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L'ÉGLISE

L'église se compose d'une nef, divisée en quatre travées, terminée par un chœur qui occupe trois travées, et par un chevet à sept pans. La nef est bordée de chaque côté par une série de chapelles, dont les profonds arceaux en tiers point supportent une galerie, et le chœur comporte des chapelles latérales (voir le plan, page 201, figure 35).

Le vaisseau a une longueur clans œuvre de 63 mètres 40 centimètres, dont 31 mètres 30 centimètres pour le chœur et le chevet. La largeur intérieure entre les parements des murs est de 12 mètres 60 centimètres pour la nef, et de 14 mètres 70 centimètres pour le chœur.

Les voûtes sur croisées d'ogives, à nervures prismatiques, ont une hauteur sous clef d'environ 20 mètres, et les clefs de voûte portent des écussons aux armes de France et de l'abbé Pierre de Carman. Dix-neuf fenêtres, pourvues d'un meneau et d'un tympan flamboyant, éclairent l'édifice.

Dans le chapitre suivant, nous entrerons dans d'autres détails en établissant l'époque de construction des différentes parties du monument.

En entrant dans l'église, la première chapelle qu'on rencontre à droite, dédiée autrefois à saint Laurent, l'est aujourd'hui à saint Mathias, patron des vignerons.

(1) Les deux escaliers conduisant au premier étage débouchent dans deux couloirs en contre-bas du sol de la salle d'environ 6; centimètres. Ces couloirs aboutissent à deux escaliers étroits et rapides qui permettent de descendre dans deux casemates percées de meurtrières et ménagées, pour la défense du monastère, dans l'épaisseur des murailles du Nord et du Sud.

(2) Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architecture, t. VII, pp. 289 à 293.

Vient ensuite celle de la Sainte-Vierge, de « Notre-Dame de Pitié ou des Cinq-Plaies »; elle est ornée d'un groupe de statues de pierre. Au centre du groupe, Marie éplorée tient sur ses genoux le corps défiguré de son divin Fils. A ses pieds sont placées deux statuettes représentant, à genoux, les deux donateurs du groupe, ainsi que le constate une inscription, peinte sur le socle, en caractères gothiques, qui nous fait connaître leurs noms et la date des sculptures : MONCEN . J . DE LA GARIGA . LAN MIL . CCCC . LXX . VI . ME FIRENT FERE . GOVSSEN DE LA GARIGA . LES DE SVS DIT. C'est-à-dire : Messeigneurs Jean et Gousseti de la Garrigue me firent faire l'an 1476.

Deux autres statues sont placées à la droite et à la gauche de la Vierge ; l'une est celle de saint Jean l'évangéliste : S . J . EVENGELISTE, représenté un genou en terre ; l'autre, celle de Madeleine richement vêtue. Le socle porte cette inscription : NON DESPERETIS VOS QVI PECCARE SOLETIS — EXEMPLOQVE MEO VOS REPARATE DEO.

Fig. 235. — Groupe de statues dans la chapelle de Notre-Dame de Pitié

La tête de Jean de la Garrigue a été l'objet d'une restauration moderne des plus maladroites, car on en a fait une tête de femme. Ce personnage est vêtu d'une longue robe, ce qui laisserait supposer qu'il était un consul ou un homme de loi ; il porte un chaperon fixé à l'épaule droite. Gaussen de la Garrigue est vêtu d'une longue tunique, serrée à la taille au moyen d'une ceinture ; cette ceinture est recouverte sur le devant par une bande d'étoffe dont les extrémités maintiennent, sur les épaules, un chapeau à larges bords. Gaussen de la Garrigue était un des membres influents de cette puissante société de marins, fondée à Moissac à l'époque du moyen âge; il représentait comme consul le quartier Saint-Jacques en 1473 (1). Jean de la Garrigue, de son côté, fut aussi consul en 1489(2). Lagrèze-Fossat pense, probablement avec raison, que ce groupe fut offert à l'église Saint-Pierre pour l'accomplissement d'un vœu fait, par les donateurs, dans un moment de détresse lors d'une navigation sur le Tarn ou sur la Garonne (3).

La troisième chapelle est consacrée à saint Joseph : la quatrième l'était au Sacré- Cœur en 1626, à Notre-Dame des Anges en 1726; elle a aujourd'hui pour patrons saint Roch et saint Biaise.

(1) Arch. de VHôtel-de-Ville, Livre de la Charte, fol. 79, v.

(2) Arch. de V Hôiel-de-Ville, Livre de la Charte, toi. 79, v. ; fol. 96, r., et fol. 97, v.

(3) Lagrèze-Fossat, loc. cit., t. III, p. 204.

LE PORCHE ET L'ÉGLISE

Du côté opposé et le long de la nef se trouvent les chapelles de saint Jean-Baptiste, de sainte Luce, de saint Cyprien et de saint Eloi.

Cinq autres chapelles s'ouvrent sur le chœur : trois à droite et deux à gauche. Dans l'une d'elles on remarquera une « Mise au Tombeau », datée par un écusson placé à la partie centrale du monument : c'est celui de Pierre de Carman qui fut abbé de Moissac de 144g à 1485. Ce sépulcre était placé, avant la Révolution, dans la chapelle de Tous-les-Saints, située hors de l'église, au Sud du palais abbatial (voir le plan, page 200, figure 34).

Fig. 236. — Mise au Tombeau

Le Christ est porté au sépulcre par Joseph d'Arimathie et par Nicodéme qui tiennent les extrémités du linceul. Quels sont les autres personnages qui, au nombre de cinq, assistent à cette scène ? Les Evangélistes , après avoir cité Nicodéme et Joseph d'Arimathie , n'en mentionnent que trois autres nominativement : Marie , mère de Jésus; Marie-Magdeleine , et Marie, femme de Cléopas ; mais ils ajoutent que plusieurs disciples et quelques femmes, venus de Galilée, suivirent le corps du Sauveur.

Toutes ces statues sont drapées, non point dans des costumes juifs, mais avec des vêtements du xve siècle, suivant l'usage du temps. Sur la bordure du camail de Nicodéme, on lit cette inscription, en gothique : ECCE QVOMODO SEPELITVR J[ustus}.

Nous avons encore à signaler dans la nef le buffet d'orgues donné par le cardinal Mazarin, abbé commendataire de Moissac de 1 644 à 1661, et un crucifix fort curieux, placé contre le mur en face de la chaire, et qui s'éloigne tout à fait du type consacré.

La croix est représentée par un vigoureux cep de vigne projetant à droite et à gauche ses sarments touffus qui s'enroulent les uns sur les autres. Au milieu repose le Christ expirant reproduit en grandeur naturelle. La figure, dont l'expression est

douce et placide, offre avec le corps entier un caractère très imposant. Le divin crucifié n'a point de couronne d'épines, mais un trou pratiqué sur l'occiput devait maintenir au-dessus de la tête un nimbe plat et circulaire qui a été remplacé, il y a quelques années, par un nimbe crucifère plaqué sur l'arbre même de la croix. Le Sauveur est

Fig. 237. — Crucifix en bois, dans l'église de Moissac

vêtu d'une sorte de jupon descendant jusqu'aux genoux; ses pieds sont cloués séparément et reposent sur un suppedaneum . La croix s'élève sur un sol mamelonné que décorent des feuilles et des marguerites épanouies. Toutes ces particularités nous permettent de lui assigner comme date la fin du xne ou le commencement du xme siècle.

Fig. 238. — Corniche a modillons sur le coté Sud de l'église de Moissac

ÉPOQUE DES DIFFÉRENTES CONSTRUCTIONS DE L'ARRAYE

ous allons terminer cette longue étude sur les cloîtres et l'église de Moissac en essayant de préciser, autant qu'il est possible de le faire, la date des différentes parties de ces précieux monuments.

Pour arriver à ce résultat, nous devrons résumer en peu de mots ce que nous avons déjà dit.

Observons tout d'abord que lorsqu'on examine les constructions, on remarque que les unes ont été faites en briques et les autres en pierres ; on constate également que les sculptures ont été exécutées sur marbre et sur pierre calcaire. En ce qui concerne spécialement le cloître, on voit aussi que les sculptures des piliers n'offrent aucune analogie avec celles des chapiteaux, et que ces derniers, reliés entr'eux par des arcs en tiers point, offrent sur plusieurs de leurs corbeilles des monuments qui ont çjj leurs portes et leurs croisées en plein cintre. Ces observations ne manquent *Y point d'une certaine importance.

Peu de temps après sa fondation, dès le vme siècle, et à différentes reprises, le monastère de Moissac n'échappa point aux désastres causés dans le Midi de la France par les invasions sarrazines ; il fut presque complètement détruit (1).

Le roi Pépin contribua à sa réédification provisoire, mais, plus tard seulement, grâce aux pieuses libéralités de Louis, fils de Charlemagne, fut établie l'abbaye sur un plan beaucoup plus vaste (2).

(1) Voir ci-dessus, page 14, note 1.

(2) « Auxit [monasterium] munificus post hune donis Ludovicus ». Inscription de la dédicace de l'église.

Il ne reste peut-être de cette époque que quelques débris de mosaïque mélangés dans le pavé de l'église.

En 1030, sous l'abbatiat de Raymond Ier, la voûte de l'église s'effondra subitement (1). Sous celui de l'abbé Etienne, un incendie allumé par le comte de Lomagne anéantit en partie le monastère ; l'église abbatiale, déjà si éprouvée, s'en ressentit, et s'écroula tout à fait en 1042 (2).

L'abbé Durand s'occupa activement de la construction d'une nouvelle église ; il y travailla pendant de longues années et eut la satisfaction de pouvoir en faire la dédicace en 1063, ainsi que le constate l'inscription parvenue jusqu'à nous (3). Il reste de ce monument primitif, croyons-nous : le narthex, les murs de la nef dans toute la longueur des tribunes et jusqu'à la hauteur de ces tribunes, les croisées romanes percées dans ce mur, bouchées dans la suite, mais qu'on aperçoit encore de l'extérieur, tant du côté du cloître que du côté du porche actuel (4), et de gros pilastres, engagés dans la maçonnerie, servant de bases à des coupoles analogues à celles de Souillac, de Saint- Avit-Séhieur et de Saint-Front à Périgueux. On voit, en effet, dans les murs, le départ des arcs latéraux et des pendentifs qui supportaient ces coupoles établies sur ces pilastres intérieurs, solidifiés au dehors par des contre-forts droits, larges et peu saillants. Cet édifice peut donc servir à dater ses congénères (5).

D'après un passage de la notice consacrée par Aymeric de Peyrac à Munaud de Gavarret (1072-1085), ce serait à cet abbé que reviendrait l'honneur d'avoir fait sculpter le tympan du porche (6). Empressons-nous d'ajouter que ce tympan n'était pas alors à la place qu'il occupe aujourd'hui ; il se trouvait, ainsi que nous le dirons plus tard, au-dessus du portail ouvert du côté occidental, dans le prolongement de l'axe de l'église. Aymeric de Peyrac, qui avait commencé à écrire sa Chronique à la fin du xivc siècle, n'entre malheureusement dans aucun détail sur ce point ; il rapporte simplement la

(1) Voir ci-dessus, page 42.

(2) Voir ci-dessus, pages 49 et 50 (•5) Voir ci-dessus, pages 49 et 50.

(4) Voir, à la page 201, le plan de l'église; les restes des constructions de l'abbé Durand sont tracées en noir.

(5) « M. Anthyme Saint-Paul avait attribué la construction de ces coupoles à la fin du xiic siècle, de 1 [70 à 1 180, se montrant partisan du rajeunissement de Saint-Front de Périgueux qu'il regarde comme la première en date de toutes les églises périgourdines. Toutefois, nous tenons de cet archéologue éminent, la déclaration suivante, en date du 14 septembre 1894, déclaration motivée par un récent examen fait sur place : « Je considère la théorie de M. de Verneilh comme n'étant pas absolument condamnée, non qu'elle » ne prête à des objections très graves, mais parce qu'il est presque impossible, vu d'une part les textes et » d'autre part la filiation des autres églises périgourdines, de lui substituer un système cohérent et inatta- » quable ». On sait que M. de Verneilh datait Saint-Front de la fin du xc siècle. La cathédrale de Cahors, consacrée en 1 1 19, était semblable dans ses coupoles, dans son plan et jusque dans ses chapiteaux sans tailloir à Saint-Pierre de Moissac, ce qui permet de conclure que les deux édifices furent élevés à peu près à la même époque. Viollet-le-Duc attribue le plan et les coupoles de Cahors au xie siècle. » Abbé Pottier, Abbaye de Saint-Pierre de Moissac, dans l'album de la Soc. archéolog. du Midi de la France, ann. 1895, p. 52, note 2.

Voir aussi, à ce sujet, dans le Bull, de la Soc. arch. du Midi de la France, ann. 1S96, p. 31, le rapport de M. de Fontenille, Les Eglises à coupoles d'Aquitaine, d'après trois récents articles.

(6) « Hic Hunaldus debuit facere illam subtillem et pulcherimam figuram ingenti artifficio factam quae est in archa ecclesie et in capella, quia audivi, a quibusdam fide dignis, quod de talibus sculpturis seu similibus fieri fecit opus quam plurimum in monasterio Sancti Martini Alayriaci per ipsum inchoato et edifficato ». Aym. de Peyrac, Cliron., fol. 160, r", col. 2.

ÉPOQUE DES DIFFÉRENTES CONSTRUCTIONS DE L'ABBAYE

tradition conservée dans le monastère. Ce n'est qu'une tradition n'ayant pas, il est vrai, toute la certitude désirable, mais on doit cependant en tenir d'autant plus compte qu'elle n'est pas en contradiction avec les détails archéologiques que nous allons passer en revue.

La couronne carrée, formée simplement de quatre plaques sans courbure, fort rare dans les monuments figurés, et qui orne dans le tympan la tête du Tout-Puissant et celles de plusieurs des vieillards qui l'entourent (voir planche IV, figure 220), appartient à l'époque d'Hunaud de Gavarret. On la retrouve sur les peintures du porche de l'église abbatiale de Saint-Savin, en Poitou, qui, comme on le sait, datent en grande partie de la seconde moitié du xie siècle (1).

A cette même époque remontent les instruments de musique placés entre les mains des vieillards. Ces instruments qui se rattachent, ainsi que nous l'avons déjà dit, à la vielle ou viole antique, sont presque tous montés d'une seule corde. Or, à partir du xnc siècle, dans les monuments figurés, comme dans les dessins des manuscrits, les vielles sont représentées toujours avec plusieurs cordes. Au xin' siècle, d'après Jérôme Moravie et Elie Salomon, elles devaient en avoir invariablement cinq ; au xive siècle, elles en possédaient jusqu'à sept (2).

E. de Coussemaker et Viollet-le-Duc reproduisent, l'un sous le nom de violon ou de lyre, l'autre sous celui de rubèbe (3), et d'après un manuscrit du ixe siècle, un instrument à une seule corde offrant la plus grande analogie avec ceux qui décorent le tympan de Moissac. Ajoutons, qu'ainsi qu'on le remarque à Moissac, la table sonore des vielles primitives avait une forme ovale, tandis qu'à partir du xiiic siècle les côtés convexes de l'instrument furent légèrement aplatis ou même échancrés, comme dans les violons modernes, de façon à donner un plus libre mouvement à l'archet.

L'abbé Ansquitil, qui administra l'abbaye de 1085 à 11 15, poursuivit l'œuvre de ses prédécesseurs. Il construisit le cloître et fit placer dans l'église une pierre gravée relatant la date de la consécration faite par l'abbé Durand. 11 mit la dernière main au portail de l'église, et pour rappeler le nom qu'il portait (4), ajoute le chroniqueur, il fit sculpter des écailles de poisson, tant dans le cloître que sur le trumeau de la grande porte de l'église ; il décora le tout de riches statues.

Si on s'en rapporte à cette tradition que reproduit Mabillon (5), il resterait de ce cloître primitif, qui nous paraît avoir été deux fois remanié, tous les piliers, à l'exception des tailloirs qui les surmontent. Tous sont carrés, tous présentent la même analogie dans leur forme et leur décoration ; presque tous offrent sur leurs faces latérales des imbrications en écailles de poisson.

Le doute n'est pas possible en ce qui concerne le pilier placé au milieu de la galerie orientale et sur lequel se trouve l'effigie de l'abbé Durand. Le chroniqueur nous dit positivement que cette effigie est l'œuvre d' Ansquitil et qu'il la fit placer en face de

(1) Viollct-Ie-Duc, Dictionnaire d'archit., VII, 63, note 2. — P. Mérimée, Peintures de l'église de Saint- Savin, gr.

(2) Voir clans les Annales archéolog., t. VII, pp. 92 et 157, le remarquable travail de E. de Coussemaker, Essai sur les instruments de musique au moyen âge.

(3) Ann. arch., t. III, p. 153. — Viollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier, t. II, p. 306.

(4) Voir ci-dessus, la note 2 de la page 66.

(5) « Hic Ansquitilius majorera ecclesice portam et claustrum, ab se constructum, prœclaris statuis ornavisse traditur ». Ann. ord. S. Dened., V, p. 340.

la salle capitulaire (x) où elle se trouve encore. La date de uoo et le nom d'Ansquitil (Asquilinus) gravés sur le pilier central de la galerie occidentale sont encore plus affirmatifs (2).

De même, nous sommes tout disposé à croire que toutes les parties du portail et du porche de l'église, qui sont en marbre, doivent être l'œuvre du même abbé, c'est-àdire le trumeau, dont l'une des faces présente les écailles de poisson mentionnées par Aymeric de Peyrac, et les bas-côtés, a l'exception des sculptures des compartiments supérieurs. Quant au linteau qui supporte le tympan, il doit être de beaucoup plus ancien.

L'abbé Roger succéda à Ansquitil de m 5 à 11 31. Suivant Jules Marion, il mit la dernière main aux travaux que son prédécesseur avait un instant interrompus. Nous pensons que c'est à cet abbé que revient l'honneur d'avoir terminé ou du moins complété le cloître commencé par Ansquitil. Ce cloître primitif devait être formé par les huit piliers carrés, ornés de sculptures, qui existent encore, et peut-être par d'autres piliers, de même forme, non décorés, si on en juge par les contre -forts plats qui adhèrent au mur intérieur de la galerie occidentale. Ces piliers étaient alors naturellement très espacés et il y avait lieu de les faire disparaître pour rendre l'ensemble du monument plus riche et plus élégant (3).

C'est ce qu'aurait fait l'abbé Roger. Il aurait remanié le cloître tout en conservant ce que son devancier avait laissé d'intéressant en sculptures et en inscriptions, et il aurait fait sculpter tous ces magnifiques chapiteaux, dont nous avons donné une description minutieuse. La sculpture de ces chapiteaux est plus belle et plus fouillée que celle des piliers, surtout celle qui reproduit des arabesques et des feuillages.

Une observation fort juste montre que les colonnettes des chapiteaux n'ont pas été établies en même temps que les constructions de l'abbé Ansquitil. Quand ces colonnettes viennent s'ajuster aux piliers d'angle provenant de la construction primitive, elles n'offrent aucune liaison avec ces piliers, soit dans leur base, soit dans d'autres parties. Les chapiteaux qu'elles supportent n'y adhèrent eux-mêmes que par leurs tailloirs qui se prolongent au-dessus des bas-reliefs des piliers. Et encore convient-il de remarquer que les sculptures de ces tailloirs sont en calcaire et non en marbre dur, ce qui prouve, d'une façon certaine, que le tout a été ajouté après coup.

Telle est, au surplus, l'opinion de Viollet-le-Duc qui nous dit dans le Dictionnaire d'architecture (t. III, p. 419) que « le cloître de l'abbaye de Moissac se compose de fragments d'un monument du xi' siècle, reposés lors de la reconstruction des bâtiments claustraux, vers le commencement du xne siècle ».

L'épigraphie vient encore confirmer les dates que nous attribuons à la construction des piliers et à celle des chapiteaux.

Nous donnons sous la figure 239 la forme des différentes lettres formant les inscriptions de la dédicace de l'église et des piliers du cloître, datées de 1063 et de 1100, et la reproduction de celles qui se trouvent sur les chapiteaux. On verra que toutes ces dernières rappellent le xiic siècle.

(1) « Ad majorem g. gestorum dominus Siquillinus (sic) successor suus (Duranni) fecit ipsum in claustro devotissime per ipsum edificato opère sumptuoso in quadam imagine marmorea lapide, ante capitulum sculpari ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 158, v°, col. 2. Voir à la page 263 le dessin de ce pilier.

(2) Voir le dessin de cette inscription à la page 314.

(3) F. de Verneilh, Résumé des explications données sur la vraie date du cloître de Moissac et de Véglise Saint-Sernin de Toulouse, dans le volume du Congrès archéolog. de France, XXVIIIe session, pp. 657 à 659.

ÉPOQUE DES DIFFÉRENTES CONSTRUCTIONS DE L'ABBAYE

On peut objecter, il est vrai, que les vieux caractères se conservent tard dans le style lapidaire, surtout dans le Midi de la France, et qu'au xmc siècle, par exemple, on rencontre beaucoup de caractères appartenant au siècle précédent. Cette objection est fondée en principe, mais il est bien rare alors qu'au milieu de ces lettres anciennes il ne s'en glisse pas çà et là quelques-unes qui sont caractéristiques de l'époque où les inscriptions ont été tracées.

Ainsi, parmi les lettres gravées sur les chapiteaux, les O aigus ou en losange, les G arrondis et bien d'autres majuscules capitales pourraient être revendiqués par le xr siècle, mais on rencontre aussi des B, dont la panse supérieure est supprimée, et des lettres, dont les extrémités forment des évolutions circulaires, qui n'appartiennent qu'au xnc siècle.

A A À B BB C CC DD OE € 6 FF C H b h 1 L A\MCD0)NISNO6PQ1RhRSTVWXy..,.

Lkttres relkvëes sur les piliers du cloître et sur l'inscription de la dédicace de l'église

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Lettres relevées sur les chapiteaux du cloître Figure 239

En outre, les deux crochets de la lettre C, ainsi que les trois barres de la lettre E, ne sont pas reliés par un trait fin, parallèle à la haste de la lettre, et le premier montant de la lettre A ne dépasse pas, dans le bas, le montant gauche, comme l'usage commence à s'en établir dès le commencement du xme siècle.

Nous constatons même qu'il y avait, à Moissac, une tendance à abandonner les types plus anciens car sur les inscriptions des chapiteaux nous ne rencontrons pas un seul C carré, qui est répandu à profusion sur les piliers du cloître.

Au surplus, nous nous rappelons que l'une des colonnes engagées dans la muraille

extérieure du porche de l'église porte la statue de l'abbé Roger avec l'inscription

élogieuse : Beatus Rogerius abbas (voir figure 212). Pour avoir mérité cet honneur,

l'abbé Roger a dû forcément signaler son abbatiat par quelque acte remarquable. On

a représenté, dans le cloître, l'effigie de Durand qui a édifié l'église en 1063. Une

inscription relate que le cloître primitif est l'œuvre d'Ansquitil. La statue de l'abbé Roger doit indiquer qu'il a poursuivi et mené à bonne fin l'ouvrage commencé par ses prédécesseurs.

En 1188, à la suite d'un terrible incendie qui anéantit presqu'en entier la ville de Moissac, les clochers du monastère furent détruits, ainsi qu'une partie des bâtiments claustraux (1).

En cette circonstance, le cloître dut être fortement endommagé. On conçoit facilement qu'un incendie « qui dévorait les clochers et une partie des bâtiments claustraux », ait aussi gagné la partie la plus rapprochée de ces clochers, c'est-a-dire le cloître, ou du moins les parties les plus exposées du cloître, telles que la charpente et les voûtes des galeries.

L'abbaye ne put pas se relever tout d'un coup de cet épouvantable désastre qu'une série de circonstances vint aggraver â son tour. En 1189, la ville de Moissac fut prise d'assaut par Richard Cœur-de-Lion qui en garda la possession jusqu'en l'année 1197 (2).

Les guerres survenues quelque temps après, à la suite des démêlés du pape avec le comte de Toulouse qui favorisait l'hérésie des Albigeois ; la prise de la ville en 1212 par Simon de Montfort ; enfin, les représailles exercées par Raymond VI, contre ceux qui avaient abandonné sa cause et tendu la main aux Croisés, ne pouvaient donner assez de repos au monastère pour lui permettre de réparer les ruines du passé. Ce ne fut que longtemps après que l'abbé de Montaigut (1260-1293) put arriver à ce résultat, probablement en 1271, quand la paix fut définitivement établie dans le pays, a la suite de la réunion du comté de Toulouse a la couronne (3).

L'abbé de Montaigut jouissait d'une fortune personnelle considérable, dont il se servit d'une façon généreuse. Il restaura le monastère, dit le chroniqueur, augmenta son étendue et l'entoura de murs de défense (4).

La restauration du monastère dut comprendre celle du cloître endommagé par l'incendie. C'est donc à cet abbé que nous attribuerons l'établissement des arcatures du cloître qui sont en tiers-point alors que tous les monuments figurés sur les chapiteaux sont décorés de plein ceintre. Cette particularité nous indique déjà une époque différente dans la cbnstruction de ces deux parties du monument.

Les murs de défense du monastère, dont parle Aymeric de Peyrac, s'imposaient, lorsqu'à la suite du traité de Meaux (1229), les murailles de Moissac furent rasées et les fossés comblés. L'abbaye, protégée jusqu'à ce jour par les remparts de la ville qui l'englobaient de toutes parts (voir figures 3 et 34), dut prendre des moyens pour se mettre à l'abri d'un coup de main. Le porche roman de l'église, déjà fort par l'épaisseur de ses murailles, était tout indiqué pour servir de réduit ; il suffisait de quelques adjonctions pour transformer en forteresse cette construction d'une résistance purement passive. C'est à ce sujet que l'abbé accola au porche des constructions massives, percées de meurtrières, destinées à porter un chemin de ronde crénelé pour défendre l'entrée de l'église (voir figures 214 et 240). Mais comme le côté le plus faible et le plus sujet à l'attaque était celui de l'occident où s'ouvrait le porche, il se trouva dans la nécessité de déplacer ce dernier pour accumuler à cet endroit des

(1) Voir la note 3 de la page 82.

(2) Voir ci-dessus, page 83.

(3) Voir ci-dessus, page 1 1 1.

(4) Voir ci-dessus, page 107.

ÉPOQUE DES DIFFÉRENTES CONSTRUCTIONS DE L'ABBAYE

moyens de défense. Aussi voit-on encore dans la voussure de la grande arcade supérieure de l'Ouest deux grands trous carrés. Ces trous ont été ménagés pour favoriser l'établissement rapide d'un de ces appentis en bois, destiné à recevoir des défenseurs, surplombant le pied de la maçonnerie et donnant un flanquement plus étendu, une saillie très favorable à la défense. La figure 240 donne le détail de cette partie intéressante.

Ce moyen de défense n'aurait pas été possible si on avait maintenu le porche. Après avoir muré l'espace qu'il occupait, on le transporta sur la face méridionale, où il se trouve encore. Au lieu même de le poser au milieu du narthex, on le poussa un

Fig. 240. — Murs de défense englobant le coté Ouest de l'églisl

peu du côté de l'église pour renforcer d'autant l'angle Sud-Ouest et protéger l'escalier de l'église qui conduit au premier étage (voir le plan, figure 232).

En outre, l'abbé de Montaigut ménagea, dans l'épaisseur des murailles, du côté de l'Ouest, les deux casemates dont nous avons déjà parlé, et qui s'ouvraient sur l'extérieur par des archères. L'édifice était ainsi défendu.

L'église, élevée par Durand de Bredon, fut-elle détruite par l'incendie dont nous avons parlé ? Le chroniqueur ne le laisse pas supposer. Toujours est-il que, pour un motif ou pour un autre, elle devait être en bien mauvais état au commencement du xve siècle, car nous voyons qu'Aymeric de Roquemaurel (143 1 -1449) porta tous ses soins

à faire les réparations les plus urgentes. Ces réparations durent être considérables, puisque, le 4 novembre 1435, l'abbé de Moissac jugea à propos de faire une nouvelle consécration de l'église (1).

Les ressources vinrent probablement à lui manquer pour pousser jusqu'au bout la tâche qu'il avait entreprise, mais les travaux qui restaient inachevés furent terminés par son successeur Pierre de Carman (1449-1490) qui ne manqua pas de graver son écusson tant sur les clefs de voûte que sur d'autres parties de l'édifice.

Les parties construites par ces abbés sont d'autant plus faciles à reconnaître, qu'indépendamment de leur caractère archéologique bien tranché, elles sont toutes élevées en briques, alors que toutes les autres parties le sont en pierres.

Telle est l'histoire de cette puissante abbaye de Moissac, tels sont les précieux monuments qu'elle nous a laissés.

En mettant en relief le rôle important qu'elle a joué, au moyen âge, tant au point de vue militaire qu'au point de vue religieux, en signalant son œuvre civilisatrice par le défrichement des terres, en faisant ressortir son goût dans la culture des lettres et des arts, nous n'avons pas voulu faire un éloge continu, où le mal est dissimulé et le bien seul mis en lumière. Si nous avons dit que la science et que la piété se trouvaient réunies dans l'abbaye de Moissac. nous avons également parlé des désordres regrettables qui souvent sont la suite du malheur des temps et des abus du pouvoir et de la richesse. Dans toute agglomération d'hommes, on rencontre parfois des faiblesses, aussi bien dans le cloître que dans la vie civile, et toutes les fois qu'il y a eu un relâchement dans la discipline, une faute commise par les moines, nous- l'avons étalé, de même que la vertu. Notre narration est donc impartiale.

Quant au cloître et aux sculptures du porche de l'église, nous ne croyons pas qu'il existe en France un monument mieux conservé, offrant un ensemble aussi complet et un sujet d'étude aussi intéressant.

Tous ceux qui tiennent au souvenir de notre vieux sol français, qui aiment et qui connaissent l'histoire de notre pays, nous seront peut-être reconnaissants du travail que nous avons entrepris. Notre satisfaction sera grande si nous sommes arrivé à ce résultat.

(1) Voir ci-dessus, page r40.

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