‹ L'Abbé BautainChapitre 25 sur 64 · Mgr Régnier, évêque d'Angoulême · texte numérisé non relu

Mgr Régnier, évêque d'Angoulême

Ces lettres épiscopales, dont plusieurs étaient très insistantes et très développées, étaient adressées les

unes directement à Sa Sainteté Grégoire XVI, les autres au cardinal Lambruschini, secrétaire d'État. Elles produisirent un excellent effet sur toute la cour romaine, et le rapporteur de la sacrée Congrégation des évêques et réguliers se mit immédiatement à l'œuvre.

Le moment était venu où l'abbé de Bonnechose pouvait demander une audience au Souverain-Pontife, et lui remettre la requête de l'abbé Bautain. Sa Sainteté, déjà informée, le reçut avec la plus grande bienveillance et lui parla avec une émotion visible de la soumission édifiante que l'abbé Bautain avait témoignée quelques années auparavant envers le Saint-Siège. Peu de jours après il répondait par un Bref très paternel à la demande de l'abbé Bautain, annonçant qu'il en remettrait l'examen à la Congrégation compétente.

Tout marchait à souhait, le Pape, le Préfet de la Congrégation, cardinal Ostini, le cardinal Orioli, ponente de la cause, c'est-à-dire celui qui devait en diriger les débats, le rapporteur, Mgr Corboli-Bussi, et plusieurs membres influents étaient on ne peut mieux disposés. Mais plus d'un orage allait encore surgir pour entraver l'affaire, comme cela arrive aux meilleures œuvres, et il fallait surmonter les obstacles que l'ennemi de tout bien ne devait pas manquer de susciter.

Dès les premières entrevues de l'abbé de Bonne-

chose avec Mgr Gorboli-Bussi, celui-ci devant commencer à écrire son rapport, sembla embarrassé et comme arrêté, et un jour il dit à son interlocuteur : Mais, qui êtes-vous pour venir demander un acte aussi important que celui de la reconnaissance canonique pour votre œuvre ? Vous êtes d'hier, vous êtes peu nombreux, quels signes extraordinaires de grâces et de sainteté vous ont-ils été accordés par le Seigneur, pour qu'on puisse en inférer une volonté particulière de Dieu sur vous, et pour qu'on puisse soumettre votre demande au jugement du Souverain Pontificat ? — C'est alors que l'abbé de Bonnechose, fort ému, se crut autorisé à parler, et comme obligé à sortir d'une réserve que l'abbé Bautain avait gardée jusque-là. Le moment était venu d'exposer, avec une pleine ouverture de cœur, l'histoire que nous avons esquissée dans les premiers chapitres de ce livre.

Il parla de mademoiselle Humann, du vénérable évêque de Mayence, de la conversion du jeune professeur de Strasbourg, des conversions subséquentes amenées par sa parole, des œuvres qui s'en étaient suivies. Ce récit fut écouté pendant plus d'une heure dans un silence profond, et avec une attention pénétrante. Le prélat était ému, la cause était gagnée dans son esprit et dans son cœur. Il déclara que cela suflQsait, qu'il allait donner suite à l'affaire. Et plus tard, le rapporteur de la cause devant la congrégation s'apppuya sur ces faits comme préliminaires indispensables de toute la discussion.

Le travail d'enquête ou d'examen sur les règles présentées suivait donc une marche facile et favorable, lorsque vers la fin de décembre, l'horizon sembla se rembrunir. L'abbé de Bonnechose sentit de la gêne et une certaine froideur dans l'abord des prélats les plus ouverts et les plus affectueux jusquelà. Un vent fâcheux avait sans doute soufflé contre l'œuvre entreprise. Mais on gardait le silence. Quel était le mystère ? L'abbé de Bonnechose parvint à le percer par des voies confidentielles.

Voilà ce qui s'était passé. Des rapports officieux envoyés de Paris et parvenus au cardinal Secrétaire d'État avaient pour but d'arrêter l'entreprise de la nouvelle communauté. On écrivait de France que l'abbé Bautain, se présentant comme tout dévoué au Pape et aux doctrines romaines, allait exciter de nouvelles dissensions dans l'Église de France, et, rar conséquent, entre l'Église et le gouvernement ; qu'il y avait assez d'agitation déjà par suite des allures de deux personnes fort en vue (1), et qu'il fallait se garder d'en augmenter les causes. C'était le Gallicanisme qui s'inquiétait, et qui savait se faire appuyer par la politique. Son agent à Rome, dont le nom demeurait caché, avait gagné depuis quelque temps une influence notable sur le cardinal Lambruschini. L'ennemi une fois découvert, l'abbé de Bonnechose sut le combattre. Fortdes pièces qu'il avait en main,

(1) Les deux personnes innommées, dont il est question dans cette circonstance, étaient probablement domGuéranger et lo P. Lacordaire.

les lettres de tant d'évêques de France, dont une partie d'ailleurs ne passaient pas pour ultramontains, il sut parler et agir de manière à dissiper ce nuage, et à faire reprendre à l'affaire sa marche favorable.

L'opposition, vaincue sur ce point, prit alors une nouvelle et plus grave tournure. Eh quoi 1 répétaiton aux oreilles des principaux cardinaux, voici une congrégation qui veut être reconnue par Rome comme congrégation enseignante, tandis que les doctrines philosophiques et théologiques de son chef ne sont pas sûres. Il est vrai que ses livres n'ont point été condamnés formellement à Rome, parce que l'auteur a fait acte de soumission, mais leur condamnation était déjà prête, et n'avait plus qu'à être prononcée. L'abbé Bautain s'est-il défait, depuis si peu de temps, de ses erreurs?

L'objection était grave, et les meilleurs protecteurs de l'abbé Bautain se montraient embarrassés et en même temps affligés ; car, nous l'avons dit, l'abbé Bautain avait gagné bien des cœurs. Il venait précisément de publier tout récemment son ouvrage de la Philosophie morale. Dans la préface, l'auteur exprimait toute sa gratitude pour la bonté avec laquelle Rome avait rectifié sa doctrine en 1838, et il soumettait ce nouvel ouvrage, en toute simplicité, au jugement des théologiens romains. Cette protestation avait fait accepter avec la plus grande faveur l'hommage que l'auteur avait fait de son ouvrage au

Pape et aux principaux cardinaux; mais, selon la coutume, peu de personnes s'étaient empressées de le lire.

L'accusation, ou du moins le doute qui venait de se produire au sujet de la sûreté des doctrines de la nouvelle congrégation, amenait donc la nécessité d'un examen théologique de la Philosophie morale. C'était un nouveau délai, car il y avait deux volumes à examiner sérieusement.

Le préfet de la sacrée Congrégation fit preuve de la meilleure volonté, car deux examinateurs successivement nommés, s'étant bornés aux seuls, chapitres qui semblaient de nature à prêter sujet aux difficultés, déclarèrent qu'il fallait rendrejusticeaux bonnes intentions de l'écrivain, mais ils furent assez sévères en jugeant plusieurs passages détachés de l'ensemble. On remit alors l'examen plus complet à un troisième théologien, l'illustre P. Perrone, qui avait déjà fait un travail analogue pour tous les ouvrages antérieurs du philosophe de Strasbourg. Le jugement du savant consulteur fut celui-ci : « Le but de cet ouvrage de Morale chrétienne théorique et pratique, ainsi que l'esprit qui y domine, est bon. Tout tend à faire connaître la nécessité de la religion chrétienne, base de toute saine morale, et à relever les beautés et les sublimes vérités qu'elle enseigne à l'homme, pour le rappeler à sa dignité et au rétablissement de son amitié avec Dieu, de qui descend toute vérité et tout bien. Dans l'exécution de ce dessein l'auteur se montre toujours chaud dans son at-^

tachement à la religion catholique ; et dans le développement de ses arguments il se montre plein, élégant et éloquent. Mais dans cet ouvrage l'auteur se ressent encore des principes qui l'ont autrefois dominé; il laisse paraître çà et là une teinture de ses anciennes doctrines et des traces plus ou moins profondes de ses théories. Ce sont des traces, une teinture, car on voit une bien grande différence entre cet ouvrage et les précédents. L'auteur s'y montre plus instruit dans les matières théologiques, quoique, en cela même, il ne soit pas exempt d'inexactitude dans la manière de s'exprimer. »

L'abbé Bautain pendant ce temps écrivait au cardinal préfet de la Congrégation une lettre d'une si simple et si affectueuse soumission qu'on en fut édifié et touché jusqu'en haut lieu.

Tout étant bien considéré, on décida que l'abbé Bautain et ses amis signeraient une déclaration ou un formulaire précis, sur les points qui pouvaient donner lieu à un doute touchant les forces delà raison, et qu'après cela on poursuivrait l'affaire de la communauté de Saint-Louis, sans revenir sur la difficulté qui avait été soulevée.

Nous donnons ici, comme un texte qui mérite d'être conservé, le formulaire rédigea Rome, au nom de la sacrée Congrégation, et qui fut signé à Juilly par tous les membres de la congrégation, en date du 26 avril 1844.

« Conformément à nos protestations, plusieurs fois réitérées, de notre adhésion pleine et simple en matière de doctrine à l'enseignement du Saint-Siège apostolique, moi, L. Bautain et tous les individus qui font partie de ma Communauté, afin de détruire tout soupçon excité par nos écrits publiés ou répandus de toute autre manière, nous promettons pour aujourd'hui et pour Tavenir : »

« V' De ne jamais enseigner que, avec les seules lumières de la droite raison, abstraction faite de la révélation divine, on ne puisse donner une véritable démonstration de l'existence de Dieu; »

« 2*^ Qu'avec la raison seule on ne puisse démontrer la spiritualité et l'immortalité de l'âme, ou toute autre vérité purement naturelle, rationnelle ou morale ; »

« 3^ Qu'avec la raison seule on ne puisse avoir la science des principes ou de la métaphysique, ainsi que des vérités qui en dépendent, comme science tout à fait distincte de la théologie surnaturelle qui se fonde sur la révélation divine ; »

« 4° Que la raison ne puisse acquérir une vraie et pleine certitude des motifs de crédibilité, c'est-à-dire de ces motifs qui rendent la révélation divine évidemment croyable, tels que sont spécialement les miracles et les prophéties, et particulièrement la résurrection de Jésus-Christ ; »

5° Que la religion chrétienne ne puisse s'adapter à toute forme légitime de gouvernement politique, tout en restant la même religion chrétienne et catho-

lique, complètement indifférente à toutes les formes du régime politique, ne favorisant pas l'une plus que Tautre, et n'en excluant aucune.

« Que si dans les livres et ouvrages cités plus haut se trouve quelque chose de contraire à ces articles, et à d'autres qui s'y rapportent, nous entendons le rétracter, comme noiis le rétractons en effet, ne voulant en aucune manière, quant à ces articles, ou sur tout autre point de doctrine, nous écarter le moins du monde des enseignements du saint Siège apostolique, envers lequel nous professons et promettons de professer toujours à l'avenir une pleine et parfaite soumission d'esprit et de cœur. »

A la suite de cette déclaration, le travail du consulteur fut poursuivi avec zèle, quoique avec la sage lenteur qui est propre aux Congrégations Romaines.

Un nouvel incident sembla devoir, encore une fois, entraver et arrêter peut-être la marche de Taffaire.

Le ministre de l'Instruction publique en France venait de présenter aux Chambres un nouveau projet de loi sur l'instruction secondaire pour arriver enfin à une liberté de l'enseignement toujours réclamée et toujours ajournée. Cette fois on proposait que tout Français pourvu d'un grade universitaire, aurait la liberté de fonder et de diriger une institution ; mais on exigeait qu'il déclarât n'appartenir à aucune congrégation religieuse non reconnue par l'état. Les

sociétés religieuses destinées à l'enseignement auraient dû donc, par leur propre aveu, s'exclure d'une liberté dont le droit était reconnu en faveur de tout citoyen.

Ici se présentait naturellement une objection. Estil à propos, pouvait-on nous dire en France, de poursuivre à Rome une reconnaissance qui vous enlèvera la faculté d'enseigner la jeunesse chrétienne, tandis que vous et vos amis vous en jouissez et que vos grades universitaires vous l'assurent pour l'avenir ? Vous manquez votre but en voulant mieux l'atteindre.

A Rome le même doute se présentait aux esprits sérieux, et il se fit un moment d'arrêt.

L'abbé de Bennechose ne se laissa pas déconcerter. Il prévit, ce qui arriva en effet, que l'esprit universitaire dominant dans les hautes régions du Pouvoir et dans les Chambres, empêcherait ce projet de liberté d'aboutir; et il resta convaincu que la concurrence à l'enseignement irréligieux du siècle ne serait faite avec succès que par les sociétés religieuses, lesquelles parviendraient tôt ou tarda vaincre les obstacles et à se faire leur place. Cette persistance eut le succès qu'on en espérait. L'affaire fut poursuivie désormais sans autre obstacle.

La Congrégation des évêques et réguliers, après plusieurs délais nécessités par ses nombreuses affaires, se réunit donc le 5 juillet 1844 sous la présidence du cardinal Ostini, pour traiter la demande

en reconnaissance par le Saint-Siège de la communauté de Saint-Louis.

Nous avons su qu'après une exposition courte mais émue — de la sainte vie de l'abbé Golmar, devenu plus tard évêque de Mayence, — des grâces exceptionnelles accordées par la bonté divine à Louise Humann, — des conversions multiples opérées à Strasbourg, — des travaux de l'abbé Bautain et de ses disciples, on posa la question : S'il était à propos d'assurer l'institution canonique à la nouvelle société de Saint-Louis.

Nous croyons qu'il peut être intéressant et instructif de donner ici un résumé des divers arguments qui militaient pour et contre notre demande. Ils étaient le sujet de graves entretiens parmi des personnages notables de la Curie Romaine, et ils ont fait, sans doute, le fond de la discussion tenue dans la séance ci-dessus indiquée.

1° Est-il conforme à l'esprit de l'Église de fonder de nouveaux ordres religieux?

Un canon bien connu d'Innocent III, dans le concile de Latran, requiert que, si l'on veut être religieux, on doit embrasser une règle déjà approuvée, plutôt que d'enformer une nouvelle. Après l'invasion des barbares, il avait été nécessaire d'ajouter aux anciens ordres Augustiniens, les ordres Bénédictins. Plus tard, lors de la décadence du clergé séculier et régulier, qui s'était laissé envahir par les vices du siècle, il avait fallu combattre ces vices par la pauvreté volontaire des ordres de Saint- Dominique et de

Saint-François. Au moment de la renaissance des lettres et des études de la paix, à la suite des découvertes d'outre-mer et des hérésies lettrées du nord, il futexpédient de répondre aux erreurs par de nouvelles sociétés religieuses de Clercs réguliers parmi lesquelles se distingue au premier rang la Compagnie de Jésus. Mais aujourd'hui quel besoin nouveau des temps demande-t-il des ordres nouveaux ? Et ceux qui existent, illustrés par tant de saints et de martyrs, ne sufQsent-ils pas ?

Cependant on peut répondre, que l'Église, depuis quelque temps, s'est pliée aux exigences des jalousies nationales, qui multiplient les institutions particulières et locales pour le bien qui se faisait en d'autres temps avec plus de largeur et d'unité. Le pape Grégoire XVI, dans son encyclique du 14 août 1840, se réjouissait de ce que la Providence divine, assistant perpétuellement l'Église, suscitait de nouvelles sociétés religieuses selon l'opportunité des temps, des lieux et des diverses circonstances.

On peut donc examiner s'il est à propos dans le moment présent, de donner l'institution canonique à de nouvelles communautés.

2° Les diverses Congrégations existant en notre siècle ne suffisent-elles pas aux besoins nouveaux de la société moderne?

L'autorité du Nonce de Sa Sainteté à Paris, et d'un grand nombre d'évêques de France qui appuient l'institution de la société de Saint-Louis, est considérable. Cependant il ne serait certainement pas juste de

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dire que les ordres religieux déjà existants ne puissents'accommoder à l'âgeprésent, caries lois de la vie religieuse, de la prédication, de l'exercice des œuvres chrétiennes ne changent pas ; mais, tout en déplorant, avec les évêques français, que les préjugés régnants rendent aujourd'hui le bien trop difficile aux ordres de nom ancien, il est grandement désirable que le même bien soit fait par des ordres nouveaux, libres de vieilles calomnies, et à l'abri du soupçon de cacher un parti politique sous le voile de la religion. L'expérience démontre en outre que souvent les masses populaires acceptent, sous un autre nom ou sous un changement apparent de forme, le même bien qu elles avaient d'abord repoussé.

Il s'ensuit que de nouvelles Congrégations ayant un même but que d'autres plus anciennes peuvent être reconnues par le Saint-Siège, pourvu toutefois qu'elles soient animées du véritable esprit chrétien qui exclut toute jalousie contre les anciennes dont Taction se ranimerait. Les oeuvres de charité multipliées s'aident mutuellement loin de se nuire.

S'' Cette nouvelle société de Saint-Louis se propose de faire un quatrième vœu, celui d'un dévouement plus particulier au Saint-Siège. Peut-on craindre que cela ne réveille innopportunément les susceptibilités du parti gallican, qui à cette heure semble s'éteindre en Franco? On ne saurait le craindre, si l'on considère que plusieurs des prélats français qui appuient auprès du Saint-Siège la demande de l'abbé Bautain sont réputés attachés à ces mêmes doctrines

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gallicanes. Ils ne craignent donc point que la nouvelle communauté suscite des troubles, ou excite l'hostilité. On pourrait d'ailleurs introduire dans la constitution de la société, la condition que ses membres n^entreprendraient aucune œuvre dans un diocèse sans y être invités par l'Ordinaire, ce qui empêcherait tout conflit.

4'' A la différence des Jésuites, l'abbé Bautain comprenait dans son institut deux branches distinctes : l'une des Pères, l'autre des Dames de Saint-Louis, sous la direction spirituelle des Pères. Y aurait-il là un obstacle pour la reconnaissance canonique de la société? Gela a été fait par saint Augustin, par saint Dominique. Dans nos temps modernes, saint Vincent de Paul a pu fonder, non-seulement sans inconvénient, mais avec grand fruit, dans la société française, les Sœurs de la Charité sous la direction des Prêtres delà Mission.

On peut dire en outre qu'il est avantageux pour les communautés de femmes, qui font profession des conseils évangéliques, d'avoir pour la direction de leurs âmes des religieux, tandis que souvent ces communautés reçoivent comme aumôniers des prêtres peu expérimentés dans les voies spirituelles, et qui n'ont pu trouver d'autre emploi dans le ministère diocésain.

5° Il pouvait se faire que l'objection tirée du manque de sûreté dans les doctrines philosophiques et théologiques du chef de la société nouvelle fût renouvelée dans la séance de la S. Congrégation, muis

nous étions rassurés par la gravité et en même temps la bienveillance remarquable avec laquelle Rome avait toujours traité l'abbé Bautain. Lors de l'examen de la Philosophie du Christianisme, le Saint-Siège n'avait pas confirmé la censure faite par les théologiens de Strasbourg (1), mais il avait averti simplement l'auteur de corriger plusieurs de ses opinions. — Pour la Philosophie morale^ l'examinateur disait n'être pas étonné que ce livre portât quelques traces ou vestiges des anciennes erreurs. Ainsi on pouvait compter sur l'indulgence des Juges. — Il fallait aussi remarquer que la société de Saint-Louis, tout en devant se baser sur une saine et sûre théologie, avait pour but principal l'éducation de la jeunesse des collèges, où l'on disait sa direction excellente ; et que, — quant à son second but, celui de la prédication, les évêques de France, et en particulier les archevêques de Cambrai et de Lyon, les évêques d'Orléans et du Mans rendaient témoignage d'une éloquence vraiment évangélique, et nullement académique ni politique ; — Sa Sainteté avait d'ailleurs pris les précautions nécessaires, et Elle avait fait rédiger par le docte théologien le P. Perrone, un formulaire doctrinal que les membres de la société de Saint-Louis avaient signé de cœur et d'âme. — Nous pouvions donc espérer que dans l'état douloureux où se trouvaient en France l'éducation chrétienne et la prédication, on accepterait et on encouragerait un

(1)0q avait trouvé à blâmer dans cette censure plus encore que les censeurs ne blâmaient dans l'abbé Bautain,

groupe d'hommes capables, qui se dévouaient à ces saintes œuvres.

6*^ Les régies de la double communauté de Saint- Louis avaientété étudiées et corrigées parles soins de la S. Congrégation. Le changement le plus important était celui relatif à la succession du supérieur général qui devenait élective et pour une durée temporaire. C'était le passage inévitable de l'âge d'enfance à l'âge viril, de l'état de famille spirituelle à l'état de société religieuse.

Dans le cas où la société de Saint-Louis obtiendrait de suite Tapprobation canonique, pouvait-elle obtenir en même temps le droit de tenir École de théologie, et de présenter ses sujets aux Ordres sacrés sans dimissoires ? Ce sont là quelques-uns des privilèges qui appartiennent de droit aux Ordres religieux proprement dits, et qui n'ont été accordés qu'en de rares occasions aux simples Congrégations. La chose n'était pas probable.

Les conclusions de la délibération tenue dans l'assemblée du 5 juillet 1844, et qui nous furent communiquées ofQcieusement furent les suivantes :

« Il faut agir avec prudence. La société de Saint- Louis n'existe que depuis très-peu de temps ; le nombre de ses membres, très-restreint, est encore insufïîsant pour constituer régulièrement une maison religieuse ; la disposition actuelle des législations en France est contraire à l'enseignement de la jeunesse par des congrégations. Tout démontre donc que le

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moment pour constituer la société de Saint-Louis en congrégation n'est pas venu ; mais il semble opportun d'accorder à la piété, au zèle et au dévouement religieuxde cette société naissante un encouragement puissant, et, à cet effet, de supplier la bonté du Saint- Père d'accorder à l'abbé Bautain un Bref semblable à celui qui fut donné, le 27 mars 1832, à l'abbéRosmini, louant la société de Saint-Louis et le zèle des évêques qui l'ont recommandée au Saint-Siège, et lui accordant les mêmes indulgences qu'aux Rosminiens pour les fêtes principales de l'année et à l'article de la mort. »

C'est ce qui fut fait. Le pape Grégoire XVI, dans son affection paternelle pour MM. Bautain et de Bonnechose, ne voulut même pas suivre les délais ordinaires ; et, dès le lendemain de la réunion de la sacrée Congrégation, il donna l'ordre de rédiger les deux Brefs, celui des indulgences et celui de l'éloge, insistant sur le témoignage de son contentement envers les évêques de France qui lui avaient écrit en faveur de l'abbé Bautain.

Voici la traduction de ce Bref honorable, dont nous donnons en note le texte latin (1) :

(l) GREGORIUS PP. XVI,

Dilede Fili Salufem et ApostoHcam Benedictionem.

Nihil certe nobis gratius, nihil optabilius quam ut asperrimis hisce christianae et civilis rtipiiblicae temporibus ecclesia'-tici existant viri, qui eadem vitae ratione conjuncti in vinea Domini excolenda laborent veluti boni milites Christi, alqiie in priniis omni cura et studio juvenum animes sanctissimis fidei praeceplionibus imhuere, atque ad omnem \irtutem mature fingere, hominesque divini verbi praeconioad

« Cher Fils, salut et bénédiction apostolique.

a Rien ne pouvait Nous être plus agréable, rien plus désirable, en ces temps si difficiles pour l'Église comme pour la société civile, que de voir des ecclésiastiques unis par une vie commune dans la culture de la Vigne du Seigneur, combattre le bon combat du Christ et s'efforcer, par tous leurs soins et leur zèle, de pénétrer avant tout les âmes de la jeunesse, des très-saintes vérités de la foi, de la former de bonne heure à toutes les vertus, et de conduire, en outre,

salutis semîtam deducere connitantur. Itaque, Dilecte Fili, Institutum, cuia S. Ludovico Domen, summopere Jaudamu?, cum illud eâ sane mente et consilio a Te fuerit excogitatuin ut praesertim juventus ad pietatem, atque incorruptam doctriaam rite instituta vel a teneris annisaddiscat vivere in timoré Domioi, et christiaTia plebs salutari Evangelii eloquio enutrita crescat in scieotia Dei, ac declinet a malo,et faciat bona, eamque instet \iam, quae ducit ad vitam. Ac debilis meritisque laudibus egre^ium prosequimur studiurn, et zelum, quo plures Venerahiles Fratres Archiepiscopi, et Episcopi Galliarum Institutum ipsum nobis, atque huic Apostolicae Sedi tantopere comrnendarunt. Et?i vero hujusmodi ïnstituni hujus S. Sedis auctoritate contîrmatum adhuc non sit, bene tamen de illo speramus, proindeque ipsum consentientibus Venerabilibus Fratribus Episcopis dilatari laetamur. Quod autem attinet ad sacras Indulgentias, quas ejusdem Instituti asseclis concedi postulabas, ex Rescripto, nostris hisce Littens inserto vel facile intelliges quemadmodum tuis votis annuendum censuimus. Perge porro, Dilecte Fili, tuas omnes curas cogitationesque in Dei gloriam ejusque Ecclesi.TR utilitatem atque in animarum salutem procurandam, conferre, ac paternae, qua Te iu Christo complectimur, caritatis pignus accipe Apostolicam Benedictionem, quam ex intimo corde depromptam Tibi amanter impertimur.

Datum Rumae apud S. Mariam Majorem, die 17 Julii anno 1844.

Pontificatùs nostri, anno decimoqiiarto.

GREGORIUS pp. XVI.

les hommes dans la voie du salut par la prédication de la parole divine. »

«C'estpourquoi,cherFils,Nous louons grandement l'institut qui porte le nom de Saint-Louis, et que vous avez fondé précisément avec le dessein et la volonté de bien former tout d'abord la jeunesse parla piété et la saine doctrine, de lui enseigner à vivre dès ses plus tendres années dans la crainte de Dieu, de faire croître le peuple chrétien dans la science de Dieu, en le nourrissant de la parole évangélique ; de le porter à fuir le mal et à opérer le bien, et de l'affermir dans le chemin qui mène à la vie. Nous donnons des louanges bien méritées au zèle avec lequel plusieurs de nos vénérables Frères archevêques et évêques de France ont chaudement recommandé l'institut de Saint-Louis, à Nous et à ce Saint-Siège apostolique. Et quoique cet institut n'ait pas encore été confirmé par l'autorité du Saint-Siège, cependant Nous en augurons bien, et, par suite. Nous Nous réjouissons de le voir se dilater du consentement de Nos vénérables Frères les évêques. Quant aux saintes indulgences, que vous avez sollicitées pour les membres de l'institut, vous verrez par le rescrit qui est joint à Nos présentes Lettres comment Nous avons répondu à vos désirs. Continuez donc, cher Fils, à travailler de toutes vos forces, de toutes vos pensées à la gloire de Dieu, au bien de son Église, au salut des âmes et recevez, comme gage de la charité paternelle avec laquelle Nous vous embrassons dans le Christ, la bénédictiou apostolique, que Nous vous

accordons affectueusement du fond de Notre cœur.

« Donné à Rome, à Sainte-Marie Majeure, le 17 juillet 1844.

« De notre Pontificat, la quatorzième année.

« Grégoire PP. XVI. »

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