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Malgré toutes ces lenteurs et toutes ces minuties de bon bibliophile, le travail venait d’être heureusement terminé, les clichés étaient rendus à Ottawa, et le chef-d'œuvre de la typographie canadienne allait être distribué aux souscripteurs, lorsque, dans une seule nuit, un désastreux incendie vint détruire le précieux travail et tous les ateliers de M. Desbarats,
Il était neuf be” :s du matin lorsque l’on vint apporter la dépêche quif “it jart à M. Laverdière, de la terrible catastrophe.
Il la prit, la l' tranquillement, puis se tournant vers un ami qui était là
—Ceci me cause un grand chagrin, car réellement M, Desberats ne méritait pas une pareille épreuve.
—Et votre Champlain? vos six années de travaux, reprit l’autre, est-ce que vous n’y songez plus ?
—Si, si, repartit l’abbé d’un air rêveur, j'y songe bien encore.
Puis, après une pause :
—Tenez, mon ami, pour vous dire la vérité sur mon Champlain, je ne suis pas fâché de ce qui lui arrive. Par ci, par là, il s'était glissé quelques petites incorrections, une virgule de trop ou de moins, que sais-je, moi? Mais mon chef d'atelier a eu.le bon esprit d’en conserver une révise, et Dieu inspirant M. Desbarats, ma seconde édition n’en sera que plus exacte.
Exacte ! dans ce seul mot, M. l’abbé Laverdière avait résumé toute sa vie.
L'abbé avait eu raison de compter sur la bonne volonté de M. Desbarats, car le 13 février 1869, ce dernier lui écrivait :
“ Vos raisons et la conduite du Séminaire à mon égard, sont trop bonnes, pour que je ne cède pas. Champlain se réimprimera à Québec; il m’aura coûté quelques trois mille louis.” (60,000 frs.)
Les travaux recommencèrent et M. Laverdière voulut imprimer lui-même la première page de cette merveilleuse édition. Peu à peu elle passa par toutes les péripéties de sa sœur aînée, jusqu’au jour où le dernier ‘‘ bon à tirer” devait être signé.
Ce matin-là, l'atelier s'était fait plus matinal que d'habitude. Des festons de feuilles et de fleurs couraient sur les murs de l'imprimerie, et les ouvriers en chemises blanches et toutes fraiches, se tenaient debout, recueillis près de leurs casses.
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Tout à coup la porte s'ouvre, et l'abbé Laverdière entre tenant à la main le dernier ‘bon à tirer.”
Il avait revêtu sa soutane neuve pour ce jour de fête, et ses joues rougissaient de plaisir ; mais en voyant ces préparatifs inusités, il s'arrête tout ému.
Alors l’imprimeur, M. Fortier, s’avançant gravement lui dit :
—M. l'abbé, vous avez bien voulu imprimer la première feuille de cette magnifique édition de Champlain, vous nous ferez bien l'honneur d'imprimer la dernière,
Et il lui offrit le barreau de la presse.
- L'abbé le prit en tremblant, déboutonna sa soutane, retroussa ses manches, se pencha sur la presse pendant quelques instants, puis relevant fièrement la tête, s'écria les yeux pleins de larmes :
—Enfin, messieurs !
—Non, M. l'abbé, tout n’est pas fini, repartit M, Paul Dumas. Nos ouvriers, avant de vous quitter, ont voulu vous offrir ce gage de l’estime et de la reconnaissance qu'ils vous témoignent pour avoir bien voulu les associer à votre grande œuvre.
Et, à son tour, il lui tendit une superbe plume en or.
Le lendemain, un dîner modeste mais plein d’entrain était offert par l'abbé à ses intelligents typographes, dans l'atelier même où ils avaient composé les ‘“ Œuvres de Champlain,” et pas un de ceux qui étaient 1à n’a encore oublié le plaisir de cette joyeuse journée.
L'atelier! c'était là que l'abbé Laverdière avait passé les meilleures heures de sa vie, c'était là aussi qu'il devait être empoigné par les premières étreintes de l’agonie,
Le 10 mars, vers 9 heures du matin, il entrait chez M. Delisle, imprimeur, de la rue Port Dauphin, en le saluant gaiement. (Ce dernier lui posa une question, mais ne recevant pas de réponse, il se retourna et vit M. Laverdière étendre les deux mains vers un pilier et rouler lourdement sur le parquet.
. 11 venait d’être foudroyé par une apoplexie de poumons.
Apprentis et typographes s'empressèrent autour de lui, et: l'étendirent sur une table, où trois quart d'heure après, M. l'abbé Bolduc le confessait et lui donnait le Saint-Viatique,
Vers l'après-midi il fût assez bien pour être transporté à sa
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chambre, au Séminaire, et même de cinq à six heures un mieux sensible se déclara. Néanmoins le pouls battait irrégulier, et les médecins hochaïient la tête en ne présageant rien de bon.
Jusque-là, l'abbé avait continué lui-même à prendre ses remèdes, mais à minuit en acceptant une dernière potion, il murmura à l’oreille d’un de ses confrères qui le veillait :
—Tous ces gens ont un air bien mystérieux ; je crois que les médecins me décomptent.
Quelques heures après, la respiration devenait de plus en plus stridente, le sang se retirait des extrémités et le froid montait toujours.
Les prières des agonisants commencèrent alors, et lorsqu’elles furent terminées, tout était fini.
Plus heureux que bien d’autres, l'abbé Laverdière gît dans “ sa bonne ville de Champlain ” au milieu de tout ce qui a sû réjouir son cœur.
Artiste, il se repose maintenant au milieu de toutes ces toiles ravissantes de Baunieu, de Lagrenée, de Philippe Champagne, de Parracel d'Avignon, de LeBrun et de Vanloo qui décorent la petite chapelle du Séminaire, Il dort bercé par ces noëls, ces cantiques et ces chants sacrés qu’il aimait tant, à côté de MM. Holmes, Demers, Casault, Parant et tant d’autres de ses amis, en face de cet autel où, au milieu de toutes les sciences qu’il possédait, —il a sû puiser la seule nécessaire :
.. La science de bien mourir.
Ce n’était pas pour de tels hommes que Montaigne poussait ce cri de désespoir :
... Nous n'apprenons à vivre que lorsque la vie est passée.
Faucaer pe SaInT-MaAURIOZ.