MADEMOISELLE LOUISE HUMANN
Raison du chapitre. — Famille Humann, jeunesse de Louise Humann. — L'abbé Colmar son Oirecleur. — La révolution de 1789 éclate. —L'abbé Colmar proscrit et asj^issant sous la persécution pendant dix ans. — Mademoiselle Humann, madame Breck. — Foyer de vie chrétienne pour Strasbourg à la rue sainte Elisabeth. — Première communion. : L'écrit sur la Loi de Dieu. — Retraite à Turkenstem dans les Vosges. — Acîe de société religieuse du -23 juin 1797.
— Influence personnelle de mademoiselle Humann, — Suite des travaux et des dangers à Strasbourg. — Fin de la persécution de l'Eglise en 1800. Ministère de l'abbé Colmar. — Nomination de Saurine au siège de Strasbourg.
— Nomination et Sacre de l'abbé Colmar comme évoque de Mayence. — Épreuve de mademoiselle Humann. La Providence l'appelle à Mayence. — Quelques mots sur l'épiscopat de Mgr Colmar. — L'Institut Jusé-phine de mademoiselle Humann. — Mort de l'évè^jne. — Retour de mademoiselle Humann à Strasbourir.
Mademoiselle Louise Humann fut l'instrument béni dont le Seigneur se servit pour instruire, relever
et sauver le jeune philosophe réduit à une sorte d'anéantissement moral autant que physique. Il nous parait donc convenable, avant de poursuivre ce récit, de /aire connaître cette personne si remarquable à tous égards. Et nous lèverons peut-être plus longuement qu'il ne semblerait nécessaire à première vue ; et cela parce que mademoiselle Ilumann a en une influence décisive sur la vie entière de M. Bautain, qui lui a dû non-seulement son retour à la foi, mais aussi la direction que prit toute sa science philosophique. Ily a plus encore. La communauté religieuse qu'il essaya de former avec ses élèves devenus ses frères, et celle qu'il établit ensuite avec plus de succès sous le nom de Dames de Saint-Louis, ne furent que le développement d'une grâce, qui comme un germe sanctifiant avait été reçue par mademoiselle Humann, lorsque. Jeune encore, elle était sous la direction spirituelle d'un saintjjrêtre, M. l'abbé Golmar^ devenu plus tard évéque de Mayence. Il nous serait donc impossible d'exposer, dans la vie de M. Bautain, l'enchainement des faits, si nous n'en montrions l'origine dans la vie intime du vénérable ministre de Dieu et de sa digne fille spirituelle. Il est regrettable que la profonde piété de mademoiselle Humann nous ait laissé ignorer une foule de faits particuliers qui la concernaient et qui nous eussent édifiés. Nous avons sauvé de l'oubli avec un grand soin tout ce que nous avons pu recueillir de cette histoire, et nous n'hésitons pas à la pul>licr, en nous souvenant des paroles de l'ange à Tobie: « S'il est bon de cacher le secret du
roi, il est honorable de publier les œuvres de Dieu, de le bénir et de le glorifler. »
La faîuille niiiuaun, famille aux aucieiines mœurs patriarcales et chrétiennes, est originaire de Fessenheim, village situé à quelques lieues de Strasbourg. Le père do mademoiselle Humann, qui avait un frère curé de Dorlisheim, éleva simplement et pieusement sa nombreuse famille, dont plusieurs membres se sont distingués dans les plus hautes positions de la société (1).
L'aînée des enfants était Madeleine-Louise, née en 17G6, le 29 septembre, fête de saint Michel archange. Elle montra de bonne heure une vive intelligence. A trois ans elle lisait avec application une Bible en allemand ornée de gravures ; et comme le livre était grand, et la lectrice petite, on plaçait l'un et Fautre sur la table. A sept ans elle apprenait toute seule la sphère et la géographie. L'enfant lisait beaucoup et avec fruit, et n'eut point de maîtres pendant toute sa jeunesse. Mais la piété la plus tendre s'unissait en elle à l'amour de l'étude. Louise Humann fit très-jeune sa première communion ; elle étudia ensuite très-sérieusement, sous d'excellents directeurs, le Catéchisme dit concile de Trente, et obtint le premier prix aux
(i) L'un a été évoque de Mavence, un autre mini>tre des finances sous Louis-Philippe : ils étaient frères de mademoiselle Hun inn.
Ce nom a été depuis lors porté avec honneur dans Tarmée, dans la marine, dans les finances, dans la diplomatie.
examens qui se faisaient à la cathédrale de Strasbourg.
Tout tournait au profit de cette jeune fille, qui grandissait avide de lumière, mais assurée dans sa marche par une foi profonde. Ainsi la liaison de sa famille avec plusieurs familles protestantes piétistes ne faisait qu'augmenter l'attachement de la jeune Louise à l'Église catholique; la lecture sérieuse de l'histoire lui donnait la connaissance des mobiles qui font agir les hommes, et elle en tirait bon parti pour les rapports qu'elle pouvait avoir avec la société. Mais tout la portait à goûter de préférence une vie retirée, donnée à la pitié et à l'étude. Sa vie cependant ne se passait pas en lectures et en prières; elle aidait grandement ses parents dans les soins qu'exigeait une nombreuse famille, et elle fut toujours l'institutrice et le guide de ses frères et de ses sœurs.
Cependant elle était devenue majeure, et l'attrait intérieur lui fit essayer, en 1788, de la vie religieuse. Elle entra au noviciat du couvent de Sainte-Barbe à Strasbourg. C'étaient des religieuses de Notre-Dame, de l'ordre fondé par le B. Pierre Fourrier. La maîtresse des novices, nommée sœur Mélanie, et pour laquelle mademoiselle Humann garda toute sa vie une grande vénération, espérait beaucoup de sa nouvelle novice, si pieuse, si instruite, sachant même le latin qu'elle avait appris pour préparer l'un de ses frères au séminaire. Mais la santé de Louise lïumann s'altérait au couvent, et, sur l'avis des médecins, son père la retira après six mois d'épreuve. Elle passa alors par une crise d'abattement dont elle ne fut
relevée que lorsque, après plus d'une hésitation, elle s'adressa pour la direction de son âme à l'abbé Colniar, lequel,|tout en étant professeur au collège de Strasbourg, avait un confessionnal très-fréquenté â la paroisse Saint-Étienne.
C'est ici le moment de faire connaître ce saint prêtre, qui a toujours été vénéré parmi nous comme le patriarche de la famille spirituelle de saint Louis. Nous extrairons une partie de ce qui concerne sa vie, et surtout de sa jeunesse, d'une notice placée en tête de l'édition allemande de ses sermons, publiée à Mayence (1), et nous y ajouterons ce que nous avons appris par les traditions recueillies à Strasbourg.
Joseph-Louis Golmar, né à Strasbourg, le 22 juin 1760, était fils de parents honorables et pieux. Son père, professeur de langues, avait une de ces figures vénérables et imposantes, comme on en voit souvent dans les portraits de famille du siècle dernier. A quatre-vingt quatre ans il eut le bonheur d'assister au sacre de son fils, nommé évêque de Mayence. Joseph-Louis était un enfant d'une extrême vivacité, et déjà dans ses jeux il semblait annoncer la hardiesse qui brave les obstacles. Il pariait avec ses camarades à qui regarderait le plus longtemps le soleil, ce qui lui occasionna de fréquents maux d'yeux, et plus tard affaiblit sa vue.
Doué d'une grande facilité, d'un esprit vif et pénétrant, il passa sa vie pure et sans tache, au milieu de
(l) Chez Kirchheim, Scholt et Thielmann. Mayence. 1836.
26 l'ahbé bautain,
sages parents et de vertueux instituteurs. Gomme Tenfant Jésus à Nazareth, il croissait en grâce et en sagesse devant Dieu et devant les hommes. La prière, l'étude, les douces réunions de famille étaient ses seuls plaisirs. Il faisait partie de ces hommes rares, dont la vocation sacerdotale n'a jamais pu être mise en doute, tant elle ressortait de toute sa manière d'être. Mais Dieu semblait vouloir laisser prendre de profondes racines à cette jeune plante qui s'était toujours tournée vers la lumière, afin que lorsqu'elle serait devenue un arbre, elle pût résister aux tourmentes avec d'autant plus de vigueur.
Lorsqu'il eut reçu les saints ordres en 1784, l'abbé Colmar entra comme professeur au collège de Strasbourg; mais cet emploi ne donnait pas assez de nourriture à son zèle de prêtre, quoique alors l'instruction-ne fût pas aussi séparée qu'aujourd'hui des soins donnés à l'éducation morale et religieuse des élèves. Il avait une grande sollicitude pour le salut des âmes, persuadé qu'il était qu'en soignant et nourrissant celle des autres, il attirait sur lui-même une abondance de grâces spirituelles. Il remplit donc gratuitement les fonctions de vicaire de Féglise Saint- Étienne, et, par cette charge ajoutée à ses devoirs d'instituteur, il assumait sur lui tout le poids du saint ministère. Le jeune prêtre était même si zélé pour le service de Dieu, qu'après avoir tous les jours fait ses classes, confessé, catéchisé, prêché, soigné les malades de la paroisse, il s'occupait encore du salut des soldats allemands au service de France, et seul il les
préparait à la communion pascale. On recherchait de tous côtés le jeune prêtre plein de zèle et de talent pour la parole. Non-seulement on suivait avec empressement ses sermons et ses conférences à Saint- Étienne, mais il était appelé aux grandes fêles dans les diverses paroisses ; il prêchait les prises d'habit dans la ville et dans la campagne. A cela se joignaient des cours aux élèves d'un collège français. Il disait à cette époque à son ami Liebermam (1): « Combien le cœur est heureux, quand après une journée de travail et de fatigues supportées avec joie pour Notre- Seigneur, on revient se jeter sur sa couche en se disant : j'ai accompli mon devoir du jour! » On demandait plus tard avec étonnementà l'abbé Colmar, comment il pouvait suffire à tant d'œuvres, et il répondait avec simplicité : « La journée n'est pas plus longue pour moi que pour d'autres, et je ne fais que ce que le temps me permet de faire. » Oh I bien certainement Dieu récompense généreusement ceux qui s'oublient et se dépensent ainsi pour le salut de leurs frères I
C'est de la sorte que se passèrent pour lui les années tranquilles qui précédèrent la Révolution. Comme professeur, l'abbé Colmar avait donné une vive impulsion aux études de la langue grecque et de l'histoire; comme prêtre il s'était fait aimer et vénérer de tous ceux qui l'approchaient.
(I) L'abbé Liebormaim fut ensuite supérieur du séminaire a Mayence et plus tard Vicaire Général de l'Evèque de Strasbourg, Il est l'auteur d'un cours très-estimé de Théologie.
28 L'aIÎBÉ DAUTAIN,
Son ardent amour pour Dieu Tavait mûri avant l'âge, et lui avait mérité d'abondantes bénédictions. Ce saint prêtre devint, comme nous l'avons dit, le directeur spirituel de Louise Humann ; et ce qui nous •semble prouver qu'il y avait dans ce fait une disposition providentielle, c'est que cette âme, que plusieurs confesseurs essayés successivement ne parvenaient point à remettre en son équilibre, trouva la paix et se sentit dans sa voie, dès qu'elle se fut, comme malgré elle, adressée à l'abbé Goluiar. De son côté, il reconnut dés l'abord dans sa pénitente un esprit d'élite, une âme portée par la foi aux plus grandes choses. Il commença par donner un aliment à sa charité en formant autour d'elle un groupe de jeunes dames qui s'associèrent pour la visite et le soulagemientdes malades, des pauvres, des prisonniers. Le ministre de Dieu animait de son feu sacerdotal les cœurs qui s'ouvraient à lui. Les œuvres d'une sainte et vive charité s'épanouissaient sous sa parole, et servaient de préparation aux luttes et aux terribles épreuves auxquelles l'Église allait être exposée.
La révolution de 1789 éclata. Après la fermeture des maisons religieuses, la constitution civile du clergé décrétée par l'Assemblée constituante exigea dos prêtres un serment qui éloigna de leurs cures tous ceux qui voulaient demeurer fidèles à leur devoir sacré. Le séminaire de Strasbourg passa de l'autre côté du Rhin dans l'abbaye d'Etenheim-Munster sous la conduite de M. Fabbé de Saint-Quenlin.
Cependant les prêtres non conformistes piuenl encore se réunir dans l'église des Capucins, rue Sainte-Hélène, en face de la maison où demeurait la^ famille Humann.Et c'est ainsi que l'abbé Colmar, qui venait passer dans cette église des journées entières au confessionnal, eut l'occasion de rendre plus intimes les relations qu'il avait avec cette pieuse famille. Louise Humann devint alors comme le centre des bonnes œuvres qu'opérait ce prêtre courageux.
Cependant la persécution augmente à la fin de 1790, et bientôt les prêtres qui se refusent au serment sont obligés de s'expatrier ou de se cacher, sous peine de la déportation ou del'échafaud. L'abbé Colmar va d'abord à Fribourg, mais, après un mois de séjour en cette ville, il revient à Strasbourg, préférant courir tous les périls plutôt que de laisser sans secours spirituels tant d'âmes exposées à se perdre. Il se cache, se déguise, et va vivre ainsi près de dix ans, proscrit, exposé chaque jour à la mort, mais répandant dans les âmes la vie du ciel.
Il réunissait toutes les qualités nécessaires à son apostolat. Né à Strasbourg, il comptait dans la ville bien des amis, parmi ceux-là mêmes qui ne partageaient pas sa foi ou son zèle, mais qui honoraient en lui l'homme courageux et le loyal citoyen. Il était par cela même moins exposé à l'espionnage et à la trahison qui se rencontraient partout sous mille formes. Gomme prêtre, sa piété et la noblesse de sa conduite lui avaient attiré la confiance et l'estime de tous les fidèles. Grâce à sa vivacité d'esprit et à sa
parfaite connaissance des hommes, il pouvait au besoin trouver toutes sortes d'expédients pour se tirer d'embarras et pour atteindre heureusement le but de sa sainte ambition. Enfin il était doué d'un courage inébranlable, et aurait regardé comme une honte d'abandonner, au moment du danger, la cause servie jusque-là dans la paix et la sécurité. Néanmoins ce ne fut que par une assistance toute particulière et qui parut quelquefois miraculeuse, qu'il échappa au danger dont sa vie était menacée. Sa tête était mise à prix. On avait promis mille écusà celui qui le livrerait vivant ou mort : aussi, outre la surveillance directe et les recherches de la police qu'il lui fallait tromper, il devait échapper aux pièges qu'on lui tendait sous prétexte de malades demandant son ministère. Il faillit plusieurs fois en être victime. L'une des grandes préoccupations de ce noble cœur, était la crainte de compromettre les amis dévoués qui le cachaient dans leurs demeures, caria confiscation des .biens ou même la mort était le sort de ceux chez qui Ton trouvait un prêtre non assermenté. Nous n'entrerons pas dans le détail de cette belle et aventureuse vie de l'abbé Colmar, afin de ne pas sortir du cadre de l'histoire que nous avons entrepris de raconter, et nous renverrons à un appendice (A) à la fin du volume une quantité de faits, quelques-uns connus delà (1) et les autres encore inédits, et que nous
(1) V, l'éditioû déjà citée des sermons de monseigneur Colmar. — V. aussi « Les héros chrétiens pendant la révo* lution y> par MM. Roess et Weiss. — Mayence, 1820.
SA VIE ET SES œUYRES. 31
tenons de témoins oculaires, ou de traditions conservées par de pieux chrétiens.
Mademoiselle Humann passa ces terribles années sous la direction spirituelle de l'abbé Golmar, qui trouvait en elle, comme nous Favons fait pressentir plus haut, une âme digne de lui être associée dans les œuvres les plus ardues. Pendant ce temps elle continuait à s'instruire, et plus cFune fois elle étonna et domina les révolutionnaires qui venaient faire des perquisitions dans la maison de son père, en leur parlant avec éloquence des républiques grecques, qui étaient les idoles du jour. M. Humann père, affecté par les événements et inquiet sur sa jeune et nombreuse famille, trouvait dans sa fille non-seulement une aide précieuse pour élever ses autres enfants, mais encore un cœur ferme et courageux qui soutenait le sien dans ses défaillances et ranimait sans cesse sa confiance dans la Providence divine.
En 1795, mademoiselle Humann fit la connaissance d'une jeune veuve; madame Thérèse Breck, mère de trois jeunes enfants, deux filles et un garçon. Madame Breck était allemande, d'une famille aisée de Francfort. Son mari, décédé peu avant cette époque, avait été ingénieur militaire français; c'était sous sa direction que les fortifications de Landau avaient été restaurées. L'amitié qui s'établit entre mademoiselle Humann et madame Breck les amena bientôt à une liaison plus profonde dont nous allons voir les conséquences.
Il y eut à ce moment, de la part du gouvernement révolutionnaire, un intervalle de tolérance, imposée peut-être par la foi des populations qui ne supportaient le joug impie qu'avec une indignation à peine dissimulée. Les églises furent rouvertes, et l'abbé Golmar put donner carrière à son zèle dans l'église Saint- Louis. Mais ce répit fut de courte durée et il fallut bientôt se renfermer dans une chapelle privée chez madame Breck, auprès de laquelle mademoiselle Humann demeurait ayant consenti à se charger de l'éducation des enfants de son amie. Bientôt après, madame Breck, atteinte d'une maladie mortelle, ne fut sauvée que grâces aux soins assidus et à l'admirable dévouement de mademoiselle Humann. Ces dames changèrent alors de logement et s'établirent, en meilleur air, rue Sainte-Elisabeth. Pendant plusieurs années cette maison fut pour une grande quantité de pieux fidèles comme un asile sacré et un lieu de refuge et de prière.
Mademoiselle Humann rénnit d'abord autour d'elle ses propres sœurs, avec les fdles de madame Breck. bientôt d'autres jeunes personnes furent amenées providentiellement, et il se forma ainsi une sorte d'école, qui servit de centre à des réunions plus nombreuses formées par les membres des familles amies.
Cette fréquentation se trouvait justifiée aux yeux du public par l'enseignement de la jeunesse. L'abbé Colmar put exercer là son ministère; il y fut mêm.e
SA VIE Eï SliS ŒUVRES. 33
caché bien des fois dans sa vie errante et aventureuse. Cette maison devint un point de ralliement pour les fidèles qui avaient besoin de faire appeler le ministre de Dieu. Là se conservait la réserve de la très-sainte Eucharistie que le prêtre y cherchait pour donner le saint viatique aux malades. On a dit (1) que Mademoiselle Humann avait reçu de son père spirituel la permission d'administrer de ses mains, en cas de besoin, la sainte communion aux mourants. Nous avons lieu de croire que ce fait, bien peu conforme à la discipline constamment suivie dans l'Église, a été altéré en passant de bouche en bouche, car ayant vécu avec les contemporains et les témoins mêmes de ces événements, nous avons appris que la précieuse réserve était, à la vérité, conservée avec un grand respect dans la chambre de Mademoiselle Humann, et que, dans un moment d'urgence, elle aurait pu, sans toucher la sainte hostie de ses mains, la déverser sur un linge sacré, et communier en approchant ses lèvres des saintes espèces. Mais cette précaution même, imposée par l'abbé Golmar à Mademoiselle Humann, semble infirmer le récit, touchant d'ailleurs, qu'on a cru pouvoir publier.
Mademoiselle Humann, entourée de cette jeunesse, déploya un zèle admirable pour développer la foi dans les âmes ; on pouvait attendre cela de sa piété ; mais elle fit preuve en même temps d'un talent excep-
(1) V. p. Gratry — Souvenirs de ma jeunesse. 4® édition Paris 1876.
34 l'arbé bautain,
tionnel comme institutrice. Elle rédigeait elle-même des cahiers sur les diverses branches de l'enseignement, et c'est ainsi qu'elle CDmmuniquait avec fruit les connaissances qu'elle s'était appropriées par l'étude et la réflexion. Aux premiers cahiers succédaient des cahiers nouveaux à mesure que les élèves avançaient; et celte méthode, que les difficultés du moment avaient peut-être rendue nécessaire, devint si profitable , que Mademoiselle Humann l'appliqua plus tard sur une plus grande échelle.
Cependant elle sentit le besoin d'approfondir pour son propre compte l'étude des mathématiques. Elle prit pour guide M. Herrenschneyder, qui fut son seul maître. Au bout de peu de jours les leçons se changèrent en entretiens scientifiques, où le professeur à son tour trouva le plus vif intérêt.
Au commencement de 179G, Mademoiselle Humann préparait un certain nombre de jeunes filles à leur première communion. Elle rédigea à cette occasion, un cahier, qui a pu être sauvé du feu. Mademoiselle Humann avait pour règle de détruire ses écrits, à certaines époques, disant qu'une femme ne doit rien publier. Nous l'avons publié cependant, mais fort longtemps après, en faveur de nos élèves du Collège de Juilly.
Ce petit traité intitulé La loi de Dieu, ne ressemble pas aux écrits du même genre, dont le but ordinaire est de faire connaître aux enfants tous les devoirs
particuliers qui dériveut pour eux du Décalogue. v( L'auteur a cru devoir leur montrer les origines de la religion sainte qu'ils professent, et quel est le cœur de Dieu à l'égard des hommes. Pour cela, il leur a enseigné en abrégé l'histoire de son amour pour eux. Il les a habitués par cette étude, prise dans de nombreux textes des Livres Saints, et particulièrement dans l'Exode et le Deutéronome, à voir sans cesse en leur Dieu une attention, une sollicitude, une tendresse, un amour, une libéralité immenses. Ils comprenaient mieux, par suite, le prix du don qu'il leur faisait, et le motif qu'il pouvait avoir en se donnant lui-même à eux. » (V. Préface.)
L'opuscule se termine par les bénédictions et les malédictions par lesquelles Moïse, inspiré de Dieu, sanctionne la Loi pour Israël. Rappelant alors les touchantes paroles que Dieu adresse au pécheur pour l'amener au repentir, Tauteur s'écrie : ^ Le « reconnaissez-vous, mes enfants, le reconnaissez- « vous à ces derniers traits, ce Dieu de bonté et de « clémence que je vous annonce sans cesse? le « voyez-vous, ainsi que j'aime à vous le montrer, '( toujours comme un tendre père, comme la meil- '( leure, la plus aimante des mères, mettre tout en « œuvre pour vous porter à la soumission et à l'o- « béissance? Vous l'avez vu, au commencement, « avant de rien exiger du peuple qu'il avait choisi « pour héritage, le combler de bienfaits, faire une « multitude de miracles, et les miracles les plus « éclatants pour se concilier son amour 1... Il lui fait
« demander ensuite par son serviteur Moïse, s'il a « fait assez pour gagner l'amour de son peuple; si « ce peuple veut enfin se soumettre à sa puissance et « à sa volonté !... Lui, le Créateur du ciel et de la « terre, à qui tout est et doit être soumis ! »
« Il lui donne alors ses lois, qui, quelque sévères « qu'elles paraissent, sont encore fondées sur son « amour paternel ; qui prescrivent surtout l'amour ; « et qui récompensent par l'amour, par un amour et « ainsi par un bonheur éternel 1... »
« Et pour porter l'homme à l'observation de cette « loi, il met en œuvre tout ce que son cœur aimant « est capable d'inventer de plus puissant. Il veut ob- « tenir cette fidélité qu'il nous demande, sans blesser « la liberté qu'il nous a donnée, afin de nous laisser « tout le mérite, toute la récompense et toute la « gloire de notre soumission. »
« Il invite, il prévient, il caresse, il promet, il « donne, il promet davantage encore ; il menace, il « punit; et lorsqu'il punit il prouve encore et sa ten- « dresse et son amour. »
« Oai, mes enfants, l'enfer même, comme je vous « l'ai déjà dit, l'enfer avec tous ses tourments, fait « éclater à sa manière la bonté de Dieu, sa miséri- « corde à notre égard î »
« Il a mis dans notre âme le désir de vivre et de « vivre éternellement, la soif du bonheur et d'un « bonheur éternel ; et c'est pourquoi il menace de la « mort et d'un malheur éternel, le vice et le crime. « Et il fallait que le Seigneur nous aimât d'un
« amour infini pour nous porter à l'aimer en posant « devant nous une alternative aussi terrible que le « ciel et Tenfer. Aussi sent-on bien qu'il ne parle « qu'à regret de châtiments. Il entremêle toujours « ses menaces de consolations, il tempère toujours « la terreur par la miséricorde. .. »
« C'est ainsi qu'en agit Dieu à votre égard, mes « enfants I Voyez si vous voulez l'aimer, voyez si vous « voulez lui obéir, voyez si vous voulez vivre, et « vivre éternellement î »
Tel est le caractère de tous les écrits de mademoiselle Ilumann. Ils renferment une vraie science des choses divines, sous la simplicité d'une parole toute chaude d'amour de Dieu.
La fête de cette première communion fut célébrée le 25 mars 1796, dans la chapelle privée d'un catholique, M. Hirn. L'abbé Golmar y réunit les enfants préparés en diverses demeures ; et la journée entière fut bien belle pour ce cher noyau de fidèles, heureux de se sentir un moment à l'abri dans ces jours de persécution.
L'année suivante, 1797, la première communion d'un certain nombre d'enfants se fit dans la maison des deux amies, madame Breck et mademoiselle Humann. L'imprudence d'une jeune fille, venant avec un cierge au rendez-vous de l'après-midi, faillit amener une catastrophe. La police avertie avait déjà entouré la maison de gendarmes, lorsque l'abbé Colmar déguisé en soldat put s'esquiver. La chambre
qu'on avait convertie en chapelle pour la cérémonie fut remise en peu de minutes dans son premier état, et on en fut quitte pour la vive émotion qu'avait causée cette alerte.
Mais Tannée 1797 fut signalée par un événement qu'il est important de retracer.
La fortune de madame Breck, fort diminuée par les difficultés de l'époque, exigeait des soins particuliers. On lui avait conseillé de faire l'acquisition d'un immeuble, situé dans les Vosges, près de la cime appelée le Donon et dans le voisinage de la petite ville de Framont. Cette propriété portait le nom de Turkenstein. La maison d'habitation était bâtie à quelques p'as des ruines d'un vieux château, et tout auprès se trouvait une petite chapelle en forme de rotonde.
Dans les premiers jours du mois de juin, ces dames décidèrent qu'elles iraient, avec toute la jeunesse, et avec le père spirituel, qui avait grand besoin de repos, passer quelques semaines à Turkenstein. Ce fut une grande joie et une vraie fête pour les enfants ; ce fut mieux que cela pour les personnes qui les conduisaient.
Dès l'arrivée dans ce beau site, un règlement partagea la journée entre les exercices de piété faits dans la chapelle solitaire, quelques études, et de longues promenades dans la forêt qui couvrait les montagnes. La jeunesse se récréait en respirant l'air vivifiant des bois, tandis que l'abbé Colmar, mademoiselle
Huiiiaiin et madame Breck tenaient des conférences pour répondre à l'attrait qui leur venait d'une source plus haute.
La Fête-Dieu arriva, et fut célébrée en ce coin ignoré du monde avec la plus vive allégresse. On fit la procession dans l'enclos, sur ces hauteurs qui échappaient à la tyrannie des hommes. Les prières, les chants, les couronnes, les guirlandes de fleurs entourèrent Notre-Seigneur dans ce jardin privilégié d'où la vue s'étendait sur le plus splendide horizon. Cette fête laissa de longs et délicieux souvenirs dans l'àme de ceux qui eurent le bonheur d'y prendre part. Elle ne fut que le prélude d'une solennité plus intime qui devait avoir des suites bien importantes pour beaucoup de fidèles.
Dans la semaine qui suivait la Fête-Dieu, le lendemain de son octave, l'Église célébrait la fête du Sacré-Cœur de Jésus. L'abbé Colmar et ses deux filles spirituelles furent en prière presque toute la journée, et vers le soir ils signèrent un acte d'union, qui a été l'origine et le modèle de ceux qui ont suivi, en 1832, pour les premiers frères de la famille de Saint-Louis, et, en 1842, pour ta double communauté des Pères et des Dames de Saint-Louis.
L'acte d'union spirituelle fait à Turkenstein, le 23 juin 1797, entre Louise Humann, Thérèse Breck et leur père spirituel est court et très-simple. Il commence ainsi :
« Ma prière est depuis longtemps : Faites, Sel-
gneur, que leurs cœurs soient un, comme Vous et YOtre Père êtes un... »
« Mais comme il est ordinaire au démon de chercher à désunir ceux qui ne se réunissent que pour la plus grande gloire de Dieu, nous voulons prévenir ses ruses, et nous promettons, en nous enfonçant dans l'adorable cœur de Jésus, que cette union durera autant que notre vie, laissant à notre bon Père céleste le soin de nous réunir pour l'éternité »
Le but de l'union était indiqué en ces termes :
« Jusqu'à présent je n'ai d'autre vue encore, sinon que Dieu veut cette union pour le soulagement des malades, et spécialement pour l'instruction de la jeunesse, qui est entièrement négligée, et qui, même lorsqu'elle est suivie, ne reçoit pas un fondement solide dans la connaissance de la religion. »
« Notre refuge dans nos incertitudes et- nos peines sera l'adorable Cœur de Jésus, dont nous voudrions faire connaître les précieux sentiments à l'univers entier, et dont la fête sera pour nous une grande solennité afin d'obtenir les grâces nécessaires. »
Le saint directeur termine en disant : « Voilà, mes enfants, ce me semble, tout ce que Dieu m'a donné pour vous en ce moment. »
C'est donc avec une grande simplicité et avec un ardent amour pour le Cœur sacré de Jésus, notre divin Sauveur, que fut semé le germe d'une famille spirituelle, destinée, autant qu'elle serait fidèle à sa vocation, à travailler humblement et utilement dans la vigne du Père de famille.
SA VIE ET eES ŒUVRES. 41
Mademoiselle Huinanii exerçait de prime abuid une influence remarquable sur tout ce qui l'entourait. Le court séjour qu'elle fit à Turkenstein, où elle n'était aucunement connue auparavant, nous en donne un exemple curieux. Les habitants du hameau allaient chercher l'eau au loin, au pied de la montagne, n^osant pas fouiller un très-ancien puits du vieux château. Par ses paroles calmes et persuasives elle dissipa leurs craintes superstitieuses; le puits fut déblayé de ses décombres, et la source fut retrouvée. Mademoiselle Humann laissa là une trace sensible de son bienfaisant passage dans le pays.
On revint à Strasbourg, et un moment d'arrêt dans la persécution permit de rouvrir les églises, et donna aux fidèles quelques consolations; mais ce répit fut de courte durée, car le 18 fructidor (4 septembre 1797) amena une recrudescence dans la poursuite contre les prêtres non assermentés. Ce n'est point ici le lieu, comme nous l'avons déjà dit, de raconter toutes les péripéties émouvantes traversées dans ces tristes jours par l'abbé Colmar. Elles furent telles qu'on ne saurait méconnaître une protection surnaturelle en faveur de l'apôtre qui exposait journellement sa vie pour sauver les âmes, et qui en secourut merveilleusement un grand nombre. Pendant ce temps ses filles spirituelles continuaient l'œuvre de l'éducation chrétienne à laquelle elles s'étaient vouées. Mademoiselle Humann ne cessait, en outre, d'exercer une salutaire influence sur les personnes
42 l'abbé hautain,
dont les épreuves de l'Église avaient ébranlé la foi, et par elle plus d'une âme dévoyée fut ramenée à Dieu. Au commencement de l'année 1800, la santé de l'infatigable ministre de Dieu était sensiblement altérée, et exigeait au moins un repos de quelques mois. Dans cette circonstance encore, on put voir la protection divine qui le couvrait. Il ne pouvait quitter Strasbourg sans un passe-port, qui l'eût trahi. Un médecin nommé Laurent, ex-conventionnel, qui ne connaissait mademoiselle Humann que de vue, et avait pris l'habitude de la saluer quand il la rencontrait, accorda sur ses instances un certificat pour un malade qui avait besoin de changer d'air, et il ne put, malgré ses demandes réitérées, en connaître le nom. Et le conseil du département, sur ce certificat en blanc, accorda, comme malgré lui, le passe-port demandé; L'abbé Golmar put aller passer quelques mois à Francfort.
Ce fut vers l'automne de cette même année, 1800, que le premier consul, préparant le Concordat, laissa rouvrir les églises; et l'abbé Golmar, retournant aussitôt à Strasbourg, put donner libre carrière à son zèle. L'un de ses premiers soins fut de se rendre à Paris dans le but d'obtenir des Sœurs de charité pour le service de l'hôpital. Il y fit la connaissance de monseigneur d'Astros et du ministre Portalis, ne se doutant pas qu'il se faisait connaître du même coup, et qu'il attirait sur lui-même leur attention, comme on en eut bientôt la preuve.
SA Vil'J ET SES OEUVRES. 43
De retour à Strasbourg, et vivanteu paix désormais dans sa famille, il se donna avec une ardeur sans pareille à toutes les œuvres qui se présentaient à lui, et elles étaient nombreuses. Le diocèse, comme on le pense bien, était désorganisé. L'abbé Golmar passait des journées entières à son confessionnal. On dit qu'il avait plus de trois mille pénitents ou pénitentes parmi les premières familles de la ville aussi bien que parmi les plus pauvres. Catéchismes, prédications, conférences pour les jeunes gens, visites aux prisonniers, soins spirituels et temporels des malades, il était tout à tous, produisant partout des fruits abondants de salut par sa parole pleine de lumière et par la plus tendre charité qui débordait de son cœur.
Lorsque les ressources matérielles pour ses pauvres venaient à lui manquer, il montait en chaire et il dépeignait leurs souffrances en de tels traits que les aumônes affluaient dans ses mains.
Et nous n'avons pas besoin d'ajouter que le petit foyer de famille spirituelle qu'il avait formé devenait le centre des œuvres particulièrement propres aux femmes chrétiennes.
L'influence de l'abbé Golmar sur la population entière de la ville se montra avec éclat dans une circonstance critique. A la suite du concordat de 1801, l'abbé Saurine, qui avait prêté serment à la constitution civile du clergé, et qui avait osé porter le titre et exercer les fonctions d'évêque constitutionnel des
Landes, se trouvait régulièrement nommé évêque de Strasbourg. Les murmures, l'opposition, les menaces des catholiques de la pieuse Alsace, allaient amener un scandale au moment de la réception du nouvel élu. Il fallut tous les efforts et la parole aimée et entraînante de l'abbé Golmar dans la chaire de la cathédrale pour obtenir l'obéissance aux autorités spirituelle et temporelle qui se trouvaient unies en cette circonstance, et pour calmer la tempête qui allait éclater. L'Evêque Saurine fut reçu convenablement.
Mais le service rendu fut bientôt oublié. La jalousie, qui s'insinue, hélas î parmi les serviteurs mêmes du Dieu de toute charité, l'eut bientôt signalé comme un prêtre d'un zèle outré et imprudent, et comme un novateur dans la manière de prêcher la parole de Dieu ; et l'évêque s'était décidé à le reléguer dans quelque cure de la campagne à l'extrémité du diocèse .
A ce moment la nomination de l'abbé Golmar à l'évêché de Mayence, qui parut dans les feuilles publiques, vint surprendre tout le monde, et changea tout à coupla face des choses.
Les plus vifs sentiments d'affection et de douleur de la part des fidèles se mêlèrent aux adresses de félicita tion présentées à l'apôtre vénéré, aupèrebienaimé que l'on allait perdre. Ceux-mêmes qui l'avaient calomnié ne manquèrent pas de se joindre à la foule. Quant à lui, après avoir essayé de se soustraire à l'honneur inattendu de la charge épiscopale, mais en vain (car il lui fut répondu que le premier consul n'admettait pas de refus), il se rendit à Paris, où il
fut sacré par l'évêque de Trêves, devenu depuis lors et jusqu'à la mort son intime ami.
11 fit en chaire à Strasbourg les plus touchants adieux, et après la fête de Noël (1801), il alla se dévouer à son nouvel apostolat.
On peut comprendre aisément quelle fut la douleur de mademoiselle Humann, qui, ne comprenant pas les voies de Dieu sur elle, eut un moment la pensée de se retirer à Vienne dans un couvent, et ne plus songer qu'à se préparer à la mort.
Cependant la correspondance avec son père la soutint. L'évêque fit une apparition à Strasbourg, où ses vieux parents vivaient encore, pendant l'été de 1802; et au mois de novembre suivant, mademoiselle Humann se rendit à Mayence pour visiter l'évêque, en compagnie de plusieurs membres de sa famille. Là, une dame du pays lui dit, sans aucune vue de réalisation de sa pensée, combien on sentait à Mayence la nécessité d'un Pensionnat bien dirigé pour les jeunes personnes.
L'idée, dont l'application offrait bien des difficultés, fut mûrie pendant l'hiver ; on prépara les voies au printemps suivant; et à la Saint-Louis 1803, mademoiselle Humann et madame Breck vinrent s'installer à Mayence ; et elles y fondèrent une Institution qui eut un succès très-remarquable.
Il n'entre pas dans le cadre de ce livre de montrer quels furent les travaux apostoliques de Mgr
Golmar et les fruits bénis d'un épiscopat qui se prolongea jusqu'à la fin do l'année 1818 (1).
Nous dirons seulement que le vaste diocèse, comprenant alors les anciens évêchés de Worms et de Spire, en outre des arrondissements de Deux-Ponts et de Kaiserlautern, était dans un état déplorable. Les anciens archevêques, princes-électeurs, avaient laissé se multiplier les abus, et affaiblir la foi aussi bien que la discipline dans leur troupeau. Les guerres dont le pays avait été le théâtre depuis la Révolution avaient achevé l'œuvre de la désolation.
Le nouvel évêque trouvait une cathédrale à moitié ruinée par les bombes et changée en grenier à foin. Il n'avait ni habitation épiscopale, ni séminaire. Tout était à restaurer ou à créer à nouveau, au point de vue spirituel comme au point de vue temporel. Et, si le crédit- qu'il avait gagné par son noble courage auprès de Napoléon, qui se connaissait en hommes, lui fut d'un grand secours sous bien des rapports, il faut dire cependant que ce fut par son dévouement sans mesure, par ses visites pastorales, incessantes et laborieuses, par sa tendre vigilance sur chacun de ses prêtres, par sa charité paternelle envers le dernier de ses fidèles, qu'il parvint à ranimer ce beau diocèse où il a laissé une mémoire impérissable (2).
(1) V. quelques dfHails sur l'épiscopat rîe monseigneur Colmar dans 1 iatrouuction à ses sermons publiés à Mayence et que nou- avons indiquée plus haut.
(2) Le séminaire fonde par monseii,'iieur Colmar et qui ?e développa sous sa sainte influence, a donné à l'Eglise de saints prêtres et plus d'un illustre prélat. Le Supérieur en était
Nous n'entrerons pas non plus dans des détails, qui ne manqueraient pas d'intérêt cependant, sur l'œuvre d'éducation que mademoiselle Ilumann poursuivit à Mayence.
Nous dirons seulement ici que mademoiselle Humann et sa fidèle compagne, continuèrent dans do nouvelles conditions l'œuvre à laquelle elles s'étaient vouées à Turkenstein, et toujours sous les yeux et la direction de leur bon père.
Mademoiselle Humann fit preuve d'une aptitude extraordinaire pour l'éducation et l'instruction de la nombreuse jeunesse allemande et française qui lui fut confiée. Le préfet de Mayence, M. Jambon Saint- André, jacobin, régicide, se montra d'abord bostile à l'Institution trop chrétienne, à son sens, fondée par les nouvelles venues. Mademoiselle Humann l'aborda de front, soutint avec dignité les premiers moments d'une réception qui était fort éloignée de la politesse, et parvint par sa parole calme, nette et pleine de sons à changer l'ennemi en protecteur.
Elle gagna plus aisément la protection de l'impératrice Joséphine, qui séjourna quelquefois à Mayence, et qui voulut donner son nom, avec bien d'autres marques de sa bienveillance, à l'Institut de mademoiselle Humann.
l'abbé Lieberaiann, thoolos^ien di.stingiié, qui a laissé à Mayence et puis à Strasbourg, comme vicaire géaéral, une mémoire veuerce. Mun-eigaeur Weiss, évèque de Spire, monseigneur Geissel, coadjuteur de Cologne, munseigneur Ruess, évèque de Strasbourg, l'abbé Mûbe, mort à Strasbourg en odeur de sainteté, sortaient des mains de monseigneur Colmar.
La déroute de la grande armée en 1813, qui fît passer à Mayence cent cinquante mille soldats misérablement débandés, le typhus qui s'ensuivit et qui y fit plus de trente mille victimes, le blocus des alliés en 1814 ; tous ces terribles événements montrèrent dans tout son éclat tout ce qu'il y avait de force d'âme el de ressources d'esprit dans cette digne fille du saint évéque.
Nous ne pouvons nous arrêter à ces faits ; mais ce que nous tenons à noter ici, c'est le développement que prità Mayence l'esprit de cette grande chrétienne. L'évêque, avec qui elle passait quelques heures à certains jours fixes de la semaine, fut le guide de ces graves lectures religieuses, philosophiques, scientifiques et historiques, qui toutes se rattachaient pour elle à une science unique et supérieure embrassant le savoir humain dans son universalité. Elle mettait par écrit, dans le seul but de les soumettre à son guide, les aperçus que son intelligence éclairée par les lumières de la foi lui donnait sur tous les sujets de ses réflexions. Elle apprit l'hébreu pour apprécier à leur valeur les travaux de Fabre d'Olivet, répondit aux desiderata philosophiques du baron de Gérando, annota beaucoup d'ouvrages importants qui paraissaient en France et en Allemagne, et s'occupa ellemême de manipulations chimiques.
Elle cherchait en toutes choses le rapport des sciences avec la vraie lumière, le Verbe. Et il est aisé de comprendre que pour mademoiselle Humann la lumière était la voie de la sainteté, à laquelle, comme
vraie chrétienne, elle aspirait avec tout l'élan d'un cœur épris de l'amour divin (1).
Cependant, à la fin de 1818, l'évéque touchait au terme de sa carrière. Sa santé était restée altérée àlasuitedutyphusqu'il avait gagné en 1813, lorsque, au milieu de ses séminaristes, il transportait luimême dans ses bras nos soldats malades qui encombraient en foule les rues de la ville. Il s'était épuisé d'ailleurs par ses courses apostoliques et par des prédications incessantes.
Le jour de la Toussaint, en prêchant à la cathédrale, il avait dépeint le bonheur des saints d'une manière si émouvante, que les fidèles eurent une sorte de pressentiment de sa fin prochaine. Et le 8 décembre, après avoir fêté l'Immaculée Conception au séminaire, il alla le soir visiter un pauvre vieillard malade, dont il refit le lit, et auquel il rendit les plus humbles services. En rentrant chez lui il s'alita pour
(1) Voici CQ quels termes a cru devoir parler de mademoiselle Humana le rapporteur de la Gougrégation des évêques et réguliers à Rome, dans la séance où il s'agissait d'approuver la communauté de Saint-Louis (en 184^). (V. notre chap ivin.)
« Monseigneur Gulmar croyait voir en elle une âme éclairée par une lumière surnaturelle ; c'est pourquoi il aimait à prendre son avis dans toute circon.-^tance grave. En outre, elle était beaucoup plus docte dans les sciences humaines qu'il ne semble croyable pour une femme ; merveilleus^^ment avisée pour allumer dans les âmes les lumières de la foi, et ainsi tres-éloquenie pour conv^irtir b-s incr -dules et les pécheurs; mais eu même temps si humble eu elle-même qu'elle ne laissait apparaître au dehors, de sa prudence et de sa science, que ce que requérait le besoin du prochain. Et en toute chose elle se tenait sous une stricte obéissance à son évêque. »
50 l'abbé bautain, sa vie et ses œuvres.
ne plus se relever. Le lo, en bénissant son diocèse, il rendit sa belle âme à Dieu.
Mademoiselle Humann crut sa vie sur terre terminée avec celle de son père très-aimé.
Les personnes les mieux placées essayèrent de lui faire accepter en Allemagne quelque position en rapport avec son savoir et sa piété. Elle préféra rentrer en France, dans sa patrie qu'elle aimait, ne cherchant qu'une retraite pour se préparer à la mort.
Ce fut dans les premiers jours du mois de mars 1819 qu'elle arriva à Strasbourg.
Nous avons vu à la fin du chapitre précédent, que c'était précisément l'époque, et peut-élre le jour même, où le jeune et brillant professeur de philosophie, M. Bautain, perdait tout à coup la parole et descendait de sa chaire. Nous aimons à regarder cette coïncidence comme providentielle.
Ne dirait-on pas que le disciple futur se taisait au moment où apparaissait le maître appelé par la miséricorde divine à ouvrir ses yeux à la vraie lumière, et à préparer en lui un prédicateur de la vérité ?