Une enfant? n'était-ce qu'une enfant? Les trompettes
'sojinèrent. La manœuvre recommença. Cette fois, par
bonheur, plus de commandement,^ plus de responsabilité.
Les quatre batteries exécutaient des évolutions d'ensemble.
On voyait tournoyer en tout sens cette masse énorme
25 d'hommes, de chevaux et de voitures, tantôt déployée en une longue ligne de bataille, tantôt resserrée en un groupe compact. Tout s'arrêtait en même temps, d'un seul coup, sur toute l'étendue du polygone. Les servants sautaient à bas de leurs chevaux, couraient à la pièce,* la décrochaient
30 de son avant-train " qui s'éloignait au trot, et la disposaient à faire feu avec une rapidité surprenante. Puis les attelages revenaient, les servants raccrochaient les pièces, se remet-
VABBÉ CONSTANTIN, 55
talent vivement en selle, et le régiment se lançait, à grande allure, à travers le champ de manœuvre.
Bettina, tout doucement, dans la pensée de Jean, reprenait l'avantage sur madame Scott. Elle lui apparaissait, souriante et rougissante, dans les flots ensoleillés de ses cheveux j épars. Monsieur Jean . . . elle l'avait appelé monsieur Jean . . . et jamais son petit nom ne lui avait paru si joli. Et les dernières poignées de main, au départ, avant de monter en voiture ! . . . Miss Percival avait serré un peu plus fort que madame Scott ... un peu plus fort, positivement. Elle avait lo ôté ses gants pour jouer de l'orgue, et Jean sentait encore l'étreinte de cette petite main nue, qui était venue se blottir, fraîche et souple, dans sa grosse vilaine patte d'artilleur.
— Je me trompais tout à l'heure, se disait Jean, la plus jolie, c'est miss Percival. 15
La manœuvre était finie. Les batteries se placèrent les unes derrière les autres, à intervalles serrés, les pièces parfaitement alignées, et le défilé ^ eut lieu au grand trot avec un vacarme effroyable et dans un ouragan de poussière. Lorsque Jean, le sabre au poing, passa devant le colonel, 20 les deux images des deux sœurs se confondaient et s'enchevêtraient si bien dans ses souvenirs, qu'elles entraient et disparaissaient, en quelque sorte, l'une dans l'autre, devenaient une seule et même personne. Tout parallèle devenait impossible, grâce à cette singulière confusion des 25 deux termes de la comparaison.
Madame Scott et miss Percival restèrent, de la sorte, inséparables dans la pensée de Jean, jusqu'au jour où il devait lui être donné * de les revoir. L'impression de cette brusque rencontre ne s'effaça pas ; elle persista, très vive et très 30 douce, à tel point que Jean se sentait agité, inquiet.
— Aurais-je fait, se disait-il, la bêtise de devenir ainsi
56 VABBÉ CONSTANTIN.
amoureux, follement, à première vue ? Mais non, on devient amoureux d'une femme ... et non pas de deux femmes à la fois.
Cela le rassurait. Il était très jeune, ce grand garçon de 5 vingt-quatre ans. Jamais l'amour n'était entré pleinement, franchement, ouvertement dans son cœur. L'amour, il ne le connaissait guère que par les romans, et il avait lu très peu de romans. Ce n'était pas un ange cependant. Il trouvait de la grâce et de la gentillesse aux grisettes de
*° Souvigny ; lorsqu'elles lui permettaient de leur dire qu'elles étaient charmantes, il le leur disait volontiers; mais, quant
. à voir de l'amour dans des fantaisies qui ne mettaient en son cœur que de très légères et de très superficielles agitations, jamais il ne s'en était avisé.
'5 Paul de Lavardens avait, lui, de merveilleuses facultés d'enthousiasme et d'idéalisation. Son cœur logeait toujours trois ou quatre grandes passions qui vivaient là, fraternellement, en bon accord. Paul avait le talent de trouver dans cette petite ville de quinze mille âmes quantité de jolies
20 filles, toutes faites pour être adorées. Il croyait perpétuellement déc^vrir l'Amérique quand il ne faisait que la retrouver.\fr . " Le m(5n[de, Jean l'avait à peine entrevu. Il s'était laissé èflfnduire, une dizaine de fois peut-être, par Paul, à des
25 soirées, à des bals, dans les châteaux des environs. Il en avait rapporté une impression de gêne, de malaise et d'ennui. Il en avait conclu que ces plaisirs-là n'étaient pas faits pour lui. Il avait des goûts sérieux et simples. Il aimait la solitude, le travail, les longues promenades, les grands
30 espaces, les chevaux et les livres. Il était un peu sauvage, un peu paysan. Il adorait son village et tous les vieux témoins de son enfance qui lui parlaient d'autrefois. Un
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quadrille dans un salon lui causait une peur insurmontable ; mais, tous les ans, à la fête patronale^ de Longueval, il dansait de bon cœur avec les fillettes et les fermières du pays.
S'il avait vu madame Scott et miss Percival chez elles, à 5 Paris, dans toutes les splendeurs de leur luxe, dans tout l'éclat de leur élégance, il les aurait regardées, de loin, avec curiosité, comme de ravissants objets d'art. Puis il serait rentré chez lui et aurait, sans nul doute, dormi comme à l'ordinaire, le plus paisiblement du monde. 10
Oui, mais ce n'était pas ainsi que les choses s'étaient passées, et de là son étonnement, de là son trouble. Ces deux femmes, par le plus grand des hasards, s'étaient montrées à lui dans un milieu qui lui était familier et qui leur avait été, par cela même, singulièrement favorable. Sim- 15 pies, bonnes, franches, cordiales, voilà ce qu'elles avaient été dès le premier jour. Et, par-dessus le marché,^ délicieusement johes, ce qui ne gâte jamais rien. Jean s'était senti tout de suite sous le charme. Il y était encore.
Au moment où il descendait de cheval, à neuf heures, 20 dans la cour du quartier, l'abbé Constantin entrait joyeusement en campagne." La tête du vieux prêtre, depuis la veille, était en feu. Jean n'avait pas beaucoup dormi, et lui, le pauvre curé, n'avait pas dormi du tout.
De grand matin,* il s'était levé, et, toutes portes closes, 25 seul avec Pauline, il avait compté son argent, étalant sur la table ses cent louis,® et, comme un avare, prenant plaisir à les manier. A lui tout cela ! à lui ! c'est-à-dire aux pauvres.
— N'allez pas trop vite, monsieur le curé, disait PauHne ; soyez économe. Je crois qu'en distribuant aujourd'hui une 30 centaine de francs . . .
— Ce n'est pas assez, Pauline, ce n'est pas assez. Je
58 VABBÉ CONSTANTIN,
n'aurai eu qu'une journée comme celle-là dans ma vie, mais je Taurai eue ! Savez- vous combien je vais donner, Pauline ?
— Combien, monsieur le curé ?
— Mille francs !
5 — Mille francs ! ! !
— Oui, nous sommes millionnaires maintenant. Nous avons à nous tous les trésors de TAmérique, et je ferais des économies? Pas aujourd'hui en tout cas ! Je n'en ai pas le droit.
10 Sa messe dite, à neuf heures, il partit et ce fut une pluie d'or sur sa route. Ils eurent tous leur part, et les pauvres avouant leur misère, et ceux qui la cachaient. Chaque aumône était accompagnée du même petit discours ;
— Cela vient des nouveaux maîtres de Longueval, deux 15 Américaines... Madame Scott et miss PerciyaL Retenez
bien leurs noms et priez pour elles ce soijr,^^
Puis il se sauvait, sans attendre les remerciements; à travers les champs, à travers les bois, de hameau en hameau, de chaumière en chaumière, il allait, il allait, il allait...
20 Une sorte de griserie lui montait au cerveau. Partout sur son passage, c'étaient des cris de joie et d'étonnement. Tous ces louis d'or tombaient, comme par miracle, dans ces pauvres mains habituées à recevoir de petites pièces de monnaie blanche.^ Le curé fit même des folies, des vraies
25 folies ; il était lancé, il ne se connaissait plus. Il donnait à ceux-là mêmes qui ne demandaient pas.
Il rencontra Claude Rigal, un ancien sergent ^ qui avait laissé un de ses bras à Sébastopol, déjà tout grisonnant, tout blanchissant ; car le temps passe et les soldats de Crimée
30 bientôt seront des vieillards.
— Tenez,* dit le curé, voilà vingt francs.
— Vingt francs ! mais je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. J'ai ma pension.
VABBÉ CONSTANTII\r. 59
Sa pension ! . . . sept cents francs !
— Eh bien, répondit le curé, ce sera pour vous acheter des cigares ; mais écoutez bien, cela vient d'Amérique . . .
Il recommençait sa petite tirade sur les nouveaux maîtres de Longueval. 5
Il entra chez une brave femme, dont le fils, le mois précédent, était parti pour la Tunisie.^
— Eh bien, votre fils, comment va-t-il ?
— Pas mal, monsieur le curé, j'ai reçu hier une lettre.
Il se porte bien, il ne se plaint pas ; seulement il dit qu'il lo n'y a pas de Kroumirs ^ . . Pauvre garçon ! J'ai fait des petites économies depuis un mois, et je crois que je pourrai bientôt lui envoyer dix francs.
— Vous lui en enverrez trente . . . Prenez . . .
— Vingt francs, monsieur le curé ! vous me donnez vingt 15 francs !
— Oui, je vous les donne . . .
— Pour mon garçon ?
— Pour votre garçon... Seulement, écoutez bien, il faut que vous sachiez d'où ça vient ; vous aurez bien soin de le 20 dire à votre fils, quand vous lui écrirez.
Le curé, pour la vingtième fois, répéta son petit panégyrique de madame Scott et de miss Percival. A six heures, il rentra chez lui, épuisé de fatigue, mais la joie dans l'âme.
— J'ai tout donné ! s'écria-t-il dès qu'il aperçut Pauline, 25 tout donné ! tout donné !
Il dîna et s'en alla, le soir, dire son office du mois de Marie ; mais, au moment où il monta à l'autel, l'harmonium resta muet. Miss Percival n'était plus là.
La petite organiste de la veille était, en ce même moment, 30 fort perplexe. Sur les deux divans de son cabinet de toilette,* deux robes s'étalaient à grands flots, une robe blanche
6o VABBÉ CONSTANTIN-,
et une robe bleue. Bettina se demandait laquelle de ces deux robes elle allait mettre, pour aller le soir à T Opéra, Elle les trouvait délicieuses toutes les deux, mais il fallait bien choisir. Elle ne pouvait en mettre qu'une. Après de
5 longues hésitations, elle se décida pour la robe blahche. A neuf heures et demie, les deux sœurs montaient le grand escalier de l'Opéra. Quand elles entrèrent dans leur loge, le rideau se levait sur le second tableau du deuxième acte à! Aida ^ l'acte du ballet et de la marche.
lo Deux jeunes gens, Roger de Puymartin et LfOuis de Martillet, se trouvaient assis au premier rang d'une baignoire ^ de rez-de-chaussée. Ces demoiselles du corps de ballet n'étaient pas encore en scène, et ces messieurs, désœuvrés, s'amusaient à regarder la salle. L'apparition de miss Per-
15 cival fit sur tous deux une très vive impression.
— Ah 1 ah ! dit Puymartin, le voilà, le petit lingot d'or I Tous deux braquèrent leurs lorgnettes sur Bettina.
— Il est éblouissant, ce soir, le petit lingot d'or, continua Martillet. Regarde donc... la ligne du cou... l'attache
20 des bras, .v Teune fille encore et déjà femme. - V -.fOuif elle est ravissante... et à son aise par-dessus le marché.
— Quinze millions, il paraît, quinze millions à elle, bien à elle, et la mine d'argent marche toujours I
25 — Bérulle m'a dit vingt-cinq millions . . • et il est très au courant des choses d'Amérique, Bérulle.
— Vingt-cinq millions ! Un joli banco • pour Romanelli !
— Comment, Romanelli?
— Le bruit court qu'il l'épouse, que le mariage est
30 décidé.
. — Mariage décidé, soit, mais avec Montessan, pas avec Romanelli ... Ah ! enfin, voici le ballet !
VABBÉ CONSTANTIN, 6l
Ils cessèrent de causer. Le ballet dans Aida ne dure que cinq minutes. Il importait d'en jouir respectueusement, religieusement ; car il y a cela de particulier chez nombre d'habitués de l'Opéra, qu'ils bavardent comme des pies quand il conviendrait de se taire pour écouter, et qu'ils 5 observent, au contraire, un admirable silence quand il serait permis de causer, tout en regardant.
Les trompettes héroïques à^Aïda avaient jeté leur dernière fanfare en l'honneur de Radamès. Devant les grands sphinx, sous le vert feuillage des palmiers, les danseuses s'a- 10 vançaient étincelantes et prenaient possession de la scène.
Madame Scott, avec beaucoup d'attention et de plaisir, suivait les évolutions du ballet ; mais Bettina brusquement était devenue songeuse, en apercevant dans une loge, de l'autre côté de la salle, un grand jeune homme brun. Miss 15 Percival se parlait à elle-même et se disait :
— Que faire? que décider? Faut il l'épouser, ce grand garçon qui est là en face et qui me lorgne?.. . car c'est moi qu'il regarde ... Il va venir tout à l'heure pendant l'entr'acte, et, quand il entrera, je n'aurais qu'à lui dire : " C'est fait ! 20 voici ma main ... Je serai votre femme." Et ce serait fait ! Princesse, je serais princesse ! princesse Romanelli ! princesse Bettina ! Bettina Romanelli ! Cela s'arrange bien, cela sonne très gentiment à l'oreille : " Madame la princesse est servie ... — Madame la princesse mon tera-t- elle à cheval 25 demain matin ? . . . " Cela m'amuserait-il d'être princesse ? . . . Oui et non... Parmi tous ces jeunes gens qui, depuis un an, à Paris, courent après mon argent, ce prince Romanelli, c'est encore ce qu'il y a de mieux ... Il faudra bien que je me décide, un de ces jours, à me marier ... Je crois qu'il 30 m'aime... Oui, mais moi, est-ce que je l'aime? Non, je ne crois pas ... et j'aimerais tant aimer ! . . . Oh ! oui, j'aimerais tanti.
J^ ^ rheure précise où ces reflexions passaient par la jolie ftte de Bettina, Jean, seul dans son cabinet de travail, assis devant son bureau avec un gros livre sous l'abat-jour de sa lampe, repassait, en prenant des notes, l'histoire des cam-
5 pagnes de Turenne.^ Il était chargé de faire un cours aux sous-officiers du régiment, et, prudemment, il préparait sa leçon du lendemain.
Mais voilà que, tout à coup, au milieu de ses notes : Nordlingen, 1645 ; les Dunes, 1658; Mulhausen et Turck-
10 heim, 16 74-1 6 75, voilà qu'il aperçut un croquis... Jean ne dessinait pas trop mal.* Un portrait de femme était venu se placer de lui-même sous sa plume. Qu'est-ce qu'elle venait faire là, au milieu des victoires de Turenne, cette petite bonne femme ? Et puis laquelle était-ce ? . . . Madame
15 Scott ou miss Percival .? . . . Comment savoir?... Elles se ressemblaient tant ! . . . Et Jean, péniblement, laborieusement, revenait à l'histoire des campagnes de Turenne.
Au même moment encore, l'abbé Constantin, à genoux devant sa petite couchette de noyer, de toutes les forces de
20 son âme, appelait les grâces du Ciel sur les deux femmes qui lui avaient fait passer une si douce et une si heureuse journée. Il priait Dieu de bénir madame Scott dans ses enfants et de donner à miss Percival un mari selon son cœur.
Paris autrefois appartenait aux Parisiens, et cet autrefois 25 n'est pas très loin de nous ; trente ou quarante ans à peine. Les Français, à cette époque, étaient maîtres de Paris, comme les Anglais sont maîtres de Londres, les Espagnols de Madrid et les Husses de Saint-Pétersbourg. Ces temps ne sont plus. Il y a encore des frontières pour les autres
VABBÉ CONSTANTIN, 63
pays, il n'y en a plus pour la France. Paris est devenu une immense tour de Babel, une ville internationale et universelle. Les étrangers ne viennent pas seulement visiter Paris ; ils viennent y vivre.
Nous avons à présent, à Paris, une colonie russe, une 5 colonie espagnole, une colonie levantine, une colonie américaine; ces colonies ont leurs églises, leurs banquiers, leurs médecins, leurs journaux, leurs pasteurs, leurs popes et leurs dentistes. Les étrangers ont déjà conquis sur nous la plus grande partie des Champs-Elysées ^ et du boulevard 10 Malesherbes ; * ils avancent, ils s'étendent ; nous reculons, refoulés par l'invasion ; nous sommes obligés de nous expatrier. Nous allons fonder des colonies parisiennes dans la plaine de Passy,' dans la plaine de Monceau,^ dans des quartiers qui autrefois n'étaient pas du tout Paris et qui ne 15 le sont pas encore tout à fait aujourd'hui.
Parmi ces colonies étrangères, la plus nombreuse, la plus riche, la plus brillante, c'est la colonie américaine. Il y a un moment où un Américain se sent assez riche ; un Fran-
çais, jamais. L'Américain alors s'arrête, respire un peu et, tout en ména"geant le cfapital, ne compte plus avec les revenus, il sait dépenser ; le Français ne sait qu'épargner.
Le Français n'a qu'un seul véritable luxe : ses révolutions. Prudemment et sagement, il se réserve pour elles, sachant bien qu'elles coûteront fort cher à la France, mais qu'elles 25 seront, en même temps, l'occasion de placements fort avantageux. Le budget de notre pays n'est qu'un long emprunt perpétuellement ouvert. Le Français se dJLj
— Thésaurisons ! thésaurisons ! thésaurisoflkl II y aura, un de ces matins, quelque révolution qui fera tomber le cinq 30 pour cent à cinquante ou soixante francs. J'en achèterai. Puisque les révolutions sont inévitables, tâchons du moins d'en tirer profit.
On parle sans cesse des gens ruinés par les révolutions, et plus grand peut-être est le nombre des gens enrichis par les révolutions.
Les Américains subissent très fortement l'attraction de s Paris. Il n'est pas au monde de ville où il soit plus agréable et plus facile de dépenser beaucoup d'argent. Par des raisons de race et d'origine, cette attraction s'exerçait sur madame Scott et sur miss Percival d'une façon toute particulière.
>o La plus française de nos colonies, c'est le Canada, qui n'est plus à nous. Le souvenir de la patrie première a persisté très puissant et très doux au cœur des émigrés de Québec et de Montréal. Suzie Percival avait reçu de sa mère une éducation toute française, et elle avait élevé sa 15 sœur dans le même amour de notre pays. Les deux sœurs se sentaient Françaises, mieux que cela, Parisiennes.
Aussitôt que cette avalanche de millions se fut abattue sur elles, un même désir les posséda : venir vivre à Paris. Elles demandèrent la France comme on demande la patrie, 20 M. Scott fit quelque résistance.
— Quand je ne serai plus là, disait-il, quand je viendrai seulement tous les ans passer deux ou trois mois en Amérique, pour surveiller vos intérêts, vos revenus à toutes deux diminueront.
25 — Qu'importe ! répondait Suzie, nous sommes riches, trop riches... Partons, je vous en prie.... Nous serons û contentes ! si heureuses !
M. Scott se laissa fléchir; et Suzie, dans les premiers jours de janvier 1880, put écrire la lettre suivante à son 30 amie, Katie Norton, qui, depuis quelques années déjà, habitait Paris :
" Victoire ! c'est décidé \ Richard a consenti. J'arrive
VABBÉ CONSTANTIN. 6$
au mois d'avril et je redeviens Française. Vous m'avez offert de vous charger de tous les préparatifs de notre installation à Paris. Je suis horriblement indiscrète . . . J'accepte.
"Je voudrais, dès que je mettrai le pied à Paris, pouvoir , jouir de Paris, ne pas perdre mon premier mois en courses 5 chez les tapissiers,^ chez les carrossiers, chez les marchands de chevaux. Je voudrais, en descendant du chemin de fer, trouver dans la cour de la gare ma voiture, mon cocher, mes chevaux. Je voudrais vous avoir, ce jour-là, à dîner avec moi chez moi, Lx)uez ou achetez un hôtel, engagez 10 des domestiques, choisissez les voitures, les chevaux, les livrées. Je m'en rapporte absolument à vous.* Que les livrées soient bleues, voilà tout. Cette ligne est ajoutée à la demande de Bettina, qui, par-dessus mon épaule, regarde ce que je vous écris. 15
" Nous n'amenons en France avec nous que sept personnes : Richard, son valet de chambre \ Bettina et moi, nos femmes de chambre; les deux gouvernantes des enfants; plus deux boys, Toby et Boby, qui nous suivent à cheval. Ils montent dans une rare perfection"... Deux 20 vrais petits amours : * même taille, même tournure, presque même figure ; nous ne trouverions jamais à Paris de grooms mieux appareillés.
" Tout le reste, choses et gens, nous le laissons à New- York . . . Non, pas tout le reste, j'oubliais quatre petite poneys, 25 quatre bijoux, noirs comme de l'encre avec des balzanes blanches, tous les quatre, aux quatre jambes ; nous n'aurons pas le cœur de nous en séparer. Nous les attelons sur un duc,* c'est charmant ! Nous menons très bien à quatre,* Bettina et moi. Des femmes peuvent, n'est-ce pas, sans -^ trop de scandale, mener à quatre, au Bois, le matin, de bonne heure. Ici, cela se peut.
66 VABBÉ CONSTANTIA.
" Surtout, ma chère Katie, ne comptez pas avec Targent . . . Des folies, faites des folies.^ Voilà tout ce que je vous demande."
Le jour même où madame Norton recevait cette lettre, S la nouvelle éclatait de la débâcle d*un certain Gameville, gros spéculateur, qui n'avait pas eu de flair;* il avait senti de la baisse quand il aurait fallu sentir de la hausse} Ce Gameville, six semaines auparavant, s'était installé dans un hôtel tout battant neuf* et qui n'avait d'autre défaut qu'une
10 trop violente magnificence.
Madame Norton signa un acte de location,* — cent mille francs par an, — avec faculté d'acheter l'hôtel et le mobilier pour deux millions dans la première année du bail. Un tapissier de grand style se chargea de corriger, d'adoucir le
15 luxe démesuré d'un ameublement criard et tapageur.
Cela fait, l'amie de madame Scott eut le bonheur de mettre, du premier coup, la main sur deux de ces artistes éminents sans lesquels une grande maison ne pourrait se fonder et ne saurait fonctionner.
20 D'abord, un chef de premier ordre, qui venait d'abandonner un vieil hôtel du faubourg Saint-Germain," à son grand regret, car il avait des sentiments aristocratiques. Il lui en coûtait un peu d'aller' senâr chez des bourgeois, chez des étrangers.
25 — Jamais, dit-il à madame Norton, je n'aurais quitté le service de madame la baronne, si elle avait soutenu son train sur le même pied . . . mais madame la baronne a quatre enfants . . . deux fils qui ont fait des bêtises ... et deux filles qui seront bientôt en âge d'être mariées. Il faudra les
30 doter. Enfin madame la baronne est obligée de se resserrer un peu et la maison n'est plus assez importante pour moi.
Ce praticien distingué fit ses conditions ; bien qu'excessives, elles n'effrayèrent pas madame Norton, qui savait avoir affaire à un homme du plus sérieux mérite ; mais lui, avant de se décider, demanda la permission de télégraphier à New- York. Il avait besoin de prendre des renseigne- 5 ments** La réponse fut favorable. Il accepta. ^^jVffia^^Sêcond grand artiste était un piqueur d'une très rare Ç et très haute capacité, qui venait de se retirer après fortune faite.* Il consentit cependant à organiser les écuries de madame Scott. Il fut bien entendu qu'il aurait toute liberté 10 dans les acquisitions de chevaux, qu'il ne porterait pas la livrée, qu'il choisirait les cochers, les grooms et les palefreniers, qu'il n'y aurait jamais moins de quinze chevaux à l'écurie, qu'aucun marché ne se ferait avec le carrossier et avec le sellier sans son intervention et qu'il ne monterait 15 sur le siège que le matin, en costume de vilie, pour donner des leçons de guides à ces dames' et aux enfants, s'il était nécessaire.
Le chef prit possession de ses fourneaux et le piqueur de ses écuries. Tout le reste n'était qu'une question d'argent, ao et madame Norton à cet égard usa largement de ses pleins pouvoirs. Elle se conforma aux instructions qu'elle avait reçues. Elle fit, dans ce court espace de deux mois, de véritables prodiges, pour que l'installation des Scott fût absolument complète et absolument irréprochable. 25
Et voilà comment, lorsque, le 15 avril 1880, M. Scott, Suzie et Bettina descendirent du rapide ^Am Havre, à quatre heures et demie, sur le quai de la: gare Saint-Lazare, ils trouvèrent madame Norton, qui leur dit :
— Votre calèche est là, dans la cour. Il y a derrière la 3» calèche, un landau pour les enfants et, derrière le landau, un omnibus pour les domestiques. Les trois voitures à votre
68 VABBÉ CONSTANTIN.
chiffre,* conduites par vos cochers et attelées de vos chevaux. Vous demeurez : 24, rue Murillo, et voici le menu de votre dîner de ce soir. Vous m'avez invitée, il y a deux mois, j'accepte et je prendrai même la liberté de vous 5 amener une quinzaine de personnes. Je fournis tout, même les invités... Rassurez-vous, vous les connaissez tous, ce sont de nos amis communs ... et, dès ce soir, nous pourrons juger des mérites de votre cuisinier.
Madame Norton remit à madame Scott une jolie petite
10 carte entourée d'un fil d'or, qui portait ces mots : Menu du dîner du 15 avril 1880, et au-dessous: Consommé à la Parisienne^ truites saumonées à la Russe^ etc.
Le premier Parisien qui eut l'honneur et le plaisir de rendre hommage à la beauté de madame Scott et de miss
15 Percival fut un petit marmiton d'une quinzaine d'années, qui se trouvait là, vêtu de blanc, sa manne d'osier sur la tête, au moment où le cocher de madame Scott, gêné par un embarras de voitures, sortait difficilement de la cour de la gare. Le petit marmiton s'arrêta net sur le trottoir,
30 ouvrit de grands yeux, regarda les deux sœurs avec un air d'ébahissement et leur lança hardiment en plein visage ce simple mot :
— Mazette ! ! ! *
Quand elle vit venir les rides et les cheveux blancs, 25 madame Récamier • disait à une de ses amies :
— Ah ! ma chère, il n'y a plus d'illusion à se faire. Depuis le jour où j'ai vu que les petits ramoneurs ne se retournaient plus dans la rue pour me regarder, j'ai compris que tout était fini.
30 L'opinion des petits marmitons vaut, en pareil cas, l'opinion des petits ramoneurs . . . Tout n'était pas fini pour Suzie et pour Bettina ; tout commençait, au contraire.
VABBÉ CONSTANTIN. 69
Cinq minutes après, la calèche de madame Scott montait le boulevard Haussmann au trot lent et cadencé de deux admirables chevaux ; Paris comptait deux Parisiennes de plus, succès de madame Scott et de miss Percival fut imliat, décisif, foudroyant. Les beautés de Paris ne sont 5 lassées et cataloguées comme les beautés de Londres. Elles ne font pas publier leur portrait dans les journaux illustrés et ne laissent pas vendre leur photographie chez les papetiers... cependant, il existe toujours un petit état-major d'une vingtaine de femmes qui représentent la grâce, Tété- 10 gance et la beauté parisiennes, lesquelles femmes, après dix ou douze années de services, passent dans le cadre de réserve,^ tout comme les vieux généraux.
Suzie et Bettina firent tout de suite partie de ce petit état-major. Ce fut Taffaire de vingt-quatre heures, pas 15 même vingt-quatre heures; car tout se passa entre huit heures du matin et minuit, le lendemain même de leur arrivée à Paris.
Imaginez une sorte de petite féerie en trois actes et dont le succès irait grandissant de tableau en tableau : 20
I** Une promenade à cheval, le matin, à dix heures, au Bois, avec les deux merveilleux grooms importés d'Amérique;
2** Une promenade à pied, à six heures, dans Tallée des Acacias ; 25
3® Une apparition à TOpéra, le soir, à dix heures, dans la loge de madame Norton.
Les deux nouvelles furent immédiatement remarquées et appréciées, comme elles méritaient de Têtre, par les trente ou quarante personnes qui constituent une sorte de tribunal 30 mystérieux et qui rendent, au nom de tout Paris, des arrêts sans appel. Ces trente ou quarante personnes ont, de temps
70 VABBÉ CONSTANTIN,
en temps, la fantaisie de déclarer délicieuse telle femme manifestement laide. Cela suffit. Elle paraît délicieuse à dater de ce jour.
La beauté des deux sœurs n'était pas discutable. On
S admira, le matin, leur grâce, leur élégance et leur distinction ; on déclara, dans Taprès-midi, qu'elles avaient la démarche précise et hardie de deux jeunes déesses; et, le soir, ce ne fut qu'un cri sur l'idéale perfection de leurs épaules. La partie était gagnée.^ Tout Paris, dès lors,
10 eut pour les deux sœurs les yeux du petit marmiton de la rue d'Amsterdam, tout Paris répéta son MazetU I bien entendu avec les variantes et les développements imposés par les usages du monde.
Le salon de madame Scott prit immédiatement tour-
15 nure^... Les habitués de trois ou quatre grandes maisons américaines se transportèrent en masse chez les Scott, qui eurent trois cents personnes à leur premier mercredi. Leur cercle, très rapidement, s'accrut ; il y avait un peu de tout dans leur clientèle : des Américains, des Espagnols, des
20 Italiens, des Hongrois, des Russes et même des Parisiens.
Lorsqu'elle avait raconté son histoire à l'abbé Constantin,
madame Scott n'avait pas tout dit . . . on ne dit jamais tout.
Elle se savait charmante, aimait qu'on s'en aperçût,' et ne
haïssait pas qu'on le lui dît . . . En un mot, elle était coquette.
25 Aurait-elle été Parisienne sans cela? M. Scott avait en sa femme une pleine confiance et lui laissait une entière liberté. Il se montrait peu . . . C'était un galant homme qui se sentait vaguement embarrassé d'avoir fait un tel mariage, d'avoir épousé tant d'argent. Ayant le goût des affaires,* il se
30 plaisait à se consacrer tout- entier à l'administration des deux énormes fortunes qui étaient dans ses mains, à les grossir sans |ce^, à dire tous les ans à sa femme et à sa behe-sœur
VABBÉ CONSTANTIN, 7I
— Vous êtes encore plus riches que Tannée dernière...
Non content de veiller avec beaucoup de prudence et d'habileté aux intérêts qu'il avait laissés en Amérique, il se lança, en France, dans de grandes affaires, et réussit à Paris comme il avait réussi à New- York. Pour gagner de 5 l'argent, il n'y a rien de tel que de n'avoir pas besoin d'en gagner.
On fit la cour à madame Scott, on la lui fit énormément . . . on la lui fit en français, en anglais, en italien, en espagnol . . . car elle savait ces quatre langues... et voilà encore un lo avantage que les étrangères ont sur ces pauvres Parisiennes, qui, généralement, ne connaissent que leur langue maternelle et n'ont pas la ressource des passions internationales.
Madame Scott ne prit pas de bâton pour mettre les gens dehors. Elle eut, en même temps dix, vingt, trente adora- 15 teurs. Nul ne put se vanter d'une préférence quelconque, à tous elle opposa la même résistance aimable, enjouée, riante ... Il fut clair qu'elle s'amusait du jeu et ne prenait pas un instant la partie au sérieux.* Elle jouait pour le plaisir, pour l'honneur, pour l'amour de l'art. M. Scott 20 n'eut jamais la moindre inquiétude; il avait parfaitement raison d'être tranquille . . . Bien plus, il jouissait des succès de sa femme ; il était heureux de la voir heureuse. Il l'aimait beaucoup ... un peu plus qu'elle-même ne l'aimait. Lui, elle l'aimait bien, et voilà tout. Il y a une grande 25 distance entre bien et beaucoup quand ces deux adverbes sont placés après le verbe : aimer.
Quant à Bettina, ce fut autour d'elle une course fantastique, une ronde infernale ! Une telle fortune ! une telle beauté ! Miss Percival était arrivée à Paris le 15 avril; quinze jours 30
ne s'étaient pas écoulés que les demandes en mariage commençaient à pleuvoir. Dans le cours de cette première
année, — Bettina s'était amusée à tenir fort exactement cette petite comptabilité, — dans le cours de cette première année, elle aurait pu, si elle avait voulu, se marier trentequatre fois ... Et quelle variété de prétendants !
5 On demanda sa main pour un jeune exilé qui, dans de certaines éventualités, pouvait être appelé à monter sur un trône, tout petit, il est vrai, mais sur un trône cependant.
On demanda sa main pour un jeune duc, qui ferait grande figure à la cour, lorsque la France, — et cela était inévita-
10 ble ! — reconnaîtrait ses erreurs et s'inclinerait devant ses maîtres légitimes.
On demanda sa main pour un jeune prince qui aurait sa place sur les marches du trône, lorsque la France, — et cela était inévitable ! — renouerait la chaîne des traditions
15 napoléoniennes.
On demanda sa main pour un jeune député républicain, qui venait de débuter très brillamment à la Chambre, et à qui l'avenir réservait les plus brillantes destinées; car la République était fondée maintenant en France sur des
20 bases indestructibles.
On demanda sa main pour un jeune Espagnol de la plus haute volée, et on lui donna à entendre que la soirée de contrat aurait lieu dans le palais d'une reine qui ne demeure pas très loin de l'arc de l'Etoile ... On trouve, d'ailleurs,
25 son adresse dans l'almanach Bottin^... car il y a des reines aujourd'hui qui ont leur adresse dans le Bottin, entre un notaire et un herboriste. Il n'y a que les rois de France qui ne demeurent plus en France.
On demanda sa main pour le fils d'un pair d'Angleterre
30 et pour le fils d'un membre de la Chambre des seigneurs de Vienne; sa main pour le fils d'un banquier de Paris et pour le fils d'un ambassadeur de Russie ; sa maîn pour
VABBÉ CONSTANT/AT. 73
un comte hongrois et pour un prince italien ... et aussi pour de braves petits jeunes gens qui n'étaient rien, n'avaient rien, ni nom ni fortune. Mais Bettina leur avait accordé un tour de valse, et, se croyant irrésistibles, ils espéraient avoir fait battre son petit cœur. 5
Rien, jusqu'à présent, ne l'avait fait battre, ce petit cœur, et la réponse pour tous avait été la même :
— Non ! . . . non ! . . . Encore non ! . . . Toujours non ! Quelques jours après cette représentation ô!A'tda^ les
deux sœurs avaient eu ensemble une assez longue conversa- lo tion sur cette grosse, sur cette étemelle question de mariage. Certain nom avait été prononcé par madame Scott, qui avait provoqué de la part de miss Percival le refus le plus net et le plus énergique.
Et Suzie, en riant, avait dit à sa sœur : 15
— Vous serez bien forcée, cependant, Bettina, de finir par vous marier...
— Oui, certainement ! . . . Mais je serais si fâchée, Suzie, de me marier sans amour ! . . . Il me semble que, pour me résoudre à une chose pareille, j'aurais besoin de me voir 20 tout à fait en danger de mourir vieille fille ^... et je n'en suis pas là ! '
— Non, pas encore.
— Attendons alors, attendons !
— Attendons ! . . . Mais, parmi tous ces amoureux que 25 vous traînez après vous depuis un an, il y en avait de bien gentib, de bien aimables, et il est vraiment un peu étrange qu'aucun d'eux...
— Aucun I . . . ma Suzie ; aucun, absolument ! Pourquoi ne vous dirais-je pas la vérité ? Est-ce leur faute ? Ont-ils 30 été maladroits ! Auraient-ils pu, en s'y prenant mieux, trouver le chemin de mon cœur? Ou bien est-ce ma faute
74 VABBÉ CONSTANTIN.
à moi? Ce chemin de mon cœur serait- il, par hasard, une vilaine route escarpée, rocailleuse, inaccessible, et par où personne jamais ne passera? Serais-je une méchante petite créature, sèche, froide, et condamnée à ne jamais aimer? 5 — Je ne crois pas . . .
— Ni moi non plus . . . mais, jusqu'à présent, cependant, voilà mon histoire ! Non, je n'ai rien senti qui ressemblât à
. de l'amour . . . Vous riez ... et pourquoi vous riez, je le devine . . . Vous vous dites : " Voyez donc cette petite fille 10 qui a la prétention de savoir ce que c'est que d'aimer ! " Vous avez raison, je ne le sais pas... mais je m'en doute bien un peu. Aimer, n'est-ce .pas, ma Suzie, préférer à tous et à toutes une certaine personne?
— Oui, c'est bien cela.
15 — N'est-ce pas ne pouvoir se lasser de voir cette personne et de l'entendre? n'est-ce pas cesser de vivre quand elle n'est plus là, pour recommencer tout de suite à revivre, dès qu'elle reparaît?
— Oh ! oh ! c'est du grand amour, cela !
ao — Eh bien, c'est l'amour que je rêve . . .
— Et c'est l'amour qui ne vient pas ?
— Pas du tout . . . jusqu'à présent. Et cependant elle existe, la personne préférée par moi à tous et à toutes . . . Savez- vous qui c'est?
25 — Non, je ne le sais pas.. . mais je m'en doute bien un peu . . .
— Oui, c'est vous, ma chérie, et c'est peut-être vous, méchante sœur, qui me rendez à ce point insensible et cruelle. Je vous aime trop. Complet, mon cœur ! ^ Vous
30 l'avez pris tout entier, il n'y a plus de place pour personne. Vous préférer quelqu'un ! Aimer quelqu'un plus que vous ! . . . Je n'en viendrai jamais à bout 1 *. . .
VABBÉ CONSTANTIN. 75
— Oh ! que si !
— Oh! que non!... Aimer autrement... peut-être?... mais plus^ non. Qu'il ne compte pas là-dessus, ce monsieur que j'attends et qui n'arrive pas.
— Ne craignez rien, ma Betty. Il y aura place dans 5 votre cœur pour tous ceux que vous devez aimer, pour votre mari, pour vos enfants, et cela, sans que j'y perde rien, moi, votre vieille sœur... C'est tout petit, le cœur, et c'est très
'^na tendrement embrassa sa sœur; puis, restant là, 10 câline, la tête sur l'épaule de Suzie :
— Si, cependant, cela vous ennuyait de me garder ici près de vous, si vous aviez hâte de vous débarrasser de moi, savez-vous ce que je ferais ? Je mettrais dans une corbeille les noms de deux de ces messieurs et je tirerais au sort... 15 Il y en a deux qui, à la rigueur, ne me seraient pas absolument désagréables.
— Lesquels deux?
— Cherchez . . .
— Le prince Romanelli ... ao
— Et d'un!... A l'autre!...
— M. de Montessan . . .
— Et de deux ! . . . C'est cela même : oui, ces deux là seraient acceptables, mais seulement acceptables... et ce n'est pas assez. 25
Voilà pourquoi Bettina attendait avec une extrême impatience le jour du départ et de l'installation à Longueval . . . Elle se sentait un peu lasse de tant de plaisirs, de tant de succès, et de tant de demandes en mariage. Le tourbillon parisien, dès son arrivée, l'avait prise, et pour ne plus la 30 lâcher. Pas une heure de halte ni de repos... Elle éprouvait le besoin d'être livrée à elle-même, à elle seule, pendant
quelques jours au moins, de se consulter et de s'interroger à loisir dans la pleine tranquillité et dans la pleine solitude de la campagne, de s'appartenir enfin . . .
Aussi Bettina était-elle toute guillerette et toute joyeuse, 5 en montant, le 14 juin, à midi, dans le train qui devait la conduire à Longueval. Dès qu'elle se vit seule, dans un coupé,^ avec sa sœur:
— Ah ! s'écria- 1- elle, que je suis contente ! Respirons un peu. En tête à tête avec vous pendant dix jours ! car les
10 Norton et les Turner ne viennent que le 25, n'est-ce pas?
— Oui, seulement le 25.
— Nous allons passer notre vie à cheval, en voiture, dans les bois, dans les champs. Dix jours de liberté ! Et, pendant ces dix jours, plus d'amoureux I plus d'amoureux ! Et
15 tous ces amoureux, de quoi, mon Dieu, étaient-ils amoureux? De moi ou de mon argent ? Le voilà le mystère, l'impénétrable mystère !
La machine siffla, le train s'ébranla lentement. Une idée un peu folle passa par la tête de Bettina ; elle se pencha
20 par la portière et s'écria, en accompagnant ses paroles d'un petit salut de la main :
— Adieu ! mes amoureux, adieu !
Puis elle se rejeta brusquement dans un coin du coupé, prise d'un accès de fou rire. 25 — Oh ! Suzie ! Suzie !
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Un homme avec un drapeau rouge à la main... Il m'a vue ! il m'a entendue ! . . . Et il a eu l'air si étonné ! . . .
— Vous êtes si déraisonnable !
30 — Oui, c'est vrai, d'avoir ainsi crié par la portière,... mais pas d'être heureuse de penser que nous allons vivre seules, toutes les deux, en garçons.*
L'ABBÉ CONSTANTIN, yj
— Seules ! . . . seules ! . . . Pas tant que cela.^ Nous avons, pour commencer, deux personnes ce soir, à dîner.
— Ah ! c'est vrai . . . mais ces deux personnes-là, je ne serai pas du tout fâchée de les revoir... Oui, je serai très contente de revoir le vieux curé, et surtout le jeune officier . . .
— Comment ! surtout^-^^ — tainement . . . parce que c'était si touchant ce que
ce notafire de Souvigny nous a raconté l'autre jour ! c'est si bien ^e qu'il a fait ce grand artilleur, quand il était tout petit, si bien, si bien, si bien, que je chercherai ce soir une occasion de lui dire ce que j'en pense... et je la trouverai ! Puis Bettina, changeant brusquement le cours de la conversation :
— On a bien envoyé la dépêche télégraphique à Ekiwards, hier, pour les poneys ?
— Oui, hier, avant le dîner . . .
— Oh ! vous me laisserez les conduire jusqu'au château; cela m'amusera tant de traverser la ville et de faire une belle entrée, arrondie,^ sans ralentir, dans la cour, devant le perron ! . . . Dites . . . vous voulez bien ?
— Oui, oui, c'est entendu, vous conduirez les poneys.
— Ah ! que vous êtes gentille, ma Suzie !
Edwards, c'était le piqueur. Il était arrivé depuis trois jours au château pour l'installation des écuries et l'organisation du service. Il daigna venir lui-même au-devant de madame Scott et de miss Percival. 11 amena les quatre poneys attelés sur le duc. Il attendait dans la cour de la gare, et en nombreuse compagnie. On peut dire que tout Souvigny était là. Le passage des poneys à travers la grande rue de la ville avait fait sensation. Les habitants s'étaient précipités hors de leurs maisons et s' interrogeant avidement :
78 VABBÉ CONSTANT//^.
— Qu*est-ce que c'est que ça ? se disaient-ils ; qu'est-c^ que c'est?
Quelques personnes avaient hasardé cette opinion :
— Un cirque ambulant peut-être . . .
5 Mais de toutes parts on s'était récrié :
— Vous n'avez donc pas vu comme c'était tenu ... et la voiture... et les harnais qui brillaient comme de l'or... et les petits chevaux avec leurs roses blanches de chaque côté de la tête.
10 La foule s'était entassée dans la cour de la gare, et les curieux alors avaient appris qu'ils allaient avoir l'honneur d'assister à l'arrivée des châtelaines de Longueval.
11 y eut un certain désenchantement quand les deux sœurs se montrèrent, fort jolies, mais fort simples, dans
15 leurs costumes de voyage. Ces braves gens s'attendaient un peu à l'apparition de deux princesses de féerie, vêtues de soie et de brocart, étincelantes de rubis et de diamants. Mais ils ouvrirent de grands yeux, quand ils virent Bettina faire lentement le tour des quatre poneys, en les caressant,
2o l'un après l'autre, légèrement de la main et en examinant
d'un air entendu ^ les détails de l'attelage. Il ne déplaisait
pas à Bettina — force est bien de le reconnaître* — de
faire un certain effet sur cette foule de bourgeois ébahis.
Sa petite revue passée, Bettina, sans trop se hâtet, ôta
25 ses longs gants de suède et les remplaça par de gros gants de peau de daim • pris dans la pochette du tablier de la voiture. Puis elle se glissa en quelque sorte sur le siège, à la place d'Edwards, en recevant de lui les rênes et le fouet avec une extrême dextérité et sans que les chevaux, fort
30 excités, eussent eu le temps de s'apercevoir du changement de main. Madame Scott s'assit à côté de sa sœur. Les poneys piétinaient, dansaient, menaçaient de poin^if
^ VABBÉ CONSTANTIN, 79
Mademoiselle fera attention, dit Edwards ; les poneys sont très en Pair ^ aujourd'hui.
— N/ayez pas peur, répondît Bettina, je les connais. Miss Percival avait la main à la fois très ferme, très légère
et très juste. Elle contint les poneys pendant quelques 5 instants, les forçant à se tenir bien à leur place dans le rang ; puis, enveloppant les deux chevaux de pointe ^ d'une double et longue ondulation de son fouet, elle enleva son petit attelage d'un seul coup, avec une incomparable virtuosité " et sortit magistralement de la cour de la gare, au milieu 10 d'un long murmure d'étonnement et d'admiration.
Le trot des quatre poneys sonnait sur les petits pavés pointus' de Spuvigny. BettinaL^iusqu'à la sortie de la ville, KMWlr ift'^raer une allure un peu serrée ; * mais^S qu'elle aperçut devant elle deux kilomètres de grande route, sans 15 montée ni descente, elle laissa les poneys se mettre progressivement dans leur train ... et ils avaient un train d'enfer.» > >^ ' ^a.-^- '- ^ '; ." \
— Oh ! comme je suis heure^ise, Suzie ! s'écria-t-elle. Allons-nous trotter et galoper toutes seules sur ces routes- ao là... Voulez- vous, Suzie, conduire les poneys? C'est un tel plaisir quand on peut ainsi leur permettre de marcher ! Ils sont si allants et si sages ! Tenez, prenez les rênes.
— Non, gardez-les ; cela m'amuse plus de vous voir vous amuser. 25
— Oh ! quant à m'amuser, je m'amuse ! J*aîme tant cela . . . mener à quatre, avec de l'espace pour courir ! ... A Paris, même le matin, je n'osais plus ... on me regardait trop . . . cela me gênait ... Et ici . . . personne ! . . . personne !
• ..personne! 30
Au moment où Bettina, déjà un peu grisée de grand air et de liberté, lançait triomphalement ces trois : '' Personne !
personne ! personne !" un cavalier se montrait, s'avançant, au pas,* à la rencontre de la voiture.
C'était Paul de Lavardens ... Il faisait là le guet depuis une heure pour avoir le plaisir de voir passer les Américaines. 5 — Vous vous trompez, dit Suzie à Bettina, voici quelqu'un.
— Un paysan ... Ça ne compte pas ... les paysans ; ça ne demande pas ma main.
— Ce n'est pas du tout un paysan. Regardez.
Paul de Lavardens, en passant à côté de la voiture, fit 10 aux deux sœurs un salut de la plus haute correction et qui sentait tout à fait son Parisien.^
Les poneys couraient si vite que la rencontre eut la rapidité d'un éclair. Bettina s'écria :
— Qu'est ce que c'est que ce monsieur qui vient de nous 15 saluer?
— J'ai eu à peine le temps de le voir, mais il me semble bien que je le connais.
— Vous le connaissez ?
— Oui, et je parierais que je l'ai vu cet hiver chez moi. 20 — Mon Dieu ! serait-ce un des trente-quatre ? Est-ce
que cela va encore recommencer? % j^
Ce même jour, à sept heures et demie, Jean venait chercher le curé au presbytère et tous deux prenaient la route du château.
25 Depuis un mois, une véritable armée d'ouvriers s'était emparée de Longueval; les auberges et les cabarets du village faisaient fortune. D'immenses voitures de déménagement avaient apporté de Paris des cargaisons de meubles et de tapisseries. Quarante-huit heures avant l'arrivée de
L'ABBÉ CONSTANTIN. 8l
madame Scott, mademoiselle Marbeau, la directrice de la poste, et madame Lormier, la mairesse, s'étaient faufilées dans le château ; leurs récits faisaient tourner les têtes. Les vieux meubles avaient disparu, relégués dans les combles ; on se promenait au milieu d'un véritable entassement 5 de merveilles. Et les écuries ! et les remises ! Un train spécial avait amené de Paris, sous la haute surveillance d'Edwards, une dizaine de voitures, et quelles voitures ! une vingtaine de chevaux, et quels chevaux !
L'abbé Constantin croyait savoir ce que c'était que le u luxe. 11 dînait, une fois par an, chez son évêque, monseigneur Foubert, prélat aimable et riche, qui recevait assez largement. Le curé, jusqu'alors, avait pensé qu'il ne pouvait y avoir rien au monde de plus somptueux que le palais épiscopal de Souvigny, que les châteaux de Lavardens 15 et de Longueval ... Il commençait à comprendre d'après ce qu'il entendait dire des splendeurs nouvelles de Longueval, que le luxe des grandes maisons d'aujourd'hui devait dépasser singulièrement le luxe sérieux et sévère des vieilles maisons d'autrefois. 20
Dès que le curé et Jean eurent fait quelques pas dans l'allée du parc qui conduisait au château :
— Regarde, Jean, dit le curé, quel changement ! Toute cette partie du parc était laissée à l'abandon ... et voilà que tout est sablé, ratissé ... Je ne vais plus me sentir ici chez 25 moi comme autrefois ... Ça va être trop beau ! Je ne vais plus retrouver mon vieux fauteuil de velours marron, où il m'arrivait si souvent de m'endormir après dîner. Et si je m'endors ce soir, que deviendrai-je ? Tu feras attention, Jean... Si tu vois que je commence à m'engourdir, tu 30 t'approcheras de moi et tu me pinceras un peu au bras, par derrière. Tu me le promets?
— Oui, mon parrain, je vous le promets.
Jean ne prêtait qu'une attention médiocre aux discours du curé. Il se sentait une extrême impatience de revoir madame Scott et miss Percival ; mais cette impatience était 5 mêlée d'une très vive inquiétude. Allait-il les retrouver, dans le grand salon de Longueval, telles qu'il les avait vues dans la petite salle à manger du presbytère ? Peut-être, au lieu de ces deux femmes si parfaitement simples et familières, s'amusant de cette dînette improvisée, et qui, dès le
10 premier jour^ l'avaient accueilli avec tant de grâce et de familiarité, peut-être allait-il retrouver deux jolies poupées mondaines,^ élégantes, froides et correctes. Son impres» sion première allait-elle s'effacer?... disparaître? Allaitelle, au contraire, se faire en son cœur plus douce et plus
15 profonde encore^
Ils montèrent les six marches du perron et furent reçus dans le vestibule par deux grands valets de pied * de l'air le plus digne et le plus imposant. Ce vestibule, autrefois, était une immense pièce glaciale et nue dans ses murs de
20 pierre ; ces murs, aujourd'hui, étaient recouverts d'admirables tapisseries qui représentaient des sujets mythologiques. C'est à peine si le curé les regarda,' ces tapisseries ; et ce fut assez pour s'apercevoir que les déesses qui se promenaient à travers ces verdures portaient des costumes d'une antique
25 simplicité.
L'un des valets de pied ouvrit à deux battants la porte du grand salon. C'était là que, d'ordinaire, se tenait la vieille marquise, à droite de la haute cheminée, et à gauche se trouvait le fauteuil marron. Plus de fauteuil marron !
30 Le vieux meuble de l'Empire, qui était le fond de l'arrangement du salon, avait été remplacé par un merveilleux meuble de tapisserie de la fin du siècle dernier. Puis un tas de
petits fauteuils et de petits poufs, de toutes les couleurs et de toutes les formes, étaient jetés çà et là avec une apparence de désordre qui était le comble de Part.
Madame Scott, en voyant entrer le curé et Jean, se leva, et, allant à leur rencontre : 5
— Que vous êtes aimable, dit-elle, monsieur le ciiré, d'être venu . . . £t vous aussi, monsieur ... et que je suis contente de vous revoir, vous, mes premiers, mes seuls amis dans ce pays?
Jean respira. C'était bien la même femme. 10
— Voulez- vous me permettre, ajouta madame Scott, de XPV Présenter mes enfants?. . . Harry et Bella.. . venez.
[arry était un très gentil petit garçon de six ans et Bella le très jolie petite fille de cinq ans ; ils avaient les grands
yeux noirs de leur mère et ses cheveux dorés. 15
Après que le curé eut embrassé les deux enfants, Harry, qui
regardait avec admiration Tuniforme de Jean, dit à sa mère :
— Et le militaire, maman, faut-il Tembrasser aussi, le militaire ?
— Si vous voulez, répondit madame Scott, et s'il le veut 20 bien.
Les deux enfants étaient, une minute après, installés sur les genoux de Jean et l'accablaient de questions.
— Vous êtes officier?
— Oui, je suis officier. 25
— Dans quoi ?
— Dans rartillérie.
— Des artilleurs . . . c'est ceux qui tirent le canon ... Oh ! que cela m'amuserait d'entendre tirer le canon et d'être tout près ! 30
— Vous nous emmènerez, un jour, quand on le tirera, le canon; dites, voulez-vous?
84 VABBÉ CONSTANT/AT.
Madame Scott, pendant ce temps, causait avec le curé, et Jean, tout en répondant aux questions dès enfants, regardait madame Scott. Elle avait une robe de mousseline blanche, mais la mousseline disparaissait sous une avalanche de petits 5 volants de valenciennes.^ La robe était largement décolletée par devant, en carré.^ Les bras nus jusqu'au coude, un gros bouquet de roses rouges à l'ouverture du corsage, une rose rouge fixée dans les cheveux par une agrafe de diamants, rien de plus.
10 Madame Scott s'aperçut tout à coup que Jean était occupé militairement par ses deux enfants :
— Oh !- comme je vous demande pardon, monsieur 1 Harry ! Belk ! . . .
— Je vous en prie, madame, laissez-les-moi.
15 — Et comme je suis contrariée de vous faire dîner si
tard ! Ma sœur n'est pas encore descendue. Ah ! la voici.
Bettina fit son entrée. La même robe de mousseline
blanche, le même petit fouillis * de dentelles, les mêmes
roses rouges, la même grâce, la même beauté, et le même
20 accueil riant, aimable, ouvert.
— Je suis votre servante, monsieur le curé. M'avez-vous pardonné mon horrible indiscrétion de l'autre jour?
Puis, se tournant vers Jean et lui tendant la main :
— Bonjour, monsieur... monsieur... Bon! voilà que je 25 ne me rappelle plus votre nom ... et cependant il me semble que nous sommes déjà de vieux amis ? . . .
— Jean Reynaud.
— Jean Reynaud . . . c'est cela. Bonjour, monsieur Reynaud ! . . . mais, je vous en préviens loyalement, quand nous
30 serons tout à fait de vieux amis, dans une huitaine de jours, je vous appellerai monsieur Jean... C'est un très joli nom, Jean.
VABBÉ CONSTANTIN-, 8$
On annonça le dîner. Les gouvernantes vinrent chercher les enfants. Madame Scott prit le bras du curé ; Bettina, le bras de Jean . . . Jusqu'au moment de l'apparition de Bettina, Jean s'était dit : " La plus jolie, c'est madame Scott ! " Quand il vit la petite main de Bettina se glisser sous 5 son bras et quand elle tourna vers lui son délicieux visage, il se dit : " La plus jolie, c'est miss Percival !" Mais il retomba dans ses perplexités quand il fut assis entre les deux sœurs. S'il regardait à droite, c'est de ce côté qu'il se sentait menacé de devenir amoureux... et s'il regardait à 10 gauche, le danger se déplaçait tout aussitôt et passait à gauche.
conversation s'engagea, facile, animée, confiante... ^es aemi sœurs étaient ravies. Elles avaient déjà fait une promenade à pied, dans le parc. Elles se promettaient de 15 faire, le lendemain, une longue promenade à cheval dans la forêt. Monter à cheval, c'était leur passion, leur folie ! Et c'était aussi la passion de Jean, si bien qu'au bout d'un quart d'heure, on le priait d'être de cette promenade du lendemain. Il acceptait avec joie. Personne, mieux que 20 lui, ne connaissait les environs : c'était son pays. Il serait si heureux de leur en faire les honneurs et de leur montrer une foule de petits endroits ravissants, que jamais, sans lui, elles ne sauraient découvrir !
— Vous montez tous les jours à cheval? lui demanda 25 Bettina.
— Tous les jours et généralement deux fois. . Le matin pour mon service et le soir pour mon plaisir.
— De bonne heure, le matin ?
— A cinq heures et demie ... 2o
— A cinq heures et demie, tous les matins?
— Oui, le dimanche excepté.
86 VABBÉ CONSTANTIN.
— Alors, vous vous levez?
^ A quatre heures et demie.
— Et il fait jour?
— Oh ! en ce moment, grand jour.
5 — Se lever ainsi à quatre heures et demie, c'est admirable ! . . . Nous finissons notre journée, bien souvent, à l'heure où vous la commencez. £t vous Taimez, votre métier?
— Beaucoup, mademoiselle. Cela est si bon d'avoir son 10 existence toute droite devant soi, avec des devoirs bien
nets et bien définis 1
— Cependant, dit madame Scott, ne pas être son maître, avoir toujours à obéir ! . . .
— C'est là peut-être ce qui me va le mieux.* Il n'y a 15 rien de plus facile que d'obéir ... et puis, apprendre à obéir,
c'est la seule façon d'apprendre à commander.
— Ah ! ce que vous dites là, comme cela doit être vrai !
— Oui, sans dqute, continua le curé, mais ce qu'il ne vous dit pas, c'est qu'il est l'ofïicier le plus distingué de son
2o régiment, c'est que . . .
— Mon parrain, je vous en prie . . .
Le curé, malgré la résistance de Jean, allait se lancer dans le panégyrique de son filleul, quand Bettina, intervenant :
— C'est mutile, monsieur le curé, ne dites rien . . . Tout 25 ce que vous diriez, nous le savons. Nous avons eu l'indiscrétion de prendre des renseignements sur monsieur . . . Oh ! j'ai failli dire * monsieur Jean ... sur monsieur Reynaud. Eh bien, ils ont été admirables, les renseignements !
— Je serais curieux de savoir, dit Jean.
30 — Rien . . . rien, vous ne saurez rien. Je ne veux pas vous faire rougir, et vous seriez obligé de rougir. Puis, se tournant vers le curé :
VABBÉ CONSTANTIN. 8/
— Mais sur vous aussi, monsieur le curé, nous avons eu /lesY^ensçignements. Il paraît que vous êtes un saint. ••
quant à cela, c'est bien vrai ! s'écria Jean, le curé, cette fois, qui coupa court à l'éloquence de Jean. Le dSner était sur le point de finir. Ce dîner, le 5 vieux prêtre ne l'avait pas traversé sans bien des émotions. A plusieurs reprises, on lui avait présenté des constructions savantes et compliquées sur lesquelles il n'avait osé porter qu'une main tremblante ; il avait peur de tout voir s'écrouler : les châteaux branlants de gelée, les pyramides de truffes, les 10 forteresses de crème, les bastions de pâtisserie, les rochers de glace. L'abbé Constantin dîna, d'ailleurs, de grand appétit et ne recula pas devant deux ou trois verres de vin de Champagne. Il ne haïssait pas la bonne chère. La perfection n'est pas de ce monde, et, si la gourmandise était, 15 comme on le dit, un péché capital, que* de bons curés iraient en enfer !
Le café était servi sur la terrasse, devant le château ; on entendait au loin le son un peu fêlé de la vieille horloge du village qui sonnait neuf heures, l^s prés et les bois s'en- 20 dormaient. Le parc ne gardait plus que de longues lignes indécises et ondulantes. La lune, lentement, émergeait de la cime des grands arbres.
Bettina prit sur la table une boîte de cigares.
— Fumez-vous ? dit-elle à Jean. «5
— Oui, mademoiselle.
— Prenez alors, monsieur Jean . . . Tant pis, je l'ai dit . • . Prenez . . . Mais non . . . écoutez d'abord.
Et, parlant à demi-voix^ tout en lui présentant la boîte de cigares : 30
— Il fait nuit maintenant, vous pourrez rougir tout à votre aise. Je vais vous dire ce que je ne vous ai pas dit
88 VABBÉ CONSTANTIN,
tout à rheure, à table. Un vieux notaire de Souvigny, qui a été votre tuteur, est venu voir ma sœur à Paris pour le payement du château. Il nous a raconté ce que vous avez fait, après la mort de votre père, quand vous n'étiez qu'un 5 enfant, ce que vous avez fait pour cette pauvre mère et pour cette pauvre jeune fille. Nous avons été très attendries de cela, ma sœur et moi.
— Oui, monsieur, continua madame Scott, et c'est pour cela que nous vous avons reçu aujourd'hui avec un tel
10 plaisir. Nous n'aurions pas fait à tout le monde le même accueil, vous pouvez en être persuadé. Eh bien, prenez votre cigare maintenant; ma sœur est là qui attend.
Jean ne trouva pas une parole à répondre, Bettina était là, plantée devant lui, avec la boîte de cigares dans ses
15 deux mains, les yeux fixés franchement sur le visage de Jean. Elle goûtait ce plaisir très réel et très vif qui peut se traduire par cette phrase :
— Il me semble que je regarde un brave garçon.
— Et maintenant, dit madame Scott, asseyons-nous là, de- 20 vaut cette nuit charmante . . . Prenez votre café . . . Fumez . . .
— Et ne parlons pas, Suzie, ne parlons pas. Ce grand silence de la campagne après ce grand vacarme de Paris, c'est adorable ! Restons là, sans rien dire. Regardons le ciel, la lune et les étoiles.
25 Tous les quatre, avec beaucoup de plaisir, exécutèrent ce petit programme. Suzie et Bettina, calmes, reposées, dans un absolu détachement de leur existence de la veille, se prenant déjà de tendresse pour ce pays qui venait de les recevoir et qui allait les garder.
30 Jean était moins tranquille ; les paroles de miss Percival lui avaient causé une émotion profonde ; son cœur n'avait pas encore repris tout à fait sa marche régulière.
VABBÉ CONSTANTIN, 89
Mais, de tous le plus heureux, c'était Tabbé Constantin. Il avait joui délicieusement de ce petit épisode qui avait mis la modestie de Jean à une si rude et si douce épreuve. L'abbé portait à son filleul une telle affection ! Le plus tendre des pères n'a jamais aimé d'un meilleur cœur^ le 5 plus cher de ses enfants. Quand le vieux curé regardait le jeune officier, il lui arrivait souvent de se dire :
— Le ciel m*a comblé ! je suis prêtre et j'ai un fils ! L'abbé se perdit dans une très agréable rêverie ; il se
retrouvait chez lui, il se retrouvait trop chez lui ; ses idées 10 peu à peu se confondirent et s'embrouillèrent. La rêverie devint de l'engourdissement, l'engourdissement de la somnolence ; le désastre fut bientôt complet, irréparable. Le curé s'endormit et s'endormit profondément. Ce dîner merveilleux et les deux ou trois verres de vin de Champagne étaient 15 bien pour quelque chose ^ dans la catastrophe.
Jean ne s'était aperçu de rien. Il avait oublié la promesse faite à son parrain. Et pourquoi l'avait-il oubliée ? Parce que madame Scott et miss Percival s'étaient avisées de mettre les pieds sur des tabourets de jardin placés devant 20 leurs grands fauteuils d'osier rembourrés de coussins. Puis elles s'étaient paresseusement renversées * dans les fauteuils, et leurs jupes de mousseline s'étaient relevées un peu, très peu, mais assez cependant pour dégager quatre petits pieds, dont les lignes apparaissaient très distinctes et très nettes 25 sous deux jolis flots de dentelles blanches éclairées par la lune. Jean les regardait, ces petits pieds, et se posait cette question :
— Lesquels sont les plus petits ?
Pendant qu'il cherchait à résoudre ce problème, Bettina, 30 tout d'un coup, lui dit à voix basse :
— Monsieur Jean ! monsieur Jean !
go L'ABBÉ CONSTANT/AT.
— Mademoiselle ! . . .
— Regardez donc monsieur le curé, il dort.
— Oh ! mon Dieu ! c'est ma faute.
— Comment ! votre faute ? demanda madame Scott, 5 également à voix basse.
— Oui... Mon parrain se lève de grand matin et se couche de très bonne heure ; il m'avait bien recommandé de Tempêcher de s'endormir. Très souvent, chez madame de Longueval, après le dîner, il s'assoupissait. Vous l'avez
10 accueilli avec une telle bonté, qu'il a repris ses habitudes d'autrefois.
— Et comme il a eii raison ! dit Bettina. Ne faisons pas de bruit, ne le réveillons pas.
— Vous êtes excellente, mademoiselle; mais la soirée 15 devient un peu fraîche.
— Ah ! c'est vrai ... Il pourrait s'enrhumer. Attendez je vais aller chercher un de mes manteaux.
— Je crois, mademoiselle, qu'il vaudrait mieux tâcher de le réveiller adroitement pour qu'il ne se doute pas que vous
30 l'avez vu dormir.
— Laissez-moi faire, dit Bettina. Suzie, chantons ensemble, tout bas d'abord, puis nous élèverons peu à peu la voix... Chantons.
— Volontiers ! . . . mais que chanter?
2ç — Chantons : Something childish . . . Les paroles sont de circonstance.
If I had but two little wings
And were a little feathery bird, etc.
Leurs voix douces et pénétrantes avaient, dans ce pro- 30 fond silence, une exquise sonorité. L'abbé n'entendait rien, ne bougeait pas. Charmé de ce petit concert, Jean se disait :
VABBÉ CONSTANTIN. 91
— Pourvu que mon parrain ne se réveille pas trop tôt ! Les voix cependant devenaient plus claires et plus
hautes :
But in my sleep to you I fly ;
l'm always with you in my sleep, etc. ... 5
Et l'abbé continuait à ne pas broncher.
— Comme il dort ! . . . dit Suzie ; c'est un crime de le réveiller.
— Il le faut bien ! * . . . Plus haut, Suzie, plus haut !
Suzie et Bettina laissèrent éclater librement Taccord de 10 leurs deux voix:
Sleep stays not, though a monarch bids ; So I love to wake ère break of day, etc.
Le curé se réveilla en sursaut.^ Après un court moment d'inquiétude, il respira... Personne, évidemment, ne s'était 15 aperçu qu'il avait dormi. Il se redressa, se détira prudemment, lentement ... Il était sauvé !
Un quart d'heure après, les deux sœurs reconduisaient le curé et Jean jusqu'à la petite porte du parc, qui ouvrait sur le viHage, à une centaine de pas du presbytère. On ap- 20 prochait de cette porte, lorsque Bettina dit à Jean tout à coup :
— Ah !^ monsieur, j'ai depuis trois heures une question à vous adresser. Ce matin, en arrivant, nous avons rencontré, sur la route, un jeune homme mince, avec des moustaches 25 blondes; il montait un cheval noir; il nous a saluées au passage.'
— C'est Paul de Lavardens, un de mes amis. Il a déjà eu l'honneur de vous être présenté . . . mais un peu vaguement. Aussi son ambition est-elle de vous être représenté. 30
— Eh bien, vous nous l'amènerez un de ces jours, dit madame Scott.
— A partir du 25,^ s'écria Bettina... Pas avant! pas avant ! Personne jusque-là, nous ne voulons voir personne, excepté vous, monsieur Jean . . . mais vous, c'est très extraordinaire, et je ne sais pas trop comment cela s'est fait, vous
5 n'êtes déjà plus personne pour nous ... Le compliment n'est peut-être pas très bien tourné, mais ne vous y trompez pas, c'est un compliment . . . J'ai l'intention d'être excessivement aimable en vous parlant ainsi.
— Et vous l'êtes, mademoiselle.
10 — Tant mieux si j'ai eu le bonheur de me faire bien comprendre ... Au revoir, monsieur Jean, et à demain.
Madame Scott et miss Percival reprirent lentement le chemin du château.
— Et maintenant, Suzie, dit Bettina, grondez-moi bien 15 fort... Je m'y attends*... Je l'ai mérité.
— Vous gronder \ Pourquoi ?
— Vous allez dire, j'en suis sûre, que j'ai été trop familière avec ce jeune homme.
— Non, je ne vous dirai pas cela... Ce jeune homme a 20 fait sur moi, dès le premier jour, la plus heureuse impression. Il m'inspire une confiance absolue.
— Et à moi aussi. '
— Je suis persuadée qu'il sera bien de nous appliquer toutes deux à nous en faire un ami.
25 — De tout mon cœur, quant à moi . . . D'autant mieux, Suzie, que j'ai déjà vu bien des jeunes gens, depuis que nous vivons en France... Oh ! oui, j'en ai vu !... eh bien, celui-là est le premier — positivement le premier — dans les yeux duquel je n'ai pas lu clairement cette phrase:
30 " Mon Dieu ! que je serais donc content d'épouser les millions de cette petite personne-là ! " Cela était écrit distinctement dans les yeux de tous les autres ... et pas dans
VABBÉ CONSTANTIN, 93
ses yeux à lui . . . Là-dessus, nous voilà rentrées . . . Bonsoir, Suzie, et à demain.
Madame Scott alla voir ses enfants et les embrasser endormis.
Bettina resta longuement accoudée sur la balustrade de s son balcon.
— Il me semble, se disait-elle, que je vais aimer ce pays.
Le lendemain matin, au retour de la manœuvre, Paul de Lavardens attendait Jean dans la cour du quartier. Il lui laissa à peine le temps de descendre de cheval ... et, dès 10 qu'il le tint seul à seul :
— Raconte, lui dit-il, vite, ton dîner d'hier ; raconte. Je les avais vues, moi, le matin. La petite conduisait quatre poneys noirs ... et avec une crânerie ! ^ . . . Je les ai saluées . . . As-tu parlé de moi? M'ont-elles reconnu? Quand me con- ,5 duis-tu à Longueval? Mais réponds-moi, réponds-moi donc !
— Répondre I répondre ! ... A quelle question d'abord?
— A la dernière.
— Quand je te conduirai à Longueval ? ao
— Oui.
— Eh bien, dans une dizaine de jours. Elles ne veulent voir personne en ce moment.
— Alors tu ne retourneras à Longueval que dans une dizaine de jours? 25
— Oh ! moi, j'y retourne aujourd'hui, à quatre heures. Mais, moi, je ne compte pas. Jean Re)maud, le filleul du curé 1 . . . Voilà pourquoi j'ai pénétré si facilement dans la confiance de ces deux charmantes femmes; je me suis
94 VABBÉ CONSTANTIN,
présenté sous le patronage et avec la garantie de TEglise . . . Et puis on a découvert que je pouvais rendre de petits services; je connais très bien «le pays; on va m*utiliser comme guide... Enfin, je ne suis personne, moi, tandis 5 que toi, comte Paul de Lavardens, toi, tu es quelqu'un ! Aussi, ne crains rien, ton tour viendra avec les fêtes et les bals, quand il faudra briller, quand il faudra danser. Tu resplendiras alors de tout ton éclat et je rentrerai fort humblement dans mon obscurité.
10 — Moque-toi de moi tant qu'il te plaira ... Il n'en est pas moins vrai que, pendant ces dix jours, tu vas prendre une avance . . . une avance ! . . .
— Comment ! une avance ?
— Voyons, Jean, est-ce que tu veux essayer de me faire 15 croire que tu n'es pas déjà amoureux de l'une de ces deux
femmes ? Est-ce possible ? Tant de beauté 1 tant de luxe ! Oh ! . . . le luxe peut-être encore plus que la beauté ! Le luxe, à ce degré-là, ça me renverse, ça me bouleverse ! Ces quatre poneys noirs avec leurs roses blanches en cocarde, 20 j'en ai rêvé cette nuit ... Et cette petite . . . Bettina . . . n'estce pas?
— Oui, Bettina.
— Bettina ! . . . comtesse Bettina de Lavardens ! Est-ce assez gentil ! Et quelle perfection de petit mari elle aurait
25 en moi ! Etre le mari d'une femme follement riche, voilà ma destinée ! Ce n'est pas aussi facile qu'on peut le supposer ! Il faut savoir être riche, et j'aurais ce talent-là. J'ai fait mes preuves; j'en ai déjà mangé, de l'argent... et si maman ne m'avait pas arrêté ! . . . Mais je suis tout prêt
30 à recommencer... Ah! comme elle serait heureuse avec moi ! Je lui ferais une existence de princesse de féerie . . . Elle sentirait dans son luxe le goût, l'art et la science de
VABBÉ CONSTANTIN, 95
son mari ... Je passerais ma vie à Tattifer, à la pomponner, à la bichonner, à la promener triomphante à travers le monde. J'étudierais sa beauté pour bien la mettre dans le cadre qui lui conviendrait ..." S'il n'était pas là, se diraitelle, je serais moins jolie... " Je ne saurais pas seulement s l'aimer, je saurais l'amuser . . . Elle en aurait pour son argent, et de l'amour, et du plaisir ! . . . Allons, Jean, un bon mouvement ; ^ conduis- moi aujourd'hui chez madame Scott.
— Je ne peux pas, je t'assure.
— Eh bien, dans dix jours seulement ; mais alors, je t'en lo préviens, je m'installe à Longueval et je n'en bouge plus. D'abord, ça fera plaisir à maman. Elle est encore un peu montée * contre les Américaines ; elle dit qu'elle s'arrangera pour ne pas les voir, mais je la connais, maman ! Le jour où je lui dirai, un soir, en rentrant : " Maman, j'ai gagné le 15 cœur d'une charmante petite personne qui est affligée d'un capital d'une vingtaine de millions et d'un revenu de deux ou trois millions... " On exagère quand on parle de centaines de millions; les vrais chiffres, les voilà, et ils me suffisent ... Ce soir-là, elle sera enchantée, maman . . . parce «o que, au fond, qu'est-ce qu'elle désire pour moi? Ce que toutes les bonnes mères désirent pour leurs fils, surtout quand leurs fils ont fait des bêtises ... un riche mariage ou une liaison discrète dans le monde. Je trouve à Longueval les deux combinaisons, — et je m'accommoderai volontiers 25 de l'une ou de l'autre. Tu auras seulement, dans dix jours,
la complaisance de me prévenir... Tu me feras savoir laquelle des deux tu m'abandonnes: Madame Scott ou miss Percival...
r— Tu es fou. Je ne pense et ne penserai pas plus ... 3«
— Ecoute, Jean, tu es la sagesse et la raison mêmes, d'accord ; mais tu auras beau dire et beau faire . . . Ecoute,
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et rappelle-toi bien ce que je te dis là: Jean, tu seras amoureux dans cette maison-là.
— Je ne crois pas, répondit Jean en riant.
— Et moi, j'en suis sûr... Au revoir! je te laisse à tes 5 affaires.
Jean, ce matin-là, était parfaitement sincère. Il avait très bien dormi la nuit précédente. Sa seconde entrevue avec les deux sœurs avait, comme par enchantement, dissipé le léger trouble qui avait agité son âme, après la première 10 rencontre. Il se préparait à les revoir avec beaucoup de plaisir, mais avec beaucoup de tranquillité. Il y avait trop d'argent dans cette maison-là, pour que Tamour d'un pauvre diable tel que lui pût y trouver place honnêtement.
L'amitié, c'était une autre affaire. De tout son cœur il 15 souhaitait, et de toutes ses forces il allait essayer de s'établir bien paisiblement dans l'estime et l'affection de ces deux femmes. Il tâcherait de ne pas trop s'apercevoir de la beauté de Suzie et de Bettina ; il tâcherait de ne plus s'oublier, comme il l'avait fait la veille, dans la contempla- 20 tion de ces quatre petits pieds posés sur deux tabourets de jardin. On lui avait dit bien franchement, bien cordialement : " Vous serez notre ami." Voilà tout ce qu'il désirait 1 Être leur ami ! Et il le serait !
Tout, pendant les dix jours qui suivirent, tout conspira 25 pour le succès de cette entreprise. Suzie, Bettina, l'abbé et Jean vécurent de la même vie, dans la plus étroite et dans la plus confiante intimité. Les deux sœurs faisaient, dans la matinée, de longues promenades en voiture avec le curé ; et, dans l'après-midi, avec Jean, de longues prome- 30 nades à cheval.
Jean ne cherchait plus à analyser ses sentiments ; il ne se demandait plus s'il allait pencher à droite ou à gauche. Il
VABBÉ CONSTANTIN. 97
se sentait pour ces deux femmes un égal dévouement, une égale affection. Il était complètement heureux, complètement tranquille. Donc il n'était pas amoureux, car Tamour et la tranquillité font rarement bon ménage dans le même cœur. 5
Jean, cependant, voyait, avec un peu d'inquiétude et de tristesse, s'approcher le jour qui allait amener à Longueval les Tumer, les Norton, et tout le flot de la colonie américaine. Ce jour vint très vite.
Le vendredi 24 juin, à quatre heures, Jean arrivait au 10 château. Bettina le reçut toute chagrine.
— Quel contretemps ! lui dit-elle, voilà ma sœur souffrante. Un peu de migraine, rien du tout. Il n'y paraîtra plus demain; mais enfin je n'ose pas aller me promener avec vous toute seule. Là-bas, en Amérique, j'oserais; mais ici, 15 non, n'est-ce pas?
— Assurément non, répondit Jean.
— Je suis obligée de vous renvoyer, et cela me fait beaucoup de peine.
— Cela me fait, à moi aussi, beaucoup de peine de m'en 20 aller et de perdre cette dernière journée que j'espérais passer avec vous. Cependant, puisqu'il le faut ! . . . Je viendrai demain prendre des nouvelles de votre sœur.
— Elle vous en donnera elle-même. Je vous le répète, ce n'est rien du tout. Mais ne vous sauvez pas si vite, je 25 vous en prie. Voulez-vous m'accorder un tout petit quart d'heure d'entretien? J'ai à vous parler. Asseyez- vous là... et maintenant, écoutez-moi bien. Nous avions, ma sœur et moi, l'intention de vous bloquer ce soir, après dîner, dans un petit coin du salon, et c'est alors ma sœur qui aurait 30 porté la parole, c'est elle qui vous aurait dit ce que je vais essayer de dire en notre nom à toutes les deux. Mais je
98 VABBÉ CONSTANTIN,
suis un peu émue.. . Ne riez pas; c'est très sérieux. Nous voulions vous remercier, toutes les deux, d'avoir été, depuis notre arrivée, si aimable, si bon, si dévoué, si . . . — Oh ! mademoiselle, je vous en prie, c'est à moi 5 — Oh ! ne m'interrompez pas . . . vous allez m'embrouiller ... Je ne saurai plus m'en tirer... Je maintiens, d'ailleurs, que c'est à nous de remercier, pas à vous. Nous arrivions ici comme deux étrangères. Nous avons eu la joie d'y trouver tout de suite des amis . . . oui, des amis. Vous nous 10 avez prises par la main . . . vous nous avez menées chez nos fermiers, chez nos gardes, pendant que votre parrain nous menait chez ses pauvres... et partout on vous aimait tant que, tout de suite, de confiance, on s'est mis, sur votre recommandation, à nous aimer un peu ... On vous adore 15 dans ce pays, le savez- vous?
—J'y suis né... Tous ces braves gens me connaissent depuis mon enfance et me sont reconnaissants de ce que mon grand-père et mon père ont fait pour eux. Et puis, je suis de leur race, de la race des paysans. Mon arrière- 20 grand-père était un cultivateur de Bargecourt, un village à deux lieues d'ici.
— Oh I oh ! vous avez l'air bien fier de cela !
— Ni fier, ni humilié.
— Je vous demande pardon... vous avez eu un petit 25 mouvement d'orgueil ! Eh bien, je vous répondrai, moi
que l'arrière-grand-père de ma mère était fermier en Bretagne. Il s'en est allé au Canada, à la fin du siècle dernier quand le Canada était encore la France * . . . Et vous l'aimez beaucoup, ce pays où vous êtes né?
30 — Beaucoup. Je serai bientôt peut-être obligé de le quitter.
— Pourquoi cela?
VABBÉ CONSTANTIN. 99
— Quand j'aurai de l'avancement, on m'enverra dans un autre régiment, et je me promènerai de garnison en garnison . . . Mais assurément, quand je serai un vieux commandant ou un vieux colonel en retraite,^ je viendrai vivre et mourir ici, dans la petite maison de mon père. 5
— Toujours tout seul?
— Pourquoi tout seul ? . . . J'espère bien que non . . . — Vous avez l'intention de vous marier?
— Oui, certainement.
— Et vous cherchez à vous marier? 10
— Non, on peut penser à se marier, mais on ne doit pas chercher à se marier.
— Il y a cependant des gens qui cherchent . . . allez, je vous en réponds ... et même, vous, on a voulu vous marier.
— Comment savez- vous cela? 15
— Ah ! je connais si bien toutes vos petites affaires ! . . . Vous êtes ce qui s'appelle un bon parti... et, je le répète, on a voulu vous marier.
— Qui vous a dit cela ?
— Monsieur le curé. 20
— Mon parrain a eu tort, dit Jean, avec une certaine vivacité.
— Non, non, il n'a pas eu tort. Si quelqu'un a été coupable, c'est moi, et coupable par charité, non par curiosité, je vous le jure. J'ai découvert que votre parrain 25 n'était jamais si heureux que lorsqu'il parlait de vous; alors moi, le matin, quand je suis seule avec lui, pendant nos promenades, pour lui faire plaisir, je lui parle de vous,
et il me raconte votre histoire. Vous êtes à votre aise, vous êtes très à votre aise... Vous recevez du gouverne- 30 ment deux cent treize francs par mois ... et des centimes. Est-ce bien cela?
IQO VABBÉ CONSTANTIN,
— Oui, dit Jean, se décidant à prendre de bonne grâce son parti des indiscrétions du curé.^
— Vous avez huit mille francs de rente.
— A peu près, pas tout à fait.
5 — Ajoutez à cela votre maison, qui vaut une trentaine de mille francs. Enfin vous êtes dans ime excellente situation, et on a déjà demandé votre main.
— Demandé ma main ? . . . Non ! non !
— Si fait*! si fait! Deux fois... et vous avez refusé 10 deux très beaux mariages, deux très belles dots, si vous
aimez mieux. C'est la même chose pour tant de gens ! Deux cent mille francs d'une part, trois cent mille de l'autre. Il paraît que c'est énorme pour le pays ! donc vous avez refusé. -Dites-moi pourquoi? Si vous saviez 15 comme je suis curieuse de savoir !
— Eh bien, il s'agissait de deux jeunes filles charmantes . . .
— C'est entendu? on dit cela toujours.
— Mais que je connaissais à peine. On m'a forcé, — car je faisais résistance, — on m'a forcé à passer avec elles
20 deux ou trois soirées, l'hiver dernier.
— Et alors ?
— Alors, je ne sais pas trop comment vous expliquer, je n'ai éprouvé aucun sentiment d'embarras, d'émotion, d'inquiétude, de trouble...
25 — Enfin, dit résolument Bettina, pas le plus léger soupçon d'amour.
— Non, pas le moindre ... et je suis rentré bien sagement dans mon petit trou de garçon; car je pense qu'il vaut mieux ne pas se marier que se marier sans amour. Voilà
30 mon opinion.
— Et c'est aussi la mienne.
Elle le regardait. Il la regardait. Et brusquement, à
VABBÉ CONSTANTIN, lOI
leur grande surprise à tous les deux, ils ne trouvèrent plus rien à se dire, plus rien du tout.
Par bonheur, à ce moment, Harry et Bella, avec de grands cris de joie, se précipitèrent dans le salon.
— Monsieur Jean ! monsieur Jean ! vous êtes là, mon- 5 sieur Jean? Venez voir nos poneys.
— Ah ! dit Bettina, d'une voix un peu incertaine, Edwards est revenu tout à l'heure de Paris, et il a ramené pour les enfants des poneys microscopiques. Allons les voir, voulez-vous ? 10
On alla voir les poneys, qui étaient dignes, en effet, de figurer dans les écuries du roi de Lilliput.
Trois' semaines se sont écoulées. Jean, le lendemain, TÎoit partir avec son régiment pour les écoles à feu ; ^ il va vivre de son existence de soldat : dix jours d'étapes sur les 15 grandes routes pour l'aller et le retour, et dix jours sous la tente, au camp de Cercottes, dans la forêt d'Orléans. Le régiment rentrera à Souvigny le 10 août.
Jean n'est plus tranquille ; Jean n'est plus heureux. Le moment de ce départ, il le voit venir avec impatience et, 20 en même temps, avec effroi... Avec impatience, car il souffre un véritable martyre ; il a hâte d'y échapper. . . Avec effroi, car, pendant ces vingt jours, sans la voir, sans lui parler, sans elle enfin, que de viendra- 1- il? Elle, c'est Bettina ! il l'adore ! 25
Depuis quand? Depuis le premier jour, depuis cette rencontre, au mois de mai, dans le jardin du curé ! Voilà la vérité ! Mais Jean lutte et se débat contre cette vérité. Il croit n'aimer Bettina que depuis ce jour où tous deux
I02 VABBÉ CONSTANTIN,
causaient gaiement, amicalement, dans le petit salon. /Elle était assise sur le divan bleu, près de la fenêtre, et, tout en bavardant, s'amusait à réparer le désordre de la toilette d'une princesse japonaise, une poupée de Bella, qui traînait 5 sur un fauteuil, et que Bettina, machinalement, avait ramassée.
Pourquoi la fantaisie vint-elle à miss Percival de lui parler de ces deux jeunes filles qu'il aurait pu épouser? La question, d'ailleurs, ne l'avait nullement embarrassé. Il
lo répondit que, s'il ne s'était senti alors aucun goût pour le mariage, c'est que ses entrevues avec ces deux jeunes filles ne lui avaient causé aucune émotion, aucune agitation. Il souriait en parlant ainsi ; mais, quelques instants après, il ne souriait plus. Ces émotions, ces agitations, il apprenait
15 soudainement à les connaître. Jean ne se fit pas d'illusion ; il se rendit compte de la profondeur de la blessure ; elle avait porté en plein cœur.^
Jean, cependant, ne s'abandonna pas. Ce jour-là même, en partant, il se disait : " Oui, c'est grave, très grave, mais
20 j'en reviendrai." Il cherchait une excuse à sa folie ; il s'en prenait aux circonstances.* Cette délicieuse fille, depuis dix jours, avait été trop à lui, trop à lui seul ! Comment résister à une pareille tentation? Il s'était grisé de son charme, de sa grâce, de sa beauté. Mais, le lendemain,
25 vingt personnes allaient arriver au château, et ce serait la fin de cette dangereuse intimité. Il aurait du courage, s'écarterait, se perdrait dans la foule, verrait Bettina moins souvent et de moins près ... Ne plus la voir, il n'y pouvait songer ! Il voulait rester l'ami de Bettina, puisqu'il ne
30 pouvait être que son ami. Car il était une autre pensée qui n'entrait même pas dans l'esprit de Jean ; cette pensée ne lui paraissait pas extravagante, elle lui paraissait mon-
VABBÉ CONSTANTIN. IO3
strueuse. Il n'y avait pas au monde de plus honnête homme que Jean, et l'argent de Bettina lui faisait horreur, positivementjiûjreur.
La foulé^n effet, à partir du 25 juin, avait envahi Longueval. Madame Norton était arrivée avec son fils Daniel 5 Norton, et madame Tumer avec son fils Philip Tumer; tous deux, le jeune Daniel et le jeune Philip, faisaient partie de la fameuse confrérie des Trente- Quatre. C'étaient d'anciens amis; Bettina les avait traités comme tels, et leur avait déclaré, avec une pleine franchise, qu'ils perdaient 10 absolument leur temps ; ils ne se décourageaient pas cependant, et formaient le centre d'une petite cour fort empressée, fort assidue autour de Bettina.
Paul de Lavardens avait fait son entrée en scène et était devenu très rapidement l'ami de tout le monde. Il avait 15 reçu cette éducation brillante et compliquée d'un jeune homme qui se destine au plaisir ; dès qu'il ne s'agissait que de s'amuser: cheval, croquet, lawn-tennis, polo, danse, charades et comédies, il était prêt à tout, il excellait en tout. Sa supériorité éclata, s'imposa. Paul devint, de l'as- 20 sentiment général, le directeur et l'organisateur des fêtes de Longueval.
Bettina n'eut pas une minute d'hésitation. Jean venait de lui présenter Paul de Lavardens, et celui-ci achevait à peine le petit compliment de rigueur,^ que Bettina, se pen- 25 chant vers Suzie, lui disait à l'oreille :
— Le trente-cinquième !
Elle fit cependant bon accueil à Paul, et si bon accueil, que celui-ci, pendant quelques jours, eut la faiblesse de s'y méprendre. Il crut que ses grâces personnelles lui valaient 30 cette très aimable et très cordiale réception. C'était une grande erreur. Il avait été présenté par Jean ; il était l'ami de Jean ; aux yeux de Bettina, tout son mérite était là.
I04 VABBÉ CONSTANTIN.
Le château de madame Scott était ville ouverte;^ on n'était pas invité pour un soir, mais pour tous les soirs ; et Paul, avec enthousiasme, s'était mis à venir tous les soirs. Son rêve était réalisé. Il retrouvait Paris à Longueval !
5 Seulement Paul n'était ni sot ni fat. Sans nul doute il était, de la part de miss Percival, l'objet d'attentions et de faveurs toutes particulières ; elle se plaisait à causer longuement, très longuement, seule à seul avec lui... mais quel était l'étemel, l'inépuisable sujet de ces conversations?
10 Jean, encore Jean, toujours Jean 1
Paul était léger, dissipé, frivole, mais il devenait sérieux dès qu'il était question de Jean; il savait l'apprécier, il savait l'aimer. Rien ne lui était plus doux, rien ne lui était plus facile que de dire de son ami d'enfance tout le bien qu'il
15 en pensait. Et comme il voyait que Bettina prenait grand
plaisir à l'écouter, Paul donnait libre cours à son éloquence.
Seulement Paul — et c'était bien son droit — voulut, un
soir, avoir le bénéfice de sa conduite chevaleresque. Il
venait de causer pendant un quart d'heure avec Bettina.
20 L'entretien terminé, il s'en était allé trouver Jean, de l'autre côté du salon, et lui avait dit :
— Tu m'as laissé le champ libre ... et je me suis lancé intrépidement sur miss Percival.
— Eh bien, tu n'as pas lieu d'être mécontent du résultat 25 de l'entreprise. Vous voilà les meilleurs amis du monde.
— Oui, certainement ... Ça va ... ça va ... et ça ne va pas.^ Il n'y a rien de plus aimable et de plus charmant que miss Percival ; mais enfin, j'ai du mérite à le reconnaître, car là, entre nous, elle me fait jouer un rôle ingrat et ridi-
30 cule, un rôle qui n'est pas de mon âge. J'ai l'âge des amoureux, moi, je n'ai pas l'âge des confidents.
— Des confidents ?
VABBÉ CONSTANTIN. lOS
— Oui, mon cher, des confidents ! Voilà mon emploi dans cette maison! Tu nous regardais tout à Theure... Oh! j'ai de bons yeux... Tu nous regardais... Eh bien, sais-tu de quoi nous parlions? De toi, mon cher, de toi, rien que de toi ! Et c'est la même chose tous les soirs. 5 Des questions à n'en plus finir : " Vous avez été élevés ensemble? Vous avez pris des leçons tous les deux avec l'abbé Constantin ? Il sera bientôt capitaine ! Et après ? — Commandant. — Et après ? — Colonel, et catera ... et ccBtera "... Ah ! Jean, mon ami Jean, si tu voulais faire un 10 beau rêve ! . . .
Jéàn ïe lâcha, s'emportgi presque. Paul fiit très étonné de cet accès de brusque irritation.
— Qu'est-ce que tu as? Il me semble que je n'ai rien dit ... 15
— Je te demande pardon. J'ai eu tort ; mais aussi pourquoi te passe-t-il par la tête une idée tellement absurde ? . . .
,^r^fS^surde?... Je ne vois pas... Je l'ai bien eue pour mon 'prôf)ife compte, cette idée absurde.
— Ah ! toi . . . 20
— Comment ! ah ! moi?... Si je l'ai eue, tu peux l'avoir ... Tu vaux mieux que moi . . .
— Paul, je t'en supplie ! . . .
Le malaise de Jean était évident.
— N'en parlons plus... n'en parlons plus... Ce que je 25 voulais dire, en somme, c'est que miss Percival me trouve bien gentil, bien gentil, bien gentil ; mais, quant à me prendre au sérieux, jamais elle ne me prendra au sérieux, cette petite personne-là. Je vais me rabattre sur madame Scott, sans grande confiance . . . Vois- tu, Jean, je m'amuserai dans cette 30 maison-là, mais je n'y ferai pas mes frais.^
Paul se rabattit sur madame Scott ; mais, dès le lende-
I06 VABBÉ CONSTANTIN.
main, il eut la surprise de se heurter à Jean ; celui-ci, en effet, se mit à venir prendre place, très régulièrement, dans le cercle particulier de madame Scott, qui, tout comme Bettina, avait sa petite cour. Ce que Jean venait chercher 5 là, c'était une protection, un abri, un lieu d'asile.
Le jour de ce redoutable entretien sur les mariages sans amour, Bettina, elle aussi, pour la première fois, avait senti soudainement s'éveiller en elle ce besoin d'aimer qui dort, mais pas très profondément, dans le cœur de toutes les
lo jeunes filles. La sensation avait été la même, au même moment, et dans l'âme de Jean, et dans l'âme de Bettina. Lui, épouvanté, s'était brusquement rejeté en arrière. Elle, au contraire, s'était laissée aller, dans toute la naïveté de sa pleine innocence, à cet accès d'émotion et d'attendrisse-
15 ment.
Elle attendait l'amour... si c'était l'amour! L'homme qui devait être sa pensée, sa vie, son âme, si c'était lui, ce Jean ! Pourquoi non? Elle le connaissait mieux qu'elle ne connaissait tous ceux qui, depuis un an, avaient tour-
20 billonné autour de sa fortune, et dans ce qu'elle savait de lui, rien n'était fait pour décourager la confiance et l'amour d'une honnête fille. Loin de là !
Tous deux, en somme, faisaient bien, tous deux étaient dans le devoir et dans la vérité : elle, en se livrant ; lui, en
25 résistant ; elle, en ne songeant pas une minute à l'obscurité de Jean, à sa pauvreté ; lui, en reculant devant cette montagne de millions, comme il aurait reculé devant un crime ; elle, en pensant qu'elle n'avait pas le droit de discuter avec l'amour ; lui, en pensant qu'il n'avait pas le droit de discuter
30 avec l'honneur. /
Voilà pourquoi, à mesure que Bettina se faisait plus tendre et s'abandonnait avec plus de franchise au premier appel de
VABBÉ CONSTANTIN, IO7
l'amour, voilà pourquoi Jean devenait, de jour en jour, plus sombre et plus agité. Il n'avait pas seulement peur d'aimer ; il avait peur d'être aimé.
Il aurait dû rester chez lui, ne pas venir ... Il avait essayé, il n'avait pas pu . . . La tentation était trop forte et l'empor- 5 tait. Il arrivait donc . . . Elle venait aussitôt à lui, les mains tendues, le sourire aux lèvres et le cœur dans les yeux. Tout en elle disait : " Essayons de nous aimer, et, si nous pouvons, aimons-nous ! "
I^ peur le prenait. Ces deux mains qui allaient au-devant 10 de l'étreinte de ses deux mains, c'est à peine s'il osait les toucher. Il tachait d'échapper à ce regard qui, tendre et riant, inquiet et curieux, cherchait son regard. Il tremblait devant la nécessité de parler à Bettina, devant la nécessité de l'entendre. C'est alors que Jean se réfugiait auprès de 15 madame Scott, et c'est alors que madame Scott recueillait des paroles indécises, émues, troublées, qui ne s'adressaient pas à elle et qu'elle prenait pour elle, cependant.
Suzie ne pouvait guère ne pas s'y méprendre. Des sentiments encore vagues et confus qui l'agitaient, Bettina ne 20 lui avait rien dit. Elle gardait et caressait le secret de son amour naissant, comme un avare garde et caresse les premiers louis de son trésor ... Le jour où elle verrait clair dans son cœur, le jour où elle serait sûre d'aimer, ah ! comme elle parlerait ce jour-là, et comme elle serait heureuse de 25 tout dire à SuzieL/. •
v\/Klâdlime Scott avait fini par s'attribuer l'honneur de cette mélancblie de Jean, qui prenait, de jour en jour, un caractère plus marqué. Elle en était flattée, — il ne déplaît jamais à une femme de se croire aimée, — elle en était 30 donc flattée, mais chagrine en même temps. Elle tenait Jean en grande estime, en grande aflection : cela l'aflligeait
I08 VABBÉ CONSTANTIN.
de penser que, s*il était triste et malheureux, c'était à cause d'elle.
Suzie avait, d'ailleurs, le sentiment de son innocence. Avec les autres, quelquefois elle était coquette, très coquette..
5 Les tourmenter un peu, était-ce donc bien un grand crime ? Ils n'avaient rien à faire, les autres, ils n'étaient bons à rien \ cela les occupait, tout en l'amusant ; cela leur faisait passer le temps, et à elle aussi... Mais Suzie n'avait pas à se reprocher d'avoir été coquette avec Jean. Elle se rendait
10 compte de son mérite et de sa supériorité ; il valait mieux que les autres ; il était homme à souffrir sérieusement, et c'est là ce que madame Scott ne voulait pas. Aussi déjà, à deux ou trois reprises, avait-elle été sur le point de lui parler bien doucement, bien affectueusement, mais elle avait
15 réfléchi . . . Jean allait partir pour une vingtaine de jours ; à son retour, si cela était encore nécessaire, elle lui ferait un peu de morale ^ et saurait s'y prendre de telle manière, que l'amour ne viendrait pas se jeter sottement à la traverse de leur amitié.
20 Donc Jean partait le lendemain... Bettina avait insisté' de toutes ses forces pour qu'il vînt passer cette journée à Longueval et pour qu'il dînât au château. Jean avait refusé, alléguant ses occupations à la veille de ce départ. Il arriva le soir, vers dix heures et demie ; il était venu à pied ; à
25 plusieurs reprises, sur la route, il avait failli retourner sui ses pas.
— Si j'avais du courage, se disait-il, je ne la reverrais pas. Je pars demain et ne reviendrai plus à Souvigny, tant qu'elle y sera . . . Ma résolution est prise et bien prise.
30 Mais il continua son chemin ; il voulait la voir encore . . . pour la dernière fois.
Dès qu'il entra dans le salon; Bettina accourut au-devant de lui :
\ ^VABBÉ CONSTANTIN, lÔO
— C'est vous, enfin ! . . . Comme il est tard !
— J'ai été très occupé. >^ ^ L ':i v \ ' J
— Et vous partez demain? Y'
— Oui, demain.
— De bonne heure ? 5
— A cinq heures du matin.
— Vous vous en irez par la route qui longé le mur du parc et traverse ensuite le village?
— Oui, c'est bien par cette route-là que nous partons.
— Pourquoi est-ce d'aussi grand matin ? Je serais allée lo vous voir passer et vous dire adieu du haut de la terrasse.
Bettina tenait et gardait dans sa main la main de Jean, qui était brûlante. Celui-ci se dégagea douloureusement, par un effort.
— Il faut, dit- il, que j'aille saluer votre sœur. 15
— Tout à l'heure ! . . . elle ne vous a pas vu ... il y a dix personnes autour d'elle . . . Venez vous asseoir un peu, là, près de moi.
Il fut obligé de s'asseoir à ses côtés.
— Nous aussi, dit-elle, nous allons partir. 20 ^\^us?
ti^^Uui, nous avons reçu, il y a une heure, une dépêche de mon beau- frère qui nous a causé une bien grande joie. Il ne devait revenir que dans un mois ; il revient dans douze jours ; il s'embarque après-demain matin à New- York sur 25 le Labrador,,, Nous irons l'attendre au Havre... Nous partirons après-demain. Nous emmenons les enfants. Cela leur fera du bien, de passer une dizaine de jours au bord de la mer... Comme il sera content, mon beau- frère, de vous connaître ! . . . De vous connaître ? . . . Il vous con- 30 naît déjà. Nous lui avons parlé de vous dans toutes nos lettres, y Je suis sûre que vous vous entendrez à merveille
IIO L'ABBÉ CONSTANTIN.
avec lui. Il est excellent/. . Vous resterez là-bas combien de temps?
— Vingt jours.
— Vingt jours . . . dans un camp ?
5 — Oui, mademoiselle, le camp de Cercottes.
— Au milieu de la forêt d'Orléans. Je me suis fait expliquer cela ce matin par votre parrain. Je suis heureuse assurément d'aller au-devant de mon beau- frère, mais, en même temps, je suis un peu fâchée de partir; sans cela,
lo tous les matins, j'aurais fait une petite visite à votre parrain ... Il m'aurait donné de vos nouvelles. Voulez- vous, dans une dizaine de jours, écrire à ma sœur une toute petite lettre de quatre lignes, — cela ne vous prendra pas beaucoup de temps, — pour lui dire comment vous vous portez
15 et pour lui dire aussi que vous ne nous oubliez pas?
— Oh ! quant à vous oublier . . . quant à perdre le souvenir de votre grâce, de votre bonté . . . jamais ! mademoiselle ! jamais !
Sa voix était tremblante. Il eut peur de son émotion. 20 II se leva.
— Je vous assure, mademoiselle, qu'il faut que j'aille saluer votre sœur... Elle me regarde... Elle doit être étonnée ...
Il traversa le salon. Bettina le suivait des yeux. Madame 25 Norton venait de s'installer au piano pour faire valser les jeunes gens. Paul de Lavardens s'approcha de Miss Percival :
— Voulez-vous me faire l'honneur, mademoiselle?...
— Mon Dieu, répondit- elle, je crois bien que je viens de 30 promettre à monsieur Jean.
— Enfin, si ce n'est pas lui ... ce sera moi.
— C'est entendu.
VABBÉ CONSTANTIN, III
Bettina s'en alla vers Jean, qui venait de s'asseoir près de madame Scott.
— J'ai fait un gros mensonge, lui dit-elle. M. de Lavardens est venu m'inviter, et je lui ai répondu que je vous avais promis cette valse . . . Oui, n'est7ce pas ? vous voulez 5 bien.
La tenir dans ses bras, respirer le parfum de ses cheveux ! . . . Jean se sentait à bout de forces ... Il n'osa pas accepter.
— Je suis désolé, mademoiselle. Je ne peux pas ... je 10 suis souffrant ce soir. J'ai tenu à venir,^ pour ne pas partir sans vous avoir fait mes adieux ; mais danser, non, je ne pourrais pas.
Madame Norton venait d'attaquer le prélude de la valse.
— Eh bien, dit Paul arrivant tout joyeux, est-ce lui, 15 mademoiselle ? est-ce moi ? -
V^^àstvbus, (iit-elle tristement, sans quitter Jean des yeux.
Elle était très troublée et répondit cela sans trop savoir ce qu'elle disait. Elle regretta tout de suite d'avoir accepté. 20 Elle aurait voulu rester là, près de lui . . . Mais il était trop tard. Paul la prit par la main, et l'entraîna.
Jean s'était levé. Il les regardait tous les deux, Bettina et Paul. Un nuage lui passa devant les yeux. Il souffrait cruellement. 25
— Je n'ai qu'une chose à faire, se dit- il, profiter de cette valse et partir... Demain matin, j'écrirai quelques lignes à madame Scott pour m* excuser.
Il gagna la porte ... Il ne regardait plus Bettina . . . S'il l'avait regardée, il serait resté. 30
Mais Bettina le regardait, et, tout d'un coup, elle dit à Paul :
112 VABBÉ CONSTANTIN,
— Je VOUS remercie beaucoup, monsieur, mais je suis un peu lasse... Arrêtons-nous, je vous prie... Vous me pardonnez, n'est-ce pas?
Paul lui offrit le bras.
5 — Non, je vous remercie, dit-elle.
La porte venait de se refermer. Jean n'était plus là. Bettina traversa le salon en courant. Paul resta seul, fort étonné, ne comprenaat rien à ce qui se passait.
Jean était déjà sur le perron, lorsqu'il s'entendit appeler : 10 — Monsieur Jean ! monsieur Jean !
Il s'arrêta, se retourna. Elle était près de lui.
— Vous partez . . . sans me dire adieu !
— Je vous demande pardon, je suis très fatigué.
— Alors, ne vous en allez pas ainsi à pied. Le temps 15 est menaçant.
Elle étendit la main au dehors.
— Tenez, il pleut déjà.
— Oh ! à peine.
— Venez prendre une tasse de thé dans le petit salon^ 20 seul avec moi, et je vous ferai reconduire en voiture.
Et, se retournant vers l'un des valets de pied :
— Dites que l'on attelle un coupé tout de suite.
— Non, mademoiselle, je vous en prie. Le grand air me remettra... j'ai besoin de marcher... Laissez-moi partir.
25 — Partez donc ! . . . Mais vous n'avez pas de manteau . , . Prenez un châle pour vous envelopper.
— Je n'aurai pas froid . . . tandis que vous . . . avec cette robe ouverte ... Je pars pour vous obliger à rentrer.
Sans même lui tendre la main, il se sauva et descendit 30 rapidement les marches du perron.
— Si je touche sa main, se disait-il, je suis perdu, mon secret m'échappe.
VABBÉ CONSTANTIN. II3
Son secret ! Il ne savait pas que Bettina lisait dans son cœur comme dans un livre grand ouvert.
Lorsque Jean fut arrivé au bas du perron, il eut un court moment d'hésitation. Cette phrase était sur ses lèvres :
— Je vous aime ! je vous adore ! Et c'est pour cela que 5 je ne veux plus vous voir !
Mais, cette phrase, il ne la prononce pas, il s'éloigne, il se perd bientôt dans la nuit . . . Bettina reste là, sur le perron, dans l'encadrement lumineux de la porte. De grosses gouttes de pluie chassées par le vent viennent cingler ses 10 épaules nues et la font frissonner; elle n'y prend garde; elle entend distinctement battre son cœur.
— Je savais bien qu'il m'aimait, se dit-elle ; mais je suis bien sûre maintenant que moi aussi ... oh ! oui ... moi aussi . . . / '5 .iToufŒun coup, dans l'une des grandes glaces de la FJorte, elle voit le reflet des deux valets de pied qui se tiennent debout, immobiles, près de la table de chêne du vestibule. Bettina fait quelques pas dans la direction du salon . . . Elle entend des éclats de rire et la valse qui continue. Elle 20 s'arrête. Elle veut être seule, et, s'adressant à l'un des domestiques :
— Allez dire à madame que j'étais fatiguée, que je suis remontée chez moi.
Annie, sa femme de chambre, sommeillait dans un fauteuil. 25 Elle la renvoie . . . Elle se déshabillera elle-même. Elle se laisse tomber sur un divan. Elle éprouve un accablement délicieux.
La porte de sa chambre s'ouvre. C'est madame Scott.
— Vous êtes souffrante, Bettina? 30
— Ah ! Suzie, c'est vous, ma Suzie ! Comme vous avez eu raison de venir ! . . . Asseyez-vous tout près de moi.
114 VABBÊ CONSTANTIN,
Elle se blottit comme un enfant dans les bras de sa sœur, caressant de sa tête brûlante les fraîches épaules de Suzie, puis, soudainement, éclate en sanglots, en gros sanglots qui Tétouffent, la suffoquent. 5 — Bettina, ma chérie, qu'est-ce que vous avez?
— Rien, rien ... ce sont les nerfs . . . c'est la joie I
— La joie ?
— Oui . . . oui . . . attendez . . . mais laissez-moi pleurer un peu. Cela me fait tant de bien ! . . . N'ayez pas peur surtout