‹ L'Abbé Constantin (volume 3)Chapitre 2 sur 26 · IV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

IV INTRODUCTION

Famille Cardinal^ 1S83; Criquette^ 1883; Deux Mariages, 1883; Princesse^ 1883. In 1872 he published his personal recollections of the siège of Paris under the title of L'Invasion. He still writes for the French stage, and is a fréquent contributor to the reviews

Z ^Aàbé Constantin first appeared in the Revue des deux Mondes in 1882, and was received with the greatest favor. A reviewer in the Revue Bleue, speaking of this work, prophesied : *' In, the month of July, when the French Academy distributes its honors for moral, healthy, and edifying works, the lauréate proclaimed first of ail and without a peer will be the author of L ^Abbé Constantin" It is a novel in which the characters hâve high ideals of honor, and pursue a life devoted to worthy aims. Theirs is that simple, unaffected virtue which attracts and charms. The style also, in its simplicity, is suited to the characters. Halévy writes charmingly, without appearing to make any effort to do so. He writes with apparently the same ease as if he were conversing. He does not strive after effect, and never obtrudes his own personality. This is, of ail styles, apparently one of the easiest, but really one of the most difïicult.

UABBÉ CONSTANTIN.

D'un pas encore vaillant et ferme, un vieux prêtre marchait sur la route poudreuse, en plein soleil. Il y avait déjà plus de trente ans que Tabbè Constantin était curé ^ de ce petit village qui dormait là, dans la plaine, au bord d'un mince cours d'eau appelé la Lizotte. 5

L'abbé Constantin, depuis un quart d'heure, longeait le mur du château de Longueval ; il arriv a de vant la grille d'entrée qui s'appuyait, haute et massive, sur deux lourds piliers de vieilles pierres brunies et rongées par le temps. Le curé s'arrêta et tristement regarda deux immenses !• affiches bleues placardées sur les piliers.

Ces affiches annonçaient que, le mercredi 18 mai 1881, à une heure de relevée,^ aurait lieu, à l'audience des criées du tribunal civil* de Souvigny, la vente du domaine de Longueval, divisé en quatre lots : 15

1° Le château de Longueval et ses dépendances, belles pièces d'eau, vastes communs, parc de cent cinquante hectares* entièrement clos de murs et traversé par la rivière de la Lizotte. Mise à prix : • six cent mille francs ;

2° La ferme de Blanche- Couronne, trois cents hectares, 20 mise à prix : cinq cent mille francs ;

2 VABBÉ CONSTANTIN.

3° La ferme de la Rozeraie, deux cent cinquante hec^ tares, mise à prix : quatre cent mille francs ; V 4° La futaie^ eî lès bois de la Mionne, d'une contenance de quatre cent cinquante hectares, mise à prix : cinq cent 5 cinquante mille francs.

Et ces quatre chiffres additionnés au bas de l'affiche donnaient la respectable somme de deux millions cinquante mille francs.

Ainsi donc il allait être divisé, ce magnifique domaine

10 qui, depuis deux siècles, échappant au morcellement, avait toujours été transmis intact, de père en fils, dans la Camille des Longueval. L'affiche annonçait bien que^près l'adjudication provisoire des quatre lots, il y aurait faculté de réunion et mise en adjudication du domaine tout entier \ '

15 mais c'était un bien gros morceau et, selon toute apparence, aucun acheteur ne se présenterait.

La marquise de Longueval était morte, six mois auparavant; en 1873, ^'^ ^vait perdu son fils unique,* Robert de Longueval ; les trois héritiers étaient les petits-enfants de la

20 marquise, Pierre, Hélène et Camille. On avait dû mettre le domaine en vente, Hélène et Camille étant mineures, Pierre, un jeune homme de vingt- trois ans,* avait fait des folies,* était à moitié ruiné et ne pouvait songer à rachetei Longueval.

25 II était midi. Dans une heure, il aurait un nouveau maître, le château de Longueval. Et ce maître, qui serait-il ? Quelle femme, dans* le grand salon tout entouré d'anciennes tapisseries, prendrait, au coin de la cheminée, la place de la marquise, la vieille amie du pauvre curé de campagne?

30 C'était elle qui avait relevé l'église du village ; c'était elle qui se chargeait de l'approvisionnement et de l'entretien de la pharmacie tenue au presbytère par Pauline, la servante

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du curé ; c'était elle qui, deux fois par semaine, dans son grand landau tout encombré de petits vêtements d'enfant et de gros jupons de laine, venait prendre l'abbé Constantin et faisait avec lui ce qu'elle appelait la chasse aux pauvres?- 5

Il reprit sa marche en pensant à tout cela, le vieux prêtre . . . Puis il pensait aussi, — les plus grands saints ont eu leurs petites faiblesses, — il pensait aussi à ses chères habitudes de trente années brusquement interrompues. Tous les jeudis et tous les dimanches, il dînait au château. . . lo Comme il était gâté, choyé, câliné ! . . . La petite Camille — elle avait huit ans — venait s'asseoir sur ses genoux et lui disait :

— Vous savez, monsieur le curé, c'est dans votre église que je veux me marier, et bonne maman enverra des fleurs 15 tout plein, tout plein l'église... plus que pour le mois de Marie.^ Ce sera comme un grand jardin tout blanc, tout blanc, tout blanc 1

Le mois de Marie ! . . . C'était alors le mois de Marie ; l'autel, autrefois, à cette époque-là, disparaissait sous les 20 fleurs apportées des serres du château. Cette année, sur l'autel, rien quç quelques pauvres bouquets de muguet et de lilas blanc, dans des vases de porcelaine dorée. Autrefois^ tous les dimanches, à la g rand'm esse,^ et tous les soirs, pendant le mois de Marie, mademoiselle Hébert, la lectrice de 25 madame de Longueval, venait tenir le petit harmonium'* donné par la marquise . . . Aujourd'hui, le pauvre harmonium, réduit au silence, n'accompagnait plus la voix des chantres et les cantiques des enfants/ Mademoiselle Marbeau, la directrice de la poste, était un peu musicienne, et de bien 30 bon cœur * elle aurait pris la place de mademoiselle Hébert ; mais elle ji'psait pas, elle avait peur d'être notée comme

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cléricale^ et d*être dénoncée par le maire, qui était libre penseur. Cela aurait pu nuire à son avancement.

Le mur du parc venait de finir,^ de ce parc dont tous les détours étaient familiers au vieux curé. La route suivait

5 maintenant les bords de la Lizotte et, de l'autre côté de la petite rivière, s'étendaient les prairies des deux fermes; puis, au delà, s*élevait la haute futaie' de la Mionne. Morcelé ... le domaine allait être morcelé ! . . . Cette pensée déchirait le cœur du pauvre prêtre. Pour lui, tout cela,

10 depuis trente ans, tenait ensemble, faisait corps.* C'était un peu son bien, sa chose, cette grande propriété. Il se sentait chez lui sur les terres de Longueval. Il lui était arrivé plus d'une fois de s'arrêter complaisamment devant quelque immense champ de blé, d'arracher un épi, de l'égrener et

15 de se dire :

— Allons ! le grain est beau, bien ferme et bien nourri. Nous aurons cette année une bonne récolte.

Et, joyeusement, il reprenait sa route à travers ses champs, ses herbages et ses prairies. Bref, par toutes les choses de

20 sa vie, par toutes ses habitudes, tous ses souvenirs, il tenait à ce domaine dont la dernière heure était venue.

L'abbé apercevait au loin la ferme de Blanche-Couronne ; ses toitures en tuiles rouges se détachaient sur ^ la verdure de la futaie. Là encore, le curé se trouvait chez lui.

25 Bernard, le fermier de la marquise, était son ami, et, lorsque le vieux prêtre s'était attardé dans ses visites aux pauvres et aux malades, lorsque, le soleil se rapprochant de l'horizon, l'abbé se sentait un peu de fatigue dans les jambes et de tiraillements dans l'estomac, il s'arrêtait, soupait chez Ber-

30 nard, se régalait d'un bon fricot de lard et de pommes de terre, vidait son pichet de cidre ; puis, après le souper, le fermier attelait sa vieille jument noire à son petit cabriolet

VABBÉ CONSTANTIN. 5

et reconduisait le curé à Longueval. Tout le long de la route, ils bavardaient et se querellaient... Le curé reprochait au fermier de ne pas venir à la messe, et celui-ci de répondre :

— La femme et les filles y vont pour moi . . . Vous savez 5 bien, monsieur le curé, c'est comme ça chez nous. Les femmes ont de la religion pour les hommes. Elles nous feront ouvrir les portes du paradis.

Et malicieusement il ajoutait, en allongeant un petit coup de fouet à la jument noire : 10

— S'il y en a un 1

Le vieux curé bondissait dans le vieux cabriolet.

— Comment! s'il y en a un? Mais certainement il y en a un !

— Alors vous y serez, monsieur le curé. Vous dites que 15 ce n'est pas sûr... et moi, je ' vous dis que si ^ . . . Vous y serez ! vous y serez ! à la porte, guettant vos paroissiens et continuant à vous occuper de nos petites affaires... Et vous direz à saint Pierre . . . car c'est bien saint Pierre, n'est-ce pas, qui tient les clefs du paradis? 20

— Oui, c'est saint Pierre.

— Eh bien, vous lui direz, à saint Pierre, s'il veut me fermer la porte au nez,^ sous prétexte que je n'allais pas à la messe, vous lui direz : " Bah ! laissez-le passer tout de même . . . C'est Bernard, un des fermiers de madame la 25 marquise, un brave homme.* Il était du conseil municipal, et il a voté pour le maintien des sœurs * qu'on voulait renvoyer de l'école." Ça touchera saint Pierre, qui répondra :

" Eh bien, allons,^ passez, Bernard, mais c'est bien pour faire plaisir à M. le curé." Car vous serez encore curé là- 30 haut, et curé de Longueval. Ce serait trop triste pour vous le paradis, si ça vous empêchait de rester curé de Longueval.

Curé de Longueval, oui, toute sa vie il n'avait été que cela, n'avait jamais rêvé autre chose et n'avait jamais voulu autre chose. A trois ou quatre reprises, on lui avait proposé de grosses cures de canton, d'un bon rapport,^ avec 5 un ou deux vicaires. Il avait refusé. Il aimait sa petite église, son petit village, son petit presbytère. Il était là seul, tranquille, faisant tout lui-même ; toujours par voies et par chemins, sous le soleil et sous la pluie, sous le vent et sous la grêle. Son corps s'était endurci à la fatigue, mais son

10 âme était restée douce et tendre, x

Il vivait dans son presbytèr^ grande maison de paysan qui n'était séparée de l'église que par le cimetière. Quand le curé montait à l'échelle pour palisser ^ ses poiriers et ses pêchers, par-dessus la crête du mur il apercevait les tombes

«5 sur lesquelles il avait dit les dernières prières et jeté les premières pelletées de terre. Alors, tout en faisant sa besogne de jardinier, il disait mentalement une petite oraison pour le salut • de ceux de ses morts qui l'inquiétaient et qui pouvaient être retenus dans le purgatoire. Il avait une foi

«o naïve et tranquille.

Mais, parmi ces tombes, il y en avait une qui, plus souvent que les autres, avait sa visite et ses prières. C'était la tombe de son vieil ami, le docteur Reynaud, mort entre ses bras en 1871, et dans quelles circonstances! Le docteur

25 était comme Bernard, jamais il n'allait à la messe et jamais il n'allait à confesse ; mais il était si bon, si charitable, si compatissant à ceux qui souffraient ! . . . C'était la grande préoccupation, la grande inquiétude du curé. Son ami Reynaud, où était-il ? Puis il se rappelait la noble vie du

30 médecin de campagne, toute de courage et d'abnégation, il se rappelait sa mort, surtout sa mort ! et il se disait :

— Au paradis ! il ne peut être qu'au paradis ! Le bon

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Dieu lui a peut-être fait faire un peu de purgatoire^... pour la forme . . . mais il a dû l'en retirer ^ au bout de cinq minutes . . .

Voilà tout ce qui passait par la tête du vieux curé pendant qu'il continuait sa route vers Souvigny. Il s'en allait 5 à la ville, chez l'avoué de la marquise, pour connaître le résultat de la vente, pour savoir quels étaient les nouveaux maîtres de Longueval ; Tabbé avait encore un kilomètre * à parcourir, avant d'atteindre les premières maisons de Souvigny; il suivait le mur du parc de Lavardens, quand il 10 entendit au-dessus de sa tête des voix qui l'appelaient :

— Monsieur le curé ! monsieur le curé !

En cet endroit, bordant le mur, une longue allée de tilleuls faisait terrasse et l'abbé, levant la tête, aperçut Madame de Lavardens et son fils Paul. 15

— Où allez- vous, monsieur le curé ? demanda la comtesse.

— A Souvigny, au tribunal, pour savoir . . .

— Restez ici . . . M. de Larnac doit venir, après la vente, me dire le résultat.

L'abbé Constantin monta sur la terrasse. 20

Gertrude de Lannilis, comtesse de Lavardens, avait été très malheureuse. A dix-huit ans, elle fit une folie, la seule de sa vie, mais irréparable. Elle épousa, par amour, dans un élan d'enthousiasme et d'exaltation,* M. de Lavardens, un des hommes les plus séduisants * et les plus spirituels de 25 ce temps. Lui ne l'aimait pas et ne se mariait que par nécessité; il avait dévoré jusqu'au dernier sou sa fortune patrimoniale et, depuis deux ou trois années, ne se soutenait dans le monde que par des expédients.^ Mademoiselle de Lannilis savait tout cela et ne se faisait à cet égard aucune 3© illusion, mais elle se disait :

— Je Taimerai tant, qu'il finira par m'aimer.

8 VABBÉ CONSTANTIN,

De là tous ses malheurs. Son existence aurait été tolérable, si elle n'avait pas tant aimé son mari, mais elle l'aimait trop. Elle ne réussit qu'à le fatiguer de ses obsessions et de ses tendresses. Il reprit et continua sa vie d'autrefois, 5 qui était fort désordonnée. Quinze années se passèrent ainsi dans un long martyre, supporté par madame de Lavardens avec toute l'apparence d'une impassible résignation ; résignation qui n'était pas dkns son cœur. Rien ne put la distraire ni la guérir de cet amour qui la déchirait.

10 M. de Lavardens mourut en 1869 ; il laissait un fils âgé de quatorze ans et chez lequel déjà se montraient tous les défauts et toutes les qualités de son père. Sans être sérieusement compromise, la fortune de madame de Lavardens se trouvait un peu ébranlée et un peu diminuée. Madame de

15 Lavardens vendit l'hôtel de Paris,^ se retira à la campagne,

vécut avec beaucoup d'ordre et d'économie, se consacrant

tout entière à l'éducation de son fils.

^x-^Ctais, là encore, les chagrins et les tristesses l'attendaient.

Paul de Lavardens était intelligent, aimable et bon, mais

20 absolument rebelle à toute contrainte et à tout travail. Il désespéra les trois ou quatre précepteurs qui vainement s'efforcèrent de lui faire entrer quelque chose de sérieux dans la tête, se présenta à Saint- Cyr,^ ne fut pas admis et commença par dévorer, à Paris, le plus rapidement

25 du monde, et le plus follement, deux ou trois cent mille francs.

Cela fait, il s'engagea au premier régiment de chasseurs d'Afrique,* eut la chance de faire, pour ses débuts, partie d'une petite colonne expéditionnaire dans le Sahara, se

30 conduisit bravement, devint très rapidement maréchal des logis * et, au bout de trois années, allait être nommé souslieutenant, quand il quitta le service et revint à Paris. Mais

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il ne passait à Paris que trois ou quatre mois. Sa mère lui faisait une pension de trente mille francs et lui avait déclaré que jamais, elle vivante, il n'aurait un sou de plus avant son mariage. Il connaissait sa mère et savait qu'il fallait tenir ses paroles pour choses sérieuses. Aussi, voulant faire bonne 5 figure à Paris et y mener joyeuse vie, dépensait-il ses trente mille francs, entre les mois de mars et de mai, puis revenait docilement se mettre au vert à Lavardens, chassant, péchant et montant à cheval avec les officiers du régiment d'artillerie qui tenait garnison à Souvigny. 10

DèS-jque le curé fut en présence de madame de Lavardens :

— Je puis, lui dit-elle, sans attendre l'arrivée de M. de Larnac, vous dire les noms des acquéreurs de Longueval. Je suis absolument tranquille et ne mets pas en doute le 15 succès de notre combinaison. Pour ne pas nous faire sottement la guerre, nous nous sommes mis d'accord, mon voisin M. de Larnac, M. Gallard, un gros banquier de Paris, et moi. M. de Larnac aura la Mionne ; M. Gallard, le château et Blanche- Couronne ; moi, la Rozeraie. Je vous connais, 20 monsieur le curé, vous devez être inquiet pour vos pauvres. Rassurez-vous. Ces Gallanà sont très riches et vous donneront beaucoup d'argent^

En ce moment, une voiture parut au loin sur la route, dans un nuage de poussière. 25

— Voici M. de Larnac, s'écria Paul. Je reconnais ses poneys.

Tous les trois, en hâte, descendant de la terrasse, retournèrent au château ... Ils y arrivèrent au moment où la voiture s'arrêtait devant le perron. 30

— Eh bien? demanda madame de Lavardens.

— Eh bien, répondit M. de Larnac, nous n'avons rien . . .

lO L'ABBÉ CONSTANTIN.

— Comment, rien ? demanda madame de Lavardens, fort pâle et fort émue.

— Rien, rien, absolument rien, ni les uns ni les autres. Et M. de Lamac, sautant à bas de la voiture, raconta ce

5 qui venait de se passer à l'audience des criées du tribunal de Souvigny.

— Tout, dit-il, a d'abord marché comme sur des roulettes.^ Le château est adjugé à M. Gallard pour six cent mille cinquante francs. Pas de compétiteur . . . Une enchère

10 de cinquante francs avait suffi. En revanche, petite bataille pour Blanche-Couronne. Les enchères s'élèvent de cinq

. cent mille à cinq cent vingt mille francs, et encore la victoire à M. Gallard. Nouvelle bataille et plus vive pour la Rozeraie ; elle vous est enfin adjugée, madame, pour quatre

15 cent cinquante-cinq mille francs... et «moi, j'enlève sans concurrence ^ la forêt de la- Mionne avec une surenchère. de cent francs.* Tout paraissait fini ; on était déjà debout dans l'assistance; )pn entourait nos avoués pour savoir le nom des acquéreurs. Cependant M. Brazier, le juge chargé de

20 la vente, réclame le silence, et l'huissier met en vente les quatre lots réunis à deux millions cent cinquante ou soixante mille francs, je ne sais plus au juste . . . Un murmure ironique circule dans l'auditoire. De tous côtés on entendait dire : " Personne, allez, il n'y aura personne ..." Mais le petit

25 Gibert, l'avoué, qui était assis au premier rang et qui, jusquelà, n'avait pas donné signe de vie, se lève et dit tranquillement : " J'ai acquéreur pour les quatre, lots réunis à deux millions deux cent mille francs. " Ce fut comme un coup de foudre ! Une grande clameur suivie bientôt d'un grand

30 silence. La salle était pleine de fermiers et de cultivateurs des environs. Tant d'argent pour de la terre, cela les jetait dans une sorte de stupeur respectueuse . . . Cependant

VABBÉ CONSTANTIN, II

M. Gallard se penche vers Sandrier, l'avoué qui avait porté ses enchères ... La lutte s'engage entre Gibert et Sandrier . . . On arrive à deux millions cinq cent mille francs... Court moment d'hésitation chez M. Gallard ... Il se décide ... Il continue jusqu'à trois millions... Là, il s'arrête et le 5 domaine est adjugé à Gibert . . . On se jette sur lui, on l'entoure, on l'écrase... " Le nom, le nom de l'acquéreur? — C'est une Américaine, répond Gibert, madame Scott."

— Madame Scott ! s'écria Paul de Lavardens.

— Tu la connais? demanda madame de Lavardens. 10

— Si je la connais !.. . si je la... ! Pas du tout... Mais j^etais au bal chez elle, il y a six semaines.

— Au bal chez elle ! ... et tu ne la connais pas ! .. . Quelle sorte de femme est-ce donc?

— Ravissante, délicieuse, idéale, une merveille ! 15

— Et il y a un M. Scott?

— Certainement, un grand blond. Il était à son bal... On me Ta montré... Il saluait au hasard, de droite et de gauche. Il ne s'amusait guère, je vous en réponds... Il nous regardait et il avait Tair de se dire : " Qu'est-ce que 20 c'est que tous ces gens-là?... Qu'est-ce qu'ils viennent faire chez moi?..." Nous venions voir madame Scott et miss Percîval, la sœur de madame Scott... Et ça en valait la peine!*

— Ces Scott, dit madame de Lavardens en s'adressant à 25 M. de Lahiac, est-ce que vous les connaissez?

— Oui, madame, je les connais ... M. Scott est un Américain colossalement riche, qui est venu s'installer à Paris l'année dernière... Dès que ce nom a été prononcé, j'ai compris que la victoire n'avait jamais été indécise. Gallard 30 était battu d'avance. Les Scott ont commencé par acheter à Paris un hôtel ^ de deux millions, du côté du parc Monceau.

12 VABBÉ CONSTANTIN,

— Oui, rue Murillo, dit Paul, puisque je vous dis que je suis allé au bal chez eux ; c'était . . .

— Laisse donc parler M. de Lamac. Tu nous la raconteras tout à rheure, l'histoire de ton bal chez madame

5 Scott.

— Voilà donc mes Américains installés à Paris, continua M. de Larnac, et la pluie d*or a commencé. De vrais parvenus s'amusant à jeter follement Targent par les fenêtres. Cette grande fortune est toute récente ; on raconte que

10 madame Scott, il y a une dizaine d'années,^ mendiait dans les rues de New- York.

— Elle a mendié ?

— On le dit, madame. Puis elle s'est mariée avec ce Scott, le fils d'un banquier de New- York ... et, tout d'un

15 coup, un procès gagné leur a mis entre les mains, non pas des millions, mais des dizaines de millions. Ils ont quelque part, en Amérique, une mine d'argent, mais une mine sérieuse, une vraie mine^ une mine d'argent . . . dans laquelle il y a de l'argent ... Ah ! vous allez voir quel luxe va éclater 20 à Longueval ! . . . Nous aurons tous l'air de pauvres dans le pays. On prétend qu'ils ont cent mille francs à dépenser par jour.

— Voilà nos voisins ! s'écria madame Lavardens. Une aventurière ! Et ce n'est rien encore . . . une hérétique,'

25 monsieur l'abbé, une protestante !

Une hérétique ! une protestante ! Pauvre curé ! c'était bien à cela que, tout de suite, il avait pensé en entendant ces mots : une Américaine^ madame Scott La nouvelle châtelaine n'irait pas à la messe ! Que lui importait qu'elle

30 eût mendié ! Que lui importaient ses dizaines et dizaines de millions ! Elle n'était pas catholique ! Il ne baptiserait plus les enfants nés à Longueval, et la chapelle du château.

OÙ si souvent il avait dit la messe, allait être transformée en un oratoire protestant, qui entendrait la parole glaciale de quelque pasteur calviniste ou luthérien.

Au milieu de tous ces gens consternés, désolés, seul, Paul de Lavardens paraissait radieux. 5

— Une ravissante hérétique, en tout cas, dit- il, et même, s'il vous plaît, deux ravissantes hérétiques ! Il faut les voir, les deux sœurs, à cheval, au Bois, avec les deux petits grooms pas plus hauts que ça, par derrière...

— Allons, Paul, ràconte-nous ce que tu sais, ce bal 10 dont tu parlais... Comment es-tu allé au bal chez ces Américaines ?

— Par le plus grand hasard ! . . . Ma tante Valentine restait chez elle ce soir- là . . . J'arrive vers dix heures ... et dame ! ça n'est pas d'une gaieté folle, les mercredis de ma 15 tante Valentine*... J'étais là depuis vingt minutes quand j'aperçois Roger de Puymartin qui s'esquivait adroitement. Je le rattrape dans le vestibule. Je lui dis : " Rentrons ensemble.* — ^Oh ! je ne rentre pas. — Où vas-tu? — Au bal. — Chez qui ? — Chez les Scott ; veux- tu venir avec moi ? — 20 Mais je ne suis pas invité. — Moi non plus ! — Comment ! toi non plus ? — Non, je vais attendre un de mes amis. — Et les connaît-il, les Scott, ton ami ? — A peine, mais assez pour nous présenter tous les deux... Viens donc... Tu verras madame Scott. — Oh ! je l'ai vue, à cheval, au Bois.* 25 Il n'y a rien de mieux à Paris pour le moment..." Et, ma foi ! je suis allé au bal . . . et j'ai vu les cheveux rouges de madame Scott... et j'espère bien les revoir, quand il y aura des bals à Longueval...

— Paul ! dit madame de Lavardens, en lui montrant 30 l'abbé.

— Oh ! monsieur l'abbé, je vous demande bien par-

14 VABBÉ CONSTANTIN,

don... Est-ce que j'ai dit quelque chose?... Non, il me semble...

Le pauvre prêtre n'avait pas entendu. Sa pensée était ailleurs. Déjà, dans une des rues du village, il voyait le 5 pasteur du château s'arrêter devant chaque maison et glisser sous les portes de petites brochures évangéliques.

Continuant son récit, Paul entama une description enthousiaste de rhôtel, qui était une merveille ...

— De mauvais goût... et de luxe criard,^ interrompit 10 madame de Lavardens.

— Pas du tout, maman, pas du tout ! . . . Rien de criard, rien de tapageur . . . Des meubles admirables, des arrangements pleins de grâce et d'originalité... Une serre incomparable inondée de lumière électrique. Et le buffet installé

15 dans la serre, sous une treille chargée de raisins ... au mois d'avril ! ... et on pouvait en cueillir à pleines mains ! Les accessoires du cotillon* avaient, paraît-il, coûté quarante mille francs. Des bijoux, des bonbonnières, des bibelots délicieux... avec prière de les emporter. Moi, je n'ai rien

20 pris; mais bien des gens ne s'en faisaient pas faute®... Puymartin, ce sôir-là, m'a raconté l'histoire de madame Scott... seulement ce n'était pas tout à fait l'histoire de M. de Lamac. . . Roger m'a dit que madame Scott avait été enlevée toute petite par des saltimbanques et que son père

25 l'avait retrouvée faisant de la voltige dans un cirque ambulant, bondissant par-dessus des banderoles et traversant des cerceaux de papier * . . . '

— Une écuyère ! s'écria madame de Lavardens, j'aimais encore mieux la mendiante !

30 — Et pendant que Roger me racontait ce roman du Petit Journal^ je voyais venir, du fond d'une galerie, l'écuyère du cirque forain,* dans un merveilleux fouillis de

VABBÉ CONSTANT///. I5.

satin et de dentelles, et j'admirais ces épaules, ces éblouissantes épaules, sur lesquelles ondulait un collier de diamants gros comme des bouchons de carafe. On disait que le ministre des finances avait vendu secrètement à madame Scott la moitié des diamants de la couronne et que c'était 5 ainsi qu'il avait eu, le mois précédent, quinze millions d'excédent sur le budget. Ajoutez à cela, s'il vous plaît, qu'elle avait fort grand air, la petite saltimbanque, et qu'elle était tout à fait à son aise dans ces splendeurs.

Paul était si bien lancé, que sa mère dut l'arrêter. Devant 10 M. de Lamac fort dépité, il laissait trop naïvement éclater sa satisfaction d'avoir pour* voisine cette miraculeuse Américaine.

L'abbé Constantin se préparait à reprendre le chemin de Ix)ngueval ; mais Paul, en le voyant sur le point de partir : 15

— Oh ! non, non, monsieur l'abbé, vous n'allez pas faire une seconde fois à pied, par une telle chaleur, la route de Longueval. Permettez-moi de vous reconduire en voiture. Cela me fait beaucoup de peine de vous voir ainsi dans le chagrin. Je veux essayer de vous distraire. Oh I vous 20 avez beau être un saint,^ je vous fais rire quelquefois avec mes folies.

Une demi-heure après, tous deux, le curé et Paul, roulaient côte à côte dans la direction du village. Paul parlait, parlait, parlait ! Sa mère n'était plus là pour le calmer et 25 pour le modérer. Sa joie était débordante.

— Non, voyez- vous, monsieur l'abbé, vous avez tort de prendre les choses au tragique... Tenez, regardez ma petite jument, comme elle trotte 1 comme elle lève les pattes! Vous ne la comiaissiez pas. Savez-vous ce que 30 je l'ai payée? Quatre cents francs. Je l'ai dénichée, il

y a quinze jours, dans les brancards d'une charrette de

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maraîcher. Une fois que c'est bien dans son train, ça vous fait quatre lieues à Theùre, et on en a plein les mains, tout le temps.^ Regardez, regardez donc comme elle tire ! comme elle tire ! . . . Allons ! tôt ! tôt ! tôt !.. . Rien ne 5 vous presse, n'est-ce pas, monsieur Tabbé? Voulez-vous rentrer par les bois ? Ça vous fera du bien de prendre un peu l'air... Si vous saviez, monsieur l'abbé, comme j'ai de l'affection pour vous ... et du respect ! . . . * Je n'ai pas dit trop de bêtises, tout à l'heure, devant vous? C'est que je 10 serais si fâché ! . . .

— Non, mon enfant, je n'ai rien entendu. ^ ^ .

— Alors nous prenons le chemin des écoliers.*

Après s'être jeté à gauche, sôus bois, Paul revint à sa première phrase :

«5 — Je vous disais donc, monsieur l'abbé, que vous aviez tort de prendre ainsi les choses tragiquement. Voulez-vous que je vous dise ce que je pense ? C'est très heureux ce qui vient d'arriver.

— Très heureux ?

20 — Oui, très heureux. . . J'aime mieux les Scott à Longueval que les Gallard. Ne l'avez-vous pas entendu tout à l'heure, M. de Lamac, oser leur reprocher de dépenser follement leur argent ? Il n'est jamais fou de dépenser son argent. Ce qui est fou, c'est de le garder. Vos pauvres, —

25 car, j'en suis bien sûr, c'est surtout à vos pauvres que vous pensez, — eh bien, vos pauvres ont fait aujourd'hui une bonne journée. Voilà mon opinion. La religion?... oui, la religion... Ils n'iront pas à la messe!... cela vous fait du chagrin, c'est tout naturel, mais ils vous enverront de

30 l'argent, beaucoup d'argent ... et vous le prendrez, et vous aurez bien raison. Vous voyez bien que vous ne dites pas non. Ça va être une pluie d'or sur tout le pays/. Un

VABBÉ CONSTANTIN. 1/

mouvement ! im tapage ! des Voitures ^ quatre chevaux, 4es postillons poudrés, des rallye^papers, des chasser à- courre/ des bals, des feux d'artifice... Et là, dans ce bois, dans cette allée où nous sommes, je retrouverai peut-être Paris avant qu'il soit longtemps. J'y reverrai les deux amazones 5 et les deux petits grooms dont je parlais tout à l'heure. Si vous saviez comme elles sont gentilles à cheval, les deux soeurs ! Un matin, j'ai fait, derrière elles, tout le tour du bois de Boulogne, à Paris. Je les vois encore. Elles avaient des chapeaux gris à haute forme, de petits voiles 10 noirs bien plaqués sur la figure et deux grandes amazones ' . sans taille, avec une. seule couture qui suivait la ligne du dos ... et il faut que des femmes soient fièrement bien faites pour porter des amazones comme ça !.. .

Le curé, depuis quelques instants, ne donnait plus aucune 15 attention aux discours de Paul. La voiture était engagée dans une allée assez longue et parfaitement droite. Au bout de cette allée, le curé voyait venir un cavalier au galop.

— Regardez donc, dit le curé à Paul, regardez donc. Vous avez de meilleurs yeux que moii Est-ce que ce n'est 20 pas Jean, là-bas?

— Mais oui, c'est Jean. Je reconnais sa jument grise. Paul aimait les chevaux et, toujours, avant de regarder le

cavalier, regardait le cheval. En effet, c'était Jean ; et, en apercevant de loin le curé et Paul, il agita en l'air son képi, 25 qui portait deux galons d'or. Jean était lieutenant au régiment d'artillerie en garnison à Souvigny.

Quelques instants après, il s'arrêtait près de la petite voiture, et, s'adressant au curé :

— Je viens de chez vous,* mon parrain, et Pauline m'a 30 dit que vous étiez allé à Souvigny, pour la vente. Eh bien, qui l'a acheté, le château ?

l8 VABBÉ CONSTANTIN.

— Une Américaine, madame Scott.

— Et Blanche-Couronne ?

— La même madame Scott.

— Et la Rozaraie ?

5 — Encore madame Scott.

— Et la forêt... toujours madame Scott?

— Tu Tas dit, répliqua Paul... Et je la connais, madame Scott ... et on va s'amuser à Longueval ... Je te présenterai . . . Seulement ça fait de la peine à M. Tabbé . . . parce que c'est 10 une Américaine, une protestante.

— Ah? c'est vrai, mon pauvre parrain... Enfin nous causerons de tout cela demain. J'irai dîner avec vous, j'ai prévenu Pauline. Je n'ai pas le temps de m'arrêter, je suis de semaine,^ et il faut que je sois au quartier à trois heures.

15 — Pour la botte ? * dit Paul.

— Oui, pour la botte ... Au revoir, Paul ! ... A demain, mon parrain !

Le lieutenant d'artillerie reprit le galop ; Paul rendit la main à son petit cheval.* 20 — Ce Jean, dit Paul, quel brave garçon !

— Oh ! oui.

— Il n'y a rien de meilleur au monde que Jean !

— Non, rien de meilleur !

Le curé se retourna pour voir encore Jean, qui se perdait 25 déjà dans la profondeur du bois.

— Oh ! si,* il y a vous, monsieur l'abbé.

— Non, pas moi, pas moi.

— Eh bien, voulez- vous que je vous dise, monsieur l'abbé? il n'y a rien de meilleur au monde que vous deux,

30 vous et Jean. La voilà, la vérité ! . . . Oh ! tenez, le bon terrain pour trotter !* Je vais laisser marcher Niniche^. .. Je l'ai appelée Niniche.

VABBÉ CONSTANTIN, 19

Paul, de la pointe de son fouet, caressa le flanc de Niniche, qui se mit à trotter d'un train d'enfer/ et Paul, tout joyeux:

— Mais regardez donc comme elle lève les pattes,* monsieur Tabbé ! regardez donc comme elle lève les pattes ! 5 Et si régulière ! . . . Une vraie mécanique . . . Penchez-vous pour voir.

L'abbé, pour faire plaisir à Paul, se pencha un peu pour voir comme Niniche levait les pattes. . . Mais il pensait à autre chose. 10

Ce lieutenant d'artillerie s'appelait Jean Reynaud. C'était le fils du médecin de campagne qui reposait dans le cimetière de Longueval. Lorsque l'abbé Constantin vint prendre, en 1846, possession de sa petite cure, un docteur Re}Tiaud, le grand-père de Jean, était installé dans une 15 riante maisonnette, sur la route de Souvigny, entre les deux châteaux de Longueval et de Lavardens.

Marcel, le fils de ce docteur Reynaud, terminait à Paris ses études de médecine. C'était un grand travailleur, d'une rare distinction d'esprit. Il fut reçu le premier au concours 20 d'agrégation.' Il était résolu à rester à Paris à y tenter la fortune. . . et tout déjà lui promettait la plus heureuse et la plus brillante carrière, quand il reçut, en 1852, la nouvelle de la mort de son père, frappé d'une attaque d'apoplexie. Marcel accourut à Longueval, le cœur déchiré. Il adorait 25 son père. Il passa un mois auprès de sa mère, et, au bout de ce temps, parla de la nécessité de son retour à Paris.

— C'est vrai, lui dit-elle, il faut que tu partes.

— Comment! que je parte?... Que nous partions. Est-

20 VABBÉ CONSTANTIN,

ce que tu crois que je vais te laisser ici toute seule?... Je t'emmène.

— Aller vivre à Paris ! . . . Quitter ce pays où je suis née, où ton père a vécu, où il est mort ! . . . Jamais je ne pourrai,

5 mon enfant, jamais ! Pars seul, puisque ta vie et ton avenir sont là-bas. Je te connais. Je sais que tu ne m'oublieras pas, que tu viendras me voir souvent, très souvent.

— Non, ma mère, répondit-il, je resterai.

Il resta... Ses espérances, ses ambitions, tout, en une

10 minute, s'évanouit, disparut. . . Il ne vit plus qu'une chose : le devoir, qui était de ne pas abandonner sa mère âgée et souffrante. Dans ce devoir simplement accepté et simplement accompli, il trouva le bonheur. D'ailleurs, au bout du compte,* ce n'est guère que dans le devoir que se trouve

15 le bonheur.

Marcel se plia de bonne grâce et de bon cœur à son existence nouvelle. Il continua la vie de son père, reprenant le sillon à la place même où celui-ci l'avait quitté. . . Il se donna tout entier, sans regrets et sans arrière-pensée, à cette

20 obscure profession de médecin de village. Son père lui avait laissé un peu d'argent, un peu de terre. Il vivait le plus simplement du monde, et la moitié de sa vie appartenait aux pauvres gens, de qui jamais il ne voulut recevoir im sou. C'était son seul luxe.

25 Une jeune fille se trouva sur son chemin, sans fortune, charmante et seule au monde. Il l'épousa. Cela se passait en 1855, et l'année suivante réservait au docteur Reynaud une grande douleur et une grande joie : la mort de sa vieille mère et la naissance de son fils Jean.

30 A six semaines d'intervalle, l'abbé Constantin récita les prières des morts sur la tombe de la grand'mère et assista, en qualité de parrain, au baptême du petit-fils.

VABBÉ CONSTANTIN, 21

A force de se rencontrer au chevet de ceux qui souffraient et de ceux qui mouraient, le prêtre et le médecin, du même cœur et du même mouvement,^ avaient été attirés et portés Tun vers Tautre. Ils s'étaient sentis de la même famille, de la même race, de la race des tendres, des justes et des 5 bienfaisants.

Les années succédèrent aux années, calmes, douces, tranquilles, dans les pleines satisfactions du travail et du devoir. Jean grandissait. . . Il prit avec son père ses. premières leçons d'orthographe, avec le curé ses premières leçons de latin. 10 Jean était intelligent et laborieux ; il fit de tels progrès, que les deux professeurs — le curé surtout — se trouvèrent, au bout de quelques années, un peu embarrassés. Leur élève devenait beaucoup trop fort pour eux. C'est à ce moment que la comtesse, après la mort de son mari, vint s'établir à 15 Lavardens. Elle amenait un précepteur pour son fils Paul, lequel était un très gentil, mais très paresseux petit bonhomme. Les deux enfants étaient du même âge; ils se connaissaient depuis leurs plus jeunes années. y^^Iadame de Lavardens aimait beaucoup le docteur Rey- 20 naud ; elle lui fit un jour une proposition :

— Envoyez-moi Jean tous les matins, lui dit-elle, je vous le renverrai tous les soirs. Le précepteur de Paul est un jeune homme très distingué ; il fera travailler nos deux enfants... Tout sera pour le mieux. Jean donnera le bon 25 exemple à Paul.

Les choses furent ainsi réglées; et le petit bourgeois donna, en effet, au petit gentilhomme d'excellents exemples de travail et d'application ; mais ces excellents exemples ne fiirent pas suivis. 30

La guerre éclata. Le 14 novembre, à sept heures du matin, les mobilisés* de Souvigny se réunissaient sur la

22 L'ABBÉ CONSTANTIJSr,

grande place de la ville ; ils avaient pour aumônier Tabbâ Constantin, pour chirurgien-major le docteur Reynaud. La même idée leur était venue en même temps à tous les deux ; le prêtre avait soixante-deux ans, et le médecin cinquante. 5 Le bataillon, au départ, suivit la route qui traversait Longueval et qui passait devant la maison du docteur. Madame Reynaud et Jean attendaient sur le bord du chemin. L'enfant se jeta dans les bras de son père: " Emmène-moi, papa, emmène- moi ! " Madame Reynaud

10 pleurait. Le docteur les embrassa longuement tous le$ deux, puis il continua son chemin.

La route, à cent pas de là, faisait un coude.^ Le docteur se retourna, jeta sur sa femme et sur son fils un long regard... le dernier! Il ne devait plus les revoir.

15 Le 8 janvier 1871, les mobilisés de Souvigny attaquaient le village de Villersexel occupé par les Prussiens, qui avaient crénelé les murs et s'étaient barricadés dans les maisons. La fusillade éclata. Un mobilisé qui marchait au premier rang reçut une balle en pleine poitrine et

20 tomba. Il y eut un moment de trouble et d'hésitation. " En avant ! en avant I " crièrent les officiers. Les hommes passèrent par-dessus le corps de leur camarade, et, sous une grêle de balles, entrèrent dans le village.

Le docteur Reynaud et l'abbé Constantin marchaient

25 avec les troupes. Ils s'arrêtèrent près du blessé. Le sang lui sortait à flots par la bouche.

— Rien à faire, dit le docteur ; il se meurt,* il est à vous.

Le prêtre s'agenouilla près du mourant et le docteur,

se relevant, s'en alla du côté du village. Il n'avait pas fait

30 dix pas, qu'il s'arrêtait, battait l'air de ses deux bras • et tombait d'un seul coup par terre. Le prêtre courut à lui. Il était mort, tué net * par une balle dans la tempe.

VABBÉ CONSTANTIN. 23

Le soir, le village était à nous, et, le lendemain, on déposait dans le cimetière de Villersexel le corps du docteur Reynaud. Deux mois après, Tabbé Constantin ramenait à Longueval le cercueil de son ami, et derrière ce cercueil, à la sortie de l'église, marchait un orphelin. Jean avait aussi 5 perdu sa mère. A la nouvelle de la mort de son mari, elle était restée pendant vingt-quatre heures anéantie, écrasée, sans une parole, sans une larme. Puis la fièvre Pavait prise, puis le délire, puis, au bout de quinze jours, la mort.

Jean se trouvait seul au monde. Il avait quatorze ans. 10 De cette famille, où tous, depuis un siècle, avaient été bons et honnêtes, il ne restait plus qu'un enfant agenouillé sur nne tombe et qui promettait, lui aussi, d'être ce qu'avait été son grand-père et ce qu'avait été son père, honnête et bon. Il y a de ces familles-là, en France, et beaucoup, et 15 beaucoup plus qu'on n'ose le dire ; notre pauvre pays est en bien des points cruellement calomnié par certains romanciers, qui en font des peintures violentes et outrées.* Il est vrai que l'histoire des braves gens est le plus souvent monotone ou douloureuse. Ce récit en est la preuve. 20

La douleur de Jean fut une douleur d'homme. Longtemps il resta triste et longtemps silencieux. Le soir de l'enterrement de son père, l'abbé Constantin l'emmena avec lui au presbytère. La journée avait été pluvieuse et froide. Jean s'était assis au coin du feu. Le prêtre lisait son bré- 25 viaire. La vieille Pauline allait et venaif, rangeant.* Une , . \ heure s'était passée sans une parole, lorsque Jean, tout à coup, levant la tête :

— Mon parrain, dit-il, mon père m'a laissé de l'argent? Cette question était tellement étrange, que l'abbé, stupé- 30

fait, crut avoir mal entendu.

— Tu me demandes si ton père? . . .

24 VABBÉ CONSTANTIN,

— Je vous demande, mon parrain, si mon père m*a laissé de l'argent?

— Oui, il a dû te laisser de Targent . . .

— Beaucoup, n'est-ce pas? J'ai souvent entendu dire 5 dans le pays que mon père était riche. Dites-moi à peu

près ce qu'il a dû me laisser.

— Mais je ne sais ... Tu me demandes là des choses . . . Le pauvre prêtre se sentait l'âme déchirée. Une telle

question dans un tel moment ! Il croyait cependant con- 10 naître le cœur de Jean, et, dans ce cœur, il ne devait pas y avoir place pour de semblables pensées.

— Je vous en prie, mon parrain, dites-le moi, . . . continua Jean doucement. Je vous expliquerai après pourquoi je vous demande cela.

15 — Eh bien, ton père avait, dit- on, deux ou trois cent mille francs.

— Et c'est beaucoup d'argent?

— Oui, c'est beaucoup d'argent.

— Et tout cet argent est à moi?

20 — j3iii^. tout cet argent esta toi, '^""'

— Ah ! tant mieux, parce que, le jour où mon père a été tué là-bas pendant la guerre, les Prussiens ont tué, en même temps que lui, le fils d'une pauvre femme de Longueval . . . la mère Clément, vous savez? Ils ont tué aussi le frère de

25 Rosalie, avec qui je jouais quand j'étais tout petit. Eh bien, puisque je suis riche et puisqu'elles sont pauvres, je veux partager avec la mère Clément et avec Rosalie l'argent que m'a laissé mon père.

En entendant ces paroles, le curé se leva, prit les deux

30 mains de Jean et, l'attirant à lui, l'entoura de ses bras. La tête blanche vint s'appuyer sur la tête blonde. Deux grosses larmes se détachèrent des yeux du vieux prêtre, roulèrent

VABBÉ CONSTANTIN, 2$

lentement sur ses joues et vinrent se glisser dans les rides de son visage.

Cependant le curé dut expliquer à Jean que, s'il était le possesseur de l'héritage de son père, il n'avait pas encore le droit d'en disposer à son gré. Il allait avoir un conseil 5 de famille, un tuteur.*

— Vous, sans doute, mon parrain ?

— Non, pas moi, mon enfant, un prêtre n'a pas le droit d'exercer la tutelle. On choisira, je pense, M. Lenient, le notaire de Souvigny, qui était un des meilleurs amis de ton la père. Tu lui parleras, tu lui diras ce que tu désires.

M. Lenient fut, en effet, désigné par le conseil de famille pour remplir les fonctions de la tutelle. Les instances de Jean furent si vives et si touchantes, que le notaire consentit à prélever sur les revenus une somme de deux mille quatre 15 cents francs, qui fut, tous les ans, jusqu'à la majorité de Jean, partagée entre la mère Clément et la petite Rosalie.

Madame de Lavardens, en cette circonstance, fut parfaite.* Elle alla trouver l'abbé Constantin :

— Donnez-moi Jean, lui dit-elle, donnez-le-moi tout à 20 fait jusqu'à la fin de ses études. Je vous le ramènerai tous les ans, pendant les vacances. Ce n'est pas un service que

je vous rendrai, c'est un service que je vous demande. Je ne peux rien souhaiter de plus heureux pour mon fils. Je me résigne à abandonner momentanément Lavardens; 25 Paul veut se faire soldat, entrer à Saint-Cyr. Ce n'est qu'à Paris que je trouverai les maîtres et les ressources nécessaires. J'y conduirai les deux enfants; ils seront élevés ensemble, sous mes yeux, fraternellement. Je ne ferai pas de différence entre eux, vous pouvez en être persuadé. 30

Il était difficile de ne pas accepter une telle proposition. Le vieux curé aurait bien voulu pouvoir garder Jean avec

26 VABBÉ CONSTANTIN.

lui, et son cœur se déchirait à la pensée de cette séparation ; mais où était l'intérêt de Tenfant? voilà ce qu'il fallait uniquement se demander. Le reste n'était rien . . . On fit venir Jean.

5 — Mon enfant, lui dit madame de Lavardens, veux-tu venir avec moi et avec Paul pendant quelques années? Je vous emmènerai tous les deux à Paris.

— Vous êtes bien bonne, madame, mais j'aurais tant désiré pouvoir rester ici !

10 II regardait le curé, qui détourna les yeux.

— Pourquoi partir? continua- t-il, pourquoi nous emmener, Paul et moi?

— Parce que ce n'est qu'à Paris que vous pourrez achever sérieusement et utilement vos études. Paul se pré-

15 parera à ses examens de Saint-Cyr. Tu sais qu il veut se faire soldat.

— Et moi aussi, madame, je veux î'être.

— Toi, soldat ? dit le curé, mais ce n'était pas dans les idées de ton père . . . Bien souvent, en ma présence, ton

20 père a parlé de ton avenir, de ta carrière. Tu devais être médecin, et, comme lui, médecin de campagne à Longueval ... et, comme lui, assister les pauvres, et, comme lui, soigner les malades. Jean, mon enfant, souviens-toi.

— Je me souviens, je me souviens,

25 — Eh bien, alors, il faut faire ce que voulait ton père . . . C'est ton devoir, Jean, c'est ton devoir. Il faut aller à Paris. Tu voudrais rester ici, oh ! cela, je le comprends . . . et moi aussi, je voudrais bien. . . mais cela ne se peut pas . . . Il faut aller à Paris, travailler, bien travailler. Ce n'est pas

30 là ce qui m'inquiète, tu es bien le fils de ton père. Tu seras un honnête homme et un homme laborieux. On n'est guère l'un sans l'autre. Et, un jour, dans la maison de ton

VABBÉ CONSTANTIN. 2J

père, à cette même place où il a fait tant de bien, les pauvres gens de ce pays retrouveront un autre docteur Reynaud qui, lui aussi, leur sera secourable. Et moi, si, par hasard, je suis encore de ce monde, ce jour-là je serai si heureux, si heureux ! . . . Mais j*ai tort de parler de moi ... Je ne devrais 5 pas ... je ne compte pas, moi . . . C'est à ton père qu'il faut penser. Je te le répète, Jean, c'était son vœu le plus cher. Tu ne peux pas l'avoir oublié.

— Non, je ne l'ai pas oublié ; mais, si mon père me voit

et s'il m'entend, je suis sûr qu'il me comprend et qu'il me lo pardonne, car c'est à cause de lui...

— A cause de lui ?

— Oui, quand j'ai appris qu'il était mort et quand j'ai su comment il était mort, tout de suite, sans avoir besoin de réfléchir, je me cuis dit que je serais soldat... et je serai 15 soldat ! . . . Mon parrain, et vous, madame, je vous en prie, ne m'empêchez pas...

L'enfant fondit en larmes, dans une véritable crise de désespoir. La comtesse et l'abbé l'apaisèrent avec de douçesi^roles. 20

-^Om ... oui . . . c'est entendu . . . tout ce que tu voudras, tout ce que tu voudras ... 1^

Tous deux avaient la même pensée : laissons faire le temps.^ Jean n'est encore qu'un enfant ; il changera d'avis. En quoi tous deux se trompaient : Jean ne changea pas 25 d'avis.

Au mois de septembre 1876, Paul fut refusé à Saint-Cyr et Jean reçu le onzième à l'École polytechnique.* Le jour où la liste des candidats admis fut publiée, il écrivit à l'abbé Constantin : 30

"Je suis reçu et trop bien reçu, car je veux sortir dans Tarmée,"* et non dans les services civils... Enfin, si je garde

28 VABBÉ CONSTANTIN.

mon rang à l'Ecole, cela fera l'affaire d'un de mes camarades. Il aura ma place."

Ce qui arriva . . . Jean fit mieux que garder son rang. Le classement de sortie ^ lui donna le numéro sept . . . Mais, au s lieu d'entrer à l'Ecole des ponts et chaussées,* il entra à l'École d'application de Fontainebleau,' en 1878 . . . Il venait d'avoir vingt et un ans. Il était majeur, maître de sa fortune, et le premier acte de son administration fut une grosse, très grosse dépense. Il acheta, pour la mère Clément et pour

10 la petite Rosalie devenue grande, deuX" titres" dé rente * de quinze cents francs chacun. Cela lui coûta soixante-dix mille francs.

Deux ans après, Jean sortait le premier de l'Ecole de Fontainebleau, ce qui lui donnait le droit de choisir parmi

15 les places vacantes. Il y en avait une dans le régiment caserne à Souvigny ; et Souvigny était à trois kilomètres de Longueval. Jean demanda la place et l'obtint.

Voilà comment Jean Reynaud, lieutenant au- tf régiment d'artillerie, vint, au mois d'octobre 1880, reprendre posses-

20 sion de la maison du docteur Marcel Reynaud. Voilà comment il se retrouva dans ce pays, où s'était écoulée son enfance et où tout le monde avait gardé le souvenir de la vie et de la mort de son père. Voilà comment cette joie ne fut pas refusée à l'abbé Constantin de revoir le fils de

25 son ami... Et, s'il faut tout dire, il n'en voulait plus à Jean* de ne pas s'être fait médecin. Quand le vieux curé sortait de son église, après sa messe dite, quand il voyait flotter sur la route un nuage de poussière, quand il entendait trembler la terre, sous le roulement des canons ... il s'arrê-

30 tait et, comme un enfant, prenait plaisir à voir passer le régiment . . . Mais le régiment, pour lui, c'était Jean ! C'était ce robuste et solide cavalier, sur les traits duquel se lisaient ouvertement la droiture, le courage et la bonté.

VABBÉ CONSTANTIN, 29

Jean, du plus loin qu'il apercevait le curé, mettait son cheval au galop et venait causer un peu avec son parrain. Le cheval de Jean tournait la tête vers le curé, car il savait bien qu'il y avait toujours un morceau de sucre pour lui dans la poche de cette vieille soutane noire, usée et rapiécée, 5 la soutane du matin. Uabbé en avait une belle, toute neuve et qu'il ménageait . . . pour aller dans le monde . . . quand il allait dans le monde.

Les trompettes du régiment sonnaient pendant la traversée du village ... et tous les regards cherchaient Jean, le petit 10 Jean. Car, pour les vieux de Longueval, il était resté le petit Jean. Certain paysan tout ridé, tout cassé, n'avait jamais pu se défaire de l'habitude de le saluer, quand il passait, d'un " Eh ! bonjour, gamin, ça va bien? " Il avait six pieds de haut, ce gamin. 15

Et Jean ne traversait jamais le village sans apercevoir, à deux fenêtres, la vieille figure parcheminée* de la mère Clément et le visage souriant de Rosalie. Cette dernière, l'année précédente, s'était mariée. Jean avait été son témoin ; et joyeusement, le soir de la noce, il avait dansé 20 avec les fillettes de Longueval.

Tel était le lieutenant d'artillerie qui, le samedi 28 mai 1881, vers cinq heures de l'après-midi, mit pied à terre devant la porte du presbytère de Longueval. Il entra ; son cheval docilement le suivit et alla de lui-même se placer 25 sous un petit hangar dans la cour. Pauline était à la fenêtre de la cuisine, au rez-de-cha ussée . . . Jean s'approcha et l'embrassa de tout son cœur, sur les deux joues.

— Bonjour, ma bonne Pauline, ça va bien ?

— Très bien... Je m'occupe de ton dîner... Veux-tu 30 savoir ce que tu auras? De la soupe aux pommes de terre, un gigot et des œufs au lait * . . .

— C'est admirable ! J'adore tout cela et je meurs de faimS

30 VABBÉ CONSTANTIN,

— Et de la salade que j'oubliais, même que tu m'aideras tout à l'heure à la cueillir, la salade. On dînera à six heures et demie, bien exactement, parce que ce soir, à sept heures et demie, M. le curé a son office du mois de Marie.

5 — Où est-il, mon parrain?

— Dans le jardin... Il est bien triste, M. le curé, à cause de cette vente d'hier.

— Oui, je sais, je sais ...

— Ça va le remonter un peu de te voir. Il est si conlo tent quand tu es là ! Prends garde, Loulou va manger les

rosiers grimpants . . . Comme il a chaud, Loulou !

— J'ai fait le grand tour par les bois et j'ai marché vite. Jean rattrapa Loulou, qui se dirigeait vers les rosiers

grimpants ; il le débrida, le dessella, l'attacha sous le petit

15 hangar, et, en un tour de main, avec un gros paquet de paille,

le bouchonna.^ Après quoi, Jean entra dans la maison, se

débarrassa de son sabre, remplaça son képi par un vieux

chapeau de paille de cinq sous et s'en alla rétrouver le curé

dans le jardin.

20 II était fort triste, en effet, le pauvre abbé. Il n'avait

pas fermé l'œil de la nuit, lui qui, d'ordinaire, dormait si

facilement, si doucement, d'un bon sommeil d'enfant. Son

âme était déchirée. Longueval, aux mains d'une étrangère,

d'une hérétique, d'une aventurière ! Jean répétait ce que

35 Paul avait dit la veille :

— Vous aurez de l'argent, beaucoup d'argent pour vos pauvres.

— De l'argent! de l'argent!... Oui, mes pauvres n'y perdront rien, ils y gagneront peut-être . . . Mais, cet argent,

30 il faudra que j'aille le demander, et, dans le salon, au lieu de ma vieille et chère amie, je trouverai cette Américaine aux cheveux rouges, — il paraît qu'elle a des cheveux rouges I

VABBÉ CONSTANTIN. 3I

— J'irai certainement pour mes pauvres, j'irai... Et elle m'en donnera, de l'argent, mais elle ne me donnera que de l'argent. La marquise donnait autre chose. Elle donnait de sa vie et de son cœur... Nous allions ensemble, chaque semaine, visiter les pauvres et les malades. Elle connaissait 5 toutes les souffrances et toutes les misères du pays. Et, quand j'étais cloué par la goutte dans mon fauteuil, elle faisait la tournée toute seule, et aussi bien, et mieux que moi.

Pauline vint interrompre cette conversation . . . Elle arrivait 10 portant un immense saladier de faïence, où s'épanouissaient violentes et criardes, de grosses fleurs rouges.

— Me voilà, dit Pauline, je viens cueillir la salade... Jean, veux-tu de la romaine ou de la petite chicorée?

— De la petite chicorée, répondit Jean gaiement ... Il y 15 a longtemps que je n'en ai mangé, de la petite chicorée.

— Eh bien, tu en auras ce soir... Tiensj prends le saladier...

Pauline se mit à couper sa petite chicorée et Jean se penchait pour recevoir les feuilles dans le grand saladier. Le ao curé les regardait faire.

En ce moment, un bruit de grelots se fit entendre. Une voiture approchait, qui sonnait un peu la ferraille ^.. Le jardinet de l'abbé Constantin n'était séparé de la route que par une haie très basse, à hauteur d'appui,** au milieu de 25 laquelle se trouvait une petite porte à claire-voie.'

Tous les trois regardèrent et virent venir une calèche de louage de forme primitive, attelée de deux gros chevaux blancs et conduite par un vieux cocher en blouse. A côté de ce vieux cocher, se tenait un grand domestique en livrée, 30 de la plus sévère et de la plus parfaite correction. Dans la voiture deux jeunes femmes, portant toutes deux le même costume de voyage, très élégant, mais très simple.

Quand la voiture se trouva devant la haie du jardin le cocher arrêta les chevaux et, s'adressant à l'abbé:

— Monsieur le curé, dit-il, c'est des dames qui vous demandent.

5 Puis, se tournant vers ses clientes :

— Le voilà, ajouta- 1- il, M. le curé de Longueval. L'abbé Constantin s'était approché et avait ouvert sa

petite porte. Les voyageuses descendirent. Leurs regards s'arrêtèrent, non sans un peu d'étonnement, sur ce jeune

10 officier qui se trouvait là, un peu empêtré, son chapeau de paille dans la main droite et dans la main gauche son grand saladier tout débordant de petite chicorée.

Les deux femmes entrèrent dans le jardin ... et la plus âgée, — elle paraissait avoir vingt-cinq ans, — s'adressant à

15 l'abbé Constantin, lui dit avec un petit accent étranger, très original et très particulier :

— Je suis donc obligée, monsieur le curé, de me présenter moi-même?... Madame Scott. Je suis madame Scott. C'est moi qui, hier, ai acheté le château... et la

ao ferme ... et le reste tout autour. Je ne vous dérange pas, au moins, et vous pouvez me donner cinq minutes? /ruîs, désignant sa compagne de voyage :

/ — Miss Bettina Percival ... ma sœur, vous l'avez deviné, je pense?... Nous nous ressemblons beaucoup, n'est-ce

25 pas ! . . . — Ah ! Bettina . . . Nous avons oublié dans la voiture nos deux petits sacs ... et nous en aurons besoin.

— Je vais les prendre.

Et, comme miss Percival se préparait à aller chercher les deux petits sacs, Jean lui dit :

30 — Je vous en prie, mademoiselle, permettez- moi...

— Je suis vraiment bien fâchée, monsieur, de vous donnei cette peine ... Le domestique vous les remettra . . . lis sont sur la banquette de devant.*

VABBÊ CONSTANTIN. 33

Elle avait le même accent que sa sœur, les mêmes grands yeux noirs, riants et gais, et les mêmes cheveux, — non pas rouges, — mais blonds, avec des reflets dorés où délicatement se jouait la lumière du soleil. Elle salua Jean avec un joli sourire, et celui-ci ayant remis à Pauline le saladier 5 de chicorée, s'en alla chercher les deux petits sacs.

Pendant ce temps, très ému, très troublé, l'abbé Constantin introduisait dans le presbytère la nouvelle châtelaine de Longueval.

Ce n'était pas un palais, le presbytère de Longueval. La 10 même pièce, au rez-de-chaussée, servait de salon et de salle à manger, communiquant directement avec la cuisine par une porte toujours grande ouverte ; cette pièce était garnie du mobilier le plus sommaire ; ^ deux vieux fauteuils, six chaises de paille, un dressoir, une table ronde. Déjà, sur 15 cette table, Pauline avait mis les deux couverts de l'abbé et de Jean.

Madame Scott et miss Percival allaient et venaient, examinant avec une sorte de curiosité enfantine l'installation * du curé. 20

— Mais le jardin, la maison, tout est charmant, disait madame Scott.

Elles entrèrent toutes deux résolument dans la cuisine. L'abbé Constantin les suivait, suffoqué, stupéfait, effaré devant la brusquerie et la soudaineté de cette invasion 25 américaine. La vieille Pauline, d'un air inquiet et sombre, regardait les deux étrangères.

— Les voilà donc, se disait-elle, ces hérétiques, ces damnées !

34 VABBÉ CONSTANTIN,

Et, de ses mains agitées, tremblantes, elle continuait machinalement à éplucher sa chicorée.

— Je vous fais tous mes compliments, mademoiselle, lui dit Bettina, votre petite cuisine est si bien tenue!... Re-

5 gardez, Suzie, n'est-ce pas tout à fait le presbytère que vous désiriez?

— Et aussi le curé, continua madame Scott. Ah ! oui, monsieur le curé, voulez- vous me laisser vous dire cela? Si vous saviez comme je suis heureuse que vous soyez tel

10 que vous êtes ! . . . En chemin de fer, ce matin . . . — Bettina, qu'est-ce que je vous disais? et enisore tout à l'heure, en voiture ?

— Ma sœur me disait, monsieur le curé, que ce qu'elle désirait par-dessus tout, c'était un curé pas jeune, pas triste,

15 pas sévère, un curé à cheveux blancs, avec l'air bon et doux.

— Et vous êtes absolument ainsi, monsieur le curé, absolument. Non, nous ne pouvions pas trouver mieux. Excusez-moi, je vous en prie, de vous parler de la sorte. Les Parisiennes savent très bien tourner leurs phrases,, d'une

ao manière adroite et compliquée.^ Moi, je ne sais pdk... et j'aurais, en parlant français, beaucoup de peine à me tirer d'affaire,' si je ne disais les choses tout simplement, tout bêtement, comme elles me viennent. Enfin, je suis contente, très contente, et j'espère que vous aussi, monsieur le

25 curé, vous serez content, très content de vos nouvelles paroissiennes.

— Mes paroissiennes ! dit le curé, retrouvant la parole, le mouvement, la vie, toutes choses qui, depuis quelques minutes, l'avaient complètement abandonné. Mes parois-

30 siennes ! Pardonnez- moi, madame, mademoiselle . . . j'ai une telle émotion ! Vous seriez. . . vous êtes catholiques ?

— Mais oui, nous sommes catholiques. *

VABBÉ CONSTANTIN. 35

— Catholiques... catholiques? répéta le curé.

— Catholiques . . . catholiques ! s'écria la vieille Pauline, qui apparut épanouie, radieuse, les bras au ciel, sur le seuil de sa cuisine.

Madame Scott regardait le curé, regardait Pauline, fort 5 étonnée d'avoir avec un seul mot produit un tel effet. Et, pour compléter le tableau, Jean se montra, apportant les deux petits sacs de voyage. Le curé et Pauline le saluèrent de la même phrase : /

— Catholiques ! catholiques ! ,-[^ 10

— Ah ! je comprends, dit madame Scott en riant, c'est notre nom, notre pays ! Vous avez cru que nous étions protestantes. Pas du tout; notre mère était une Canadienne d'origine française et catholique; voilà pourquoi, ma sœur et moi, nous parlons français, avec un peu d'accent, 15 sans doute, et avec < vc^rtaines formules américaines, mais enfin de manière à^ire à peu près tout ce que nous voulons dire. Mon mari est protestant, mais il me laisse une entière liberté, et mes deux enfants sont catholiques. C'est pour cela, monsieur^ l'abbé, que nous avons voulu, dès le premier 20 jour, venir vous voir.

— Pour cela, continua Bettina... et pour autre chose... Mais, pour cette autre chose, nos petits sacs sont tout à fait nécessaires.

— Les voici, mademoiselle, répondit Jean. «5

— Celui-ci est le mien.

— Et voici le mien.

Pendant que les petits sacs passaient des mains de l'officier aux mains de madame Scott et de Bettina, le curé présentait Jean aux deux Américainesj mais il était encore 3» dans un tel émoi que la présentation ne fut pas tout à fait dans les règles.^ Le curé n'oublia guère qu'une chose, et

36 VABBÉ CONSTANTIN,

une chose fort essentielle dans une présentation : le nom de famille de Jean.

— C'est Jean, dit-il, mon filleul, lieutenant au régiment d'artillerie en garnison à Souvigny. Il est de la maison.

5 Jean fit deux grands saints ; les Américaines, deux petits ; après quoi, elles se mirent à fourrager dans leurs sacs et en retirèrent chacune un rouleau de mille francs, gentiment enfermé dans des étuis verts en peau de serpent cerclés d*or.

ïo — Je vous apportais ceci pour vos pauvres, monsieur le curé, dit madame Scott.

— Et moi ceci, dit Bettina.

Délicatement elles glissèrent leur offrande dans la main

droite et dans la main gauche du vieux curé, et celui-ci,

15 regardant alternativement sa main droite et sa main gauche,

se disait : ^*"*'"^--~--

— Qu'est-ce que c'esTl^ttev^s deux petites choses-là? C'est bien lourd. Il doit y avoir^^^l'or là dedans . . . Oui, mais combien? combien? ^

20 II avait soixante-douze ans, l'abbé Constantin, et beaucoup d'argent lui avait passé par les mains, pour n'y pas rester longtemps, il est vrai ; mais cet argent lui était venu par petites sommes, et le soupçon d'une telle offrande ne pouvait lui entrer dans la tête. Deux mille francs 1 Jamais

25 il n'avait eu deux mille francs en sa possession, ni même jamais mille.

Donc, ne sachant pas ce qu'on lui donnait, le curé ne savait comment remercier. Il balbutiait :

— Je vous suis bien reconnaissant, madame ; vous êtes 30 bien bonne, mademoiselle.

Enfin il ne remerciait pas assez. Jean crût devoir intervenir.

VABBÉ CONSTANTIN, 37

— Mon parrain, ces dames viennent de vous donner deux mille francs.

Alors, saisi d*émotion et de reconnaissance, le curé s'écria :

— Deux mille francs ! deux mille francs pour mes pauvres ! 5

Pauline fit brusquement une nouvelle apparition.

— Deux mille francs ! deux mille francs !

— Il paraît, dit le curé, il paraît. . . Tenez, Pauline, serrez cet argent et faites attention . . .

Elle était bien des choses au logis, la vieille Pauline, lo servante, cuisinière, pharmacienne, trésorière. Ses mains reçurent avec un tremblement respectueux ces deux petits rouleaux d'or qui représentaient tant de misères adoucies, tant de douleurs diminuées.

— Ce n'est pas tout, monsieur le curé, dit madame Scott, 15 je vous donnerai cinq cents francs tous les mois.

— Et je ferai comme ma sœur.

— Mille francs par mois ! Mais alors il n'y aura plus de . pauvres dans le pays.

— C'est bien ce que nous désirons. Je suis riche, très 20 riche ... et ma sœur aussi ! elle est même plus riche que moi... parce qu'une jeune fille a de la peine à beaucoup dépenser... tandis que moi... Ah ! moi !... tout ce que je peux, je dépense tout ce que je peux ! Quand on a beaucoup d'argent, quand on a trop d'argent, quand on en a 25 plus que cela n'est juste, dites, monsieur l'abbé, pour se le faire pardonner, y a-t-il d'autre moyen que de toujours avoir les mains grandes ouvertes et de donner, de donner, de donner le plus possible et le mieux possible ? D'ailleurs, vous aussi, vous allez me donner quelque chose. 30

Et, s'adressant à Pauline :

— ^Vous seriez bien bonne, mademoiselle, de m'apporter

38 VABBÉ CONSTANTIN.

un verre d'eau fraîche. Non, pas autre chose ... un verre d'eau fraîche ... je meurs de soif.

— Et moi, dit en riant Bettina, pendant que Pauline courait chercher le verre d'eau, je meurs d'autre chose,

5 c'est de faim que je meurs . . . Monsieur le curé . • . cela, je le sais, est affreusement indiscret . . . Mais je vois que votre couvert est mis*... Est-ce que vous ne pourriez pas nous inviter à dîner?

— Bettina ! dit madame Scott.

10 — Laissez donc, Suzie, laissez donc . . . N'est-ce pas, monsieur le curé, vous voulez bien ?

Mais il ne trouvait rien à répondre, le vieux curé. Il ne savait plus du tout, plus du tout où il en était. Elles prenaient d'assaut son presbytère ! Elles étaient catholiques !

15 Elles lui apportaient deux mille francs ! Elles lui promettaient mille francs tous les mois ! Et elles voulaient dîner chez lui ! Ah ! cela, c'était le dernier coup ! l'épouvante le prenait à la pensée d'avoir à faire les honneurs de son gigot et de ses œufs au lait à ces deux Américaines folle-

20 ment riches, qui devaient se nourrir de choses extraordinaires, fantastiques, inusitées. Il murmurait:

— A dîner ! ... à dîner ! . . . vous voudriez dîner ici ? Jean dut encore une fois intervenir.

— Mon parrain sera trop heureux, dit-il, si voïts voulez 25 bien accepter ; seulement, je vois ce qui l'inquiète . . . Nous

devions dîner ensemble, tous les deux, et il ne faut pas, mesdames, vous attendre à un festin... Enfin vous serez indulgentes.

— Oui, oui, très indulgentes, répondit Bettina. 30 Puis, s' adressant à sa sœur :

— Voyons, Suzie, ne faites pas la moue 'parce que j'ai été un peu . . . vous savez bien que c'est mon habitude d'être

VABBÉ CONSTANTiJSr. 39

un peu... Restons, voulez- vous? Cela nous reposera de passer une heure ici bien tranquillement. Nous avons eu une telle journée en chemin de fer . . . en voiture . . . dans la poussière . . . dans la chaleur ! • . . Nous avons fait un si affreux déjeuner ce matin dans un si affreux hôtel ! . . . Nous 5 devions retourner dîner, à sept heures, dans ce même hôtel, pour reprendre, ensuite, le train de Paris . . . Mais dîner ici sera réellement plus gentil. Vous ne dites plus non ... Ah ! que vous êtes bonne, ma Suzie !

Elle embrassa sa sœur très câlinement, très tendrement ; 10 puis, se tournant vers le curé :

— Si vous saviez, monsieur le curé, comme elle est bonne !

— Bettina ! Bettina !

— Allons, dit Jean, vite, Pauline ! deux couverts. Je vais t'aider. 15

— Et moi aussi, s'écria Bettina, moi aussi, je vais vous aider. Oh ! je vous en prie, cela m'amusera tant 1 — Seulement, monsieur le curé, vous me permettrez de faire un peu comme chez moi.^

Lestement elle ôta son manteau d'abord, et Jean put 20 admirer, dans son exquise perfection, une taille merveilleuse de souplesse et de grâce.

^Kiss Percival ensuite enleva son chapeau, mais avec un peu trop de hâte ; car ce fut le signal d'une ravissante débâcle.* Toute .une avalanche s'échappa et se répandit, par 25 torrents, en longues cascades, sur les épaules de Bettina; elle se trouvait alors devant une fenêtre par où entraient à flots les rayons du soleil ... et cette lumière d'or, venant frapper en plein sur cette chevelure d'or,* mettait dans un encadrement délicieux l'éclatante beauté de la jeune fille. 30 Confuse et rougissante, Bettina dut appeler sa sœur à son secours et madame Scott eut beaucoup de peine à remettre un peu d'ordre dans ce désordre.

40 VABBÊ CONSTANTIN,

Lorsque la catastrophe fut enfin réparée, rien ne put empêcher Bettina de se précipiter sur les assiettes, les couteaux et les fourchettes.

— Mais, monsieur, disait-elle à Jean, je sais très bien 5 mettre le couvert.^ Demandez à ma sœur ... — Dites,

Suzie, quand j'étais petite, à New- York, est-ce que je ne mettais pas très bien le couvert?

— Oui, très bien, répondit madame Scott.

Et elle aussi, tout en priant le curé d'excuser Tindiscré- 10 tion de Bettina, elle aussi ôta son chapeau et son manteau, si bien que * Jean eut encore une fois le très agréable spectacle d'une taille charmante et de cheveux admirables. Mais la débâcle, et Jean le regretta, n'eut pas de seconde représentation.

15 Quelques minutes après, madame Scott, miss Percival, le curé et Jean prenaient place autour de la petite table du presbytère ; puis, très rapidement, grâce à la surprise et à l'originalité de la rencontre, grâce surtout à la belle humeur et à l'enjouement quelque peu audacieux de Bettina, la con- 20 versation prenait le tour de la plus franche et de la plus cordiale familiarité.

— Vous allez voir, monsieur le curé, dit Bettina, vous allez voir si j'ai menti, si je ne mourais pas de faim. Je vous préviens que je vais dévorer. Je ne me suis jamais

25 mise à table avec tant de plaisir. Ce dîner -va si bien finir notre journée ! Nous sommes tellement contentes, ma sœur et moi, d'avoir ce château, ces fermes, cette forêt !

— Et d'avoir tout cela, continua madame Scott, d'une façon si extraordinaire, si imprévue. Nous nous y attendions

30 si peu !

— Vous pouvez bien dire, Suzie, que nous ne nous y attendions pas du tout... Sachez, monsieur l'abbé, que

VABBÉ CONSTANTIN, 4I

c'était hier la fête de ma sœur. . . — Mais, d'abord, pardon . . . monsieur . . . monsieur Jean, n'est-ce pas ?

— Oui, mademoiselle, monsieur Jean.

— Eh bien, monsieur Jean, encore un peu de cette soupe excellente, je vous en prie. j

L'abbé Constantin commençait à se remettre, à se retrouver ; ^ mais il était, cependant, encore trop ému pour accomplir correctement ses devoirs de maître de maison; c'était Jean qui avait pris le gouvernement du modeste dîner de son parrain. Il remplit donc jusqu'aux bords 10 l'assiette de cette ravissante Américaine, qui fixait résolument sur lui le regard de deux grands yeux, où étincelaient la franchise, la hardiesse et la gaieté. Les yeux de Jean, d'ailleurs, payaient miss Percival de la même monnaie.^ Il n'y avait pas trois quarts d'heure que,* dans le jardin du 15 curé, la jeune Américaine et le jeune officier, pour la première fois, s'étaient adressé la parole, et tous deux déjà se sentaient, vis-à-vis l'un de l'autre, parfaitement à l'aise, pleinement en confiance, presque en camaraderie.

— Je vous disais, monsieur le curé, reprit Bettina, que 20 c'était hier la fête de ma sœur, sa fête de naissance. Mon beau-frère, il y a huit jours,* avait été obligé de partir pour l'Amérique ; mais, en s'en allant, il avait dit à ma sœur :

" Je ne serai pas ici le jour de votre fête, vous aurez cependant de mes nouvelles." Hier donc, il arriva des cadeaux 25 e^des bouquets un peu de partout ; mais de mon beau- frère, jusqu'à cinq heures, rien . . . rien. Nous allons faire toutes les deux un tour au bois à cheval ... et, àjropgs de cheval . . .

Elle s'arrêta et, se penchant un peu de côté, regarda curieusement les grandes bottes poudreuses de Jean, puis elle 30 s'écria :

— Mais, monsieur, vous avez des éperons ?

42 VABBÉ CONSTANTIM

' — Oui, mademoiselle.

— Vous êtes dans la cavalerie ?

— Je suis dans Tartillerie, mademoiselle, et rartillerie, c'est de la cavalerie.

5 — Et votre régiment est en garnison?...

— Tout près d4ci.

— Mais alors vous monterez à cheval avec nous?

— Avec le plus grand plaisir, mademoiselle.

— C'est dit. Voyons,^ où en étais-je?g^^"

10 — Vous ne savez pas du tout, Bett^^ où vous eh êtes, et vous racontez à ces messieurs des choses qui ne peuvent les intéresser.

— Oh ! je vous demande pardon, madame, dit le curé. La vente de ce château, — il n*est question que de cela *

15 dans le pays en ce moment, — et le récit de mademoiselle nous intéresse beaucoup.

— Vous voyez, Suzie, mon récit intéresse beaucoup M. le curé . . . Donc je continue. Nous sortons à cheval, nous rentrons à sept heures, rien . . . Nous dînons et, au moment

20 où nous sortions de table, arrive une dépêche d'Amérique, deux lignes seulement : " J'ai fait acheter pour vous aujourd'hui, et en votre nom, le château et le domaine de Longueval, près de Souvigny, sur la ligne du Nord." Alors nous avons été prises, toutes les deux, d'un rire fou, à la

25 pensée...

— Non, non, Bettina, cela n'est pas exact. Vous nous calomniez toutes les deux. Nous avons été prises d'abord d'un bien sincère mouvement d'émotion et de reconnaissance. Nous aimons beaucoup la campagne, ma sœur et

30 moi. Mon mari, qui est excellent, savait que nous désirions très vivement avoir une terre en France. Depuis six mois, il cherchait et ne trouvait rien. Enfin, et sans nous le dire,

VABBÉ CONSTANTIN, 43

il avait découvert ce château, qui se vendait précisément le jour de ma fête . . . C'était une attention très délicate.

— Oui, Suzie, vous avez raison ; mais, après le petit accès d'émotion, il y a eu un grand accès de gaieté.

— Cela, je le reconnais... Quand nous avons fait cette 5 réflexion que nous nous trouvions brusquement, toutes les deux — car ce qui est à Tune est à l'autre — propriétaires d'un château, sans savoir où se trouvait ce château, comment il était fait et combien il avait coûté, cela ressemblait tellement à un conte de fées... 10

— Enfin, pendant cinq bonnes minutes, de tout notre cœur, nous avons ri... Puis nous nous sommes jetées sur une carte de France, et nous avons réussi, non sans peine, à y déterrer Souvigny. Après l'atlas, ce fut le tour d'un indicateur des chemins de fer ^ et ce matin par l'express, à 15 dix heures, nous débarquions à Souvigny.

— Nous avons passé toute notre journée à visiter le château, les écuries, les fermes. Nous n'avons pas tout vu, car c'est immense... mais nous sommes ravies de tout ce que nous avons vu. Seulement, monsieur le curé, il y a 20 quelque chose qui m'intrigue.^ Je sais que le domaine a été vendu hier publiquement... Tout le long de la route, j'ai vu les grandes affiches. ., Mais aux personnes, régisseurs

et fermiers,* qui m'ont accompagnée dans ma promenade, je n'ai pas osé demander, — tant mon ignorance aurait paru 25 folle ! — combien tout cela m'avait coûté. Mon mari, dans sa dépêche, a oublié de me le dire ... Du moment que je suis enchantée de l'acquisition, ce n'est qu'un détail ; mais je ne serais pas fâchée cependant d'apprendre ... — Dites, monsieur le curé, si vous le savez, dites-moi le prix. 30

— Un prix énorme, répondit le curé, car bien des espérances et bien des ambitions s'agitaient autour de Longueval.

44 VABBÉ CONSTANT/AT.

— Un prix énorme! Vous me faites peur... Combien exactement ?

— Trois millions !

— Seulement ! s'écria madame Scott ; le château, les 5 fermes, la forêt, le tout pour trois millions !

— Oui, trois millions.

— Mais c'est pour rien, dit Bettina. Cette délicieuse petite rivière qui se promène dans le parc vaut, à elle seule, les trois millions.

lo — Et vous disiez tout à Theure, monsieur le curé, demanda madame Scott, vous disiez qu'il se trouvait plusieurs personnes pour nous disputer les terres et le château?

— Oui, madame.

— Et, devant ces personnes, après la vente, mon nom 15 a-t-il été prononcé ?

— Oui, madame.

— Et, quand mon nom a été prononcé, y a-t-il eu là quelqu'un ^ pour me connaître, pour parler de moi ?. . . Oui . . . oui. Votre silence me répond ... on a parlé de moi ... Eh

20 bien, monsieur le curé, je deviens sérieuse, très sérieuse . .\ Je vous prie, en grâce,^ de me répéter ce qui a été dit de moi.

— Mais, madame, répondit le pauvre curé, qui était sur des charbons ardents,» on a parlé de votre grande fortune . . .

25 — Oui, on a dû parler de cela ; sans aucun doute, on a dû dire que j'étais fort riche... et, depuis peu de temps... une parvenue . . . n'est-ce pas ? Très bien ; mais ce n'est pas tout, on a dû vous dire autre chose.

— Mais non, je n'ai rien entendu . . .

30 — Oh ! monsieur le curé, vous faites là ce que vous ap« pelez un mensonge pieux*... et je vous rends très malheureux; car vous devez être la sincérité même. Mais, si je

VABBE CONSTANT/AT. 45

VOUS tourmente ainsi, c'est que j*ai grand intérêt à savoir ce qui s'est dit, ce que . . .

— Mon Dieu, madame, interrompit Jean, vous avez raison, on a dit autre chose, et mon parrain est un peu embarrassé pour le répéter; mais, puisque vous le voulez 5 absolument, on a dit que vous étiez une des plus élégantes, des plus brillantes et des plus...

— Et des plus jolies femmes de Paris? On a pu dire cela, — avec un peu d'indulgence on a pu le dire; — mais ce n*est pas tout encore. Il y a autre chose ... 10

— Ah ! par exemple ! ^

— Oui, il y a autre chose, et je voudrais avoir avec vous, à rinstant même, une explication bien nette, bien franche. Je ne sais pas... mais il me semble que j'ai eu la main heureuse aujourd'hui ... il me semble, — c'est peut-être un 15 peu tôt pour dire ce mot-là, — mais il me semble que vous êtes déjà tous les deux un peu mes amis ... et que vous le serez un jour tout à fait. Eh bien, dites, s'il court sur mon compte des histoires absurdes et fausses, n'ai-je pas raison de penser que vous m'aiderez à les démentir? 20

— Oui, madame, répondit Jean avec une extrême vivacité, vous avez raison de le penser.

— Eh bien, c'est à vous, monsieur, que je m'adresse. Vous êtes soldat ... et c'est votre métier d'avoir du courage . . . Promettez-moi d'être brave . . . Me le promettez- vous ? 2%

— Qu'entendez-vous, madame, par être brave ?

— Promettez . . . promettez sans explications, sans conditions.

— Eh bien, je le promets . . •

— Vous allez donc répondre franchement, par ouï et par 30 non, aux questions que je vais vous adresser . . .

-y Je répondrai.

46 VABBÉ CONSTANT/AT.

— Vous a-t-on dit que j'avais mendié dans les rues de New- York?

— Oui, on me Ta dit.

— Et que j'avais été écuyère dans un cirque ambulant? 5 — On me Ta dit, madame.

— A la bonne heure ! . . . Voilà qui est parler.^ Eh bien, remarquez d'abord que, dans tout cela, il n'y aurait rien, rien du tout d'inavouable . . . Mais, si cela n'est pas vrai, n'ai-je pas le droit de dire que cela n'est pas vrai ? Et cela n'est

10 pas vrai. — Mon histoire ... en peu de mots, je vais vous la raconter ; et, si je vous la raconte ainsi, dès le premier jour, c'est pour que vous ayez la bonté de la redire à tous ceux qui vous parleront de moi ... Je vais passer une partie de ma vie dans ce pays, je désire qu'on sache d'où je viens et

15 ce que je suis. Je commence donc. Pauvre, oui, je l'ai été, et très pauvre. Il y a de cela huit ans. . . Mon père venait de mourir, suivant d'assez près notre mère.^ J'avais, moi, dix-huit ans, et Bettina onze. Nous restions seules dans le monde avec de grosses dettes et un gros procès. La

20 dernière parole de mon père avait été : " Suzie, pour le procès, ne transigez jamais, jamais, jamais ! . . . Des millions, mes enfants, vous aurez des millions ! " Il nous embrassa toutes les deux, Bettina et moi... Le délire le prit et il mourut en répétant : " Des millions ! " Un homme d'affaires

25 se présenta, le lendemain, qui m'offrit de payer toutes les dettes et de me donner, en outre, dix mille dollars, si je lui abandonnais tous mes droits dans le procès. Il s'agissait de la possession • d'une grande étendue de terres dans le Colorado... Je refusai. C'est alors que, pendant quel-

30 ques mois, nous avons été très pauvres.

— Et c'est alors, dit Bettina, que je mettais le couvert.

— Je passais ma vie chez les solicitors de New- York...

mais personne ne voulait se charger de mes intérêts. C'était partout la même réponse : " Votre cause est très douteuse, vous avez des adversaires riches et redoutables, il faut de Targent, beaucoup d'argent pour aller au bout de votre procès... et vous n'avez plus rien... On vous offre, vos s dettes payées, dix mille dollars, acceptez, vendez votre procès." Mais, moi, j'avais toujours dans l'oreille les derniers mots de mon père, et je ne voulais pas ... La misère, cependant, allait bien m'y contraindre, quand, un jour, je tentai une démarche près d'un des amis de mon père, un lo banquier de New- York, M. William Scott. Il n'était pas seul ; un jeune homme était assis dans son cabinet, près de son bureau. " Vous pouvez parler, me dit-il, c'est mon fils Richard Scott." Je regarde ce jeune homme, il me regarde, et nous nous reconnaissons... "Suzie ! — Richard !y^Il me 15 tend la main. Il avait vingt-trois ans, et moi dix-huit, je vous l'ai dit. Bien souvent, autrefois, enfants tous les deux, nous avions joué ensemble. Nous étions alors grands amis. Puis, sept ou huit ans auparavant, il était parti pour achever son éducation en France et en Angleterre. Son père me 20 fait asseoir et me demande ce qui m'amène ... Je le lui dis . . . Il m'écoute et me répond : "Vous auriez besoin de vingt à trente mille dollars. Personne ne vous prêtera une telle somme sur les chances incertaines d'un procès très compliqué. Ce serait de la folie. Si vous êtes malheureuse, si vous avez 25 besoin d'un secours ... — Ce n'est pas cela, mon père, dit très vivement Richard, ce n'est pas cela que miss Percival demande. — Je le sais bien, mais ce qu'elle me demande est impossible ..." Il se leva pour me reconduire . . . Alors j'eus un accès de faiblesse,^ le premier depuis la mort de 30 mon père ; j'avais été, jusque-là, assez forte, mais je sentais mon courage épuisé. J'eus une crise de nerfs et de larmes.

48 VABBÉ CONSTANTIJ\r.

Je me remis enfin, et je partis. Une heure après, Richard Scott était chez moi. "Suzie, me dit-il, promettez- moi d'accepter ce que je vais vous offrir ; promettez-le-moi." Je le lui promis ... "Eh bien, dit-il, à cette seule condition que 5 mon père n*en sache rien, je mets à votre disposition la somme qui vous est nécessaire. — Mais encore faut-il que vous connaissiez mon procès, que vous sachiez ce qu'il est^ ce qu'il vaut ? — Je ne sais pas le premier mot de votre procès ... et n'en veux rien connaître. Où serait le mérite

10 de vous obliger, si j'avais la certitude de rentrer dans mon argent? D'ailleurs, vous avez promis d'accepter. C'est fait. Il n'y a pas à y revenir." ^ Cela m'était offert avec une telle simplicité, avec une telle ouverture de cœur, que j'acceptai. Trois mois après, le procès était gagné ; ces

15 terrains, devenus, sans contestation possible, notre propriété à tous deux, on voulait nous les acheter cinq millions. J'allai consulter Richard. "Refusez et attendez, me dit-il, si l'on vous propose une pareille somme, c'est que les terrains valent le double. — Cependant, il faut bien que je

20 vous rende votre argent, je vous dois beaucoup, beaucoup d'argent. — Oh ! pour cela, plus tard, rien ne presse ; je suis bien tranquille maintenant ! Ma créance ne court plus aucun danger. — Mais je voudrais vous payer tout de suite ; j'ai les dettes en horreur ! . . . Il y aurait un moyen peut-

25 être, sans vendre les terrains. Richard, voulez-vous être mon mari?" Oui, monsieur le curé; oui, monsieur, dit madame Scott en riant, c'est moi qui me suis ainsi jetée à la tête de mon mari. C'est moi qui lui ai demandé sa main. Cela, vous pouvez le dire à tout le monde, et vous ne direz

30 que la vérité. J'étais, d'ailleurs, bien obligée d'agir de la sorte. Jamais, oh 1 je suis aussi sûre de cela que de ma vie, jamais il n'aurait parlé ... J'étais devenue trop riche...

VABBÉ CONSTANTIN. ^g

Et, comme c'était moi qu'il aimait et pas mon argent, mon argent lui faisait une peur affreuse. Voilà l'histoire de mon mariage. Quant à l'histoire de notre fortune, elle peut se dire en quelques mots. Il y avait, en effet, des millions dans ces terrains du Colorado ; on y découvrit de très 5 abondantes mines d'argent, et de ces mines nous tirons tous les ans des revenus déraisonnables. Mais nous sommes d'accord, mon mari, ma sœur et moi, pour faire, sur ces revenus, très large la part des pauvres. Vous vous en apercevrez, monsieur le curé . . . c'est parce que nous avons 10 connu des jours très cruels, c'est parce que Bettina se souvient d'avoir mis le couvert dans notre petit cinquième étage de New- York, c'est pour cela que vous nous trouverez toujours secourables à ceux qui sont, comme nous l'avons été nous-mêmes, en présence des difficultés et des douleurs 15 de la vie . . . Et maintenant, monsieur Jean, voulez-vous me pardonner ce long discours et m'offrir un peu de cette crè^e qui paraît excellente?

^ette crème, c'étaient les œufs au lait de Pauline ... et, pendant que Jean s'empressait de servir madame Scott : 20

— Je n'ai pas encore tout dit, continua-t-elle. Il faut que vous sachiez ce qui a donné naissance à ces histoires extravagantes. Quand nous sommes venus nous installer à Paris, il y a un an, nous avons cru devoir, dès notre arrivée, donner pour les pauvres une certaine somme. Qui a parlé de 25 cela ? Pas nous, bien certainement ; mais la chose fut racontée dans un journal, avec le chiffre.^ Aussitôt deux jeunes reporters accoururent pour faire subir à M. Scott un petit interrogatoire sur son passé. Ils voulaient écrire sur nous dans les journaux des . . . comment appelez-vous cela? des chroniques. 30 M. Scott est quelquefois un peu vif.^ Il le fut ce jour-là et congédia ces messieurs très brusquement, sans leur rien dire,

SO VABBE CONSTANTIN.

Alors, ne sachant pas notre histoire véritable, ils en inventèrent une avec beaucoup d'imagination. Le premier raconta que j'avais mendié dans la neige à New-York... et le second, le lendemain, pour publier un article encore plus 5 à sensation, le second me fit crever ^ des cerceaux de papier dans un cirque de Philadelphie. Vous avez en France de bien drôles de journaux^... et nous aussi, d'ailleurs, en Amérique.

Cependant, depuis cinq minutes, Pauline adressait au '<* curé des signes désespérés que celui-ci s'obstinait à ne pas comprendre, si bien que la pauvre fille, à la fin, rassemblant tout son courage :

— Monsieur le curé, il est sept heures un quart.

— Sept heures un quart ! Oh ! mesdames, je vous prie ^5 de m'excuser, mais j'ai ce soir mon office du mois de Marie.

— Le mois de Marie ... et l'office, c'est tout de suite ?

— Oui, tout de suite.

— Et notre train pour Paris ce soir, à quelle heure exactement?

20 — A neuf heures et demie, répondit Jean, et il ne vous faut en voiture que quinze à vingt minutes pour arriver à la gare.

— Mais alors, Suzie, nous pouvons aller à l'église.

— Allons à l'église, répondit madame Scott >; mais, avant de nous séparer, monsieur le curé, j'ai une grâce à vous «5 demander. Je veux absolument vous avoir, la première fois que je dînerai chez moi à Longueval, et vous aussi, monsieur . . . seuls, tous les quatre, comme ^aujourd'hui. Oh ! ne refusez pas, l'invitation est faite de si bon cœur.

— Et acceptée du même cœur, madame, répondit Jean. 30 — Je vous écrirai pour vous dire le jour. Je viendrai le

plus tôt possible . . . Vous appelez cela, n'est-ce pas, pendre ■ la crémaillère ? ' Eh bien, nous pendrons la crémaillère à nous quatre.

VABBÉ CONSTANTIN, 5I

Pendant ce temps, Pauline avait entraîné miss Percival dans un coin de la salle; et, là, avec beaucoup d'animation, lui parlait. Leur conversation prit fin sur ces parole^

— Vous serez là? disait Bettina.

— Oui je serai là. 5

— Et vous me direz bien à quel moment.

— Je vous le dirai, mais prenez garde... voici monsieur le curé, il ne faut pas qu'il se doute . . .

Les deux sœurs, le curé et Jean sortirent de la maison. De là, pour aller à Téglise, il fallait traverser le cimetière. 10 La soirée était délicieuse. Lentement, silencieusement, tous les quatre, sous les rayons du soleil couchant, marchaient dans une allée.

Sur leur chemin se trouva le monument du docteur Reynaud, très simple, mais qui cependant, par ses propor- 15 tions, se distinguait des autres tombes. Madame Scott et Bettina s'arrêtèrent, frappées par cette inscription gravée sur pierre :

Ici repose le docteur Marcel Reynaud^ chirurgien-major des mobilisés de Souvigny, tué^ le ^Janvier iSyi, à la bataille 20 de Villersexel, Priez pour lui.

Quand elles eurent fini de lire, le curé, en leur montrant Jean, dit ces simples mots :

— C'était son père !

Les deux femmes alors s'approchèrent de la tombe, et, la 25 tête inclinée, restèrent là pendant quelques instants, pensives, émues, recueillies ; puis, se retournant toutes deux, en même temps, du même mouvement, elles tendirent la main au jeune officier et reprirent leur marche vers l'église. Le père de Jean avait eu, à Longueval, leur première 30 prière.

Le curé s'en alla revêtir son surplis et son étole. Jean

52 L'ABBÉ CONSTANTI/\r,

conduisit madame Scott au banc réservé depuis deux siècles aux maîtres de Longueval. Pauline avait pris les devants.^ Elle attendait miss Percival dans Tombre, derrière un pilier de Téglise. Par un escalier étroit et raide, elle fit monter

5 Bettina dans la tribune et l'installa devant Tharmonium.

Précédé de deux enfants de chœur, le vieux curé sortit de la sacristie, et au moment où il s'agenouillait sur les marches de Tautel :

— C'est le moment, mademoiselle, dit Pauline, dont le

10 cœur battait d'impatience. Pauvre cher homme, va-t-il être content !

Lorsqu'il entendit le chant de l'orgue s'élever doucement comme un murmure et se répandre dans la petite église, l'abbé Constantin fut pris d'une telle émotion, d'une telle

15 joie, que les larmes lui vinrent aux yeux. Il ne se souvenait pas d'avoir pleuré, depuis le jour où Jean lui avait dit qu'il voulait partager tout ce qu'il possédait avec la mère et avec la sœur de ceux qui étaient tombés, à côté de son père, sous les balles allemandes.

20 Pour qu'il se trouvât encore des larmes dans les yeux du vieux prêtre, il avait fallu qu'une petite Américaine passât les mers et vînt jouer une rêverie de Chopin dans l'église de Longuevsd.

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