée au mois d'août 1309, la comtesse d'Artois, palatine de Bourgogne et dame de Sélim, déclare, a l'exemple de Bolwrt son père et à la demande de l'abbé et des religieux du Mont -Saint -EN, « prendre sous sa » protection et défendre les personnes, les choses et les biens desdits religieux >• existant dans le comté d'Artois , et toutes et chaeunes choses qu'ils possédaient - dans le vicomte ou sous sa juridiction {2). » La dame d'IIanielineourl et le chevalier Pierre, seigneur de Gouy -en -Cohelle, firent aussi phbieurs donations à l'abbaye.
A tous ces ornements dont l'ahbé se plaisait il orner son église, ajoutons une portion des reliques de saint Eloi, qu'il obtint, en 1306, du chapitre de Noyon (»).
(1) Donné en dans l'octave de saint Martin d'hiver. Cartulaire d'Aubigny, f* 71, {i) Cartutaire d'Aubigny, f* 50.
i3) 13110. l'ortionem item reliquiarum S. Eligii anoo 1300 a noviomensibus canonicis obli-ntum revercnlcr adscrvant.
Quatuor item habeni magna et solida ossa rorpori* S. Emerentianir Yirginis et marlyris, qu.-n adhuc cjtiieeumena dura orarel ad sepulcrum S. Agnetis, cujus fuerat collectanca, a gentilibu» lapidala est.
Suo eliam decoralur honore clavis una quam possedit. R. Virgo Deipara. Quidam praterca ilos, quem habuit prtn manibus eadem U. Virpo Maria, uti rnperire est ta lirliraicA lingul.
Os denique S. Augustin! hipponensis Episcopi. Item de cranis saneli Laurentii marlyris.
Inlinitas propemodum alias sanctorum habuerc reliquias, sed Normannorum perseculione fuen: dispersai , quaî nibilominùs in argcnleA thecà induslriè confect/i in gaxophilacio conscrvantur.
(Thésaurus S. reliiiuiarum Btlgti , auctorc Vrnoldo IUïssio, p. 207.)
Servais assista, en 1299, à l'élévation du corps de saint Louis, canonisé par le pape Boniface VIII, et procura a son église une statue d'argent venant de ce prince, qui av ait été l'un des bienfaiteurs de la maison (1). Il s'occupa spécialement de l'administration des prieurés cl dépendances du Monl-Saint-Eloi (2). 11 ordonna par lettres déposées au secrétariat de l'évéehé à Arras , que les prieurs, administrateurs des maisons d'Aubigny, de Ilebreuves, de Grand-KuUecourt , du Perroy, de Gouy et d'Ecoivres, vinssent verser intégralement, à fa fin de chaque, année, dans la caisse du couvent, l'excédent des recettes sur leurs dépenses nécessaires .
Les qualité-» éminentes de Servais du Gucz lui avaient attiré l'estime et l'amitié du comte de Flandre, qui en avait fait un de ses principaux conseillers. Cette faveur fut funeste a la prospérité de l'ablvaye. Guy de Dampierre, retenu provisoirement a Paris par Philippe le Bel, ne recouvra sa liberté qu'en donnant sa fille eu otage. Mais à peiue fut-il de retour dans ses Etats qu'il défia le roi de France et le fil menacer d'excommunication par le souverain pontife. Pour toute réponse . Philippe, à la tétc de 60,000 hommes, vint assaillir la Flandre. L'Artois eut à souffrir beaucoup du passage des armées; bientôt après, les Flamands, ayant pris Thérouanne, se ruèrent sur Arras, <> gastant tout le pays d'Artuis, mettant ■» tout en feu et a l'épée, dont la plus grande partie de nos granges et censés furent » bruslées et les terres briscadées et ruinées, de tant plus que ces Flamens ne » portaient guère d'affection à cet abbé pour estre un des principaux conseillers » du comte d'Artois (3). »
Par suite des guerres qui eurent lieu pendant le règne de cet abbé , les religieux cessèrent de cultiver et de Taire valoir eux-mêmes leurs terres dans les di-
<i> Pauenty, Vie de saint Eloi, p. 270.
(2) Voir pièces justificatives , lvi.
(3| André Le Vaillant.
A. d Héricourt, Sièges d' Arras, p. 3)4.
Après la bataille de Courtrai, où le comte Robert d'Artois mourut sur le champ de bataille, après avoir reçu trente blessures, « Adoncques Guy de N.imur enhélic de la victoire des siens et lors de son corage embrasé de
• l'ourgueil d'occuper toutes Flandres , s'efforça de tendre a greingneurs choses : quar après
• assist ceulx de Lille , et par tricherie et fraude maintenant eux comme ceulx de Courtray, . ceulx d'Ypres, ceulx de Gand, ceulx de Douai et les autres villes de Flandres à abandon venir
• efforçoil et ensement aliroit. F.t lors vers Arras manda à ses couriers et fouriers ù nqurillir la » proie, lesquelz comme ils s'efforçassent :'i proier et à rober l'abbèie du Mont-Saint-Eloy, de la » gent de l'évèque d'Arras furent déboutes et déebaciés si quil convint quil sen retournassent » pour garder leurs termes. »
Chronique de saint Denis, édition de MM. Naidet et Daunou (18-10).
vers lieux où ils avaient «les biens. <• Ils furent tenus, dit la Chronique J .\ ubigmj, » par les laies et séculiers h l'exclusion des frères convers. ■»
Après avoir vaillamment travaillé à la vigue du Seigneur et fidèlement administré l'abkiye pendant vingt-deux ans et trois mois, l'abbé Servais alla recevoir la récompense de ses travaux le 17 janvier 1313. Dans ces temps malheureux, il lui avait fallu l'énergie de son caractère, la supériorité de son esprit et l'éclat de son nom pour maintenir l'ordre et la discipline dans son monastère et l'empêcher en même temps de déchoir de sa prospérité.
L'époque de sa mort est incertaine. Les auteurs de (iallia Chrisliana le font mourir un an plus tard. Quant a Ferri de Locres, il s'est certainement trompé en plaçant en 1309 la mort de ce prélat , car il se contredit lui-même en rappelant ailleurs, dans sa chronique, que cet abbé gouverna vingt-deux ans. Son corps fut enterré sous l'arcade , eu face le dortoir et contre le mur du chœur, auprès de son prédécesseur.
André de Courtrai était grand prieur, en 1313.