n'ayez pas peur
Sous les baisers de sa sœur, Bettina se calme, s'apaise.
— C'est fini, c'est fini, et je vais vous dire... J'ai à vous parler de Jean.
— Jean ! vous l'appelez Jean ?
15 — Oui, je l'appelle Jean... N'avez- vous pas remarqué, depuis quelque temps, comme il était triste et comme il avait l'air malheureux?
— Oui, en effet.
— Il arrivait ... il allait tout de suite s'installer près de 20 vous et restait là, absorbé, silencieux, à tel point que, pendant plusieurs jours, je me suis demandé, — pardonnez-moi de vous parler avec une telle franchise, c'est mon habitude, vous savez, — je me suis demandé si ce n'était pas vous qu'il aimait, ma Suzie. Vous êtes si charmante, et cela
23 aurait été si naturel ! Mais non, ce n'était pas vous, c'était moi !
— Vous ?
— Oui, moi ! Ecoutez bien . . . C'est à peine s'il osait me regarder. Il m'évitait, il me fuyait ... Il avait peur de moi,
30 peur évidemment. Eh bien, là, en bonne justice, suis-je à faire peur? Non, n'est-ce pas?
— Assurément non.
VABBÉ CONSTANTIN. II5
— Ah ! c'est que ce n'était pas de moi qu'il avait peur, c'était de mon argent, de mon affreux argent ! Cet argent qui les attire tous, les autres, et les tente si fort, cet argent l'effraye, lui, et le désespère . . . parce qu'il n'est pas comme les autres, lui, parce que... 5
— Ma chérie, prenez garde, vous vous trompez peutêtre . . .
— Oh ! non, non, je ne me trompe pas. Tout à l'heure, sur le perron, il partait, il m'a dit quelques paroles. Ces paroles n'étaient rien . . . mais si vous aviez vu son trouble, 10 malgré tous ses efforts pour se contraindre ! . . . Suzie, ma Suzie, par la tendresse que je vous porte, et Dieu sait quelle est cette tendresse ! voici ma conviction, mon absolue conviction: si, au lieu d'être miss Percival, j'avais été une pauvre petite fille sans argent, tout à l'heure Jean m'aurait 15 pris la main et m'aurait dit qu'il m'aimait, et, s'il m'avait
^nsi parlé, savez- vous ce que je lui aurais répondu ?
Que vous l'aimiez, vous aussi.
^ — Oui, et voilà pourquoi je suis si heureuse. C'est une
^Mée fixe chez moi d'adorer l'homme qui sera mon mari ... 20
.h bien, je ne dis pas que j'adore Jean, non, pas encore...
VJibais enfin cela commence, Suzie ... et cela commence si
NAdoucement !
^ \ — Bettina, je suis inquiète de vous voir dans cette exalta-
JHtion. Je veux bien que M. Reynaud ait pour vous beau- 25
coup d'affection . . .
~ -^ — Oh ! plus que cela, plus que cela.
>>v^ — Beaucoup d'amour, si vous voulez. Oui, vous avez
l;^Vaison, vous avez bien vu . . . Il vous aime ... et n'êtes- vous
^pas digne, ma chérie, de tout l'amour qu'on aura pour voua? 30
Quant à Jean, — cela se gagne ^ décidément, voilà que, moi
aussi, je l'appelle Jean, — eh bien, vous savez ce que je
Il6 VABBÉ CONSTANTIN.
pense de lui. Bien souvent, toutes les deux, depuis un mois, nous avons eu occasion de nous dire ... Je le place très haut, très haut . . . Mais enfin, malgré cela, est-ce bien le mari qui vous convient?
5 — Oui, si je Taime.
— ^J'essaye de vous parler raison et vous me parlez toujours... J'ai, Bettina, une expérience que vous ne pouvez pas avoir . . . Comprenez-moi bien . . . Dès notre arrivée à Paris, nous avons été lancées dans un monde très animé,
lo très brillant, très aristocratique . . . vous pourriez être déjà, si vous Taviez voulu, marquise ou princesse...
— Oui, mais je ne Tai pas voulu.
— Vous sera-t-il tout à fait indifférent de vous appeler madame Reynaud?
15 — Absolument, si je l'aime . . .
— Ah ! vous revenez toujours . . .
— C'est que c'est la vraie question, il n*y en a pas d'autre . . . et je veux être raisonnable à mon tour. Cette question, je vous accorde qu'elle n'est pas tout à fait résolue, et que je
20 me suis peut-être un peu trop vite monté la tête. Vous voyez comme je suis raisonnable. Jean part demain. Je ne le reverrai que dans vingt jours. Je vais, pendant ces vingt jours, avoir tout le temp» de m'interroger, de me consulter, de bien savoir, enfin, ce qui se passe en moi. Sous
25 mes airs évaporés, je suis sérieuse et réfléchie . . . Vous le reconnaissez ?
— Oui, je le reconnais.
— Eh bien, je vous adresse cçtte prière comme je l'adresserais à notre mère, si elle était là. Si dans vingt jours,
30 je vous dis : " Suzie, je suis certaine de l'aimer ! " me permettrez-vous d'aller à lui, moi-même, toute seule, et de lui demander s'il me veut pour femme? C'est ce que vous
VABBÉ CONSTANTIN. II7
avez fait avec Richard . . . Dites, Suzie, me le permettrezvous ?
— Oui, je vous le permettrai.
Bettina embrasse sa sœur et lui murmure ces deux mots à l'oreille : 5
— Merci, maman !
— Maman ! maman ! c'est ainsi que vous m'appeliez, quand vous étiez une enfant... quand nous étions seules au monde, toutes les deux, quand je vous déshabillais le soir, à New -York, dans notre pauvre chambre, quand je ic vous tenais dans mes bras, quand je vous couchais dans votre petit lit, quand je vous chantais des chansons pour vous endormir. Et, depuis lors, Bettina, je n'ai eu qu'un désir au monde, votre bonheur. C'est pour cela que je vous demande de bien réfléchir. Ne me répondez paâ ... ne 15 parlons plus de cela. Je veux vous laisser bien calme, bien tranquille. Vous avez renvoyé Annie... Voulez- vous que, ce soir encore, je sois votre petite maman, que je vous couche comme autrefoispJL^
— Oui, je le veux bien. 20
— Et, quand vous serez couchée, vous me promettez d'être bien sage !
— Sage comme une image.*
— Vous ferez tout ce que vous pourrez pour vous endormir? 25
— Tout ce que je pourrai ...
— Bien gentiment, sans penser à rien ?
— Bien gentiment, sans penser à rien.
— A la bonne heure ! ^
Dix minutes après, la jolie tête de Bettina reposait douce- 30 ment parmi les broderies et les dentelles. Suzie disait à sa sœur:
Il8 L:ABBÉ CONSTANTIN,
— Je vais en bas retrouver tout ce monde qui m*ennuie beaucoup ce soir. Avant de rentrer chez moi, je viendrai voir si vous dormez. Ne parlez pas... Endormez-vous.
Elle sortit. Bettina resta seule. Elle fut honnête. Elle 5 fit, pour s'endormir, les efforts les plus sincères. Elle n'y réussit qu'à moitié. Elle tomba dans un demi-sommeil, dans im engourdissement qui la laissa flottante entre le rêve et la réalité. Elle avait promis de ne penser à rien et elle pensait à lui cependant, toujours à lui, rien qu'à lui, mais
lo vaguement, confusément. Combien de temps se passa, elle n'aurait su le dire. Tout à coup, il lui sembla qu'on marchait dans sa chambre ; elle entr'ouvrit les yeux et crut reconnaître sa sœur. D'une voix tout ensommeillée, elle lui dit :
15 — Vous savez? je l'aime.
— Chut . . . Dormez ! dormez !
— Je dors ... je dors.
Elle s'endormit pour tout de bon ; * moins profondément cependant qu'à l'ordinaire, car, vers quatre heures du matin, 20 un bruit la réveilla en sursaut qui, la veille, n'aurait aucunement troublé son sommeil. Une pluie tombait, torrentielle, et venait battre contre les deux grandes fenêtres de la chambre de Bettina.
— Oh ! la pluie, se dit-elle ; il va être mouillé 1
25 Ce fut sa première pensée. Elle se lève, traverse la chambre, pieds nus, entr'ouvre un volet. Le jour était venu, gris, bas, lourd ; le ciel était chargé d'eau ; le vent soufflait en tempête et faisait, par rafales,* tourbillonner la pluie.
30 Bettina ne se recouche pas. Elle sent qu'il lui serait tout à fait impossible de se rendormir. Elle met un peignoir et reste là devant la fenêtre ; elle regarde tomber la
VABBÊ CONSTANTIN. II9
pluie. Puisqu'il faut absolument qu'il s'en aille, elle aurait voulu qu'il s'en allât par un beau temps, sous un grand soleil éclairant sa première étape.
En arrivant à Longueval, il y a un mois, Bettina ne savait pas ce que c'était qu'une étape. Elle le sait aujourd'hui. 5 Une étape d'artillerie est une course de trente à quarante kilomètres, avec une heure de halte pour déjeuner. C'est l'abbé Constantin qui lui a appris cela ; pendant leurs tournées du matin chez les pauvres, Bettina accable le curé de questions sur les choses militaires et tout particulièrement lo sur le service de l'artillerie.
Huit ou dix lieues sous cette pluie battante ! Pauvre Jean ! Bettina pense au petit Turner, au petit Norton, à Paul de Lavardens, qui vont dormjr bien tranquillement jusqu'à dix heures du matin, pendant que Jean recevra ce 15 déluge.
Paul de Lavardens I Ce nom réveille en son esprit un souvenir qui lui est douloureux, le souvenir de ce tour de valse, la veille... Avoir ainsi dansé, lorsque le chagrin de Jean était manifeste ! Ce tour de valse prend aux yeux de 20 Bettina les proportions d'un crime : c'est horrible, ce qu'elle a fait I
Et ensuite n'a-t-elle pas manqué de courage et de franchise dans ce dernier entretien avec Jean ? Lui, ne pouvait, n'osait rien dire ; mais elle aurait dû montrer plus de ten- 25 dresse, plus d'abandon. Triste et souffrant comme il était, jamais elle n'aurait dû lui permettre de s'en aller à pied. Il fallait le retenir, le retenir à tout prix. L'imagination de Bettina travaille et s'exalte. Jean a dû emporter cette impression qu'elle était une mauvaise petite créature, sans 30 cœur et sans pitié.
Et dans une demi-heure il va partir, partir pour vingt
jours ... Ah ! si elle pouvait, par un moyen quelconque ! . . . Mais ce moyen, il existe ... Le régiment va défiler le long du mur du parc, sous la terrasse. Voilà Bettina prise d*une envie folle d'aller voir passer Jean. Il comprendra bien, 5 en l'apercevant, là, à une pareille heure, qu'elle vient lui demander pardon de ses cruautés de la veille. Oui, elle ira !.. . Mais elle a promis à Suzie d'être sage comme une image, et faire ce qu'elle va faire, est-ce bien être sage comme une image? Elle en sera quitte pour tout avouer à
lo Suzie, en rentrant, et Suzie pardonnera.
Elle ira ! elle ira ! Seulement comment s'habiller? Elle n'a sous la main qu'une robe de bal, un peignoir de mousseline, de petites mules à talons et des souliers de bal en satin bleu. Réveiller sa femme de chambre, jamais elle n'oserait
15 ... et puis le temps presse . . . cinq heures moins un quart ! Le régiment part à cinq heures.
Elle peut se tirer d'affaire avec le peignoir de mousseline et les souliers de satin ; elle trouvera dans le vestibule un chapeau, ses petits sabots de jardin et le grand manteau
20 écossais qu'elle met, pour conduire, les jours de pluie. Elle entr'ouvre sa porte avec des précautions infinies ; tout dort dans le château, elle se glisse le long des murs, dans les couloirs; elle descend l'escalier.
Pourvu que les petits sabots soient bien là, à leur place !
25 C'est sa grande préoccupation. Les voici. Elle les attache par-dessus les souliers de bal, elle s'enveloppe dans le grand manteau. Elle entend que la pluie, au dehors, redouble de violence. Elle aperçoit un de ces immenses parapluies d'antichambre dont se servent les valets de pied quand ils
30 montent sur le siège; elle s'en empare, elle est prête... mais, quand elle veut sortir, elle s'aperçoit que la portefenêtre du vestibule est fermée par une grosse barre de fer.
VABBÈ COJSrSTANTIN, 121
Elle tâche de l'enlever; mais la barre de fer tient bon, résiste, et le grand cartel du vestibule fait entendre lentement cinq coups. Il part en ce moment !
Elle veut le voir ! elle veut le voir ! Sa volonté s'irrite avec les obstacles. Elle fait un grand effort. La barre 5 cède, glisse dans les rainures . . . Mais Bettina s'est fait à la main une longue estafilade qui laisse voir un mince filet de sang. Bettina tamponne son mouchoir autour de sa main ; elle prend son grand parapluie, elle tourne la clef dans la serrure, elle ouvre la porte. Enfin ! la voilà dehors ! 10
Le temps est épouvantable. Le vent et la pluie font* rage. Il faut cinq ou six minutes pour gagner cette terrasse, qui a vue sur la route. Bettina se lance en avant, courageusement, tête baissée, enfouie sous son immense parapluie. Elle a déjà fait une cinquantaine de pas. Tout à coup, 15 furieuse, folle, aveuglante, une bourrasque se jette sur Bettina, s*engoufrre dans son manteau, l'entraîne, la soulève, lui fait presque quitter terre, retourne violemment le parapluie. Ce n'est rien encore. Le désastre est complet. Bettina a perdu un de ses petits sabots ... Ce n'étaient pas 20 des sabots sérieux, c'étaient de mignons petits sabots pour le beau temps.
Et, en ce moment, lorsque Bettina, désespérée, lutte contre la tempête, avec son soulier de satin bleu qui plonge dans le sable mouillé, en ce moment, le vent lui apporte 25 l'écho lointain d'une sonnerie de trompettes. C'est le régiment qui part ! Bettina prend une grande résolution : elle abandonne le parapluie, rattrape son petit sabot, le rattache tant bien que mal, et part en courant avec un déluge sur la tête. 30
Enfin, elle est sous bois ; les arbres la protègent un peu. Encore une sonnerie, plus rapprochée cette fois. Bettina
122 VABBÉ CONSTANTIN.
croit entendre le roulement des voitures. Elle fait un dei< nier effort. Voici la terrasse . . . Elle est arrivée ... Il était temps ! Elle aperçoit, à vingt mètres, les chevaux blancs des trompettes, et, sur la route, elle voit onduler vaguement,
5 dans le brouillard, la longue file des canons et des caissons. Elle s'abrite sous un des vieux tilleuls qui bordent la terrasse. Elle regarde, elle attend. Il est là, parmi cette masse confuse de cavaliers. Pourra-t-elle le reconnaître? Et lui, la verra- 1- il ? Quelque hasard lui fera-t-il tourner la
10 tête de ce côté ?
^,**«*^ettina sait qu'il est lieutenant à la deuxième batterie de
son régiment ; elle sait qu'une batterie se compose de six
canons et de six caissons. C'est encore l'abbé Constantin
qui lui a appris cela. Il faut donc laisser passer la pre-
15 mière batterie, c'est-à-dire compter six canons, six caissons, et ensuite ce sera lui . . .
C'est lui, en effet, enveloppé dans son grand manteau, e^ c'est lui qui, le premier, la voit, la reconnaît. Quelques instants auparavant, il s'était rappelé une longue promenade
20 qu'il avait faite avec elle, un soir, à la nuit tombante, sur cette terrasse. Il avait levé les yeux, et, à cette place même où il se souvenait de l'avoir vue, c'était elle qu'il avait retrouvée.
Il la salue, et, tête nue, sous la pluie, se tournant sur son
25 cheval à mesure qu'il s'éloigne, tant qu'il peut l'apercevoir, il la regarde. Il se redisait ce qu'il s'étaif déjà dit la veille ;
— C'est la dernière fois !
Elle, avec un geste des deux mains, lui envoyait ses adieux, et ce geste, plusieurs fois répété, amenait ses mains 30 si près, si près de ses lèvres, qu'on aurait pu croire . . .
— Ah ! se disait-elle, si, après cela, il ne comprend pas que je l'aime et s'il ne me pardonne pas mon argent 1 . . .
VABBÉ CONSTANTIN. 123
C'est le 10 août, le jour qui doit ramener Jean à Longueval.
Bettina se réveille de très bonne heure, se lève, court tout de suite à la fenêtre. Un grand soleil perce et déjà dissipe les vapeurs du matin. Le ciel, la veille au soir, était me- 5 naçant, chargé de nuages, Bettina a peu dormi, et, toute la nuit, elle se disait :
— Pourvu qu'il ne pleuve pas demain matin 1
Il va faire un temps admirable. Bettina est un peu superstitieuse. Cela lui donne bon espoir et bon courage. La 10 journée commence bien, elle finira bien.
M. Scott est revenu depuis quelques jours. Bettina l'attendait sur le quai au Havre, à l'arrivée du paquebot, avec Suzie et les enfants.
On s'est embrassé tendrement à plusieurs reprises. Puis 15 Richard, s'adressant à sa belle-sœur:
— Eh bien, dit-il en riant, à quand le mariage ?
— Quel mariage?
— Avec M. Jean Reynaud.
— Ah ! ma sœur vous a écrit ? 20
— Suzie ? Aucunement . . . Suzie ne m'a pas dit un mot ... C'est vous, Bettina, qui m'avez écrit. Dans toutes vos lettres, depuis deux mois, il n'est question que de ce jeune officier.
— Dans toutes mes lettres ? • 25
— Oui, oui ... et vous m'écriviez plus souvent et plus longuement qu'à l'ordinaire. Je ne m'en plains pas ; mais, enfin, je vous demande quand vous me présenterez mon beau-frère.
Il plaisante en parlant ainsi, mais Bettina lui répond :
124 VABBÉ CONSTANTIN.
— Bientôt, j'espère.
M. Scott apprend que TafFaire est sérieuse. Au retour, en wagon, Bettina a redemandé ses lettres à Richard. Elle les relit. C'est de lui, en effet, qu'à chaque page il est question
5 dans ces lettres ! Elle retrouve là, racontée dans ses moindres détails, la première rencontre. Voici le portrait de Jean dans le jardin du presbytère, avec son chapeau de paille et son saladier de faïence ... et puis encore monsieur Jean, toujours monsieur Jean ! Elle découvre qu'elle l'aime
10 depuis beaucoup plus longtemps qu'elle ne le pensait^^ >^onc c'est le lo août. Le déjeuner vient de finir au château. Harry et Bella sont impatients. Ils savent que le régiment doit, entre une heure et deux, traverser le village. On leur a promis de les mener voir passer les soldats, et,
15 pour eux aussi bien que pour Bettina, le retour du 9* d'artil-. lerie est un grand événement.
— Tante Betty, dit Bella, tante Betty, viens avec nous.
— Oui, viens, dit Harry, viens ; nous verrons notre ami Jean sur son grand cheval gris.
20 Bettina résiste, refuse, et cependant quelle tentation !
Mais non, elle n'ira pas, elle ne reverra Jean que le soir,
pour cette explication décisive, à laquelle, depuis vingt
jours, elle se prépare.
Les enfants partent avec leurs gouvernantes. Bettina, 25 Suzie et Richard vont s'asseoir dans le parc, tout près du
château, et, dès qu'ils sont installés :
— Suzie, dit Bettina, je vais aujourd'hui vous rappeler votre promesse. Vous vous souvenez de ce qui s'est passé entre nous, le soir de son départ. Il a été convenu que si,
30 le jour de son retour, je vous disais : " Suzie, je suis sûre de l'aimer !" il a été convenu que vous me permettriez de m'adresser à lui franchement et de lui demander s'il voulait de moi pour femme.
VABBÉ CONSTANTIN, 12$
— Oui, je vous Tai promis. Mais êtes- vous bien sûre ? . . .
— Absolument sûre. Je vons pr^jens Hnnr que-4*^rintention de Taxaener... tenez, ici même, ajouta- 1- elle en riant, sur ce banc ... et de lui tenir à peu près le langage que vous avez tenu autrefois à Richard . . . Cela vous a réussi, 5 Suzie . . . vous êtes parfaitement heureuse. Et moi aussi, je veux rêtre ! Richard, Suzie vous a parlé de M. Reynaud.
— Oui, et elle m'a dit que d'aucun homme elle ne pensait plus de bien ; mais ...
— Mais elle vous a dit aussi que c'était peut-être pour ,© moi un mariage un peu tranquille, un peu bourgeois^.. . Oh ! méchante sœur ! Groiriez-vous, Richard, que je ne puis lui ôter cette crainte de la tête. Elle ne comprend pas que je^veux» avant tout, aimer et être aimée. Croiriez-vous, Richard, qu'elle m'a tendu, la semaine dernière, un piège 15 horrible ! Vous savez, il y a, de par le monde,* un prîEce Romanelli?
. — Oui, vous auriez pu être princesse.
— Cela n'aurait pas rencontré, je crois, d'immenses difficultés ... Eh bien, un jour, j'avais eu l'imprudence de dire 20 à Suzie que le prince Romanelli, à la rigueur, me paraissait acceptable. Imaginez- vous ce qu'elle a fait? Les Tumer étaient à Trouville. Suzie a tramé un petit complot . . . On m'a fait déjeuner avec le prince... mais le résultat a été désastreux . . . Acceptable ! . . . Les deux heures que j'ai 25 passées avec lui, je les ai passées à me demander comment j'avais jamais pu dire une telle parole... Non, Richard, non, Suzie, je ne veux être ni princesse, ni comtesse, ni marquise. Je veux être madame Jean Reynaud... si M. Jean Reynaud le veut bien ... et cela n'est pas certain. 30
Le régiment entrait dans le village, et brusquement une fanfare éclata, martiale et joyeuse, à travers l'espace. Tous
lie VABBÉ CONSTANTIN.
les trois restèrent silencieux. C'était le régiment, c'était ^ Jean qui passait... La sonorité diminua, s'éteignit^ et Bettina reprenant:
— Non, cela n'est pas certain. Il m'aime cependant, et 5 beaucoup, mais sans trop savoir ce que je suis. Je pense
que je mérite d'être aimée autrement, je pense que je ne lui causerais pas une semblable frayeur s'il me connaissait mieux, et c'est pour cela que je vous demande la permission de lui parler ce soir, librement, à cœur ouver^^ ^v>s-^
lo — Nous vous l'accordons, répondit Richard, nous vous l'accordons tous les deux . . . Nous savons que vous ne ferez jamais rien, Bettina, que de noble et de généreux. — J'essayerai, tout au moins.
Les enfants reviennent en courant. Ils ont vu Jean ; il
15 était tout blanc de poussière; il leur a dit bonjour.
— Seulement, ajouta Bella, iP a pas été gentil, il s'est pas arrêté pour nous parler... il s'arrête ordinairement, et, ce matin, il a pas voulu.
— Si, il a voulu, répond Harry, car il a fait d'abord un 20 mouvement comme ça . . . et puis il a plus voulu, il est reparti.
— Enfin, il s'est pas arrêté, et c'est si amusant de causer avec un militaire, surtout quand il est à cheval !
— C'est pas ça seulement, c'est que nous l'aimons bien, 25 M. Jean. Si tu savais, papa, comme il est bon, comme il
sait bien jouer avec nous !
— Et comme il fait des beaux dessins ! . . . Harry, tu te rappelles pas, ce grand polichinelle qui était si drôle avec son bâton?...
,Q — Et le chat, y avait aussi le chat, comme à Guignol. Les deux enfants s'éloignent en parlant de leur ami Jean.
— Décidément, dit M. Scott, tout le monde l'aime dans la maison.
VABBÉ CONSTANTIN. \2J
— Et vous ferez comme tout le monde, quand vous le connaîtrez, répond Bettina.
Le régiment a pris le trot sur la grande route, au sortir du village . . . Voici la terrasse où Bettina se trouvait Tautre matin . . . Jean se dit : " Si elle était là ! " Il le redoute et $ l'espère en même temps... Il lève la tête, il regarde... Elle n*y est pas !
Il ne Ta pas revue ! Il ne la reverra pas ... de longtemps, au moins. Il va partir, le soir même, à six heures, pour Paris. Un des directeurs du ministère de la guerre s*in- lo téresse à lui. Il va tâcher de se faire envoyer dans un autre régiment.
Jean a beaucoup réfléchi là-bas, seul, à Cercottes, et voici quel a été le résultat de ses réflexions : il ne peut pas, il ne doit pas être le mari de Bettina ! 15
Les hommes mettent pied à terre dans la cour du quartier. Jean prend congé de son colonel et de ses camarades. Tout est fini. Il est libre, il pourrait partir... Il ne part pas cependant. Il regarde autour de lui . . . Comme il était heureux, trois mois auparavant, lorsqu'il sortait de cette 20 grande cour, à cheval, dans le fracas des canons roulant sur le pavé de Souvigny ! Comme il va en sortir tristement aujourd'hui ! Sa vie autrefois était là... où sera-t-elle maintenant ?
Il rentre, il monte chez lui. Il écrit ^ madame Scott ; il 25 lui dit que, pour affaires de service, il est obligé de partir à rinstant même ; il ne pourra pas dîner au château ; il prie madame Scott de le rappeler au souvenir de mademoiselle Bettina . . . Bettina ! . . . Ah I qu'il a eu de peine à écrire ce nom ! . . . Il ferme sa lettre ... Il l'enverra tout à l'heure. 30
Il fait ses préparatifs de départ. Ensuite il ira dire adieu à son parrain. C'est là ce qui lui coûte le plus ... Il ne lui parlera que d'une absence de peu de durée.
Il ouvre un des tiroirs de son bureau pour y prendre de Targent. La première chose qui frappe ses yeux est une petite lettre sur papier bleuté. C'est le seul billet qu'il ait reçu d'elle : 5 "Voulez-vous avoir la bonté de remettre au porteur le livre dont vous m'avez parlé hier soir? Il sera peut-être un peu sérieux pour moi ... Je voudrais cependant essayer de le lire... A tout à l'heure. Venez le plus tôt possible." C'est signé : Bettina, Jean lit et relit ces quelques 10 lignes . . . Mais bientôt il ne peut plus lire . . . Ses yeux sont troubles.
— C'est tout ce qui me restera d'elle ! se dit-il.
Au même moment, l'abbé Constantin est en tête à tête avec Pauline. Ils font leurs comptes. La situation flnan- 15 cière est admirable. Plus de deux mille francs en caisse ! Et les vœux de Suzie et de Bettina sont comblés : il n'y a plus de pauvres dans le pays. La vieille Pauline a même, par instants, de légers scrupules de conscience.
— Voyez-vous, monsieur le curé, dit-elle, nous donnons 20 peut-être un peu trop. Ça commence à se répandre dans
les autres communes qu'on fait ici la charité à bureau ouvert. Et savez- vous ce qui arrivera un de ces jours? On viendra s'établir pauvre à Longueval.^
Le curé donne cinquante francs à Pauline ; elle sort pour
25 aller les porter à un pauvre homme qui s'est cassé le bras, en tombant du haut d'une charrette de foin.
L'abbé Constantin reste seul au presbytère. Il est soucieux. Il a guetté le régiment au passage ; mais Jean ne s'est arrêté qu'un instant ; il avait l'air triste. Depuis quel-
30 que temps déjà, l'abbé s'en est bien aperçu, Jean n'a plus sa bonne humeur et sa gaieté d'autrefois. Le curé ne s'en était pas trop inquiété, croyant à un de ces petits chagrins
VABBÉ CONSTANTIN, I29
de jeunesse qui ne regardaient pas un pauvre vieux bonhomme de prêtre. Mais la préoccupation de Jean était, ce jour-là, très marquée.
— Je viendrai tout à Pheure, mon parrain, avait-il dit au curé ; j*ai besoin de vous parler. 5
Il était parti brusquement. L^abbé Constantin n'avait pas eu le temps de donner à Loulou son morceau de sucre, ou plutôt ses morceaux de sucre ; car il en avait mis cinq ou six dans sa poche, considérant que Loulou avait bien mérité ce régal par dix grands jours d'étapes et par une 10 vingtaine de nuits passées à la belle étoile.^ D'ailleurs, depuis l'installation de madame Scott au château, Loulou avait très souvent plusieurs morceaux de sucre. L'abbé Constantin devenait dépensier, prodigue ; il se sentait millionnaire ; le sucre du cheval de Jean était une de ses 15 folies. Un jour même, il avait été sur le point d'adresser à Loulou son étemel petit discours :
— Cela vient des nouvelles châtelaines de Longueval. Priez pour elles ce soir.
Il était trois heures lorsque Jean arriva au presbytère, et 20 le curé tout aussitôt :
— Tu m'as dit que tu avais besoin de me parler... De quoi s'agit-il?
— D'une chose, mon parrain, qui va vous surprendre, vous chagriner, et qui me chagrine aussi. Je viens vous 35 faire mes adieux.
— Tes adieux ! tu pars?
— Oui, je pars.
— Quand cela?
— Aujourd'hui même . . . dans deux heures. 30
— Dans deux heures ! mais nous devions dîner ce soir au château.
— Je viens d'écrire a madame Scott pour m'excuser... Je suis absolument forcé de partir.
— Tout de suite?
— Tout de suite.
5 — Et tu vas?
— A Paris.
— A Paris ! Pourquoi cette détermination soudaine ?
— Pas si soudaine. Il y a longtemps que je songe à ce départ.
10 — Et tu ne m'en avais rien dit !.. . Jean, il se passe quelque chose ... Tu es un homme et je n'ai plus le droit de te traiter en enfant ; mais, enfin, tu sais combien je t'aime . . . Si tu as des tourments, des ennuis, pourquoi ne pas me les dire? Je pourrais peut-être te donner un bon conseil.
15 Jean, pourquoi vas-tu à Paris?
— J'aurais voulu ne pas vous le dire... Cela va vous faire de la peine... mais vous avez le droit de savoir... Je vais à Paris pour demander à être envoyé dans un autre régiment.
20 — Dans un autre régiment ? . . . quitter Souvigny ?
— Oui, précisément, quitter Souvigny . . . pour quelque temps, pour peu de temps; mais enfin quitter Souvigny, c'est cela que je veux, c'est cela qui est nécessaire.
— Et moi, Jean, tu ne penses donc pas à moi?... Pour 25 peu de temps ! . . . Peu de temps ! mais c'est ce qui me
reste à vivre, peu de temps. Et, pendant ces derniers jours que je dois à la grâce de Dieu, c'était mon bonheur, Jean, oui, c'était mon bonheur de te sentir là, près de moi. Et tu t'en irais ! Jean, attends un peu, patiente, ça ne sera 30 pas bien long ; attends que le bon Dieu m'ait rappelé à lui, attends que je sois allé retrouver là, à côté, et ton père, et ta mère ... Ne t'en va pas, Jean, ne t'en va pas.
VABBÉ CONSTANTIN, 13I
■ — Si VOUS m'aimez, moi aussi je vous aime ... et vous le savez bien . . .
— Oui, je le sais.
— J'ai pour vous cette même tendresse que j*avais quand j'étais tout petit, quand vous m'avez recueilli, quand vous $ m'avez élevé. Mon cœur n'a pas changé, ne changera jamais . . . Mais si le devoir, si l'honneur m'obligent à partir . . .
— Ah ! si c'est le devoir, si c'est l'honneur ... Je ne dis plus rien, Jean . . . Tout passe après cela, tout, tout ! Je t'ai toujours connu bon juge de ton devoir, bon juge de ton 10 honneur... Pars, mon enfant, pars. Je ne te demande rien. Je ne veux rien savoir.
— Eh bien, moi, je veux tout vous dire, s'écria Jean, vaincu par son émotion. Aussi bien vaut-il mieux que vous sachiez tout. Vous restez ici, vous, vous retournerez 15 au château . . . vous la reverrez . . . elle !
— Qui . . . elle ?
— Bettina I
— Bettina?
— Je l'adore, mon parrain, je l'adore ! ao
— O mon pauvre enfant !
— Pardonnez-moi de vous parler de ces choses... mais je vous les dis comme je les dirais à mon père. Et puis . . . je n'ai jamais pu en parler à personne, et cela m'étouffait. .. Oui, c'est une folie, qui, peu à peu, s'est emparée de moi, 2^ malgré moi, car vous comprenez bien . . . Mon Dieu 1 c'est ici même que j'ai commencé à l'aimer. Vous savez, quand elle est venue avec sa sœur ... les petits rouleaux de mille francs ... ses cheveux qui se sont défaits ... et le soir, le mois de Marie?... Puis il m'a été permis de la voir librement, 30 familièrement ... et, vous-même, sans cesse, vous me parliez d'elle, vous me vantiez sa douceur, sa bonté. Que de fois vous m'avez dit qu'il n'y avait rien de meilleur au monde 1
— Et je le pensais . . , et je le pense encore ... et personne ici ne la connaît mieux que moi, car je suis le seul à l'avoir vue chez les pauvres. Si tu savais, dans nos tournées, le matin, elle est si tendre et si brave ! Ni la misère ni la
5 souffrance ne la rebutent... Mais j*ai tort de te dire tout cela . . .
— Non, non, je ne veux plus la revoir, mais je veux bien entendre parler d'elle.
— Tu ne rencontreras pas dans la vie, Jean, de femme 10 meilleure et qui ait des sentiments plus élevés. A tel point,
qu'un jour, — elle m'avait emmené dans une voiture découverte qui était pleine de joujoux, — elle portait ces joujoux à une petite fille malade, et, en les lui donnant, pour la faire rire, cette petite, pour l'amuser, elle lui parlait 15 si gentiment, que je pensais à toi et que je me disais, je m'en souviens maintenant : " Ah ! si elle était pauvre ! "
— Oui, si elle était pauvre ! mais elle ne l'est pas ! T^Oh ! non... Enfin que veux-tu, mon pauvre enfant!
si ça te fait du mal de la voir, de vivre près d'elle, comme 20 il faut, avant tout, que tu ne souffres pas . . . va-t'en, c'est cela, va-t'en ... Et cependant ... et cependant . . .
Le vieux prêtre devint songeur, laissa tomber sa tête dans ses mains, et resta, pendant quelques instants, silencieux ; puis il continua :
25 — Et cependant, Jean, sais-tu à quoi je pense ? Je l'ai beaucoup vue, mademoiselle Bettina, depuis son arrivée à Longueval. Eh bien, je réfléchis, — cela ne m'étonnait pas alors, cela me semblait si naturel, que l'on s'intéressât à toi, — mais enfin, elle parlait de toi, toujours, oui, toujours. 30 — De moi ?
— Oui, et de ton père, et de ta mère. Elle était curieuse de savoir comment tu vivais, elle me demandait de lui
expliquer ce que c'était que Texistence d'un soldat, d'un vrai soldat aimant son métier et le faisant en conscience. C'est extraordinaire, depuis que eu m'as dit cela, il se fait dans ma tête tout un travail de souvenirs. Mille petites choses se groupent, se rapprochent . . . Ainsi, elle est revenue 5 du Havre avant-hier à trois heures. Eh bien, une heure après son arrivée, elle était ici. Et c'est de toi, tout de suite, qu'elle m'a parlé. Elle m'a demandé si tu m'avais écrit, si tu n'avais pas été malade, quand tu arriverais, à quelle heure, si le régiment passerait par le village. 10
— Il est inutile, mon parrain, de rechercher tous ces souvenirs.
— Non, cela n'est pas inutile . . . Elle paraissait si contente, si heureuse même, de penser qu'elle allait te revoir ! Ce dîner de ce soir, elle s'en faisait une fête . . . Elle devait »5 te présenter à son beau-frère, qui est arrivé. Il n'y a personne en ce moment au château, pas un seul invité. Elle insistait beaucoup sur ce point, — et je me rappelle sa dernière phrase, — elle était là sur le seuil de la porte ;
" Nous ne serons que cinq, m'a-t-elle dit, vous et M. Jean, 20 ma sœur, mon beau-frère et moi." Et elle a ajouté, en riant : "Un vrai dîner de famille." C'est sur ce mot qu'elle est partie, qu'elle s'est sauvée presque. Un vrai dîner de famille? Sais-tu ce que je crois, Jean, le sais-tu?
— Il ne faut pas croire cela, mon parrain, il ne faut 25 pas . . .
— Jean, je crois qu'elle t'aime !
— Et moi aussi, je le crois 1
— Toi aussi ?
— Quand je l'ai quittée, il y a vingt jours, elle était si 30 agitée, si émue ! Elle me voyait triste et malheureux. Elle ne voulait pas me laisser partir. C'était sur le perron
134 VABBÉ CONSTANTIN,
du château. J'ai dû m'enfuir... oui... m'enfuir. J'allais parler, éclater, tout lui dire. Après avoir fait une cinquantaine de pas, je me suis arrêté, je me suis retourné. Elle ne pouvait plus me voir. J'étais en pleine nuit. Mais je la 5 voyais, moi. Elle était restée, là, immobile, les épaules et les bras nus, sous la pluie, regardant du côté par où j'étais parti. Peut-être suis-je fou de penser que... Peut-être n'était-ce qu'un sentiment de pitié. Mais non, c'était autre chose que de la pitié, car savez-vous ce qu'elle a fait, le 10 lendemain matin? Elle est venue, à cinq heures, par un temps effroyable, me vîfir passer sur la route avec le régiment, et, là, sa façon de me dire iadieu ... Ah ! mon parrain ! mon parrain ! . . .
— Mais alors, dit le pauvre curé, complètement boule- 15 versé, complètement désorienté, mais alors je ne comprends
plu» du tout. Si tu l'aimes, Jean, et si elle t'aime !
- - Mais c'est à cause de cela surtout qu'il faut que je parte. S'il n'y avait que moi ! si j'étais certain qu'elle ne s'est pas aperçue de mon amour, certain qu'elle n'en a pas
20 été attendrie ! je resterais ... je resterais . . . rien que pour la douceur de la voir, et je l'aimerais de loin, sans espérance aucune, rien que pour le bonheur de l'aimer . . . Mais non, elle a bien compris ... et loin de me décourager . . . enfin . . . voilà ce qui m'oblige à partir . . .
25 — Non, je ne comprends plus. Je sais bien, mon pauvre enfant, que nous parlons là de choses où je ne suis pas grand clerc... mais, enfin, vous êtes tous les deux bons, jeunes et charmants... Tu l'aimes... elle t'aimerait... et tu ne pourrais pas ! . . .
30 — Et son argent, mon parrain, et son argent^
V — Qu'importe son argent ! ce n'est rien que son argent ! Est-ce que c'est à cause de son argent que tu l'as aimée?...
VABBÉ CONSTANTIN. I35
C'est plutôt malgré son argent. Ta conscience, mon Jean, sera bien en paix à cet égard, et cela suffit.
— Non, cela ne suffit pas. Avoir bonne opinion de soimême, ce n*est pas assez ; il faut encore que cette bonne opinion soit partagée par les autres. 5
— Oh ! Jean, parmi ceux qui te connaissent, qui pourrait douter de toi?
— Qui sait ? . . . Et puis il y a autre chose que cette question d'argent, autre chose de plus sérieux et de plus grave. Je ne suis pas le mari qui lui convient. 10
— Et quel autre plus digne que toi ?.. .
— Il ne s'agit pas de rechercher ce que je puis valoir, il s'agit de considérer ce qu'elle est et de considérer ce que je suis ; il s'agit de se demander ce que doit être sa vie et ce que doit être ma vie, à moi . . . Un jour, Paul, — vous savez, 15 il a une' façon un peu brutale de dire les choses . . . mais cela donne souvent à la pensée beaucoup de clarté, — il était question d'elle . . . Paul ne se doutait de rien . . . sans cela . . .
il est bon ... et n'aurait pas ainsi parlé. Eh bien, il me disait : " Ce qu'il lui faut, c'est un mari qui soit bien à elle, 20 tout à elle, un mari qui n'ait d'autre s ouci que de faire de son existence une fête perpétuelle, un^ari enfin qui lui en donne pour son argent." Vous me connaissez... Un tel mari, je ne peux pas, je ne dois pas l'être. Je suis soldat et veux rester soldat. Si les hasards de ma carrière m'en- 25 voient un jour en garnison dans quelque trou des Alpes ou. dans un village perdu de l'Algérie, puis-je lui demander de me suivre ? puis-je la condamner à cette existence de femme de soldat, qui est, en somme, un peu l'existence du soldat ! Pensez à la vie qu'elle mène aujourd'hui, à tout ce luxe, à 3° tous ces plaisirs ? . . .
— Oui, dit l'abbé, cela est plus sérieux que la question d'argent.
136 VABBÉ CONSTANTIN.
— Tellement sérieux, qu'il n'y a pas d'hésitation possible. Pendant ces vingt jours que j'ai passés là-bas, seul, au camp, j'ai bien pensé à tout cela ... je n'ai pensé qu'à cela ... et, l'aimant comme je l'aime, il faut que les raisons soient bien
5 fortes qui me montrent clairement mon devoir. Je dois m'en aller ... loin, bien loin, le plus loin possible. J'en souffrirai beaucoup . . . mais je ne dois plus la revoir ! je ne dois plus la revoir !
Jean se laissa tomber sur un fauteuil, près de la cheminée ;
10 il resta là, accablé. Le vieux prêtre le regardait.
— Te voirmalheureux ! mon pauvre enfant ! qu'une telle douleur tombe sur toi ! . . , Cela est trop cruel, trop injuste ! . . .
A ce moment, on frappa légèrement à la porte.
— Ah 1 dit le curé, n'aie pas peur, Jean ... je vais ren- 15 voyer...
L'abbé se dirigea vers la porte, l'ouvrit et recula x:omme devant une apparition inattendue.
C'était Bettina. Tout de suite, elle avait vu Jean, et, allant droit à lui:
20 — Vous ? . , . s'écria-t-elle. Oh ! que je suis contente !
Il s'était levé... elle lui avait pris les deux mains, et, s'adressant à l'abbé :
— Je vous demande pardon, monsieur le curé, si c'est à lui d'abord que je suis allée... Vous, je vous ai vu hier...
25 et lui, pas depuis vingt grands jours, pas depuis certain soir où il est parti de la maison triste et souffrant.
Elle tenait toujours les mains de Jean. H ne se sentait la force ni de faire un mouvement, ni de prononcer une
parole, jo — Et maintenant, continua Bettina, allez-vous mieux? Non, pas encore... je le vois... encore triste... Ah! comme j'ai bien fait de venir ! J'ai eu là une inspiration.
VABBÉ CONSTANTIN, 137
Cependant, cela me gêne un peu, cela me gêne beaucoup de vous trouver ici. vous comprendrez pourquoi lorsque vous saurez ce que je viens demander à votre parrain.
Elle abandonna les mains de Jean, et, se tournant vers Tabbé : 5
— Je viens, monsieur le curé, vous prier de vouloir bien entendre ma confession... Oui, ma confession... Mais ne vous .avisez pas de vous en aller, monsieur Jean. Je ferai ma confession publiquement. Je parlerai très volontiers devant vous... et même, en y songeant, cela sera bien lo mieux ainsi. Asseyons-nous ... voulez-vous^J^ » ^
Elle se sentait pleine de confiance et de hardiesse. Elle avait la fièvre, mais cette fièvre qui, sur le champ de bataille, donne au soldat de Tardeur, de l'héroïsme et le mépris du danger. L'émotion qui faisait battre le cœur de Bettina 15 plus vite qu'à l'ordinaire était une émotion haute et généreuse. Elle se disait :
— Je veux être aimée ! je veux aimer ! je veux être heureuse ! je veux qu'il soit heureux ! Et, puisque lui ne peut pas avoir le courage, c'est à moi d'en avoir pour nous deux, 20 c'est à moi de marcher seule, la tête haute et d'un cœur tranquille, à la conquête de notre amour, à la conquête de notre bonheur !
Bettina, dès les premiers mots, avait pris sur l'abbé et sur Jean un complet ascendant. Ils la laissaient dire, ils se 25 laissaient faire. Ils sentaient bien que l'heure était suprême, ils comprenaient que ce qui allait se passer là serait décisif, irrévocable ; mais ils n'étaient ni l'un ni l'autre en état de prévoir... Ils s'étaient assis docileinent, presque automatiquement. Ils attendaient, ils écoutaient . . . Entre ces deux 30 hommes éperdus, Bettina, seule, était de sang-froid... Ce fut d'une voix nette et précise qu'elle commença :
138 VABBÉ CONSTANTIN,
— Je vous dirai, d'abord, monsieur le curé, et cela pour mettre votre conscience pleinement en repos, je vous dirai que je suis ici avec le consentement de ma sœur et de mon beau-frère. Ils savent pourquoi je suis venue, ils savent ce
5 que je vais faire. Ils ne le savent pas seulement, ils l'approuvent. C'est entendu, n'est-ce pas? Eh bien, ce qui m'amène, c'est votre lettre, monsieur Jean, cette lettre par laquelle vous avez appris à ma sœur que vous ne pouviez pas, ce soir, venir dîner avec nous et que vous étiez abso-
10 lument obligé de partir. Cette lettre a dérangé tous mes projets... En effet, ce soir, — toujours avec la permission de ma sœur et de mon beau- frère, — je voulais, après le dîner, vous emmener dans le parc, monsieur Jean, m'asseoir avec vous sur un banc, — j'avais eu l'enfantillage de choisir
15 la place d'avance, tout à l'heure ; — là, je vous aurais tenu un petit discours, très préparé, très étudié, presque appris par cœur; car, depuis votre départ, je ne pense qu'à ce petit discours. Je me le récite à moi-même du matin au soir. Voilà donc ce que je me proposais de faire, et vous
20 comprenez que votre lettre... Je me suis trouvée fort embarrassée . . . J'ai un peu réfléchi et je me suis dit que, si j'adressais mon petit discours à votre parrain, ce serait à peu près comme si je vous l'adressais à vous-même. Je suis donc venue, monsieur le curé vous prier de vouloir
25 bien m'écouter.
— Je vous écoute, mademoiselle, balbutia l'abbé.
— Je suis riche, monsieur le curé, je suis très riche, et, à vous parler franchement, j'aime beaucoup mon argent, oui, je l'aime beaucoup. J'e lui dois ce luxe qui m'entoure, ce
30 luxe qui, je l'avoue, — c'est une confession, — ne m'est aucunement désagréable. Mon excuse, c'est que je suis encore bien jeune, cela passera peut-être avec l'âge . . . Mais, enfin.
VABBÉ CONSTANTIN. I39
ceîa n'est pas bien sûr. J'ai une autre excuse ; c'est que, si j'aime un peu mon argent pour les agréments qu'il me procure, je l'aime beaucoup pour le bien qu'il me permet de faire autour de moi. Je l'aime en égoïste, si vous voulez, pour la joie que me cause le plaisir de donner . . . Enfin, je 5 crois que ma fortune n'est pas trop mal placée entre mes mains. Eh bien, monsieur le curé, de même que vous avez, vous, charge d'âmes, il me semble que j'ai, moi, charge d'argent. Je me suis toujours dit : "Je veux que mon mari soit, avant tout, digne de partager cette grande fortune ; je 10 veux être bien certaine qu'il en fera bon usage, avec moi, tant que je serai là, et, après moi, si je dois m'en aller de ce monde, la première." Je me disais encore autre chose . . . Je me disais ; " Celui qui sera mon mari, je veux l'aimer ! " Et voilà, monsieur le curé, où véritablement commence ma 15 confession. Il est un homme qui, depuis deux mois, a fait tout ce qu'il a pu pour me cacher qu'il m'aimait... Mais cet homme, je n'en doute pas, il m'aime . . . Jean, n'est-ce pas, vous m'aimez?
— Oui, dit Jean, tout bas, les yeux fermés, comme un ao criminel, je vous aime !
— Je le savais bien ; mais, enfin, j'avais besoin de vous l'entendre dire. Et maintenant, Jean, je vous en conjure, ne prononcez plus un seul mot. Toute parole de vous serait inutile, me troublerait, m'empêcherait d'aller jusqu'au 25 bout et de vous dire ce que je tiens absolument à vous dire. Promettez-moi de rester là, assis, sans bouger, sans parler . . . Vous me le promettez?
— Je vous le promets.
Bettina perdait un peu de son assurance, sa voix tremblait 3° légèrement. Elle reprit cependant avec un enjouement un peu forc^
I40 VABBÉ CONSTANTIN.
— Mon Dieu, monsieur le curé, je ne vous accuse certainement pas de ce qui est arrivé, mais pourtant tout cela est un peu votre faute.
— Ma faute !
y — Ah ! ne me parlez pas, vous non plus. Oui, je le répète, votre faute ... Je suis certaine que vous avez dit à Jean beaucoup de bien de moi, beaucoup trop. Peut-être, sans cela, n'aurait-il pas songé... Et, en même temps, à moi, vous me disiez beaucoup de bien de lui, — pas trop,
ro non, non, mais enfin beaucoup! — Alors, moi, j'avais tant de confiance en vous, que j'ai commencé à le regarder et à Texaminer avec un peu phis d'attention. Je me suis mise à le comparer avec tous ceux qui, depuis un an, avaient demandé ma main. Il m'a paru qu'il leur était de toute
15 manière absolument supérieur... Enfin il est arrivé qu'un certain jour ... ou plutôt un certain soir ... il y a trois semaines, la veille de votre départ, Jean, je me suis aperçue que je vous aimais... Oui, Jean, je vous aime !... Je vous en conjure, Jean, ne dites rien . . . restez assis ... ne vous
20 approchez pas de moi. J'avais fait, avant de venir ici, provision de courage; mais je n'ai déjà plus, vous le voyez, mon beau calme de tout à l'heure. J'ai encore cependant certaines choses à vous dire... et les plus importantes de toutes. Jean, écoutez-moi bien. Je ne veux pas d'une réponse
25 arrachée à votre émotion. Je sais que vous m^aimez... Si vous devez m 'épouser, je ne veux pas que ce soit seulement par amour ; je veux que ce soit aussi par raison. Pendant ces quinze jours qui ont précédé votre départ, vous avez pris un tel soin de me fuir, de vous dérober à tout entretien,
30 que je n'ai pas pu me montrer à vous telle que je suis. Il y a en moi peut-être certaines qualités que vous ne connaissez pas . . . Jean, je sais ce que vous êtes, je sais à quoi je
VABBÉ CONSTANTIN. I4I
m'engagerais en devenant votre femme, et je serais pour vous non pas seulement une femme aimante et tendre, mais aussi une femme courageuse et ferme. Je connais votre vie entière, c*est votre parrain qui me Ta racontée. Je sais pourquoi vous êtes soldat, je sais quels devoirs, quels 5 sacrifices vous pouvez entrevoir dans Tavenir . . . Jean, n'en doutez pas, je ne vous détournerai d'aucun de ces devoirs, d'aucun de ces sacrifices. Si je pouvais vous en vouloir de quelque chose, je vous en voudrais peut-être de cette pensée, — oh! vous avez dû l'avoir! — que je vous souhaiterais 10 libre et tout à moi, que je vous démoderais d'abandonner votre carrière. Jamais ! jamais ! entendez-vous bien, jamais je ne vous demanderai une pareille chose . . . Une jeune fille que je connais a fait cela, en se mariant ; elle a fait une chose qui était mal ... Je vous aime et je vous veux tel que vous 15 êtes. C'est parce que vous vivez autrement et mieux que tous ceux qui m'ont désirée pour femme que je vous ai, moi, désiré pour mari. Je vous aimerais moins, je ne vous aimerais peut-être plus du tout, — cela me serait bien difficile cependant, — si vous vous mettiez à vivre comme vivent 20 tous ceux dont je n'ai pas voulu . . . Quand je pourrai vous suivre, je vous suivrai, et partout où vous serez sera mon devoir, partout où vous serez sera mon bonheur. Et, si le jour arrive où vous ne pourrez pas m' emmener, le jour où vous devrez partir seul, eh bien ! Jean, ce jour-là, je vous pro- 25 mets d'avoir du courage, pour ne pas vous enlever votre courage à vous... Et maintenant, monsieur lexuré, ce n'est pas à lui, c'est à vous que je m'adresse ... je veux que ce soit vous qui répondiez . . . pas lui. Dites . . . s'il m'aime et s'il me sent digne de lui, serait- il juste de me faire expier si 3® durement ma fortune ? . . . Dites ! . . . ne doit- il pas -accepter d'être mon mari?
142 VABBÉ CONSTANTIN.
— Jean, dit gravement le vieux prêtre, épouse-la . . . c'est ton devoir ... et ce sera ton bonheur !
Jean s'approcha de Bettina, la prit dans ses bras et posa sur son front un premier baiser.
5 Bettina se dégagea doucement, et, s'adressant à l'abbé :
— Et maintenant, monsieur le curé, j'ai enccnre quelque chose à vous demander ... Je voudrais ... je voudrais . . .
— Vous voudriez ? . . .
— Je vous en prie, monsieur le curé, embrassez-moi.
lo Le vieux prêtre l'embrassa sur les deux joues, paternellement, et ensuite Bettina :
— Vous m'avez dit bien souvent, monsieur le curé, que Jean était un peu votre fils, — moi aussi, n'est-ce pas? je serai im peu votre fille. Cela vous fera deux enfants, voilà
15 tout !
Un mois après, le 1 2 septembre, à midi, Bettina, dans la
plus simple des robes de mariée, traversait l'église de