LA CONVERSION
UnioQ des deux premiers chapitres. — Rencontre de M. Bautain et de mademoiselle Humann à Baden. — Visites à Strasbourg. — Lecture de Klopstock; accident. — Métho le suivie par mademoiselle Humann dans les entretitans philosophiques. — Gnavictions reli?ieu-es qui en résultent. — Difûcultes pour passer de la théorie à la pratiijue. — Lecture de 1 Evangile — La prière. — Pratiques chrétiennes. — La confession à Einsiedeln. — Bonheur de l'àme ressuscitée. — Reflexions sur la conduite de cette conversion. — Mé litations écrites par mademoiselle Humann pour une retraite spirituelle du Professeur.
Après avoir raconté la jeunesse de M. Bautain, ses heureux et brillants débuts comme professeur, et révénement qui vint l'arrêter dans sa carrière: après avoir vu quelle était la personne que Dieu dans sa miséricordieuse providence avait préparée pour transformer le philosophe irréligieux en un humble chrétien et plus tard en un ministre de Jésus-Christ,
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nous pouvons laisser la parole à M. Bautain, et apprendre de lui-même comment fut accomplie cette édifiante conversion (1).
« Après plusieurs années d'une activité intellectuelle dévorante, j'avais été réduit par mon état de faiblesse à promener à travers les villes et les campagnes mon oisiveté forcée et mon impuissance. On me conseilla d'aller aux eaux de *" (2) ; j'y allai comme j'aurais été ailleurs, ayant peu de confiance dans la médecine et dans l'efficacité des eaux. Néanmoins, comme c'était un charmant séjour, au milieu de la plus belle nature, ne sachant d'ailleurs que faire de ma personne, je m'y rendis. Je fis route, par hasard, avec un jeune homme (3j de la ville que j'habitais (4), et qui allait voir sa famille prenant les bains à l'endroit désigné. Je l'avais rencontré dans le monde et nous renouvelâmes connaissance. En arrivant il me présenta chez sa sœur (5), laquelle avait en ce moment en visite sa belle-sœur, que j'appellerai désormais madame Louise (6). J'avais déjà entendn parler du savoir et de la piété de cette dame, et je m'attendais à trouver une espèce de bas-bleu, ce
(1) V. La chrétienne de nos jours. Vol. II, lettre quinzième. Nous transcrivons ici eu griude partie cette lettre adressée à miriame X. C'est sous celte forme que M. B. a fait connaître «a conversion.
(2) Baden.
(3) M. Heili°:enthal.
{'{) Strasbourg.
(5) Madame Georges Humann, née Heiligenthal. (G) Mademoi=el!e Lonise Hnmann. ^
SA VIE ET SES CEUVRIiS. 53
qui ne me souriait nullement. Je fus surpris de trouver une personne très-simple, très-digne dans ses manières, parlant peu, toujours avec calme, sans prétention aucune, mais avec beaucoup de sens et de netteté. Je me rapprochai d'elle, et bientôt notre conversation devint presque exclusive. J'en cherchai volontiers de nouvelles occasions pendant les quelques jours qu'elle passa à ***, et en partant elle eut la bonté de me permettre d'aller la voir à la ville, pour avoir le plaisir, me dit-elle en riant, de continuer nos entretiens philosophiques. »
c Le fait est que nous avions causé philosophie tout le temps, et que jamais je n^avais rencontré une femme ni personne qui en parlât plus pertinemment ni plus clairement. Madame Louise avait vécu longtemps en Allemagne, et comme elle avait toujours eu des goûts très-sérieux, elle s'était liée avec les principaux écrivains de cette époque ou avait lu leurs ouvrages, non point superficiellement, comme lisent ordinairement les femmes, et même beaucoup d'hommes, mais la plume à la main pour se rendre compte de leurs pensées et au besoin les développer et les rectifier. Elle avait fait tout cela dans la solitude, sans en parler à personne, excepté à un vénérable ecclésiastique, son père spirituel, et qui était lui-même très-capable d'en juger. C'était donc pour moi, alors amoureux de la philosophie allemande, une bonne fortune. C'était un trésor que je venais de découvrir, et j'en étais d'autant plus heureux, que l'étude de cette philosophie, faite dans les textes
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mêmes des auteurs, que j'avais grand, peine à comprendre, avait achevé de ruiner ma santé en lui portant le dernier coup. Je ne pouvais plus lire, mais je pouvais écouter, et je trouvais un livre vivant, qui m'en résumait beaucoup d'autres en y ajoutant la clarté de la langue française et le charme d'une voix amie. En vérité, je ne pensais absolument qu'à cela dans les premiers temps que j'eus le bonheur de connaître cette femme, qui devait décider de toute ma vie, et je m'attachai à elle, non pour l'amour du grec, mais pour l'amour de la philosophie germanique. »
« Madame Louise, quand j e l'ai connue, avait cinquante quatre ans : j'en avais alors vingt-cinq. Elle n'avait jamais été belle. Elle avait l'abord un peu sévère, et bien des gens prenaient sa dignité pour de la fierté. N'ayant pas voulu se marier, elle avait consacré sa jeunesse et son âge mûr à élever les enfants de sa famille et d'autres dans une maison d'éducation qu'elle avait fondée en Allemagne et qui avait eu un grand succès. Elle y avait renoncé depuis la mort de son respectable directeur, et s'était retirée avec une ancienne amie dans sa ville natale, pour y passer le reste de ses jours dans la solitude et mourir au monde dans le calme et l'obscurité. »
« Il ne pouvait donc exister entre elle et un jeune homme aucun attrait sensible, aucune fascination d'imagination. Je le répète, ce fut uniquement la philosophie allemande que j'aimai d'abord en elle. » a Mais bientôt j'y aimai autre chose, à savoir l'àme
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la plus pure, la plus élevée, la plus généreuse que j'aie jamais rencontrée , et avec cela une intelligence supérieure, capable de tout comprendre, un esprit pénétrant, qui avait besoin d'aller au fond des choses et le pouvait ; une raison ferme et claire, qui cherchait et répandait partout la lumière, sans jamais s'écarter du bon sens. Puis, ce qui me touchait peutêtre plus encore, c'était de trouver des facultés si viriles, et à ce degré, unies aux plus charmantes qualités d'un cœur de femme, aux habitudes simples et douces de son sexe. Si elle n'avait été que philosophe, elle ne m'aurait point gagné, car mon esprit se serait mis à disputer avec le sien, ce qui ne rapproche pas les âmes. Puis mon orgueil de savant se serait indigné d'être dominé par une femme. Mais comme elle était femme avant tout, et femme vraiment chrétienne, ce qui est la perfection du sexe, sa bonté avait saisi mon cœur en même temps que son intelligence éclairait la mienne, et l'affection qui pénètre tout, ouvrant à sa parole la porte de mon esprit, le disposait merveilleusement à la recevoir. C'était une école nouvelle, dont personne ne m'avait encore parlé, où je n'étais jamais allé ; et après l'agitation et le bruit de toutes les autres, qui en soulevant dans ma pensée tous les grands problèmes de la vie sans en résoudre aucun, m'avaient laissé une curiosité fiévreuse et les angoisses du vide, je me reposai avec délices dans cet enseignement singulier dont j'étais le disciple unique, et dont le maître devint pour moi ce qu'il y a de plus doux au monde, une mère spirituelle : une
mère, non comme la nature les fait par la chair et le sang, mais une mère en esprit et en vérité, comme la grâce les forme et comme Dieu les donne quelquefois aux âmes qu'il veut sauver. Mais je reprends mon récit brisé un instant par une échappée de mon cœur. »
a Je profitai de la permission qui m'avait été donnée, et après la belle saison j'allai voir à la ville madame Louise et son amie. Nous reprimes, en effet, nos conversations philosophiques, et elle voulut bien me communiquer plusieurs petits traités qu'elle avait composés dans ses loisirs sur les plus graves questions. C'était admirablement écrit au point de vue philosophique, sans affectation, sans phrases, sans recherche aucune; car elle avait écrit devant Dieu, pour elle seule, et n'avait eu la pensée de les montrer à personne, encore moins de les publier. On y sentait partout une âme droite, pleine de foi et d'intelligence tout ensemble, et trouvant avec bonheur dans les plus hautes vues de la science, la confirmation et commel'illustration de ses croyances. Il y avait de quoi satisfaire le philosophe et le chrétien. J'en fus ravi ; car ce langage, si simple et si profond à la fois, me donnait des lumières sur des questions que j'avais vainement agitées jusque-là, et de nouvaux horizons se découvraient à mes regards surpris. Aussi, je revenais tous les soirs, au lieu d'aller en société, pour reprendre nos entretiens et nos lectures, et tous les soirs je partais avec un désir plus vif de
revenir. Ma santé elle-même, quoique encore chancelante, profitait de cette satisfaction de mon esprit, et comme elle avait été ébranlée par mes efforts pour saisir la vérité et posséder la science, et que j'avais failli mourir par désespoir d'y parvenir, elle commença à se relever par le rayon d'espérance qui brillait dans mes ténèbres, et je me rattachai à la vie, en aspirant avec une nouvelle confiance à ce que j'avais aimé pardessus tout. »
« Un jour j'arrivai contre mon habitude dans la matinée, me sentant plus faible qu'à l'ordinaire et assez mal disposé. Instinctivement sans doute, ou par une motion secrète, je venais chercher auprès d'elle un refuge contre moi-même, ou contre le mal qui me tourmentait. Je lui lus quelques vers de Klopstock, que je ne comprenais pas, et les efforts de tête que je fis à ce sujet dans mon état de faiblesse amenèrent une défaillance.
a Les soins empressés de ces dames me remirent bientôt, et nous pûmes reprendre la conversation, dont je devins l'objet. Madame Louise me demanda avec bonté comment je me soignais, quel régime je suivais, et tout ce qui se rapportait à ma vie matérielle de tous les jours. Alors je lui exposai naïvement l'isolement dans lequel je vivais, mangeant presque toujours seul, voyant peu de monde, et cachant autant que je le pouvais, mes souffrances à ceux qui m'entouraient, pour ne pas ajouter les ennuis de leur sollicitude à mes peines de corps et d'esprit. Puis
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de la maladie du corps je me laissai aller à parler de celle de l'àme, dont elle avait déjà senti les incertitudes et le découragement. Ma vie, si jeune encore, à peine dans sa fleur, était pleine de tristesse et d'abattement. Néanmoins je ne me plaignais point; j'avais encore trop d'orgueil pour avoir l'air de ne pas me suffire à moi-même et d'appeler un autre à mon aide. Mais ma nature extérieure protestait contre mon orgueil, et, en effet, elle était aux abois comme ma philosophie. On me proposa alors de venir prendre mes repas dans la petite communauté, ce qui donnerait l'occasion de me soigner mieux et de causer plus au long. J'acceptai avec reconnaissance ; dès ce moment nos relations devinrent plus intimes et je fus traité comme un membre de la famille. »
« Cependant jusqu'ici je n'étais pour madame Louise qu'un honnête païen, cherchant sincèrement le vrai dans toutes les écoles, dans le christianisme comme ailleurs, et disposé à tout mêler ou plutôt à tout confondre, par une espèce d'éclectisme, dont je restais le maître et qui me mettait au-dessus de tout. Elle savait très-bien, et d'ailleurs je ne m'en cachais pas, que je n'étais chrétien ni en spéculation, ni en pratique, et qu'en outre,cequi était pire encore,je ne voyais point la nécessité de l'être, m'imaginant toujours que la philosophie était supérieure à toutes les religions, formes sensibles ou symboles dégénérés de la vérité absolue, que la science seule peut saisir et contempler. Cette manière de voir paraissait ou
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plutôt éclatait dans nos discussions, je veux dire dans jios entretiens. Car elle ne discutait jamais avec moi; et aujourd'hui encore, après tant d'années, je ne puis assez admirer la douceur avec laquelle elle supportait mon impatience juvénile et mes boutades philosophiques, me laissant parler tout à mon aise, et reprenant ensuite la question à sa manière, sans trancher, sans rien m'imposer, m'exposant avec calme et tout simplement ce quelle voyait, pensait ou croyait. J'en suis encore profondément touché quand ]y pense. »
« Elle me donnait par son exemple, sans que je m'en doutasse encore, la preuve la plus efficace de la vérité de sa foi et de sa doctrine. Sa douceur qui ne me contredisait jamais directement, mais qui reprenait tous ses avantages quand elle exposait à son tour, avait jjien plus d'influence sur mon esprit que toutes les argumentations de la controverse, et quand j'avais beaucoup parlé, en l'écoutant à mon tour, je finissais presque toujours, parfois à mon insu, par être de son avis. Il est vrai qn il y avait tant de largeur dans ses aperçus, tant de profondeur dans ses idées, tant de confiance et de conviction dans ses affirmations, que je gagnais chaque jour quelque chose à l'entendre; et c'est pourquoi, quand j'eus jeté mon feu de jeune homme et vidé mon sac de philosophe, ce qui fut bientôt fait, j'en vins à l'écouter plus qu'à parler, et presque sans s'en apercevoir le professeur devint disciple. »
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« Les entretiens philosophiques nous amenèrent bientôt sur le terrain religieux; car sa philosophie toute chrétienne prenait ses principes dans sa foi, et elle ne devait servir, au moins dans sa partie la plus élevée, qu'à illuminer les vérités révélées pour les rendre plus saisissables à l'esprit, plus praticables à la volonté. Par cette voie fut ranimée peu à peu la foi de mon enfance, qui avait été vive au temps de ma première communion, et que les sens, l'imagination, et surtout les préventions de la vanité philosophique, avaient étouffée dans mon âme sans l'éteindre. »
a Ah ! sans doute, de ce germe divin enfoui dans mon cœur et qui cherchait à éclore et à s'épanouir sortait cet instinct, ce besoin de vérité, qui m'avait toujours poussé en avant dans la carrière de la science, et élevé au-dessus des illusions et des séductions du monde. C'est dans ce germe du ciel, encore vivant, que cette parole pleine de grâce a trouvé prise, et s'est fait un foyer qui a rayonné chaleur et lumière dans tout mon être. Bref, j'acquis bientôt la conviction par la vue de mon intelligence, par les idées claires de mon esprit, par une contemplation plus élevée de la nature qui m'apparut comme le symbole éclatant d"un monde supérieur, par l'explication plus facile et plus satisfaisante des grands problèmes de la vie humaine, où je ne voyais point de solution jusque-là, et enfin sans doute et par dessus tout, par la pénétration de la lumière divine dans les ténèbres de mon âme, j'acquis la conviction, dis-je, que la
SA
doctrine chrétienne est le couronnement, ou, si ion veut, le dernier mot de la philosophie, et que l'homme sincère qui aime la vérité, et désire la voir dans sa pureté pour s'y soumettre pleinement et la mettre en pratique quoi qu'il lui en coûte, la trouvera infailliblement dans l'Évangile, et dans l'enseignement de l'Église instituée par Dieu pour l'annoncer au monde. »
« Comment j'avais été amené à cette conviction, en vérité je ne saurais trop le dire en détail. Mais enfin j'y étais arrivé insensiblement, presque sans m'en douter, conduit par la parole lumineuse et affectueuse de mon bon ange, qui sans jamais rien m'imposer, sans me presser le moins du monde et ne prenant en aucun cas l'initiative, répondait seulement à mon besoin à mesure qu'il se manifestait, dénouait les difficultés qui m'embarrassaient, écartait les obstacles dressés devant moi, et me soutenait doucement dans la voie où j'étais spontanément entré. Jamais la liberté d'un homme n'a été plus pleinement respectée, et jamais aussi elle ne fut plus pleinement conquise. »
« Mais ce point admis, nous nous trouvions dans une situation nouvelle; car je n'étais plus philosophe, j'étais chrétien, ou plutôt j'étais philosophe chrétien. Toutefois, je ne l'étais encore qu'en principe ou en puissance, et il fallait le devenir en acte et par la réalité de la vie. Ici il y avait encore beaucoup à faire ; car nous allions retrouver en face de
chaque pratique les préventions du pliilosophe. »
« Je me mis à lire l'Évangile, non plus comme auparavant par curiosité ou pour le trouver en défaut, mais sérieusement, avec le désir sincère de le comprendre autant qu'il était en moi, et de l'appliquer à la direction de ma vie. »
« Je ne pouvais plus avoir d'autre pensée, puisque je le regardais comme un livre divin. J'en fus ravi et profondément touché en tout ce qui se rapportait à la morale. Les dogmes les plus sublimes ne m'effrayèrent plus, parce que je pressentais le moyen, non pas de les expliquer, mais de les concevoir et de les représenter sous un aspect philosophique. Mais il y avait une multitude de choses qui me semblaient obscures, inutiles et même absurdes, certains miracles surtout, et plusieurs paroles de Jésus-Christ à ses disciples. Je confiai à madame Louise mes doutes, mes embarras, mes objections, et elle m'indiqua, pour rendre ma lecture plus profitable, une méthode que j'ai toujours suivie avec succès. C'est de ne point s'appliquer à la lecture du texte sacré avec tension et contention d'esprit, mais avec la simplicité du cœur, de lire la parole divine comme si l'on prenait une nourriture, comme si on la buvait, goûtant tout de suite ce que l'on comprend et laissant ce qu'on ne comprend pas, tout en le notant, pour y revenir un autre jour où la lumière pourra se faire, sans s'acharner sur les passages obscurs qui résistent ordinairement aux efforts de la
raison propre, et s'expliquent comme d'eux-mêmes par l'esprit qui les a dictés, quand il lui plaît de nous éclairer. Chaque jour je lisais un chapitre de cette manière, marquant sur un papier mes difficultés. Je les lui apportais le lendemain pour obtenir des éclaircissements, et, la plupart du temps, quand je lui citais mes textes, je ne retrouvais plus ce qui m'avait embarrassé, et ne comprenais plus même comment je n'avais pas compris. Sinon, elle me disait simplement comment elle entendait les paroles sacrées, et ces bonnes explications, où l'esprit et le cœur étaient toujours mêlés, donnaient lieu à de charmants entretiens. Ainsi s'évanouissaient l'un après l'autre tous mes préjugés philosophiques contre les Livres saints, et, depuis ce temps, quand je ne les comprends pas, ce qui m'arrive souvent, je m'en prends à moi seul, et j'attends la lumière. »
« Cependant lire, admirer ce que je lisais, le goûter, et en parler avec bonheur, c'était encore de la spéculation. Je restais jusque-là dans mon rôle de philosophe qui, tout à la théorie, s'inquiète peudela pratique. Seulement, j'avais changé de système, et j'étais passé dans le camp de la philosophie chrétienne. Je compris bientôt que ce n'était pas une philosophie comme une autre, et qu'on n'y avance point, si les œuvres ne se joignent à l'idée pour la réaliser et la confirmer. Ainsi je voyais que les chrétiens priaient, ce que ne font pas les philosophes ; car ils doutent pour le moins de l'efficacité de la prière, et je l'étais
encore assez pour n'en pas comprendre le sens, l'utilité, et par conséquent pour m'en dispenser. Quand je lui faisais mes objections à ce sujet, madame Louise se mettait à sourire, me disant : « Si j'essayais de TOUS prouver l'utilité de la prière, vous auriez toutes sortes d'arguments à m'opposer, et, en qualité de philosophe, vous devez être plus fort que moi sur le raisonnement. Je me contente de vous l'affirmer d'après mon expérience, ce qui est aussi une preuve, et je laisse à Dieu le soin de vous instruire à cet égard. Vous avez été effarouché tout à l'heure, en entrant dans mon cabmet de travail pour la première fois, d'y trouver un prie-Dieu, et vous m'avez demandé à quoi servait ce meuble. J'en conclus que mes explications vous feraient encore un plus mauvais effet en ce moment. 11 faut donc attendre que vous soyez mieux disposé. Dieu a son heure, et rien ne vient bien qu'en son temps. »
« Sa patience me déconcerta J'aurais voulu disputer, ou du moins ne pas me rendre sans combat. Mais par le singulier penchant de notre nature à la contradiction, je commençai à désirer ce qu'on ne voulait pas m'expliquer, encore moins m'imposer, et je fus poussé à l'essayer justement parce qu'on ne m'en croyait pas capable. Le soir même, je cherchai dans ma mémoire les prières de mon enfance, que je n'avais point prononcées depuis longtemps, et, me mettant à genoux au pied de mon lit, après avoir dit un Pater et un Ave, j'invoquai le Dieu inconnu, comme les Athéniens du temps de saint Paul, lui demandant
de tout mon cœur sa lumière pour le connaitre et sa grâce pour l'aimer et le servir. Le lendemain, je revins triomphant auprès de madame Louise, lui disant que j'avais prié, et que le sentiment de paix et de confiance qui m'en était resté m'avait persuadé que la prière était bonne à quelque chose. Depuis ce moment, je n'ai pas discontinué. »
« Chaque jour amenait un petit événement, où il fallait se prononcer dans un sens ou dans l'autre? faire acte de chrétien ou opposition de philosophe. Je commençais presque toujours par l'opposition, ne niant point que certaines pratiques ne pussent être utiles à beaucoup, mais prétendant que les plus éclairés n'en avaient pas besoin, et que la religion ne consistait pas dans ces petites choses. Je finissais toujours par être battu, ou plutôt entraîné, quand on me disait avec calme que, quand même ces choses ne me feraient point de bien, elles ne me feraient assurément aucun mal, et qu'ainsi il valait mieux se plier sous ce rapport à la faiblesse de la multitude pour ne scandaliser personne. On ne me disait pas directement que cela me serait utile comme à tout le monde, parce que ma vanité se serait révoltée; mais on me portait doucement à faire comme tous, puisque je voulais être catholique, et je m'y prêtais d'assez bonne grâce. »
« Ainsi, à l'approche du carême, madameLouise me dit un jour que son curé sortait de chez elle, et qu'elle avait profité de sa visite pour lui demander certaines
permissions concernant le jeûne et l'abstinence. Puis elle ajouta en souriant : « Je les ai demandées aussi pour vous. » A cette parole, que je n'attendais pas, le rouge me monta au visage, tant mon orgueil était blessé de ce qu'on eût demandé pour moi quoi que ce fût à un prêtre, et je m'écriai brutalement : « Qui vous a chargée de ce soin? occupez-vous de vousmême et de votre amie I » A quoi elle répondit avec douceur : « Mais puisque vous dînez habituellement chez moi, je suis responsable de vous à l'Église sous ce rapport. » Elle avait encore raison, comme toujours. J'aurais d'ailleurs éprouvé un grand mécompte si, prenant ma parole dure à la lettre, elle avait renoncé à s'occuper de moi, même de cette manière. Je lui demandai excuse, et dés lors je fis maigre avec elle et ne m'en trouvai pas plus mal. »
« Cependant le temps pascal approchait^ et dans une maison chrétienne où chacun accomplissait ses devoirs religieux, il était impossible qu'un jour ou l'autre, et dans la voie nouvelle où je me trouvais engagé, on ne vînt à parler de ce que l'Église impose à tous les fidèles à celte époque, pour les renouveler dans la communion du Corps et du Sang de Jésus- Christ. J'étais déjà assez croyant pour comprendre les avantages de cet acte solennel, et si novice que ma foi fût encore, néanmoins, comme elle avait saisi ma conscience en lui rendant la paix, j'étais disposé au fond à ne point la renier en apparence, et j'aurais rougi de reculer. La pensée de la confession seule-
ment me donnait de l'émotion. Moi, mi philosophe, qui avais été jusqu'ici si fier de mon indépendance, ne reconnaissant à personne le droit de se mêler de ma conduite et surtout de mes pensées, aller m'humilier aux pieds d'un prêtre, auquel je devrai tout dire et qui aura le droit de tout demander ! C'était dur, en vérité. »
€ Toutefois ce n'était pas la confession en ellemême que je redoutais ; car depuis longtemps je m'étais habitué à tout raconter à mon bon ange, même mes sentiments les plus intimes, les mouvements les plus secrets de mon cœur, et certes je n'aurais éprouvé aucun embarras à me confesser, si elle avait pu être mon confesseur. J'avais pleine confiance dans ses lumières pour me comprendre, et dans sa bonté pour m'excuser. »
« Mais il fallait m'adresser à un homme que je ne connaissais pas, qui ne me connaîtrait pas, ou peutêtre me connaîtrait mal, ce qui est encore pis, et me jugerait, non par ce que je lui dirais, mais sur ses préventions I Car mon enseignement philosophique, qui avait eu du retentissement, avait effarouché le clergé à mon égard, parce que pendant plusieurs années il n'avait point été chrétien, et je passais pour un ennemi de l'Église. Voilà, je l'avoue, ce qui me répugnait le plus, et je ne sais si j'aurais eu la force de passer outre, si la prudence de madame Louise n'avait trouvé le moyen de tourner la difficulté. »
« Elle me proposa d'aller me confesser la première fois en pays étranger, sous le prétexte d'un voyage
de plaisir. Je me rendis, en effet, à un pèlerinage célèbre (1), où je trouvai un digne prêtre, plein d'années et d'expérience, qui reçut avec bonté ma confession générale, m'encouragea, me fortifia dans ma voie nouvelle ; en sorte que, délivré de ce qui chargeait ma conscience depuis de longues années, je pus m'unir de nouveau par mon âme, par mon esprit, et par mon corps, à Celui qui est la vie même, le principe et l'aliment de l'éternelle vie. Libre, léger et la joie dans le cœur, redevenu chrétien complet par ma communion avec l'Église, je revins comme un heureux enfant auprès de celle qui était ma mère spirituelle, et qui fut encore plus heureuse que moi.»
« Je jouissais avec délices de la résurrection de mon âme, qui trouvait dans sa voie nouvelle, tout d'abord un objet digne de son amour, le bien suprême devenu accessible à ses aspirations, ensuite pour son intelligence une pure lumière lui manifestant la vérité, et enfin la santé pour son corps qui, participant au bonheur de l'âme, reprenait ses forces. Réconcilié avec le ciel, j'étais bien mieux disposé pour les hommes, et je commengais à aimer mon prochain, parce que j'avais appris à aimer Dieu. »
« Mon cœur en outre surabondait de la joie d'une amitié sainte, qui était plus que de l'amitié, c'est-àdire une affection filiale où s'unissaient à la douceur du sentiment le plus tendre les émotions de la re-
(1) Eùisielein, ou Notre-Dame des Ermites^ dans le canton de Schwilz en Suisse.
SA VIE i-:t ses oeuvres. 69
connaissance et de la vénération. Jamais je n'ai été aussi heureux de ma vie. Gomme un convalescen arraché à une longue maladie et aux prises de la mort, je savourais les prémices de ma santé spirituelle, tout surpris par moments, et surtout enchanté de ne plus ressentir mes incertitudes, mes ténèbres et mes angoisses d'autrefois. J'aurais voulu que ce délicieux état durât toujours ! »
A part quelques suppressions sans importance, nous n'avons point voulu interrompre le récit touchant du travail intérieur de la conversion du professeur, et y mêler les incidents de sa vie du dehors. Nous allons les indiquer sommairement ; mais il est à propos de nous arrêter d'abord quelques instants à considérer la marche suivie par mademoiselle Humann dans l'accomplissement de l'œuvre que la providence divine lui avait assignée.
On a pu voir, par le récit de M. Bautain, avec quelle prudence, quelle douceur, ou pour mieux dire avec quel sens chrétien, quelle sagesse, quelle charité le maître expérimenté agissait envers le philosophe incroyant. Les lumières que les entretiens philosophiques de mademoiselle Humann donnaient à l'esprit du jeune professeur ont évidemment contribué au résultat obtenu, en écartant les obstacles, et préparant la voie du Seigneur; mais la conversion est due au don mystérieux de la foi, que les paroles, les exemples et les prières de la mère ont attirée du ciel dans l'âme du fils altéré de vérité.
70 l'abbiî bautain,
Jamais de discussions, jamais de démonstrations rationnelles, le philosophe en était satnré, fatigué, il en avait usé, et abusé même, nous le voulons bien. Il nous faut constater le fait, parce qu'il explique jusqu'à un certain point la répugnance que M. Bautain montra dés lors contre les preuves purement rationnelles de la vérité. Il avait été sauvé par une parole de foi, une parole du cœur ; il avait, par suite, de la difficulté à admettre et à comprendre TefTicacité d'une parole de la raison seule.
Nous ne saurions déterminer si ce fut au sujet de la confession générale faite par le professeur à Einsiedeln, et dont il est parlé plus haut, ou dans une autre occasion, que mademoiselle Humann écrivit un opuscule que nous possédons encore, intitulé Exercices pour une retraite. Il renferme, après une introduction et des prières préparatoires, une série de méditations pour neuf jours, sur les sujets qui sont ordinairement traités dans ces sortes d'exercices de piété (1).
(1) Vuici les titres des trois méditations pour chaque jour.
l^"- jour; Du principe, et de la fm de l'homme : l'homme est de Dieu ; par Dieu; et pour Dieu,
2°. But des créatures temporaires : elles sont pour le service de l'homme ; elles doivent être relevées par Ihomme relevé lui-même d'abord ; et elles doivent être rapportées à Dieu.
3^ L'homme s'attache à Dieu, ou il s'attache aux créatures : conséquences qui en résultent : ils e relève ou se dégrade ; il se rend heureux ou malheureux ; il devient le restaurateur ou le fléau du monde.
Ces méditations, comme tous les écrits de mademoiselle Ilumann, sont pleines tout ensemble d'une vive foi, et d'une forte philosophie. Au point de vue théologique, quelques expressions, peut-être, devraient être modifiées, comme pouvant être mal inter" prêtées, contrairement à l'esprit trés-orthodoxe qui animait cette fille soumise de l'Église. Son langage avait une vive spontanéité et une largeur à laquelle il fallait d'abord s'habituer, et qui pouvait ne pas avoir la précision des écoles; aussi mademoiselle Humann n'a-t-elle jamais voulu rien publier, et ne cherchait-elle qu'à aider, selon son pouvoir, et sans sortir de sa sphère, les âmes que la Providence amenait auprès d'elle, et qui aspiraient à connaître et à aimer Dieu.
4«. Du mal : le mal et son origine ; le mal dans l'homme ou le péché ; le mal en face de l'homme.
5°. Le péché : ce que c'est que le péché de l'homme par rapport à Dieu ; par rapport à l'homme même qui le commet ; et par rapport aux créatures subordonnées à l'homme.
G*. Le pioché dit véniel : ce que c'est que le péché véniel par rapport à Dieu; par rapport à nous ; et par rapport à nos semblables et à la nature.
7«. La mort : sa certitude; l'incertitude du moment ; et la certitude et l'incertitude des suites.
8°. Diverses sortes de mort : la mort du pécheur ; la mort du chrétien imparfait; la mort du juste.
9**. Le jugement après la mort : l'homme paraît nécessairement au tribunal de Dieu au sortir de celte vie; état de Ihomme en présence de son juge ; comparaison de sa conduite avec la Loi.