CHAPITRE XIX
AFFAIRE DE SAINT-LOUIS-DES-FRANGAIS A ROME. INSUCCÈS DE LA COMMUNAUTÉ DES PP. A JUILLY.
Affaire de Saint-Louis-des-Fraaçais de Rome. — Progrès de l'œuvre à Jailly. — Jeunes ecclésiastiques préparés aux grades universitaires. — L'abbé de Bonnechose est nommé supérieur de Saint-Louis des Français à Rome. — Insuccès de la communauté des Pères de Saint-Louis à Juiily. — Sentiments de l'abbé Bautain.
C'est de dessein prémédité que nous avons omis de parler jusqu'ici d'une affaire importante, qui suivit son cours à Rome en même temps que celle de la reconnaissaoce deTinstitut Saint-Louis. Elle se liait à cette dernière, et contribua d'une manière notable à l'issue favorable du Bref d'éloge. Mais, pour plus de clarté dans le récit, il était bon d'en traiter à part. Il s'agit de l'œuvre de Saint-Louis-des-Français à Rome.
Nous avons indiqué déjà que l'abbé Bautain, lors de son séjour à Rome en 1838, avait été frappé delà
L ABBÉ HAUTAIN, SA VIK ET SES OEUVRES. ool
possibililé de donner un but éminemment utile aux fondations pieuses faites dans les siècles antérieurs par quelques Français, et principalement par les rois de France, et conservées providentiellement à travers tous les bouleversements politiques et religieux qui ont marqué la fin du siècle dernier (1). Ce but était de fonder à Saint-Louis-des-Français une maison de hautes études ecclésiastiques pour le clergé français. Et voici comment il raisonnait:
La France possède à Rome une académie royale pour les arts qu'elle entretient à grands frais, et elle n'a aucun établissement qui puisse contribuer au développement et au perfectionnement de l'esprit religieux parmi les Français. Si Rome est la capitale des arts, elle l'est encore plus de la religion, et c'est surtout dans son sein qu'on peut puiser comme à une source abondante tout ce qui est nécessaire à l'instruction et à l'éducation cléricales. L'institution d'une école de hautes études ecclésiastiques serait donc éminemment utile à la France.
Sous un autre point de vue un tel établissement aurait un grand intérêt pour leSaint-Siége. La France est une des plus belles parties du monde catholique. La foi n'y a jamais défailli, l'hérésie n^a jamais pu s'y établir, et les rois de France se sont fait gloire de tout temps d'être appelés les fils aînés de l'Église.
(1) Voir l'histoire de ces fondations multiples et de leurs ■vicissitudes, dans le livre intéressant iniitulé : Mémoire historique sur les Institutions de France à Rome, par Mgr Pierre Lacroix. — Paris chez V. Goupy 1868. — in-o».
Clovis, Charlemagne et saint Louis sont des noms chers au Saint-Siège ; et toujours le clergé français s'est distingué par sa régularité, par son zèle et par sa science. Il est donc extrêmement important que ce clergé soit profondément uni au Saint-Siège, et qu'un certain esprit d'opposition qui s'est manifesté dans les derniers siècles sous le nom de Gallicanisme disparaisse tout à fait. Pour arriver à celte fin rien ne serait plus efficace qu'un commerce plus intime entre Rome et le clergé français ; et rien ne contribuerait plus à l'établir qu'une grande école ecclésiastique fondée à Rome par suite d'une convention entre le Saint-Père et le roi des Français, et où viendraient se perfectionner dans les études sacrées, et se retremper à la source même de la religion et de la foi, les jeunes clercs les plus distingués de la France. Ces jeunes gens qui devraient passer trois ans à Rome, participant aux enseignements de tout genre qui s'y donnent, s'imprégneraient nécessairement du véritable esprit ecclésiastique en vivant pendant un si long temps à l'ombre et comme sur le sein de l'Église-mère ; et comme ils devraient un jour exercer en France le saint ministère, ils porteraient cet esprit dans notre beau pays, qui prendrait au bout de quelques années, sous cette influence, la meilleure direction religieuse (1).
(l) L'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, eut l'intention de fonder une maison de hautes études ecclésiastiques pour le jeune clergé de France, mais des conflits de juridiction diocésaine firent avorter ce projet. La dilficulté eût été la même pour toute autre ville de France. Rome seule pouvait.
Une semblable institution avait aussi au point de vue politique de sérieux avantages, car en pacifiant les esprits, en effaçant les divisions, en formant de vrais catholiques, elle affermissait l'autorité. Quant à rUltramontanisme qu'on n'aurait pas manqué de mettre en avant, l'abbé Bautain disait dès lors hardiment : C'est un fantôme qui n'effraie plus aujourd'hui personne, pas même ceux qui affectent d'en avoir peur. Ce n'est point au xix® siècle, et dans l'état actuel de l'Europe et de la France, qu'on peut redouter sérieusement les entreprises du Pape sur le temporel des rois. Ceux qui connaissent la Rome de nos jours savent qu'elle ne songe à rien moins qu'à s'ingérer dans les affaires des gouvernements étrangers.
L^exécution d'une œuvre aussi avantageuse pour la France et pour l'Église ne présente heureusement aucune difficulté ni financière nipolitique.La France possède dans les États romains un revenu assez considérable provenant de bien-fonds dont nous avons indiqué la source plus haut. L'administration de ces biens se trouve confiée, depuis la Révolution qui a bouleversé les anciennes institutions, à l'ambassadeur de France qui la fait gérer par une commission composée comme suit: le premier secrétaire de l'ambassade, un ecclésiastique nommé le clerc national de France (1) et un notable choisi dans la co-
avec bien d'autres avantages, écarter tout conflit, réunir tous les esprits.
(1) On peut voir les fonctions de ce Titulaire auprès la
lonie française. Sur les revenus, la commission administrative payait jusqu'ici le traitement de six chapelains à Saint-Louis-des-Français, dont l'unique occupation était de dire les messe fondées et de réciter l'ojQQce, et elle pourvoyait aux frais de culte et d'entretien. Elle subvenait en outre aux dépenses nécessitées par les quatre autres pieux établissements français moins importants (1). Elle donnait des secours à des pauvres français demeurant ou passant à Rome,et accordait une dot à quelques jeunes filles. Il s'en fallait que les dépenses absorbassent les revenus, et il était facile de démontrer, pièces en main, qu'avec une administration bien entendue, une somme considérable et très-suffisante pouvait être affectée chaque année à l'entretien d'une maison de hautes études ecclésiastiques établie dans le palais attenant à l'église Saint-Louis et appartenant à la France. Le gouvernement français n'avait donc aucune dépense à faire pour fonder une si belle œuvre. 11 n'avait rien à demander aux Chambres, et ne leur devait compte de rien. Il ferait seulement un meilleur emploi de revenus considérables, au grand profit de la religion et pour la gloire de la France. L'abbé Bautain avait fait part de ses idées sur ce
curie romaiae, dans Touvrage cité plus haut de monseigneur Lacroix.
(1) Les cinq pieux établissements français qui ont résisté à l'œuvre destructive du temps, sont : l'église et la maison Saini-Louis et Saint- Yves — Saint-Claude — Saint-Nicolas — La Purification — et l'œuvre pie de Lorette. V. l'ouvrage cité plus haut.
sujet à l'ambassadeur de France, M. le comte Septime de Latour-Maubourg, qui avait été frappé de la grandeur et delà facilité d'exécution d'un tel projet.
11 avait résolu de s'en occuper, et avait engagé l'abbé Bautain lui-même à s'en entretenir, à son retour à Paris, avec le gouvernement qui seul pouvait autoriser l'exécution d'un tel plan. D'un autre côté, le Saint-Père avait eu connaissance de l'entreprise queTabbé Bautain suggérait à l'ambassadeur, et elle lui avait agréé beaucoup. Cette bonne impression devait avoir plus tard des conséquences importantes.
En quittant Rome en juillet 1838, M. Bautain passa par Paris en se rendant à Strasbourg, il exposa aux divers membres du gouvernement qu'il connaissait l'idée et le plan de cette création, et laissant la question à résoudre par qui de droit, il rentra à Strasbourg et ne s'en occupa point davantage.
Cinq ans plus tard, lorsque l'abbé de Bonnechose vint à Rome pour obtenir la reconnaissance de la Congrégation de Saint-Louis, il fut invité d'une manière pressante à prêcher l'Avent (1843) à Saint-Louisdes-Français. L'ambassadeur était absent pour un congé ; l'abbé de Bonnechose hésitait. Il consentit cependant, et il dut par convenance, accepter l'hospitalité que la maison offrait aux prédicateurs. Sa parole sut trouver l'approbation de l'auditoire assez spécial et assez difficile de l'église française, mais il s'imposa une grande réserve dans l'intérieur de l'établissement, à cause même des précédents.
Voici ce qui s'était passé dans l'intervalle de ses deux voyages à Rome.
L'ambassadeur avait voulu introduire, autant qu'il le pouvait, des améliorations dans l'œuvre de Saint- Louis et préparer au moins l'avenir.
En 1840, et sur sa demande, le Pape avait retiré à l'église Saint-Louis son titre et son caractère de paroisse, car la présence d'un curé romain gênait Faulorité qu'on voulait ménager plus entière au supérieur français de l'établissement. Celui-ci reçut tous les droits curiaux pour l'intérieur de l'église et pour sa maison, sans avoir de juridiction au dehors.
En 1843, et peu avant l'arrivée de M. de Bonnechose, l'ambassadeur, d'accord avec l'autorité ecclésiastique, avait donné un règlement qui rétabhssait l'ancienneviecommunepourles chapelains ; leur Supérieur avait reçulapermission d'admettre déjeunes abbés comme pensionnaires. Mais l'unité d'esprit n'avait pu résulter de ces mesures incomplètes ; et l'abbé de Bonnechose devint bientôt sans le chercher le confident des partis divers qui s'agitaient, et le témoin d'un manque d'ordre et d'harmonie fort affligeant.
Dès que l'ambassadeur fut de retour à Rome, l'abbé de Bonnechose, qui le connaissait particulièrement, dut le voir, et il était impossible qu'il ne fût pas question entre eux de Saint-Louis, et des moyens d'en améliorer la marche. On fut bientôt d'accord sur ces trois points :
1*^ Il fallait que rétablissement français fût rattaché d'une manière plus franche à l'autorité pontificale pour être véritablement une œuvre ecclésiastique.
2" L'autorité du supérieur de Saint-Louis devait être fortifiée si on voulait de l'unité dans les esprits.
3o II semblait nécessaire que le supérieur et ses aides dans la direction de la maison de Saint-Louis fussent membres d'un chapitre ou d'un ordre religieux, afin qu'il y eût de la suite dans l'œuvre, et qu'elle ne changeât pas d'esprit à chaque changement de supérieur. Gela d'ailleurs était conforme aux antécédents de Saint-Louis, qui avait élé confié pendant un temps considérable aux prêtres de l'Oratoire de France.
L'ambassadeur s'entretint par correspondance avec son gouvernement de la marche de celle affaire; il s'entendit avec le Saint-Siège au sujet de ces projets d'amélioration ; et au moment où l'mslitut de Saint-Louis obtenait le Bref d'éloge, il demanda à l'abbé Bautain de lui accorder, pour le poste de supérieur de Saint-Louis, l'abbé de Bonnechose, qui devrait être accompagné de deux membres de la société de Juilly, pour le seconder dans ses fonctions.
L'abbé de Bonnechose revint en France aussitôt après avoir mené à bonne fin l'affaire importante dont il avait élé chargé. Il rapportait à Juilly le Bref d'éloge pourrinslitutde Saint-Louis, le Bref des Indulgences, et pour la chapelle du collège les reliques
3o8 l'abbé bautain,
d'un martyr extraites des catacombes fsaint-Aurèle nomine proprio).
Le communauté reçut avec joie son représentant de Rome. Tout prit une allure plus décidée et plus ferme, et la retraite religieuse annuelle de septembre laissa les plus douces impressions. Cependant le noviciat recrutait plusieurs nouveaux sujets fort capables, et l'abbé Garl les formait avec zèle à la vie religieuse.
Une nouvelle œuvre se présentait en même temps aux directeurs du collège de Juilly, et elle était née comme spontanément. Quelques jeunes ecclésiastiques s'étaient préparés aux grades universitaires avant d'entreprendre leurs études théologiques. On pensa qu'il était facile, dans les conditions favorables à tous égards où se trouvait la maison, de formerune division de jeunes clercs qui voudraientachever leurs études littéraires et scientifiques^ prendre leurs grades dans l'Université, pour retourner ensuite dans leurs diocèses, et y être à la disposition des évêques pour les postes de professeurs dans les maisons tenues par le clergé.
L'abbé Bautain fit cette proposition aux évêques de France, en même temps qu'il leur envoyait en communication le Bref d'éloge qu'il avait reçu pour son institut. Beaucoup de lettres lui furent adressées en réponse, dans lesquelles les prélats le remerciaient des facilités qu'il leur accordait pour la pension des élèves de cette école ecclésiastique de Juilly, et ils
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promirent un concours qui eut un commencement d'exécution.
Deux circonstances arrêtèrent plusieurs d'entre eux: l'arclievêque de Paris s'occupait en ce même temps d'un semblable projet, et l'établissement de Paris devait l'emporter sur celui de Juilly. D'ailleurs, la loi sur l'instruction publique, qui étaft en cours de discussion, et qui menaçait d'ostracisme l'enseignement des congrégrations, ne laissait pas que d'arrêter la décision de plusieurs.
A la fin de septembre, l'abbé de Bonnechose retourna à Rome avec MM. Jules Level et Adrien de Reinach (1), que le supérieur lui adjoignait pour devenir ses aides.
Les mois d'octobre et de novembre furent employés à régulariser les changements que l'ambassadeur opérait. Le Saint-Siège institua canoniquement la communauté de Saint-Louis-des-Français. Le cardinal Orioli, nommé visiteur apostolique de la maison, corrigea et établit officiellement deux règlements, l'un constitutif et l'autre disciplinaire, et installa l'abbé de Bonnechose comme curé de l'église Saint- Louis et supérieur de la maison.
Il avait fallu pour cela vaincre bien des obstacles et les sourdes menées de personnes qui voyaient avec peine la nouvelle organisation. Le supérieur
(i) Ce dernier était envoyé à Rome pour achever ses études théologiques et recevoir l'ordination sacerdotale. Il revint quelque temps après à Juilly et fut remplacée Samt- Louis-des-Français par Nestor Level.
360 l'abbé hautain,
avec beaucoup de tact et une douce mais persévérante fermeté, établit d'une manière remarquable l'ordre du culte dans l'Église, et la régularité dans la maison composée des chapelains et des ecclésiastiques pensionnaires. Un grand pas était fait.
Cependant il ne fallait pas croire que l'Institut fondé par l'abbé Bautain fût chargé de la direction de Saint-Louis-des-Français. Le supérieur, et quelques membres de l'établissement de Rome étaient pris dans la congrégation de l'abbéBautain, etonleur disait : Gagnez le terrain comme individus, laissez encore dans l'ombre votre caractère de membre de l'institut de Saint-Louis de Juilly. Le gouvernement français avait trop de ménagements à garder en face des passions du jour pour pouvoir agir autrement.
Toutsemblait prospérer pour la jeune congrégation de Saint-Louis à Juilly. Le nombre de ses aspirants s'augmentait progressivement.
Et bientôt cependant, c'est-à-dire dès l'année 1846, plusieurs des Pères anciens se détachaientde l'Institut de Juilly. Et dès la fin de 1849, on put regarder la communauté des Pères de Saint-Louis comme arrêtée définitivement dans son développement. Quelle fut la cause de cet insuccès?
La cause du dissentiment qui surgit insensiblement, et qui se prononça ensuite d'une manière complète, fut, nous le croyons, le partage des membres encore trop peu nombreux de la société, entre Juilly et Rome.
La maison de Saint-Louis-des-Français dépendait trop directement de l'ambassade française et du Saint- Siège, pour qu'il fut possible de soumettre, en outre, sa direction à l'autorité, occulte pour ainsi dire, d'un autre supérieur. Et ainsi cette œuvre, qui semblait devoir être une source précieuse de développement pour la société, fut au contraire le principe de sa division et de son avortement.
Les prélats romains, chargés de délibérer sur l'institution canonique des Pères de Saint-Louis, étaient bien dans le vrai, lorsqu'ils disaient : Cet institut est trop récent et trop peu nombreux pour qu'on puisse lui assurer un avenir. Il eût fallu que ses membres restassent encore réunis, s'exerçant bien foncièrement à la vie et à l'esprit religieux, avant de céder au besoin d'expansion et à la multiplicité des œuvres qui sollicitent si souvent le zèle des congrégations nouvelles.
Dieu ne nous a pas établi le juge de nos frères qui se sont séparés. Nous n'avons aucun droit et. Dieu merci, aucun désir de les condamner. La conscience de chacun est en face de Dieu qui nous juge tous avec miséricorde, malgré nos méprises etnos fautes, voyant nos bonnes intentions, et il fait sortir le bien des erreurs mêmes et des méprises de ses créatures.
La sagesse divine est admirable dans ses voies. Elle prépare toujours des instruments pour le salut des âmes. Ces instruments viennent-ils à manquer ou se montrent-ils insuffisants, elle atteint son but par d'autres moyens qu'elle a dirigés sans qu'on s'en dou-
tât : fortiter stiaùlerque disponens omnia {Sap. viii). Dans la période de 1828 à 1850 il est certain que Faction de l'Église pour l'instruction chrétienne de la jeunesse était entravée par Tinfluence des doctrines irréligieuses arrivées au Pouvoir dans la société. C'est précisément pendant cette période que l'abbé Bautain, comme beaucoup d'autres sans doute, fut appelé à travailler dans cette partie du champ du Seigneur, et il sembla devoir prendre un rang important dans l'œuvre. Le succès ne répondit pas à ses efforts. Mais l'excès même du mal social amenait son remède ; et nous avons vu, en 1850, Tinstruction chrétienne de la jeunesse retrouver ses anciens et soUdes instituteurs; les Ordres religieux, paralysés jusque-là, reprendre une nouvelle vie, la prédication apostolique répandre de tous côtés sa flamme et sa vertu. L'œuvre de Dieu a repris sa marche pour le salut des générations nouvelles. C'était là l'essentiel.
Cependant l'homme est homme. L'esprit de Dieu qui peut l'animer jusqu'à le transformer en un nouvel homme s'appuie sur la nature qui doit souffrir pour être immolée à la gloire de Dieu. C'est dire que l'abbé Bautain souffrit beaucoup du résultat négatif de tant de prières, de si longs efforts, de si belles espérances conçues. Notre but étant surtout de faire connaître Tabbé Bautain, nous ne pouvons éviter de montrer comment il supporta cette épreuve, qui nous semble critique pour juger de la vraie valeur d'un homme de sa portée.
L'abbé Bautain, nous l'avons déjà dit, avait un cœur profondément aimant, quoique peu démonstratif. On eût dit qu'il craignait de profaner l'amour ou de l'affaiblir, par l'expression abondante, facile, et qui trop souvent dans le monde devient banale. Mais dans de telles conditions la vie avec ses réalités est une source de douleurs. Nous lui devons ce témoignage public : il supporta avec une vraie vertu le déchirement causé par la séparation de plusieurs de ses frères, dont quelques-uns étaient ses vrais enfants pour la vie de l'àme, et il se soumit à l'insuccès de sa vie entière avec une douce résignation, priant beaucoup, parlant peu, et remplissant avec sérénité les devoirs de chaque jour. Ce qu'il subit de douleurs intimes, Dieu seul l'a connu; nous, qui Tentourions, nous avons seulement pu le soupçonner. Il vécut encore dix-huit années qu'il employa avec un courage soutenu au service de Dieu.
Nous ne saurions mieux terminer ce chapitre qu'en reproduisant les quelques lignes que l'abbé Bautain a consacrées à cet événement, à la fin du récit qu'il a fait de sa conversion (1). Ce récit est de 1860, bien postérieur par conséquent aux événements que nous venons d'indiquer.
Il dit donc en terminant l'histoire de sa conversion.
« Vous me demand(3rez peut-être, ce qu^est deve-
(1) V. La chrétienne de nos jours^ dernière lettre.
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nue celte réunion de jeunes prêtres formée d'une manière si merveilleuse, et comment l'œuvre de Dieu s'est manifestée et justifiée par ses fruits. C'est une autre histoire, qui n'appartient pas directement à celle que je viens d'exposer. Peut-être un jour... (ce jour n'est jamais venu) vous raconterai-je cette histoire, si Dieu m'en donne l'occasion, le temps et la force ; et là, comme dans ce que je viens de vous dire, vous reconnaîtrez, je l'espère, au milieu des troubles et des orages qui éprouvent ici-bas toutes les œuvres chrétiennes, l'accomplissement des desseins de la Providence, et l'abondance de ses miséricordes. »
LIYHE V
L'ABBÉ B\UTAIN A PARIS I80O-I86O