N° 33. — L'ABBÉ DURAND
Ce pilier nous montre l'effigie de l'abbé Durand, une des belles figures de l'abbaye de Moissac ; il était un peu dans l'abbaye comme notre Charlemagne dans notre pays : un grand homme pour tous, un saint pour quelques-uns (2).
Le saint est debout, sous une arcature, dont l'inscription fait connaître qu'il se trouvait évêque de Toulouse, tout en étant abbé de Moissac : S[an]C[tu)S . DVRANNVS . E\pisco]P[u]S . TOLOSANVS . ET ABB[a]S MOYSIACO.
La hauteur de la statue est de 1 m 4 3 . Durand est revêtu d'une chasuble au-dessous de laquelle apparaissent la dalmatique, la tunique et l'étole dont les pendants très
(1) Annales archéologiques, t. XXI, pp. 91 et 92, fig.
(2) Voir ci-dessus, pages 46 à 57, la notice consacrée à cet abbé.
étroits se détachent sur le bas de l'aube mitre, la crosse, l'anneau et les sandales.
Observations. — Dans les premiers siècles du christianisme la mitre des évêques n'était qu'une sorte de bandelette ou une lame étroite de métal liée autour de la tête (Hist. method., pars IV) ; elle rappelait la coiffure du grand prêtre Aaron qui consistait en une lame d'or très pur qu'on attachait sur la tiare d'après les prescriptions données par le Seigneur (ï). Saint Jean l'Evangéliste, au rapport de Polycrate, ornait ainsi son front d'une feuille d'or (2). Eusèbe raconte que saint Jacques le Mineur, évêque de Jérusalem, portait sur son front une lame d'or pour marque de son épiscopat.
Nous renvoyons, pour de plus amples détails, à la page 305 du Dictionnaire des antiquités chrétiennes, de l'abbé Martigny, auquel nous avons emprunté ces citations.
Telle a été l'origine de la mitre épiscopale, appelée pour ce motif ffTEtpavoç, corona (Eusèbe, X, 4), ou xioaptç, diadema (Greg. Naz., Orat., XXXI). Nous voyons cette forme toute particulière sur la tête de l'abbé Durand ; en effet, on remarque qu'il porte une large tonsure qu'entoure une couronne de cheveux, serrée au-dessus du front par une étroite bandelette dont les attaches retombent sur les épaules. Nous remarquerons, dans la galerie septentrionale, ce même insigne sur la tête de saint Jean.
La chasuble de l'abbé de Moissac nous donne la forme primitive de ce vêtement. Développée, elle présenterait une surface circulaire, percée seulement au
Il porte aussi les insignes épiscopaux : la
Fis.
L'abbé Durand
fO « Fecerunt mitras cum coronulis suis ex bysso.... fecerunt et laminam sacrœ venerationis de auro punssimo, scripseruntque in ea opère gemmario, Sanctum Domini. Et strinxerunt eam cum mitra vitta hyacinthma, sicut prœceperat Dominus Moysi », Liber Exodi, cap. XXXIX, v. 26, 29 et 30 Voir aussi ■ Exod., XXIX, 6; XXVIII, 36, 38; Lev., VIII, 9.
(2) « joannes, qui supra pectus Domini recubuit et pontifex ejus fuit, auream laminam in fronte portans. martyr et doctor in Epheso dormivit »,. S' Jérôme, De scriptoribus ecclesiaslicis, cap.XLV.
centre d'un orifice pour passer la tête. On ne pouvait mouvoir les bras, qu'en soulevant un amas de plis; aussi, pour éviter la gêne que ces plis épais devaient causer aux mouvements, dès le xie siècle, on échancra un peu la chasuble des deux côtés correspondant aux bras ; vers la fin du xne siècle, on diminua le poids en rognant un peu la jupe sur le devant ; puis on enleva de l'étoffe sur les côtés vis-à-vis de chaque épaule, et cette échancrure devenant de plus en plus agrandie, surtout à partir du xvie siècle, finit par aboutir à la coupe commode, mais sans grâce, de la chasuble de nos jours, qui s'éloigne, comme on le voit, du type primitif.
Dans la primitive Eglise la dalmatique était un vêtement sacré que les papes décernaient aux évêques comme une distinction et une récompense, et ceux qui avaient le droit de la porter la mettaient sous la chasuble à la messe pontificale (1). Les diacres ne pouvaient s'en servir que par un privilège du Souverain-Pontife (2), et ce n'est que plus tard qu'elle leur fut donnée comme un insigne spécial.
Pendant les premiers siècles de l'Eglise, les évêques, ainsi que tout le clergé, conservèrent l'usage exclusif des sandales ; ils se distinguèrent en cela des laïques dont la chaussure habituelle était le soulier romain ou le brodequin qui enveloppait une partie de la jambe. Les chaussures des évêques étaient plus ornementées que celles des simples prêtres (3). Celles qué porte l'abbé Durand sont galonnées sur les bords. Mais ce n'est qu'à partir du ixe siècle que les écrivains ecclésiastiques mettent les sandales au nombre des insignes épiscopaux.
No 34. OISEAUX FANTASTIQUES
Quatre personnages vêtus d'une longue tunique serrée autour du corps par une
Figure 114
large ceinture sont assis aux angles du chapiteau. Ils saisissent par le cou des oiseaux de grande taille dont les serres crochues se cramponnent à leurs genoux. Ces oiseaux
(1) Ciampini, De sacr. œdif., tab. IV. Cit. de Martigny, loc. cit.
(2) iMartène, Anecdol., t. V. p. 90. Cit. de Martigny, loc. cit.
(3) « Episcopus habet ligaturam in suis sandaliis quam non habet presbyter ». Amal. Fortun, De Eccl. off., 1. II, c. 25. Alcuin, De div. off., 1. II.
sont adossés et s'étalent deux par deux sur les faces du chapiteau ; deux par deux, ils ont une tête commune placée à la partie supérieure de chaque angle. La décoration du tailloir est la' môme que celle du numéro 27, figure 99.