‹ L'abbaye et les cloitres de MoissacChapitre 84 sur 154 · N° 16. — LA TENTATION DE JÉSUS · texte numérisé non relu

N° 16. — LA TENTATION DE JÉSUS

La triple tentation que Jésus voulut éprouver, après son baptême, de la part du démon, est ici reproduite : Saint Matthieu nous en fait le récit au chapitre IV de son évangile :

« Jésus, après un jeûne de quarante jours et de quarante nuits, eut faim, et fut conduit dans un désert par le démon qui lui dit : « Si vous êtes le fils de Dieu, commandez que ces pierres deviennent des pains. »

« Le tentateur l'emmena ensuite dans la ville sainte, et le mit sur le pinacle du temple, en lui disant : Si vous êtes le fils de Dieu, jetez-vous en bas, car il est écrit : Il a donné à ses anges des ordres relatifs à vous ; et ils vous porteront dans leurs mains, de peur que vous ne vous heurtiez le pied contre quelque pierre. »

« Le diable le transporta encore sur une montagne fort haute et lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, en lui faisant la proposition suivante : Je vous donnerai toutes ces choses, si, vous prosternant, vous m'adorez. Alors Jésus lui rèpon-

dit : Retire-toi, Satan, car il est écrit ■ Vous adorerez le Seigneur, votre Dieu, et le servirez lui seul ».

« Alors le diable le laissa ; et voilà que les anges s'approchèrent, et ils le servaient. »

Face orientale. Jésus est représenté debout entre deux arbres élancés et à haute tige ; il tient de la main gauche le livre de la loi, recouvert, par respect, du pan de son manteau. Au pied d'un monticule sur lequel s'élève un de ces arbres, se trouvent cinq pierres que l'Esprit des ténèbres, le corps à peine vêtu, et reconnaissable à ses ailes, à sa tète bestiale et à ses pieds fourchus, montre au Sauveur en lui disant de les changer en pains.

Figure 73

Face orientale Face septentrionale

Face septentrionale. Le diable, perché à califourchon sur le faite du temple, tente, pour la deuxième fois, le Sauveur. Son geste est significatif : il étend son bras orgueilleux et indique, avec l'index de la main droite, la base de l'édifice.

Face méridionale. Satan, dont la tête est celle du renard, s'est approché de Jésus et L'a pris familièrement par le bras, mais ce dernier, indigné, lui montre pour la troisième fois le livre qu'il a toujours dans les mains.

Face occidentale. Deux anges entourent le divin maître pour le servir : l'un lui offre un pain qu'il va prendre, l'autre déploie devant lui un linge, une touaille, avec lequel il essuiera ses mains et ses lèvres divines.

Tailloir. Des rinceaux et des palmettes à nervures parallèles, dont la partie supérieure des lobes est légèrement retournée, couronnent le chapiteau.

Observations archéologiques. — L'arbre représenté sur le milieu de la face orientale est une des plantes sculptées auxquelles on peut peut-être donner un nom scientifique ; il ressemble au bananier à fruits longs et est reconnaissable à sa tige élevée, cylindrique, à ses feuilles longues, ovales-oblongues, à nervures transversales et parallèles. Cet arbre est aussi connu sous le nom de Figuier d'Adam ou Pommier de Paradis, parce que les chrétiens d'Orient ont avancé que le bananier n'était rien moins

que l'arbre fatal de la science du bien et du mal, dont le fruit tenta notre première mère, et ils ajoutent que lorsqu'Adam et Eve reconnurent leur nudité, c'est avec les feuilles de cette plante qu'ils la couvrirent (1). C'est probablement pour rappeler cette opinion que Linné lui a donné le nom de Musa paradisiaca.

Lagrèze-Fossat (Etudes histor. sur Moissac, t. III, pp. 331 et 410), émet au sujet de l'ornementation du tailloir, une opinion plus ingénieuse que sérieuse. Il regarde ces palmettes comme étant des feuilles de vigne, et il considère que le sculpteur a représenté sur la partie supérieure des lobes, le sphacèle, ce champignon désastreux qui

attaque principalement plusieurs plantes de l'ordre des graminées et provoque l'ergot du seigle. Il voit dans cette représentation une idée allégorique : les feuilles sphacèlées, c'est-à-dire attaquées par la gangrène, symboliseraient le démon et, par extension, le péché qui est la gangrène de l'âme.

C'est, il faut l'avouer, pousser bien loin l'amour de l'allégorie et supposer a nos sculpteurs de Moissac des connaissances bien étendues en botanique. Faisons simplement remarquer que la cryptogame appelée sphacèle, sphacélie, a la forme d'une utricule gonflée, généralement oblongue ; elle paraît lisse, du moins sans le secours de verres grossissants. On ne l'aurait donc pas représentée avec ses deux nervures bien apparentes, qui ne sont pour nous que la prolongation de celles qui se développent sur la partie inférieure des lobes. Les feuilles représentées sur le tailloir, feuilles purement fantaisistes, ne peuvent être non plus des feuilles de vigne, car tous les segments sont à nervures longitudinales et parallèles, caractère qui n'appartient pas aux plantes de la famille des ampélidèes.

(1) D'Orbigny, Dictionn. d'histoire naturelle, t. II, p. 453, verbo Bananier. — Dictionn. de Trévoux

Page 1