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La musique le jetait dans des ravissements ineffables, et combien de veilles n’a-t-il pas consacrées à éditerle ‘“ Chansonnier des Colléges,” les cantiques à l’usage des maisons d'éducation, les trois éditions des chants liturgiques, la dernière édition du Graduel et du Vespéral, la Semaine Sainte, le Rituel Romain et sa dernière œuvre, le Paroissien Noté.
Pendant plusieurs années il professa le dessin au Séminaire, et de mon temps, quelques-unes de ses compositions pleines de finesse et de délicatesse de ton, servaient encore de modèles aux élèves. En architecture som goût était d'une grande sûreté, et plus d’une fois—en récréation —il s'est amusé à modeler avec la pointe d’un couteau des petits navires ou des fouillis de sculnture pleins d'élégance et d'originalité.
Causeur aimable, d'une grande timidité avec les étrangers, mais doux, confiant et enjoué avec ses amis, l'abbé était comme tous les savants, d’une incroyable distraction.
Un soir—c'était dans le temps où tout le monde était soupçonné d’être Placide Lépine—il y avait réunion chez un de nos hommes de lettres. La biographie de l'abbé Casgrain venait de paraître, et je ne me rappelle plus trop comment cela était, mais ce Lépine avait trouvé le moyen de faire défiler pêlemêle, là-dedans, M. Laverdière, le tombeau de Champlain et M. Stanislas Drapeau.
Ce malencontreux souvenir souleva de suite une longue dissertation de la part de l’abhé Laverdière, et peut-être aurait-elle
‘duré longtemps, si elle n’eût été interrompue par une odeur trop accentuée, pour être agréable,
Des perquisitions sévères furent ordonnées séance tenante, et bientôt l’on découvrit que tout en discutant l'abbé avait allumé sa lanterne sourde, pour regagner sa chambre, mais que dans un magnifique mouvement oratoire il l'avait gravement glissée dans la poche de son manteau, où depuis cinq minutes elle se donnait à cœur joie de petits airs de volcan incompris.
L'abbé Laverdière écrivait difficilement, mais son style était d’une remarquable clarté et ses renseignements historiques d’une exactitude à toute épreuve.
Un jour, il se mit en tête de retrouver la chapelle que Champlain avait bâtie et dédiée à Notre-Dame de Recouvrance. D'ailleurs, aucunes données précises; mais, d’après l'abbé, les
précieuses ruines devaient exister entre le presbytère et la cathédrale de Québec. Alors prenantson compas et son crayon, il esquisse un plan de la ville, telle quelle était en 1634, plan perdu depuis longtemps, mais qu'il refit d’après les anciens actes de concession, et un beau matin, la soutane retroussée, le pic à la main, l’abbé Laverdière ouvrait bravement la tranchée en arrière de la Cathédrale, faisant voler roches et poussière ‘de droite, de gauche, et répondant flegmati: :ement à ceux
qui riaient de lui : A Mopué —Le mur est là, et il doit älléfftomber près du maître-autel -de la Cathédrale.
Soudain le fer grince sur la pierre; une étincelle jaillit, et l’abbé tout en sueur, passe sur son front un foulard à large carreaux, et jette un regard de joie sur ceux qui l’entouraient,
Notre-Dame de Recouvrance venait d’être retrouvée !
Gette patience à toute épreuve était indispensable à l’homme qui toute sa vie ne fit que des travaux de bénédictins.
En 1858, il fut chargé par le gouvernement de surveiller l'impression des Relations des Jésuites, trois tômes très-grands, in-8, à deux colonnes, qui contenaient toute la collection en quarante-huit volumes, imprimée à Paris au commencement du XVIIme siècle, et devenue introuvable aujourd’hui.
Pour compléter cet immense travail, l’abbé Laverdière le fit suivre d’une table synthétique, véritable chef-d'œuvre de précision et d'analyse.
Plus tard, lors de la mort de M. Ferland, le Séminaire le pria d'éditer la seconde partie du cours d'histoire canadienne laissée inachevée par ce savant professeur, et comprenant les périodes de 1663 à 1759. Ce fut probablement ce travail qui lui suggéra l’idée de publier son ‘Histoire du Canada à l'usage des maisons d'éducation,” ouvrage devenu classique aujourd’hui et que M. l'abbé Cyrille Légaré apprécie en ces termes :
“ Les événements s’y développent avec clarté. Les faits y ‘sont présentés avec ces détails particuliers, qui permettent “ de les retenir, Le style y sait unir la simplicité à la correc- “tion. M. Laverdière n’avait qu’un but en publiant cet abrégé : ‘ aider les élèves à étudier nos annales. Il a fait plus, il a
‘f composé un livre qui attache le lecteur et lui procure le
‘ plaisir de rafraîchir sa mémoire, sans la condamner à l’ari- & dité ordinaire à ce genre d’écrits.”
Vers cette époque se place aussi la publication de différents opuscules sur la découverte du tombeau de Champlain, sur Notre-Dame de Recouvrance, ainsi qu'une brochure “à la mémoire du Père Enémond Massé, S. J.” cette dernière, en collaboration avec l’abbé Casgrain.
Il trouvait aussi le temps d'écrire dans L’Abeille, journal publié par les élèves du Séminaire de Québec, et rédigea au jour le jour—suivant l'ancienne tradition—la relation de ce qui se passait de plus remarquable sous ses yeux. Ce dernier travail
“est inédit. Ilen est de même d’un catalogue complet des
élèves qui ont étudié au grand et au petit Séminaire, ainsi que quelques pages d’un nouvel ouvrage classique sur l’histoire du pays.
L'œuvre de toute sa vie, les deux grands ouvrages qui porteront à la postérité le nom de M. Laverdière, seront les “ Œuvres de Champlain” et le ‘‘ Journal des Jésuites,” ce complément indispensable des Relations, mais plus libre dans ses allures, comme ledisait lui-même l’abbé. Fait en collaboration avec M. l'abbé Casgrain, ce dernier travail, “ s'occupe naïvement à consigner jour par jour une foule de détails intimes qui pouvaient être utiles non-seulement aux membres de la Compagnie de Jésus, mais encore à tous ceux qui plus tard voudraient étudier à fond notre histoire. (Ces détails peu importants alors, sont aujourd’hui d’un grand intérêt, à cause de la lumière qu’ils peuvent jeter sur ces époques reculées.” *
Cet ouvrage édité avec un grand luxe typographique par M. Brousseau, est devenu rarissime aujourdhui. Détruit par ‘un incendie, à peine y en a-t-il quatre-vingts exemplaires en circulation, dont cinquante appartiennent au gouvernement fédéral.
Les “ Œuvres de Champlain” faillirent avoir ce sort.
Nul ne pourra redire toute la vigueur et la constance qu'il a fallu pour mener à bonne fin cette entreprise colossale, Depuis déjà six ans, M. Laverdière rêvait d'offrir au public une source
* Préface du ‘‘ Journal des Jésuites.”
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historique qui menaçait de se tarir d’un jour à l’autre, car l'édition originale des “ Œuvres de Champlain’ se faisait de plus en plus rare, et l’on ne connaissait guère qu'un seul exemplaire du Voyage de 1603, celui de la Bibliothèque Impériale de Paris.
Ce rêve longtemps caressé, devient tout à coup réalisable, M. George Desbarats mettait à la disposition de l'Université, “tout un matériel bien assorti de caractères * antiques, avec le personnel nécessaire pour compléter l’œuvre.”
L’impression commença, mais lentement, comme M. Laverdière aimaït à faire toute chose.
—Ne fallait-il pas éclaircir certains passages obscurs ?
—Or, ajoutait-il, beaucoup le sont devenus par le changcment des circonstances et des temps. Rien de plus facile que de laisser. passer inaperçues les difficultés de ce genre, continusit-il malicieusement : mais approfondissez la question. Il faut étudier les lieux, comparer les plans anciens et modernes, les concilier, les raccorder, recourir aux titres et aux documents primitifs ; et après un travail d’un grand mois, vous n'avez à mettre au bas de la page qu’une toute petite demiligne.
Et même dans cette demi-ligne, il découvrait tout à coup que tel mot rendait mieux l’idée que tel autre. Alors il courait à la cure soumettre ce cas grave à l'abbé Casgrain, son collaborateur habituel, puis revenait prendre conseil de son assistant-bibliothécaire, l’abbé L. Gauthier, et ne se décidait à raturer qu'après avoir soupesé longuement le pour ou le contre. D'autres fois, c'était l'orthographe d'un vieux nom qui l'embarrassuit, Vite de prendre son chapeau et d’aller frapper à la porte de son ami M. l’abbé Plante, ou mieux encore, si le cas l’exigeait, de se mettre bravement à remuer les antiques paperasses du Greffe.
Pendant tout ce temps, M. Paul Dumas, le chéf d'atelier,
bayait aux corneilles, famait d’interminables pipes et demandait à tue-tête son ‘bon à tirer.” " —Doucement, mon ami, doucement, disait alors d’un petit air tranquille, M l'abbé Laverdière, Lorsque ‘ Champlain” sera terminé, on ne me demandera pas conpte du temps consacré à son impression, mais de l'exactitude et de la fidélité de mon travail,