LES CLOITRES 255 N° 28. — LE MARTYRE DE SAINT LAURENT
Saint Laurent, diacre de l'Eglise romaine, auquel le pape Sixte II avait confié la garde des trésors de l'Eglise avec mission d'en distribuer aux pauvres les revenus, fut martyrisé sous les empereurs Valérien et Gallien. Placé sur un lit de fer en forme de gril, sous lequel se trouvaient des charbons à demi-allumés, il mourut le 10 août 261. Le chapiteau reproduit les épisodes de son martyre.
Face septentrionale. Auprès d'une tour a trois étages et crénelée, qui occupe le milieu de cette face, se dresse, sous une toiture à deux versants, un trône sur lequel est assis l'empereur, tenant un sceptre de la main gauche. Devant lui comparaît le saint diacre ; il est debout, lève la main droite et tient de la gauche un objet que son état de détérioration ne permet pas de préciser. Serait-ce une pièce de monnaie, pour rappeler qu'il était le distributeur des aumônes et le gardien des trésors de l'Eglise ? Sur la même face, et du côté opposé, on voit une tourelle au sommet de laquelle apparaît un personnage actuellement complètement mutilé. On pourrait y reconnaître, peut-être, un héraut muni d'une trompe annonçant au loin la sentence qui vient d'être prononcée, car chez les Juifs, avant qu'un accusé fût livré au supplice, un héraut demandait à haute voix s'il n'y avait pas de témoins pour venir déposer en faveur de son innocence (1).
Face méridionale. Le corps nu de saint Laurent est étendu sur un lit de fer en forme de gril, posé sur des charbons ardents. Les anges, qui, d'après les Actes, assistèrent à cette scène, apparaissent au-dessus de l'instrument de supplice. L'un tient un flabellum de forme circulaire, fixé au bout d'une hampe, pour envoyer de l'air frais au bienheu-
(1) Voir le traité Sanhédrin dans la Mïschna, édition de Surenhusius, t. IV, p. 233, cité par G. Brunet, les Evangiles apocryphes, p. 276, note 13.
reux martyr et atténuer, si non détruire en quelque sorte, la chaleur des flammes. L'autre agite un encensoir pour embaumer tout ensemble et l'air qu'il respire et ses douloureuses brûlures (1).
Faces orientale et occidentale. Ces faces représentent deux bourreaux qui, munis de puissants soufflets, activent des deux côtés l'ardeur du foyer.
Figure 102 Face méridionale
Tailloir. La frise porte une rangée de fleurs-de-lis épanouies, sur laquelle on a appliqué deux lions affrontés, sur les faces septentrionale et méridionale; une chèvre et un bouc, sur la face orientale ; et, sur la face occidentale, deux griffons, la tête rejetée en arrière pour se mordre une de leurs pattes.
Observations. — Le Jlabellum, porté par un des anges qui assistent au martyre du saint, pourrait bien rappeler la qualité de diacre de ce dernier. Dans l'église d'Orient, l'office du fJabellum était exclusivement dévolu au diacre. C'est ce qui résulte d'un passage de la Vie de saint Nicétas et qui eut pour biographe le moine Theoctériste (2).
(1) Cette même idée a été exprimée dans les strophes suivantes de la Prose de Saini-Laurent, par Adam de Saint-Victor :
Ignis urens non comburens Et plus fragrat, quando flagrat
Vincit primas, quas adunas Thus injectum ignibus.
O minister impie !
Sic arctatus et assatus
r> .... Sub arbore, sub labore
Parum sapis vim s.napis, Dat odorem pleniorcm
Si non tangis, si non frangis Martyr de viJ.tutibus.
(2) « Quando divina peragabantur mysteria, stabat magnus pater noster Nicetas ad sacram mensam, velut si ipsius Dei throna assisteret, sacrificium offerens atque perficiens, sanctus ver© Athanasius intento ad rem animo assistebat, liturgicum tenens flabellum, erat enim diaconus ». Acta SS., j Aprilis, c. II, N" 14.
Au reste, les rubriques ordinaires attribuent formellement aux diacres la charge de flabelligère : « Ordinalio diaconi. Deinde tradit ipsi (diacono) Patriarcha flabrum sanctum, dicens etiam dignus.... Ipse vcro, accepto ventilabro, slat a latere sacrce mensœ a parte dextra, et ventilât super Sacrosancta » (i).
Les soumets avec lesquels les bourreaux attisent le feu sont intéressants à examiner, car ils ont exactement la forme de nos soufflets modernes. Cet ustensile, désigné dans les anciens textes sous les noms de buffet ou bufflier, se retrouve, comme à Moissac, sur un des chapiteaux de la nef de Vezelay, qui date des premières années du xiic siècle. Le porte-vent et les tablettes de bois sont fort simples et dépourvus de toute sculpture. Ce n'est guère qu'à partir du xve siècle que le buffet, introduit dans les appartements et appendu aux montants des cheminées, est richement décoré (2).