IV
' Le lendemain, à cinq heures et demie, on sonnait le 25 boute-selle dans la cour du quartier.^ Jean montait à cheval et prenait le commandement de sa section. A la fin du mois de mai, toutes les recrues de l'armée sont instruites et capables de participer aux évolutions d'ensemble.'^ On exécute, presque tous les jours, au polygone,* de§ manœuvres 30 de batteries attelées.*
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Jean aimait son métier ; il avait coutume de surveiller avec beaucoup de soin l'attelage et le harnachement des chevaux, l'équipement et l'allure de ses hommes; mais il ne donna, ce matin-là, que peu d'attention à tous les petits détails du service. 5
Un problème l'agitait, le tourmentait, le laissait indécis, et ce problème était de ceux dont la solution ne se donne pas à l'École polytechnique. Jean ne pouvait trouver de réponse précise à cette question :
— Laquelle des deux est la plus jolie ? 10 Au polygone, pendant la première partie de la manœuvre,
chaque batterie travaille ^ pour son compte, sous les ordres du capitaine ; mais souvent il cède la place à l'un de ses lieutenants pour l'habituer à la direction des six pièces. Ce jour-là précisément, dès le début de la manœuvre, le com- 15 mandement fut mis entre les mains de Jean. A la grande surprise du capitaine, qui tenait son lieutenant en premier pour un officier très capable et très habile, les choses allèrent tout de travers. Jean indiqua deux ou trois faux mouvements ; il ne sut ni maintenir ni rectifier les distances ; les 20 attelages, à plusieurs reprises, se trouvèrent en contact. Le capitaine dut intervenir ; il adressa à Jean une petite réprimande qui se termina par ces mots :
— Je n'y comprends rien. Qu'est-ce que vous avez* ce matin? C'est la première fois que cela vous arrive. 25
C'est que c'était aussi la première fois que Jean, dans le polygone de Souvigny, voyait autre chose que des canons et des caissons, autre chose que des servants et des conducteurs. Dans les flots de poussière soulevés par les roues des voitures et les pieds des chevaux, Jean apercevait, non 30 pas la deuxième batterie montée du 9* d'artillerie, mais l'image distincte de deux Américaines aux yeux noirs sous
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des cheveux d*or. Et, au moment où il recevait respectueusement la légitime semonce de son capitaine, Jean était en train de se dire :
— La plus jolie, c*est madame Scott !
5 La manœuvre est, tous les matins, coupée en deux par un petit repos d'une dizaine de minutes. Les officiers se rassemblent et causent. Jean se tint à Técart, seul avec ses souvenirs de la veille. Sa pensée, obstinément, le ramenait vers le presbytère de Longueval . . . Oui, la plus charmante
10 des deux, c'était madame Scott. Miss Percival n'était qu'une enfant. Il revoyait madame Scott à la petite table du curé. Il entendait ce récit fait avec une telle franchise, une telle liberté. L'harmonie un peu étrange de cette voix très particulière, très pénétrante, enchantait encore son
15 oreille. Il se retrouvait dans l'église. Elle était là, devant lui, mclinée sur son prie-Dieu, sa jolie tête enfermée dans ses deux petites mains. Puis l'orgue se mettait à chanter, et, dans l'ombre, au loin, vaguement, Jean apercevait l'élégante et fine silhouette de Bettina.