‹ L'abbé Constantin (volume 4)Chapitre 11 sur 36 · L.OO^IC · texte numérisé non relu

L.OO^IC

Paul de Lavardens, eu passant à côté de la voiture, fit aux deux sœurs un salut de la plus haute correction et qui sentait tout à fait son Parisien.

Les poneys couraient si vite que la rencontre eut la rapidité d'un éclair. Bettina s'écria :

— Qu'est-cs que c'est que ce monsieur qui vient de nous saluer?

— J'ai eu à peine le temps de le voir, mais il me semble bien que je le connais.

— Vous le connaissiez ?

— Oui, et je parierais que je l'ai vu cet hiver chez moi.

— Mon Dieu! serait-ce un des trente-quatre!

Est-ce que cela va encore recommencer?

Oe même jour, à sept heures et demie Jean venait chercher le curé au presbytère et tous deux prenaient la route dn château.

Depuis un mois, une véritable armée d'ouvriers s'était emparée de Longue val; les auberges et les cabarets du village faisaient fortune. D'Immenses voitures de déménagement avaient apporté de Paris des cargaisons de meubles et de tapisseries. Quarante-huit heures avant l'arrivée de madame Scott, mademoiselle Marbeau, la directrice de la poste, et madame Lormier, la maîtresse, s'étaient faufilées dans le château ; leurs récits faisaient tourner toutes les têtes. Les vieux meubles avaient disparu, relé* gués dans les combles ; on se promenait au milieu d'un véritable entassement de merveilles. Et les écuries! et les remises 1 Un train spécial avait amené de Paris, sous la haute surveillance d'Edwards, une dizaine de voitures, et quelles voitures 1 une vingtaine de chevaux, et quels chevaux 1

L'abbé Constantin croyait savoir ce que c'était que le luxe. Il dînait, une fois par an, chea son evêque, monseigneur Foubert, prélat aimable et

riche, qui recevait assez largement. Le curé, jusqu'alors, avait pensé qu'il ne pouvait y avoir rien au inonde de plus somptueux que le palais episcopal de Souvigny, que lea châteaux de L&vardens et de

Longueval Il commençait à comprendre, d'après

ce qu'il entendait dire des splendeurs nouvelles de Longueval, que le luxe des grandes maisons d'aujourd'hui devait dépasser singulièrement le luxe sérieux et sévère des vieilles maisons d'autrefois.

Dès que le curé et Jean eurent fait quelques pas dans l'allée du parc qui conduisait au château :

— Regarde, Jean, dit le curé, quel changement ! Toute cette partie du parc était laissée à l'abandon

.... et voilà que tout est sablé, ratissé Je ne vais

plus me sentir ici chez moi comme autrefois Ça

va être trop beau ! Je ne vais plus retrouver mon vieux fauteuil de velours marron, où il m'arrivait souvent de m'endormir après dîner. Et si je m'endors ce soir, que deviendrai-je ? Tu feras attention, Jean. . . .Si tu vois que je commence à m'engourdir, tu t'approcheras de moi et tu me pinceras un peu au bras, par derrière. Tu me le promets ?

— Oui, mon parrain, je vous le promets.

Jean ne prêtait qu'une attention médiocre aux discours du curé. H se sentait une extrême impatience de revoir madame Scott et miss Pereival; mais cette impatience était mêlée d'une trés-vive inquiétude. Allait-il les retrouver, dans le grand salon de Lon-

lia L'ABBÉ CONSTANTIN

gucval, telles qu'il les avait vues dans la petite salle à manger du presbytère ? Peut-être, au lieu de ces deux femmes si parfaitement simples et familières, «'amusant de cette dînette improvisée, et qui, dès le premier jour, l'avaient accueilli avec tant de grace et de familiarité, peut-être allait-il retrouver deux jolies poupées mondaines, élégantes, froides et correctes. Son impression première allait-elle s'effacer ?

disparaître? Allait-elle, an contraire, se faire ea

son cœur pins douce et plus profonde encore ?

Ils montèrent les six marches du perron et furent reçus dans le vestibule par deux grands valets de pied, de l'air le plus digne et le plus imposant. Ce vestibule, autrefois était une immense pièce glaciale et nue dans ses mure de pierre ; ces murs, aujourd'hui, étaient recouverts d'admirables tapisseries qui représentaient des sujets mythologiques, d'est à peine si le curé les regarda ces tapisseries ; et ce fat assez pour s'apercevoir que les déesses qui se promenaient à travers ces verdures portaient des costumes d'une antique simplicité.

L'un des valets de pied ouvrit a deux battants la porte du grand salon. C'était là que, d'ordinaire, se tenait la vieille marquise, à droite de la hante cheminée, et à gauche se trouvait le fauteuil marron. Plus de fauteuil marron I Le vieux meuble de l'empire, qui était le fond de l'arrangement du salon, avait été remplacé par un merveilleux meuble de tapis-

série de la fin du siècle dernier. Pois on tas de petits f anteuils et de petits poufs, de tontes les couleurs et de toutes les formes, étaient jetés çà et la avec une apparence de désordre qui était le comble de l'art. Madame Scott, en voyant entrer le curé et Jean, se leva et, allant à leur rencontre :

— Que vous êtes aimable, dit-elle, monsieur le

curé, d'être venu .... et vous aussi, monsieur et

que je suis contente de voue revoir, vous, mes premiers, mes seuls amis dans ce pays !

Jean respira. C'était bien la même femme.

— Voulez-vous me permettre, ajouta madame

Scott, de voua présenter mes enfants ? Harry et

Bella venez.

Harry était un très gentil petit garçon de six ans, et Bella une très jolie petite fille de cinq ans ; ils avaient les grands yeux noirs de leur mère et ses cheveux dorés.

Après que le curé eut embrassé les deux enfants, Harry, qui regardait aveo admiration l'uniforme de Jean, dit à sa mère :

— Et le militai», maman, faut-il l'embrasser aussi, le militaire ?

— Si tous voulez, répondit madame Scott, et s'il le veut bien.

Les deux enfants étaient, une minute après, installés sur les genoux de Jean et l' accablaient de questions.

— Tons êtes officier ?

— Oui, je sois officier.

— Bans quoi ?

— Dans l'artillerie.

— Les artilleurs c'est ceux qui tirent le canon

Oht que cela m'amuserait d'entendre tirer le

canon et d'être tout près !

— Vous nons emmènerez, un jour, quand on le tirera, le canon ; dites, voulez-vous ?

Madame Scott, pendant ce temps, causait avec le curé, et Jean, tout en répondant aux questions des enfants, regardait madame Scott. Elle avait une robe de mousseline blanche, mais, la mousseline disparaissait sous une véritable avalanche de petits volants de valenciennes. La robe était largement décolletée par devant, en carré. Les bras nus jusqu'au coude, un gros bouquet de roses rouges à l'ouverture du corsage, une rose rouge fixée dans les cheveux par une agrafe de diamants, rien de plus.

Madame Scott s'aperçut tout à coup que Jean était occupé militairement par ses deux enfants :

— Oh t comme je vous demande pardon, monsieur / Harry 1 Belial

— Je vous en prie, madame, laissez-les-moi

— Et comme je suis contrariée de vous faire dîne» si tard I Ma sœur n'est pas encore descendue. Ah I la voici.

Bettina fit son entrée. La même robe de mousse-

),gi:,« otï GooQ,Ie

line blanche, le même petit fouillis de dentel] mêmes roses ronges, la même grâce, la même et le même accueil riant, aimable, ouvert.

— Je suis votre servante, monsieur le M'avez-vous pardonné mon horrible indiscrél l'autre jour ?

Puis, se tournant vers Jean et lui tendant Ii

— Bonjour, monsieur. . . .monsieur. . . .Boi

que je ne me rappelle plus votre nom et

dant il me semble que nous sommes déjà d( amis ? monsieur ? . . . .

— Jean Raynaud.

— Jean Reynaad .... c'est cela. Bonjoui

sieur Raynaud 1 mais, je vous en préviens

ment, quand nous serous tout à fait de vieu:

dans une huitaine de jours, je vous appellera sieur Jean C'est un très joli nom, Jean.

On annonça le dîner. Les gouvernantes chercher les enfants. Madame Scott prit le 1 curé ; Bettina, le bras de Jean. . . .Jusqu'au i de l'apparition de Bettina, Jean s'était dit plus jolie, c'est madame Scott!" Quand il petite main de Bettina se glisser sous son 1 quand elle tourna vers lui son délicieux visaj dit : " La plus jolie, c'est miss Percival !" Ma tomba dans ses perplexités quand il fut assi les deux sœurs. S'il regardait à droite, c'e: côté-là qu'il se sentait menacé de devenir an

t^Goo^Ic

et s'il regardait à gauche, le danger se déplaçait

tout aussitôt et passait à gauche

La conversation s'engagea ; facile, animée, confiante .... Les deux sœurs étaient ravies. Elles avaient déjà fait une promenade à pied, dans le parc. Elles se promettaient d& faire, le lendemain, une longue promenade à cheval dans la forêt Monter à cheval, c'était leur passion, leur folie ! Et c'était anssi la passion de Jean, si bien qu'an bout d'un quart d'heure, on le priait d'être de cette promenade du lendemain. H acceptait avec joie. Personne, mieux que loi, ne connaissait les environs : c'était son pays. H serait si heureux de leur en faire les honneurs et de leur montrer une foule de petits endroits ravissants, que jamais, sans lui, elles ne sauraient découvrir I

— Tous montez tous les jours à cheval? lui demanda Bettina.

— Tous les jours et généralement deux fois. Le matin pour mon service et le soir pour mon plaisir,

— De bonne heure, le matin ?

— A cinq heures et demie

— A cinq heures et demie, tous les matins?

— Oui, le dimanche excepté.

— Alors, vous vous levez ?

— A quatre heures et demie.

— Et il fait jour ?

— Oh ! en ce moment, grand jour.

L'ABBÉ COHSTANTIN 117

— Se lever ainsi à quatre heures et demie, c'est

*dinïrable ! Nona finissons notre journée, bien

souvent, à l'heure ou vous la commentiez. Et vous l'aimez, votre métier ?

— Beaucoup, mademoiselle. Cela est ai bon d'avoir son existence toute droite devant soi, avec des devoirs bien nets et bien définis 1

— Cependant, dit madame Scott, ne pas être son maître, avoir toujours à obéir 1

— C'est là peut-être ce qui me va le mieux. Il n'y a rien de pins facile que d'obéir. . . . et pois, apprendre à obéir, c'est la seule façon d'apprendre à commander.

— Ah I ce que vons dites là comme cela doit être Trail

— Oni, sans doute, continua le curé, mais ce qu'il ne vons dît pas, c'est qu'il est l'officier le pins distingué de son régiment, c'est que. .

— Mon parrain, je vous en prie ....

Le curé, malgré la résistance de Jean, allait Be lancer dans le panégyrique de son filleul, quand Bettina, intervenant:

— C'est inutile, monsieur le curé, ne dites rien .... Tout ce que vous diriez, nous le savons. Nous avons eu l'indiscrétion de prendre des renseignements sur monsieur Oh I j'ai failli dire monsieur

Jean sur monsieur Beynaud Eh bien 1 ils

ont été admirables, les renseignements 1

— Je serais curieux de savoir, dit Jean.

Bien .... rien, tous ne saurez rien. Je ne veux pas vous faire rougir, et tous seriez obligé de rougir.

Pois se tournant vers le curé* :

— Mais sur voua aussi, monsieur le curé, nous avons eu des renseignements. Il paraît que vous êtes un saint ....

— Oh I quant à cela, c'est bien vrai, s'écria Jean.

Ce fut le curé*, cette fois, qui coupa court à l'éloquence de Jean. Le dîner était sur le point de finir. Ce dîner, le vieux prêtre ne l'avait pas traversé sans bien des émotions. A plusieurs reprises, on lui avait présenté des constructions savantes et compliquées sur lesquelles il n'avait osé porter qu'une main tremblante ; il avait peur de tout voir s'écrouler : les châteaux branlants de gelée, les pyramides de truffes, les forteresses de crème, les bastions de pâtisserie, les rochers de glace. L'abbé Constantin dîna, d'ailleurs, de grand appétit et ne recala pas devant deux on trois verres de vin de Champagne. TJ ne haïssait pas la bonne chère. La perfection n'est pas de ce monde, et si la gourmandise était, comme on le dit, on péché capital, que de bona curés iraient en enfer !

Le café était servi sur la terrasse, devant le château ; on entendait au loin le son un peu fêlé de la vieille horloge da village qui sonnait neuf heures.

>„, ... :A.oo^le

.Le.* prés et les bois s'endormaient Le parc ne gardais plus que de longues lignes indécises et ondulantes. La lone, lentement, émergeait de la cime 3es grands arbres.

Bettina prit sur la table une boîte de cigares.

— Fumez-vous ? dit-elle à Jean.

— Oui, mademoiselle.

— Prenez alors, monsieur Jean Tant pis, je

l'ai dit. . . . Prenez. . . . Mais non. . . . écoutez d'abord.

Et, parlant à demi-voix, tout en lui présentant la boîte de cigares :

U fait nuit maintenant, tous pourrez rougir tout à votre aise. Je vais vous dire ce que je ne vous ai pas dit tout à l'heure, à table. Un vieux notaire de Souvigny, qui a été votre tuteur, est venu voir ma sœur à Paris pour le pavement du château. Il nous a raconté ce que vous avez fait, après la mort de votre père, quand vous n'étiez qu'un enfant, ce que vous avez fait pour cette pauvre mère et pour cette pauvre jeune fille. Nous avons été très attendries de cela, ma sœur et moi

— Oui, monsieur, continua madame Scott, et c'est pour cela que nous vous avons reçu aujourd'hui avec un tel plaisir. Nous n'aurions pas fait à tout le monde le même accueil, vous pouvez en être persuadé. Eh bien 1 prenez votre cigare maintenant ; ma lœur est là qui attend.

Jean ne trouva pas une parole à répondre, Bettina était la, plantée devant lui, avec la boîte de cigares dans ses deux mains, les yeux fixés franchement sur le visage de Jean. Elle goûtait ce plaisir très réel et très vif qui pent se traduire par oette phrase :

— Il me semble que je regarde un brave garçon.

— Et maintenant, dit madame Scott, asseyonsnous là, devant cette nuit charmante .... Prenez votre café Fumez

— Et ne parlons pas, Suzie, ne parlons pas. Co grand silence de la campagne après ce grand vacarme de Paris, c'est adorable ! Restons là sans rien dire. Regardons le ciel, la lune et les étoiles.

Tons les quatre, avec beaucoup de plaisir, exécutèrent ce petit programme. Suzie et Bettina, calmes, reposées, dans un absolu détachement de leur existence de la veille, se prenant déjà de tendresse pour ce pays qui allait les garder.

Jean était moins tranquille ; les paroles de miss Percival lui avaient causé une émotion profonde ; son cœur n'avait pas encore repris tout à fait sa sa marche régulière.

Mais de tous le plus heureux, c'était l'abbé Constantin. D. avait joui délicieusement de ce petit épisode qui avait mis la modestie de Jean à une si rude et si douce épreuve. L'abbé portait à son filleul une telle affection ! Le plus tendre des pères n'a jamais aimé d'un meilleur cœur le pins

cher de see enfants. Quand la vieux cure regardait le jeune officier, il lui arrivait souvent de ae dire :

— Le ciel m'a comblé ! je stria prêtre et j'ai on fils ! L'abbé se perdit dans one très agréable rêverie ;

il se retrouvait chez lui, il se retrouvait trop chez lui ; ses idées peu à peu se confondirent et s'embrouillèrent. La rêverie devint de l'engourdissement, l'engourdissement de la somnolence ; le désastre fut bientôt complet, irréparable. Le curé s'endormit et s'endormit profondément Ce dîner merveilleux et les deux ou trois verres de vin de Champagne étaient bien pour quelque chose dans la catastrophe. Jean ne s'était aperçu de rien. Il avait oublié la promesse faite à son parrain. Et pourquoi l'avait-il oubliée ? Parce que madame Scott et miss Fercival s'étaient avisées de mettre les pieds sur des tabourets de jardin placés devant leurs grands fauteuils d'osier rembourrés de coussins. Fuis elles s'étaient paresseusement renversées dans les fauteuils, et leurs jupes de mousseline s'étaient relevées un peu, très peu, mais assez cependant pour dégager quatre petits pieds, dont les lignes apparaissaient très distinctes et très nettes sous deux jolis flots de dentelles blanches éclairées par la lune. Jean les regardait, ces petits pieds, et se posait cette question :

— Lesquels sont les plus petits ?

Fendant qu'il cherchait à résoudre ce problème, Bettina, tout d'un coup, lui dit a voix basse :

— Monsieur Jean 1 Monsieur Jean t

— Mademoiselle ?

— Begardez donc monsieur le curé, il dort

— Oh ! mou Dieu ! c'est ma faute.

— Comment ! votre faute 7 demanda madame Scott, également à vois basse.

— Oui .... Mon parrain se lève de grand matin et se couche de très bonne heure ; il m'avait bien recommandé de l'empêcher de s'endormir. Très souvent, chez madame de Longue val, après le dîner, il s'assoupissait Vous l'avez accueilli avec une telle bonté qu'il a repris ses habitudes d'autrefois.

— Et comme il a eu raison [ dit Bettina. Ne faisons pas de bruit, ne le réveillons pas.

— Tous êtes excellente, mademoiselle, mais la soirée devient un peu fraîche.

— Ah I o'est vrai Il pourrait s'enrhumer.

Attendez, je vais aller chercher un de mes manteaux.

— Je crois, mademoiselle, qu'il vaudrait mieux tâcher de le réveiller adroitement pour qu'il ne se doute pas que vous l'avez vu dormir.

— Laissez-moi faire, dit Bettina. Suzie, chantons ensemble, tout bas d'abord, puis nous élèverons peu à peu la voix Chantons.

— Volontiers mais que chanter.

— Chantons : Something ckUdiah .... Las paroles ■ont de circonstance

Suzie et Bettiua se mirent à chanter :

" If I had but two little wings And were a little feathery bird, etc."

Leurs vois douces et pénétrantes avaient, dans ce profond silence, une exquise sonorité. L'abbé n'entendait rien, ne bougeait pas. Charmé de ce petit concert, Jean se disait :

— Pourvu que mon parrain ne se réveille pas trop tôt 1

Les voix cependant devenaient plus claires etplas hantes :

" But in my sleep to you I fly ; Fro always with you in my sleep I etc .... " Et l'abbé continuait À ne pas broncher.

— Comme il dort 1 dit Suzie c'est un crime de

le réveiller.

— Il le faut bien!.... Plus haut, Suzie, plus hantl

Suzie et Battina laissèrent éclater librement l'accord de leurs deux voix :

"Sleep stays not, though a monarch bids :

So I love to wake ere break of day, etc" Le curé se réveilla en sursaut. Apres un court

moment d'inquiétude, il respira Personne,

avidement, ne s'était aperçu qu'il avait dormi. Il se redressa, se détira prudemment, lentement.... Il était sauvé!

Un quart d'heure après, les deux sœurs reconduisaient le curé et Jean jusqu'à, la petite porte du parc, qui ouvrait but le village, à une centaine de pas du presbytère. On approchait de cette porte, lorsque Bettina dit à Jean tout à coup :

— Ah ! monsieur, j'ai depuis trois heures une question à tous adresser. Ce matin, en arrivant, nous avons rencontré sur la route, un jeune homme mince, avec des moustaches blondes : il montait un cheval noir : il nous a saluées au passage.

— C'est Paul de Lavardens, un de mes amis. Il a .déjà eu l'honneur de vous être présenté mais un

peu vaguement Aussi son ambition est-elle de vous être représenté.

— Eh bienl vous nous l'amènerez un de ces jours, dit madame Scott.

— A partir du 25, s'écria Bettina .... Pas avant I pas avant t Personne jusque-là, nous ne voulons voir personne, excepté vous, monsieur Jean .... mais vous, c'est très extraordinaire, et je ne sais pas trop comment cela s'est fait, vous n'êtes déjà pins personne pour nous Le compliment n'est peutêtre pas très bien tourné, mais ne vous y trompez

pas, c'est un compliment J'ai l'intention d'être

excessivement aimable en vous parlant ainsi

— Et vous l'êtes, mademoiselle.

— Tant mieux si j'ai eu le bonheur de me taire

bien comprendre.... An revoir, monsieur Jean, et à demain.

Madame Scott et miss Percival reprirent lentement le chemin dn château :

— Et maintenant, Suzie, dit Bettina, grondezmoi bien fort Je m'y attends Je l'ai mérité.

— Vous gronder ! Pourquoi ?

— Vous allez dire, j'en suis sûre, que j'ai été trop familière aveo ce jeune homme.

— Non, je ne tous dirai pas cela Ce jeune

homme a fait sur moi, dès le premier jour, la plus heureuse impression. Il m'inspire une confiance

— Et à moi aussi.

— Je suis persuadée qu'il sera bien de nona appliquer toutes deux a nous en faire un ami

— De tout mon cœur, quant à moi D'autant

mieux, Suzie, que j'ai déjà vu bien des jeunes gens,

depuis que nous vivons en France oh I oui, j'en

ai vu ! eh bien ! celui-là est le premier, — positivement le premier, — dans les yeux duquel je n'aie pas lu clairement cette phrase : " Mon dieu I que je serais donc content d'épouser les millions de eette petite personne-là I " Cela était écrit distinctement dans les yeux de tous les autres et pas

dans ses yeux à lui ... . Là-dessus, nous voila rentrées. . . . Bonsoir, Suzie, et à demain.

Madame Scott alla voir ses enfants et les embrasser endormis.

Bettina resta longuement accoudée sur la balustrade de son balcon.

— Il me semble, se disait-elle, que je vais aimer ce paya.

Le lendemain matin, au retour de la manœuvre, Paul de Lavardens attendait Jean dans la cour du quartier. H lui laissa a peine le temps de descendre de cheval et, dès qu'il le tint seul à seal :

— Raconte, lai dit-il, vite, ton dîner d'hier ; raconte. Je les avais vues, moi, le matin. La petite

conduisait quatre poneys noirs et avec une

crâneriel Je les ai saluées. ..As-tu parlé de moi[

M'ont-elles reconnu? Quand me conduis-t i à Lon* gueval ? Mais réponds-moi, réponds-moi d me !

— Répondre ! répondre ! A quelle question

d'abord ?

— A la dernière.

— Quand je te conduirai a Longueval?

— Oui

— Eh ! bien, dans une dizaine de jours. Elle* n& veulent voir personne en ce moment

— Alors tu ne retourneras à Longueval que flans une dizaine de jours ?

— Ohl moi, j'y retourne aujourd'hui X quatre heures. Mais, moi, je ne compte pas. Jeai &eynaud,

le filleul du curé ! Voilà pourquoi j'ai pénétré si

facilement dans la confiance de ces deux charmantes femmes ; je me suis présenté sons le patronage et

avoo la garantie de l'Église Et puis on a

découvert que je pouvais rendre de petits services; je connais très-bien le pays ; on va m'utiliser comme

guide Enfin, je ne suis personne, moi, tandis

que toi, comte Paul de Lavardens, toi, tu es quelqu'un ! Aussi, ne crains rien, ton tour viendra avea les fêtes et les bals, quand il faudra briller, quand il faudra danser. Tu resplendiras alors de tout ton éclat et je rentrerai fort humblement dans mon obscurité.

— Moque-toi de moi tant qu'il te plaira.... Il n'en est pas moins vrai que, pendant ces dix jours, ta vas prendre nne avance .... une avance I

— Comment 1 une avance ?

«— Voyons, Jean, est-ce que ta veux essayer de me faire croire que ta n'es pas déjà amoureux de l'une de ces deux femmes ? Est-ce possible ? Tant

de beauté I tant de luxel Oh! le luxe peut-être

encore plus que la beauté ! Le luxe, à ce degré-là ça me renverse, ça me bouleverse 1 Ces quatre poneys noirs avec leurs roses blanches es conardo, j'en ai rêvé cette nuit .... Et cette petite .... Buttina n'est-ce pas?

— Oui, Bettina.

i : : .Goo^le

— Bettina ! . . . . comtesse Bettina de Lavardens ! ist-co assez gentil! Et quelle perfection de petit aari elle aurait en moi ! Être le mari d'une femme 'ollomont riche, voila ma destinée ! Ce n'est pas aussi facile qu'on peut le supposer I H faut savoir être riche, et j'aurais ce talent-la. J'ai fait mes preuves; j'en ai déjà mangé de l'argent. ..et si maman

ne m'avait pas arrêté! Mais je suis tout prêt à

recommencer Âhl comme elle serait heureuse

avec moi I Je lui ferais une existence de princesse

de féerie Elle sentirait dans son luxe le goût,

l'art et la science de son mari Je passerais ma

vie à l'attifer, à la pomponner, à la bichonner, à la promener triomphante à travers le monde. J'étudierais sa beauté pour bien la mettre dans le cadra qui lui conviendrait " S'il n'était pas la, se diraitelle, je serais moins jolie" Je ne saurais pas

seulement l'aimer, je saurais l'amuser Elle en

aurait pour son argent, et de l'amour, et du plaisir !. . . Allons, Jean, un bon mouvement ; conduis-moi aujourd'hui chez madame Scott

— Je ne peux pas, je t'assure.

— Eh I bien, dans dix jours seulement, mais alors, je t'en préviens, je m'installe à Longueval et je n'en bouge plus. D'abord, ça fera plaisir à maman. Elle est encore un peu montée contre les Américaines, elle dit qu'elle s'arrangera pour ne pas les voir, mai» je

la connus, maman ! Le jour où je lui dirai, un sob en rentrant : " Maman, j'ai gagné le cœur d'un charmante petite personne qui est affligée d'à: capital d'une vingtaine de millions et d'un revende deux ou trois millions " Ou exagère quam

on parle de centaines de millions ; les vrais chiffre*

les voilà, et ils me suffisent Ce soir-là, elle ser

enchantée, maman .... parce que, au fond, qu'est-c qu'elle désire pour moi ? Ce que toutes les bonne mères désirent pour leurs fils, surtout quand leur

fils ont fait des bêtises un riche mariage ou un

liaison discrète dans le monde. Je trouve à Longue val les deux combinaisons, — et je m' accommodera volontiers de l'une ou de l'autre. Tu auras bbuIe ment, dans dix jours, la complaisance de me préve nir .... Tu me feras savoir laquelle des deux t m'abandonnes : Madame Scott ou missPercival . . .

— Tu es fou. Je ne pense et ne penserai pa plus ....

— Ecoute, Jean, tu es la sagesse et la raïso: mêmes, d'accord ; mais tu auras beau dire et bea

faire Ecoute, et rappelle-toi bien ce que je te di

là : Jean, tu seras amoureux dans cette maison-là.

— Je ne crois pas, répond Jean en riant

— Et moi, j'en suis sûr Au revoir! je te laisse

tes affaires.

Jean, ce matin-là, était parfaitement sincère. 1 avait très bien dormi la nuit précédente. Sa second

entrevue aveo les deux sœurs avait, comme pat enchantement, dissipé le léger trouble qui avait agité son âme, après la première rencontre. Il se préparait à les revoir avec beaucoup de plaisir, mais avec beaucoup de tranquillité. U y avait trop d'argent dans cette maison-là poor que l'amour d'un pauvre diable tel que lui, pût y trouver place hon-

L'amitié, c'était une autre affaire. De tout sot cœur il souhaitait et de toutes ses forces il allait essayer de s'établir bien paisiblement dans l'estime et l'affection de ces deux femmes. Il tâcherait de ne pas trop s'apercevoir de la beauté de Snzie et de fiettina ; il tâcherait de ne plus s'oublier, comme il l'avait fait la veille, dans la contemplation de ces quatre petits pieds posés sur deux tabourets de jardin. On lui avait dît bien franchement, bien cordialement : " Vous serez notre ami," Voilà tout ce qu'il désirait I Être leur ami I Et il le serait t

Tout, pendant les dix jours qui suivirent, tout conspira pour le succès de cette entreprise. Suzie, Bettina, l'abbé et Jean vécurent de la même vie, dans la plus étroite et dans la plus confiante intimité. Les deux sœurs faisaient dans la matinée de longues promenades en voiture aveo le curé ; et, dans l'après-midi, aveo Jean, de longues promenades à cheval

Jean ne cherchait plus à analyser ses santimftnta

132 LÀBBÉ* CONSTANTIN

il ne se demandait plus s'il allait pencher à droite ou à gauche. H se sentait pour ces deux femmes un égal dévouement, une égale affection. Il était complètement heureux, complètement tranquille. Dono il n'était pas amoureux, car l'amour et la tranquillité font rarement bon ménage dans le même cœur.

Jean, cependant, voyait, avec un pea d'inquiétude et de tristesse, s'approcher le jour qui allait amener à Longueval les Turner, les Norton, et tout le flot de la colonie américaine. Oe jour vint très vite.

Le vendredi 24 juin, à quatre heures, Jean arrivait au château. Bettina le reçut toute chagrine.

— Quel contretemps ! lui dit-elle, voilà ma sœur souffrante. Un peu de migraine, rien du tout. H n'y paraîtra plus demain ; mais enfin je n'ose pas aller me promener avec vous toute seule. Là-bas, en Amérique, j'oserais ; mais ici, non, n'est-ce pas?

— Assurément non, répondit Jean.

— Je suis obligée de vous renvoyer, et cela me fait beaucoup de peine.

— Cela me fait, à moi aussi, beaucoup de peine de m'en aller et de perdre cette dernière journée, que j'espérais passer avec vous. Cependant, puisqu'il le faut ! .... Je viendrai demain prendre des nouvelles d« votre sœur.

— Elle vous en donnera elle-même. Je vous le <-e"pète, ce n'est rien du tout Mais ne vous sauvea

pas aï vite, je voua en prie. Voulez-vous m'accordernn tout petit quart d'heure d'entretien? J'ai a Tous patter. Asseyez-vous là . . . et maintenant, écoutez-moi bien. Nous avions, ma sœur et moi, l'intention de tous bloquer ce soir, après dîner, dans un petit coin du salon, et c'est alors ma sœur qui aurait porté la parole, c'est elle qui tous aurait dit ce que je Tais essayer de dire en notre nom à toutes les deux. Hais je suis un peu émue ... Ne riez pas ; c'est très sérieux. Noua voulions tous remercier toutes les deux d'avoir été, depuis notre arrivée, si aimable, si bon, si dévoué, si

— Oui mademoiselle, je tous en prie, o'eet à moi

— Oh ! ne m'interrompez pas. .. vous allez m'em-

brouiller Je ne saurai plus m'en tirer Je

maintiens, d'ailleurs, que c'est à nous de remercier, pas à vous. Nous arrivions ici comme deux étrangeres. Nous avons eu la joie d'y trouver tout de suite

des amis oui, des amis. Tous nous avez prises

par la main... .vous nous avez menées chez nos fermiers, chez nos gardes, pendant que votre parrain nous menait chez sea pauvres.... et partout ou vous aimait tant, que tout de suite, de confiance, on 3*est mis, sur votre recommandation, à nous aimer unpen. ..On vous adore dans ce pays, le Bavez-vous?

— J'y suis né Tous ces braves gens méconnaissent depuis mon enfance et me sont reconnais-

sauts de oe que mon grand-père et mon père ont fait pour eux. Et pois — je sois de leur race, de la race des paysans. Mon arrière-grand-pèrë était un cultivateur de Bargecourt, un village à doux lieues d'ici.

— Oh t oh 1 tous avez l'air bien fier de cela I

— Ni fier, ni humilié.

— Je tous demande pardon tous avez eu un

petit mouvement d'orgueil ! Eh ! bien, je voua répondrai, moi, que V arrière-grand -père de ma mère était fermier en Bretagne. Il s'en est allé au Canada à la fin du siècle dernier, quand le Canada était encore la France .... Et voua l'aimez beaucoup,- ce pays où vous êtes né ?

— Beaucoup. Je serai bientôt peut-être obligé de le quitter.

— Pourquoi cela?

— Quand j'aurai de l'avancement, on m'enverra dans un antre régiment, et je me promènerai de garnison en garnison .... Mais assurément, quand je serai nu vieux commandant ou un vieux colonel en retraite je viendrai vivre et mourir ici, dans la petite maison de mon père.

— Toujours tout seul ?

— Pourquoi tout seul ? J'espère bien que

non....

— Tous avez l'intention de tous marier?

— Oui. certainement

— Et vous cherchez à vous marier?

- Non .... On pent penser à se marier, mais on au doit pas chercher à se marier.

— H v a cependant des gens qui cherchent

allez, je tous en réponds et même, vous, tenez,

on a voulu tous marier.

— Comment savez-vons cela?

— Ah! je connais ai bien tontes voa petites affaires!. .. Vous êtes ce qui s'appelle un bon parti.. . et, je le répète, on a voulu vous marier.

— Qui vous a dit cela?

— Monsieur le curé.

— Mon parrain a en tort, dit Jean avec una certaine vivacité.

— Non, non, il n'a pas en tort Si quelqu'un a été coupable, c'est moi, et coupable par charité, non par curiosité, je vons le jure. J'ai découvert que votre parrain n'était jamais si heureux qne lorsqu'il parlait de vous ; alors moi le matin, quand je suis seule avec lui, pendant nos promenades, pour lui faire plaisir, je lui parle de vous, et il me raconte votre histoire. Tous êtes à votre aise, vous êtes

très à votre aise Vous recevez du gouvernement

deux cent treize francs par mois et des centimes.

Est-ce bien cela?

— Oui, dit Jean, se décidant à prendre de bonne grâce son parti des indiscrétions du curé.

- Vous avez huit mille franca de rente.

— A pen près, pas tout à fait

— Ajoutez à cela votre maison, qui Taut uns trentaine de mille francs. Enfin voua êtes dans une excellente situation, et ou a déjà demandé votre

— Demandé ma main? Nonl nonl

— Si fait t si fait ! Deux fois et tous ave»

refusé deux très beaux mariages, deux très belles dots, si tous aimez mieux. C'est la même chose pour tant de gens! Deux cent mille francs d'une part, trois cent mille de l'autre. Il paraît que D'est énorme pour le pays : dono tous avez refusé. Dites-moi pourquoi? Si vous saviez comme je suis curieuse dA savoir 1

— EL bienl il s'agissait de deux jeunes filles charmantes ....

— C'est entendu I on dit cela toujours.

— Mais que je connaissais à peine. On m'a forcé, — car je faisais résistance, — on m'a forcé à passer avec elles deux ou trois soirées, l'hiver dernier.

— Et alors?

— Alors, je ne sais pas trop comment vous expliquer, je n'ai éprouvé aucun sentiment d'embarras, d'émotion, d'inquiétude, de trouble. . . .

— Enfin, dit résolument Bettina, pas le plus léger soupçon d'amour.

— Non, paa le moindre et je sois rentré bien

sagement dans mon petit trou de garçon, car je pense qu'il vaut mieux ne pas se marier que se marier sans amour. Voilà mon opinion.

— Et c'est aussi la mienne.

Elle le regardait. Il la regardait Et brusquement, à leur grande surprise à tous les deux, ils ne trouvèrent plus rien à se dire, plua rien du tout.

— Par bonheur, à ce moment, Harry et Bella, avec de grands cris de joie, se précipitèrent dans le salon.

— Monsieur Jean ! monsieur Jean I tous êtes la, monsieur Jean ? Tenez voir nos poneys.

— Ah ! dit Bettdna, d'une voix un peu incertaine, Edwards est revenu tout à l'heure de Paris et a ramené pour les enfants des poneys microscopiques. Allons les voir, voulez-vous?

Ou alla voir les poneys, qui étaient dignes en effet de figurer dans les écuries du roi de LUliput

;i,Goo^lc

vm

Trois semailles se sont écoulées. Jean, le lendemain, doit partir avec son régiment pour les écoles à feu ; il Ta vivre de son existence de soldat : dix jours d'étapes sur les grandes routes pour l'aller et le retour, et dix jours sous la tente, au camp de Oercottes, dans la forêt d'Orléans. Le régiment rentrera à Souvigny le 10 août.

Jean n'est plus tranquille ; Jean n'est plus heureux. Le moment de ce départ, il le voit venir avec

impatience ot, en même temps, avec effroi Avec

impatience, car il souffre un véritable martyre ; il a

hâte d'y échapper Avee effroi car, pendant ces

vingt jours, sans la voir, sans lui parler, sans elle enfin, que deviendra-t-il ? Elle, c'est Bettina I il l'adore !

Depuis quand ! Depuis le premier jour, depuis cette rencontre, au mois de mai, dans le jardin du curé I Voila la vérité 1 Mais Jean lutte et se débat contre cette vérité. H croit n'aimer Bettina que depuis ce jour où tous deux causaient gaiement, amicalement, dans le petit salon. Elle était assise

sur le divan bleu, près de la fenêtre, et, tout en bavardant, s'amusait a réparer le désordre de la toilette d'une princesse japonaise, une poupée de Bella, qui traînait sur un fauteuil, et que Bettina, machinalement, avait ramassée.

Pourquoi la fantaisie vint-elle à miss Fercival de lui parler de ces deux jeunes filles qu'il aurait pu épouser? La question, d'ailleurs, ne l'avait nullement embarrassé. H répondit que, s'il ne s'était ■enti alors aucun goût pour le mariage, c'est que ses entrevues avec ces deux jeunes filles ne lui avaient causé aucune émotion, aucune agitation. H souriait en parlant ainsi; mais, quelques instants après, il ne souriait plus. Ces émotions, ces agitations, il apprenait soudainement à les connaître. Jean ne se fit pas d'illusion ; il se rendit compte de la profondeur de la blessure ; elle avait porté en plein cœur.

Jean, cependant, ne s'abandonna pas. Ce jour-là même, en partant, il se disait : " Oui, c'est grave, mais j'en reviendrai." Il cherchait une excuse à sa folie ; il s'en prenait aux circonstances. Cette délicieuse fille, depuis dix jours, avait été trop à lui seul I Comment résister à une pareille tentation î II s'était grisé de son charme, de sa grâce, de sa beauté. Mais, le lendemain, vingt personnes allaient arriver au château, et ce serait la fin de cette dangereuse intimité. H aurait du courage, s'écarterait, se perdrait dans la foule, verrait Bettina

moins souvent et de moins près Ne pins la voir,

il n'y pouvait songer ! Il voulait rester l'ami de Bettina, puisqu'il ne pouvait être que son ami Car il était une antre pensée qui n'entrait même pas dans l'esprit de Jean ; cette pensée ne loi paraissait pas extravagante, elle lui paraissait monstrueuse. H n'y avait pas au monde de plus honnête homme que Jean, et l'argent de Bettina lui faisait horreur, positivement horreur.

La foule, en effet, à partir du 25 juin, avait envahi Longueval. Madame Norton était arrivée avec son fils Daniel Norton, et madame Turner avee son fils Philip Turner ; tous deux, le jeune Daniel et le jeune Philip, faisaient partie de la fameuse confrérie des Trente-Quatre. C'étaient d'anciens amis ; Bettina les avait traités comme tels et leur avait déclaré avec une pleine franchise qu'ils perdaient absolument leur temps ; ils ne se décourageaient pas cependant, et formaient le centre d'une petite cour fort empressée, fort assidue autour de Bettina.

Paul de Lavardens avait fait son entrée en scène et était devenu très rapidement l'ami de tout le monde. Il avait reçu cette éducation brillante et compliquée d'un jeune homme qui se destine au plaisir; dès qu'il ne s'agissait que de s'amuser : cheval, croquet, lawn-tennis, polo, danse, charades et comédies, il était prêt à tout, il excellait en tout Sa supériorité éclata, s'imposa. Paul devint, de

l'assentiment général, le directeur et l'organisateur des fêtes de LonguevaL

Bettina n'eut pas une minute d'hésitation, Jean Tenait de lui présenter Paul de Lavardens, et celuici achevait à peine le petit compliment de rigueur, que Bettina, se penchant vers Suzie, lui disait à l'oreille :

— Le trente-cinquième I

Elle fit cependant bon accueil à Paul, et si bon accneil, que celui-ci, pendant quelques jours, eut la faiblesse de s'y méprendre. Il crut que Bes grâces personnelles lui valaient cette très aimable et très cordiale réception. Cétait une grande erreur. D avait été présenté par Jean ; il était l'ami de Jean : aux yeux de Bettina, tout son mérite était là.

Le château de madame Scott était ville ouverte ; on n'était pas invité pour un soir, mais pour tous les soirs ; et Paul, avec enthousiasme, s'était mis à venir tous les soirs. Son rêve était réalisé. Il retrouvait Paris à Longueval !

Seulement Paul n'était ni sot, ni fat Sans nul doute il était, de la part de miss Percival, l'objet d'attentions et de faveurs toutes particulières ; elle se plaisait à causer longuement, très longuement, seule à seul avec lui ... . mais quel était l'éternel, l'inépuisable sujet de ces conversations ? Jean, encore Jean, toujours Jean !

Paul était léger, dissipé, frivole, mais il dévouait

sérieux dès qu'il était question de Jean : il savait l'apprécier, il savait l'aimer. Bien ne loi était plne doux, rien ne lai était pins facile que de dire de son ami d'enfance tout le bien qu'il en pensait. Et comme il voyait qne Bettina prenait grand plaisir à l'écouter, Pan! donnait libre cours à son éloquence. Seulement Paul, — et c'était bien son droit, — voulut, un soir, avoir le bénéfice de sa conduite chevaleresque. H venait de causer pendant un quart d'heure avec Bettina. L'entretien terminé, il s'en était allé trouver Jean, de l'autre oôté du salon, et lui avait dit :

— Tu m'as laissé le champ libre et je me suis

lancé intrépidement sur miss PercivaL

— Eh bien 1 tu n'as pas lieu d'être mécontent du résultat de l'entreprise. Vous voilà les meilleurs amis du monde.

— Oui, certainement Ça va ça va. ... et

ça ne va pas. Il n'y a rien de plus aimable et de plus charmant que miss Percival ; mais enfin, j'ai du mérite à le reconnaître, car là, entre nous, elle me fait jouer un rôle ingrat et ridicule, un rôle qui n'est pas de mon âge. J'ai l'âge des amoureux, moi, je n'ai pas l'âge des confidente.

— Des confidents ?

- — Oui, mon cher, des confidents I Voilà mon emploi dans cette maison I Tu nous regardais tout à l'heur e Oh ! j'ai de bons jeux Tu nous re>

gardais .... Eh I bien, sais-tu de quoi nous parlions ? De toi, mon cher, de toi, rien que toi I Et c'est la même chose tons les soirs. Des questions à n'en pins finir : " Vous avez été élevés ensemble ? Vous avez pris des leçons tons les deux avec l'abbé Constantin ? H sera bientôt capitaine ? Et après — Commandant. — Et après ? — Colonel, et cœtera

et cœtera " Ah I Jean, mon ami Jean, si ta

voulais faire nn beau rêve 1

Jean se fâcha, s'emporta presque. Paul fut très étonné de cet accès de brusque irritation.

— Qn' est-ce que tu asî II me semble que je n'ai rien dit

— Je te demande pardon. J'ai en tort ; mais aussi, pourquoi te passe-t-il par là tête une idéa tellement absurde ? . . .

— Absurde ? Je ne vois pas Je l'ai bien

eue pour mon propre compte, cette idée absurde.

— Ahl toi....

— Comment ! ah ! moi ? Si je l'ai eue, tu

peux l'avoir Tu vaux mieux que moi

— Paul, je t'en supplie I

Le malaise de Jean était évident.

— N'en parlons plus n'en parlons plus

Ce qne je voulais dire, en somme, c'est que miss Percival me trouve bien gentil, bien gentil, bien gentil ; mais, quant à me prendre an sérieux jamais elle ne me prendra au sérieux, cette petite personne^

là. Je vais me rabattre sur madame Scott, sans grande confiance .... Vois-tu, Jean, je m'amuserai dans cette maison-là, mais je n'y ferai pas mea frais*

Paul se rabattit sur madame Scott ; mais, dès le lendemain, il eut la surprise de se heurter à Jean ; celui-ci, en effet, se mit à venir prendre place, très régulièrement, dans le cercle particulier de madame Scott, qui, tout comme Bettina, avait sa petite cour. Ce que Jean venait chercher là, c'était une protection, nn abri, un lieu d'asile.

Le jour de ce redoutable entretien snr les mariages sans amour, Bettina, elle aussi, pour la première fois, avait senti soudainement s'éveiller en elle ce besoin d'aimer qui dort, mais paa très profondément, dans le cœur de toutes les jeunes filles. La sensation avait été la même, au même moment, et dans l'âme de Jean, et dans l'âme de Bettina. Lui, épouvanté, s'était brusquement rejeté en arrière. £Ue> an contraire, s'était laissée aller, dans tonte la naïveté de sa pleine innocence, à cet accès d'émotion et d'attendrissement

Elle attendait l'amour ... si c'était l'amour 1 L'homme qui devait être sa pensée, sa vie, son âme, si c'était lui, ce Jean t Pourquoi non ? Elle le connaissait mieux qu'elle ne connaissait tous ceux qui, depuis un an, avaient tourbillonné autour de s* for-

tune, et dans ce qu'elle savait de lui, rien n'était fait pour décourager la confiance et l'amour d'une honnête fille. Loin de là !

Tous deux, en somme, faisaient bien, tous deux étaient dans le devoir et dans la vérité* : elle, en se livrant ; lui, en résistant ; elle, en ne songeant pas une minute à l'obscurité de Jean, a sa pauvreté ; luit en reculant devant cette montagne de millions, comme il aurait reculé devant un crime ; elle, en pensant qu'elle n'avait pas le droit de discuter avec l'amour ; lui, en pensant qu'il n'avait pas le droit de discuter avec l'honneur.

Voilà pourquoi, à mesure que Bettina se faisait plus tendre et s'abandonnait avec plus de franchise au premier appel de l'amour, voilà pourquoi Jean devenait, de jour en jour, plus sombre et plus agité. Il n'avait pas seulement peur d'aimer ; il avait peur d'être aimé.

Il aurait dû rester chez lui, ne pas venir.... Il avait essayé, il n'avait pas pu ... . La tentation

était trop forte et l'emportait. H arrivait donc

Elle venait aussitôt à lui, les mains tendues, le sourire aux lèvres et le cœur dans les yeux. Tout en elle disait : " Essayons de nous aimer, et, si nous pouvons, aimons-nous !"

La peur le prenait Ces deux mains qui allaient au-devant de l'étreinte de ses deux mains, c'est à

peine s'il osait les toucher. Il tâchait d'échapper à ce regard qui, tendre et riant, inquiet et curieux, cherchait son regard. Il tremblait devant là nécessité de l'entendre. C'est alors que Jean se réfugiait auprès de madame Scott, et c'est alors que madame Scott recueillait des paroles indécises, émues, troublées, qui ne s'adressaient pas à elle et qu'elle prenait pour elle, cependant

Suzie ne pouvait guère ne pas s'y méprendre. Des sentiments encore vagues et confus qui l'agitaient, Bettina ne lui avait rien dit. Elle gardait et caressait le secret de son amour naissant, comme un avare garde et caresse les premiers louis de son trésor .... Le jour où elle verrait clair dans son cœur, le jour où elle serait sûre d'aimer, ah ! comme elle parlerait ce jour-là, et comme elle serait heureuse de tout dire à Suzie I . . . .

Madame Scott avait fini par s'attribuer l'honneur de cette mélancolie de Jean, qui prenait, de jour en jonr, un caractère plus marqué. Elle en était flattée, — il ne déplaît jamais à une femme de se croire aimée, — elle en était donc flattée, mais chagrine en même temps. Elle tenait Jean en grande estime, en grande affection ; cela l'affligeait de penser que, s'il était triste et malheureux, c'était à cause d'elle.

Suzie avait, d'ailleurs, le sentiment de son innocence. Avec les antres, quelquefois elle était coquette, très coquette. Les tourmenter un peu.

* Cookie

ét&ifc-co donc un bien grand crime ? fia n'avalent rien à faire, les autres, ils n'étaient bons à rien ; cela les occupait, tout eu l'amusant ; cela leur faisait

passer le temps, et à elle aussi Mais Suzie

n'avait pas à se reprocher d'avoir été coquette avec Jean. Elle se rendait compte de son mérite et de sa supériorité ; il valait mieux que les autres ; il était homme à souffrir sérieusement, et c'est là ce que madame Scott ne voulait pas. Aussi déjà, à deux ou trois reprises, avait-elle été sur le point de lui parler bien doucement, bien affectueusement, mais elle avait réfléchi .... Jean allait partir pour une vingtaine de jours ; à son retour, si cela était encore nécessaire, elle lui ferait un peu de morale et saurait s'y prendre de telle manière que l'amour ne viendrait pas se jeter sottement à la traverse de leur amitié.

Donc Jean partait le lendemain Bettina avait

insisté de toutes ses forces pour qu'il vint passer cette dernière journée à Longueval et pour qu'il dînât au château. Jean avait refusé, alléguant ses occupations à la veille de ce départ. Il arriva le soir, vers dix heures et demie ; il était venu à pied ; à plusieurs reprises, sur la route, il avait failli retourner sur ses pas.

— Si j'avais du courage, se disait-il, je ne la reverrais pas. Je pars demain et ne reviendrai plus à

Ié8 L'ABBÉ CONSTANTIN

Souvigny, tant qu'elle y sera Ma résolution eat

prise et bien prise.

Mais il continua son chemin ; il voulait la voir encore .... pour la dernière lois.

Dès qu'il entra dans le salon, Bettina accourut audevant de lui :

— C'est vous, enfin I . . . . Comme il est tard : — ■ J'ai été très occupé*.

• — Et vous partez demain ?

— Oui, demain.

— De bonne heure ?

— A cinq heures du matin.

— Tous voub en irez par la route qui longe le mur du parc et traverse ensuite le village ?

— Oui, c'est bien par cette route-là que nous partons.

— Pourquoi est-ce d'aussi grand matin ? Je serais allée vous voir passer et vous dire adieu du haut de la terrasse.

Bettina tenait et gardait dans sa main la main de Jean, qui était brûlante. Celui-ci se dégagea douloureusement, par un effort

— Il faut, dit-il, que j'aille saluer votre sœur.

— Tout à l'heure I . . . . elle ne vous a pas vu

il y a dis personnes autour d'elle Venez vous

asseoir un peu, là, près de moi

Il fut obligé de s'asseoir à ses côtés.

— Noua aussi, dit-elle, nous alloua partir.

— Vous?

— Oui, nous avoua reçu, il y a une heure, une dépêche de mon beau-frère qui nous a causé une bien grande joie. Il ne devait revenir que dans un mois ; il revient dans douze jours ; il s'embarque aprèsdemain matin à New- York sur le Labrador Nous

irons l'attendre an Havre Nous partirons après.

demain. Nous emmenons les enfants. Cela leur fera du bien de passer une dizaine de jours an bord de la mer .... Comme il sera content, mon beau-frère, de vous connaître ! . . . . De vous connaître ? . . . . Il vous connaît déjà. Nous lui avons parlé de vous dans toutes nos lettres. Je suis sûre que vous vous

entendrez à merveille avec lui II est excellent

Vous resterez là-bas combien de temps ?

— Vingt jours.

— Vingt jours dans un camp ?

— Oui, mademoiselle, le camp de Cercottes.

— Au milieu de la forêt d'Orléans. Je me suis fait expliquer cela ce matin par votre parrain. Je suis heureuse assurément d'aller an-devant de mon beau-frère, mais, en même temps, je suis un peu fâchée de partir : sans cela, tous les matins j'aurais

fait une petite visite à votre parrain Il m'aurait

donné de vos nouvelles. Voulez-vous, dans une dizaine de jours, écrire à ma sœur une toute petite lettre de quatre lignes, — cela ne vous prendra pas

beaucoup de temps, — pour loi dire comment voua tous portez et pour lui dire aussi que tous ne nous oubliez pas?

— Oh 1 quant à tous oublier .... quant à perdre le souvenir de votre grace, de votre bonté jamais t

Sa voix était tremblante. H eut peur de son émotion. H se leva ....

— Je vous assure, mademoiselle, qu'il faut qw, j'aille saluer votre sœur.... Elle me regarde..,. Elle doit être étonnée ....

H traversa le salon. Bettina le suivait des yeux. Madame Norton venait de s'installer au piano pour faire un peu valser les jeunes gens. Paal de Lavar* dens s'approcha de miss Percival :

— Voulez-vous me faire l'honneur, mademoiselle?....

— Mon Dieu, répondit-elle, je crois bien que je viens de promettre à monsieur Jean.

— Enfin, si ce n'est pas lui. . . . ce sera mol

— C'est entendu.

Bettina s'en alla vers Jean, qui Tenait de s'asseoit près de madame Scott.

— J'ai fait un gros mensonge, lui dit-elle. M. à* Lavardens est venu m 'inviter, et je lui ai répondu

que je vous avais promis cette valse Oui, n'est-ce

pas? vous voulez bien?

La tenir dans ses bras, respirer le parfum de sea

cheveux ! Jean oe sentait à bout de forces ...

H n'osa pas accepter.

— Je suis désolé", mademoiselle. Je ne peux pas .... je suis souffrant ce soir. J'ai tenu à venir, pour ne pas partir sans vous avoir fait mes adieux, mais danser, non, je ne pourrais pas.

Madame Norton venait d'attaquer le prélude de la Taise.

— Eh bien 1 dit Paul, arrivant tout joyeux, est-ce moi?

— C'est vous, dit-elle tristement, sans quitter Jean des yeux

Elle était très troublée et répondit cela sans trop savoir ce qu'elle disait. Ell a regretta tout de suite d'avoir accepté. Elle aurait voulu rester là, près de lui ... . Mais il était trop tard. Paul la prit par la main, et l'entraîna.

Jean s'était levé. Il les regardait tous les deux. Bettina et Paul. ÏJn nuage lui passa devant les yeux. TJ souffrait cruellement

— Je n'ai qu'une chose à faire, se dît-il, profiter

de cette valse et partir Demain matin, j'écrirai

quelques lignes à madame Scott pour m'excuser.

Il gagna la porte H ne regardait plus Bettina

.... S'il l'avait regardée, il serait resté.

Mais Bettina le regardait» et tout d'un coup elle -UU Paul:

' ■ Je tous remercie beaucoup, monsieur, mais je

suis un pen lasse .... Arrêtons-nous, je tous prie .... Tons me pardonnez, n'est-ce pas ?

Paul lui offrit le bras.

— Non, je vous remercie, dit-elle.

La porte venait de se refermer. Jean n'était plus là. Bettina traversa le salon en courant; Paal resta seul, fort étonné, ne comprenant rien à ee qui se passait

Jean était déjà sur le perron, lorsqu'il s'entendit appeler :

— Monsieur Jean 1 monsieur Jean !

Il s'arrêta, se retourna. Elle était prés de lui

— Vous partez. . . . sans me dire adieu ?

— Je vous demande pardon, je suis très fatigué.

— Alors, ne vous en allez pas ainsi & pied. Le temps est menaçant.

Elle étendit la main an dehors.

— Tenez 1 il pleut déjà.

— Oh 1 à peine.

— Tenez prendre une tasse de thé dans le petit salon, seul aveo moi, et je vous ferai reconduire en voiture.

— Et, se retournant vers l'un des valets de pied :

— Dites que l'on attelle un coupé tout de suite.

■ — Non, mademoiselle, je vous en prie. Le grand air me remettra. . . . Laissez-moi partir.

— Partez donc! Mais vous n'avez pas de

manteau .... Prenez un châle pour vous envelopper.

— Je n'aurai pas froid .... tandis que tous .... avec cette robe ouverte Je pars pour vous obliger à rentrer.

Sans même lai tendre la main, il se sauva et descendit rapidement les marches du perron.

— Si je touche sa main, se disait-il, je suis perdu, mon secret m'échappe.

Son secret ! Il ne savait pas que Bettina lisait dans son cœur comme dans un livre grand ouvert

Lorsque Jean fut arrivé au bas du perron, il eut un court moment d'hésitation. Cette phrase était but ses lèvres :

"Je vous aime t je voue adore 1 Et c'est pour cela que je ne veux plus vous voir !"

Mais, cette phrase, il ne la prononce pas, il

s'éloigne, il se perd bientôt dans la nuit Bettina

reste là, sur le perron, dans l'encadrement lumineux de la porte. De grosses gouttes de pluie chassées par le vent viennent cingler ses épaules nues et la font frissonner : elle n'y prend pas garde ; elle entend distinctement battre son cœur.

— Je savais bien qu'il m'aimait, se dit-elle, mais

je suis bien sûre maintenant que moi aussi oh I

oui .... moi aussi ....

Tout d'un coup, dans l'une des grandes glaces de la porte, elle voit le reflet des deux valets de pied qui se tiennent debout, immobiles, près de la table

de .chêne du vestibule. Bettina fait quelques pas

dans la direction du salon Elle entend des éclats

de rire et la valse qui continue. Elle s'arrête. Elle vent être seule, complètement seule, et, s'adressant a l'on des domestiques :

— Allez dire à madame que j'étais fatiguée, que j» suis remontée chez moi.

Annie, sa femme de chambre, sommeillait dans un

fauteuil Elle la renvoie Elle se déshabillera

elle-même. Elle se laisse tomber sur un divan. Elle éprouve un accablement délicieux.

La porte de sa chambre s'ouvre, d'est madame Scott

— Vous êtes souffrante, Bettinâ ?

— Ah ! Suzie, c'est vous, ma Suzie ! Comme vous

avez eu raison de venir 1 Asseyez-vous, près de

moi, tout près de moi.

Elle se blottit comme un enfant dans les bras de sa sœur, caressant de sa tête brûlante les fraîches épaules de Suzie, puis, soudainement, éclate en gros sanglots qui l'étouffent, la suffoquent

— Bettina, ma chérie, qu'est-ce que vous avez ?

— Bien, rien ce sont les nerfs.... c'est la

joie.

— La joie ?

— Ouï .... oui attendez .... mais laissez-moi

pleurer un peu. Cela me fait tant de bien ! ; . . .

N'ayez pas peur surtout n'ayez pas peur.

Sous les baisers de sa sœur, Bettina se calme,

— C'est fiai, c'est fini, et je vais tous dire

J'ai à tous parler de Jean.

— Jeanl vous l'appelez Jean?

— Oui, je l'appelle Jean. . . . N'avez-vous pas remarqué, depuis quelque temps, comme il était triste et comme il avait l'air malheureux ?

— Oui, en effet

— H arrivait il allait tout de suite s'installer

près de vous et restait là, absorbé, silencieux, à tel point qne, pendant plusieurs jours, je me suis demandé, — pardonnez-moi de vous parler avec une telle franchise, c'est mon habitude, vous savez, — je me suis demandé si ce n'était pas vous qu'il aimait, ma Suzie. Tous êtes si charmante, et cela ' aurait été si naturel I Mais non, ce n'était pas vous, c'était moi ?

— Tous?

— Ouï, moi I Ecoutez bien C'est à peine s'il

osait me regarder. H m'évitait, il me fuyait. . . . B avait peur de moi, peur évidemment Eh bien ! lii, en bonne justice, suis-je à faire peur ? Non, n'estce pas ?

— Assurément non.

— Ah 1 c'est que ce n'était pas de moi qu'il avait

peur, c'était de mon argent, de mon affreux argent ! Cet argent qui les attire tons, les antres, et les tente si fort, cet argent l'effraye, lui, et le désespère. . . . parce qu'il n'est pas comme les autres, lui, parce que

— Ma chérie, prenez garde, tous tous trompes peut-être

— Oh I non, non, je ne me trompe pas. Tout à l'heure, sur le perron, il partait, il m'a dit quelques

paroles. Ces paroles n'étaient rien mais si tous

aTÎez vu son trouble, malgré tous ses efforts pour se

contraindre 1 Suzie, ma Suzie, par la tendresse

que je tous porte, et Dieu sait quelle est cette tendresse 1 voici ma conviction, mon absolue conviction: si, au lien d'être miss Percival, j'avais été une pauvre petite fille sans argent, tout à l'heure Jean m'aurait pris la main et m'aurait dit qu'il m'aimait" et, s'il m'avait ainsi parlé, savez- vous ce que je lui aurais répondu ?

— Que vous l'aimiez vous aussi.

— Oui, et voilà pourquoi je suis si heureuse. C'est une idée fixe chez moi d'adorer l'homme qui

sera mon mari Eh bienl je ne dis pas que

j'adore Jean, non, pas encore mais enfin cela

commence, Suzie .... et cela commence si doucement I

— Bettina, je suis inquiète de vous voir dans cette

exaltation. Je veux bien que M. lïeynaud ait pour tous beaucoup d'affection . . .

— Oh 1 plus que cela, plus que cela.

— Beaucoup d'amour, si vous voulez. Oui, voua

avez bien vu H vous aime .... et n'êtes-vous

pas digne, ma chérie, de tout l'amour qu'on aura pour vous ? Quant a Jean, — cela se gagne décidément, voilà que, moi aussi, je l'appelle Jean, — eh bien ! vous savez ce que je pense de lui Bien souvent toutes les deux, depuis un mois, nous avons eu occasion de nous dire .... Je le place très haut, très haut . . . Mais enfin, malgré cela, est-ce bien le mari qui vous convient ?

— Oui, si je l'aime.

— J'essaye de vous parler raison et vous me parlez toujours J'ai, Bettina, une expérience que

vous ne pouvez pas avoir .... Comprenez-moi bien

Dès notre arrivée- à Paris, nous avons été lancées dans un monde très animé, trèB brillant, très aristocratique .... Vous pourriez être déjà, si vous l'aviez voulu, marquise ou princesse ....

— Oui, mais je ne l'ai pas voulu.

— Vous sera-t-il tout à fait indifférent de vous appeler madame Eeynaud ?

— Absolument, si je l'aime

— Ah ! vous revenez toujours ....

— C'est que c'est la vraie question il n'y eu a pas d'autre. ... et je veux être raisonnable à mon tour-

Cette question, je vous accorde qu'elle n'est pas tout à fait résolue, et que je me suis peut-être un peu trop vite monté la tête. Tous voyez comme je suis raisonnable. Jean part demain. Je ne le reverrai que dans vingt jours. Je vais, pendant ces vingt jours, avoir tout le temps de m'interroger, de me consulter, de bien savoir, enfin, ce qui se passe en moi Sous mes airs évaporés, je suis sérieuse et réfléchie Vous le reconnaissez?

— Oui, je le reconnais.

— Eh bien I je vous adresse cette prière comme je l'adresserais à notre mère, si elle était là. Si dans vingt jours je vous dis : " Suzie, je Buis certaine de l'aimer I" me permettrez-vous d'aller à lui, moimême, toute seule, et de lui demander s'il me veut pour femme ? C'est ce que vous avez fait avec Richard .... Dites, Suzie, me le permettrez-vous ?

— Oui, je vous le permettrai

Bettdna embrasse sa sœur et lui murmure ces deux mots à l'oreille :

— Merci, maman I

— Maman I maman 1 C'est ainsi que vous m'appeliez, quand vous étiez une enfant, quand nous étions seules au monde toutes les deux, quand je vous déshabillais le soir, a New York, dans notre pauvre chambre, quand je vous tenais dans mes bras, quand je vous couchais dans votre petit lit, quand je vous chantais des chansons pour vous endormir. Et, de-

pois lors, Bettina, je n'ai en qu'un désir an monde : votre bonheur. C'est pour cela que je vous demande de bien réfléchir. Ne me répondez pas. ... ne parlons plus de cela. Je veux tous laisser bien calme. bien tranquille. Tous avez renvoyé Annie....

Voulez-vous qne, ce soir encore, je sois votre petite maman, que je vous déshabille, que je vous couche comme autrefois ?

— Oui, je le veux bien.

— Et, quand vous serez couchée, vous me promettez d'être bien sage ?

— Sage comme une image.

— Vous ferez tout ce que vous pourrez pour vous endormir ?

— Tout ce que je pourrai

— Bien gentiment, sans penser à rien?

— Bien gentiment, sans penser à rien.

— A la bonne heure !

Dix minutes après, la jolie tète de Bettina reposait doucement parmi les broderies et les dentelles. Suzie disait à sa sœur :

— Je vais en bas retrouver tout ce monde qui m'ennuie beaucoup ce soir. Avant de rentrer chez moi, je viendrai voir si vous dormez. Ne parlez pas .... Endormez-vous.

Elle sortit Bettina resta seule. Elle fut honnête. Elle fit, pour s'endormir, les efforts les plus sincères. Elle n'y réusait qu'à moitié. Elle tomba dans un

demi-sommeil, dans un engourdissement qui la laissa flottante entre le rêve et la réalité. Elle avait promis de ne penser à rien et elle pensait à lui cependant, toujours à lui, mais vaguement, confusément. Combien de temps se passa, elle n'aurait su le dire. Tout à coup, il lui sembla qu'on marchait dans sa chambre ; elle entr' ouvrit les yeux et crut reconnaître sa sœur. D'une voix tout ensommeillée, ' elle lui dit :

— Vous savez ? je l'aime.

— Chut .... Dormez ! dormez I

— Je dors .... je dors.

Elle s'endormit pour tout de bon ; moins profondément cependant qu'a l'ordinaire, car, vers quatre heures du matin, un bruit la réveilla en sursaut qui, la veille, n'aurait aucunement troublé son sommeil. Une pluie tombait, torrentielle, et venait battre contre les deux grandes fenêtres de la chambre de Bettina.

— Oh ! la pluie, se dit-elle ; il va être mouillé ! Ce fut sa première pensée. Elle se lève, traverse

la chambre pieds nus, entr ouvre un volet. Le jour était venu, gris, bas, lourd; le ciel était chargé d'eau ; le vent soufflait en tempête et faisait, par rafales, tourbillonner la pluie.

Bettina ne se recouche pas. Elle sent qu'il lui serait tout à fait impossible de se rendormir. Elle met un peignoir et reste là devant la fenêtre ; elle

regarde tomber la pluie. Puisqu'il faut absolument qu'il s'en aille, elle aurait voulu qu'il s'en allât par un beau temps, sons un grand soleil éclairant sa première étape.

En arrivant à Longueval, il 7 a un mois, Bettina ne savait pas ce que c'était qu'une étape. Elle le sait aujourd'hui. Une étape d'artillerie est une course de trente à quarante kilomètres, avec une heure de halte pour déjeuner. C'est l'abbé Constantin qui lui a appris cela ; pendant leurs tournées du matin chez les pauvres, Bettina accable le curé de questions sur les choses militaires et tout particulièrement sur le Bervice de l'artillerie.

Huit ou dix lieues sous cette pluie battante I Pauvre Jean 1 Bettina pense au petit Turner, au petit Norton, à Paul de Lavardens, qui vont dormir bien tranquillement jusqu'à dix heures du matin, pendant que Jean recevra ce déluga

Paul de Lavardens 1 ce nom réveille en son esprit un souvenir qui lui est douloureux, le souvenir de ce

tour de valse, la veille Avoir ainsi dansé lorsque

le chagrin de Jean était manifeste [ Ce tour de valse prend aux yeux de Bettina les proportions d'un crime : c'est horrible, ce qu'elle a fait I

Et ensuite n'a-t-elle pas manqué de courage et de franchise dana oe dernier entretien avec Jean ? Lui, ne pouvait, n'osait rien dire ; mais elle aurait dû montrer plus de tendresse, plus d'abandon. Triste

•t souffrant comme il était, jamais elle- n'&uraiù dû loi permettre de s'en aller à pied. H fallait le retenir à tout prix. L'imagination de Boitina travaille et s'exalte. Jean a dû emporter cette impression qu'elle était une mauvaise petite créature, sans cœur et sans pitié.

Et dans une demi-heure il va partir pour vingt

jours Ah I si elle pouvait par un moyen quel'

conque ! Mais ce moyen, il existe Le régi'

ment va défiler le long du mur du parc, sous la terrasse. Voilà Bettina prise d'une envie folle d'aller voir passer Jean. Il comprendra bien, en l'apercevant, là, à une pareille heure, qu'elle vient lui demander pardon de ses cruautés de la veille. Oui, elle ira. . . . Mais elle a promis à Suzie d'être sage comme une image, et faire ce qu'elle va faire, est-ce bien être sage comme une image ? Elle en sera quitte pour tout avouer à Suzie en rentrant, et Suzie pardonnera

Elle ira ! elle ira ! Seulement comment s'habiller ? Elle n'a sous la main qu'une robe de bal, un peignoir de mousseline, de petites mules à talons et des souliers de bal en satin bleu. Béveiller sa femme de chambre, jamais elle n'oserait .... et puis le temps presse .... cinq heures moins un quart I Le regiment part à cinq heures.

Elle peut se tirer d'affaire avec le peignoir de mousseline et les souliers de satin ; elle trouvera dans le vestibule un chapeau, ses petits sabots de

jardin et le grand manteau écossais qu'elle met pour conduire, les jours de pluie. Elle entr'ouvre sa porte avec des précautions infinies ; tout dort dans le chateau, elle se glisse le long des murs, dans les couloirs ; elle descend l'escalier.

Pourvu qne les petits sabots soient bien là, à leur place I C'est sa grande préoccupation. Les voici Elle les attache par-dessus les souliers de bal, elle s'enveloppe dans le grand manteau. Elle entend que la pluie, au dehors, redouble de violence. Elle Aperçoit un de ces immenses parapluies d'antichambre dont se servent les valets de pied quand ils montent sur le siège ; elle s'en empare, elle est prête

mais, quand elle veut sortir, elle s'aperçoit que

la porte-fenêtre du vestibule est fermée par nue grosse barre de fer. Elle tâche de l'enlever, mais la barre de fer tient bon, résiste, et le grand cartel du vestibule fait entendre lentement cinq coups. Il part en ce moment I

Elle veut le voir ! elle veut le voir 1 Sa volonté s'irrite avec les obstacles. Elle fait un grand effort

La barre cède, glisse dans les rainures Mais

Bettina s'est fait à la main une longue estafilade qui laisse voir un mince filet de sang. Bettina tamponne son mouchoir autour de sa main ; elle prend son grand parapluie, elle tourne la clef dans la serrure, «lie ouvre la porte. Enfin 1 la voilà dehors I

Le temps est épouvantable. Le vent et la ploie

font rage. Il faut cinq ou six minutes pour gagner cette terrasse qui a vue sur la route. Bettiua se lance en avant, courageusement, tète baissée, enfouie sous son immense parapluie. Elle a déjà fait une cinquantaine de pas. Tout à coup, furieuse, folle, aveuglante, une bourrasque se jette sur Bettina, s'engouffre dans son manteau, l'entraîne, la soulève, lui fait presque quitter terre, retourne violemment le parapluie. Ce n'est rien encore. Le désastre est complet Bettina a perdu un de ses petits sabots .... Ce n'étaient pas des sabots sérieux, c'étaient de mignons petits sabots pour le beau temps.

Et, en ce moment, lorsque Bettina, désespérée, lutte contre la tempête, avec son Boulier de satin bleu qui plonge dans le sable mouillé, en ce moment, le vent lui apporte l'écho lointain d'une sonnerie de trompettes. C'est le régiment qui part I Bettina prend une grande résolution: elle abandonne le parapluie, rattrape Bon petit sabot, le rattache tant bien que mal et part en courant avec un déluge sur la tête.

Enfin, elle est sous bois ; les arbres la protègent un peu. Encore une sonnerie, plus rapprochée cette fois. Bettina croit entendre le roulement des voitures. Elle fait un dernier effort Voici la terrasse .... Elle est arrivée H était temps ! Elle aperçoit, à vingt mètres, les chevaux blancs des trompettes, et, sur la route, elle voit onduler vaguement, dans 1»

t^Goo^Ic

brouillard, la longue file des canons et des caissons. Elle s'abrite sous un des vieux tilleuls qui bordent la terrasse. Elle regarde, elle attend. Il est là, parmi cette masse confuse de cavaliers. Pourra-toile le reconnaître ? Et lui, la verra-t-il ? Quelque hasard lui fera-t-il tourner la tête de ce côté ?

Bettina sait qu'il est lieutenant à la deuxième batterie de son régiment j elle sait qu'une batterie se compose de six canons et de six caissons. C'est encore l'abbé Constantin qui lui a appris cela. H faut donc laisser passer la première batterie, c'est-à-dire compter six canons, six caissons, et ensuite ce sera loi....

C'est lui, en effet, enveloppé dans son grand manteau, et c'est lui qui, le premier, la voit, la reconnaît. Quelques instants auparavant, il s'était rappelé une longue promenade qu'il avait faite avec elle, un soir, ' à la nuit tombante, sur cette terrasse. Il avait levé les yeux, et, à cette place même où il se souvenait de l'avoir vue, c'était elle qu'il avait retrouvée.

H la salue, et, tête nue, sous la pluie, se tournant sur son cheval à mesure qu'il s'éloigne, tant qu'il peut l'apercevoir, il la regarde. H se redisait ce qu'il s'était déjà dit la veille :

— C'est la dernière fois !

Elle, avec un geste des deux mains, lui envoyait mb adieux, et ce geste, plusieurs fois répété, amenait

ses mains si près, si près de ses lèvres, qu'on aurait

pu croire

— Ah ! se disait-elle, si, après cela, il ne comprend pas que je l'aime et s'il ne me pardonne pas mon argent ....

C'est le 10 août, le jour qui doit ramener Jean a Tuongneval

Bettina se réveille de très bonne heure, se lève, court tout de suite à la fenêtre. Un grand soleil perce et déjà dissipe les vapeurs du matin. Le ciel, la veille an soir, était menaçant, chargé de nuages, Bettina a peu dormi, et, toute la nuit, elle se disait :

— Pourvu qu'il ne pleuve pas demain matin t

Il va faire un temps admirable. Bettina eat no peu superstiense. Cela lui donne bon espoir et bon courage. La journée commence bien, elle finira bien.

Monsieur Scott est revenu depuis quelques jours. Bettina l'attendait sur le quai, au Havre, à l'arrivée du paquebot, avec Suzie et les enfants.

On s'est embrassé tendrement, à plusieurs reprises. Fuis Richard, s'adressant à sa belle-sœur :

— Eh bien I dit-il en riant, à quand le mariage ?

— Quel mariage ?

— Avec M. Jean Bevnaud.

— Ah 1 ma sœur vous a écrit ?

— Suri» ? Aucunement Suzie ne m'a pas dit

on mot . . C'est vous, Betttina, qui m'avez écrit

Duia tontes vos lettres, depuis deux mois, il n'est ijuestioii que de ce jeune officier.

— Dans tontes mes lettres ?

— Oui, oui et vous m'écriviez plus souvent et

plus longuement qu'à l'ordinaire. Je ne m'en plains pas ; mais enfin, je vous demande quand vous me présenterez mou beau-frère.

H plaisante en parlant ainsi, mais Bettina lui répond:

— Bientôt, j'espère.

Monsieur Scott apprend qne l'affaire est sérieuse. An retour, eu wagon, Bettina redemande ses lettres a Richard. Elle les relit C'est de lui, en effet, qu'à chaque page il est question dans ces lettres [ Ella retrouve là, racontée dans ses moindres détails, la première rencontre. Voici le portrait de Jean dans le jardin du presbytère, avec son chapeau de

paille et son saladier de faïence et puis encore

monsieur Jean, toujours monsieur Jean 1 Elle découvre qu'elle l'aime depuis beaucoup plus longtemps qu'elle ne le pensait

Donc c'est le 10 août Le déjeuner vient de fini* au château. Harry et Bella sont impatients. Ils savent qne le régiment doit, entre une heure et deux, traverser le village. On leur a promis de les mener voir passer les soldats, et, pour eux aussi bien que pour Bettina, le retour du 9* d'artillerie est un grand événement

— Tante Betty, dit Bella, tante Betty, viens avec

mena.

— Oui, viens, dit Harry, viens ; nous verrons notre ami Jean sur son grand cheval gris.

Bettina résiste, refuse, et cependant quelle tentation ! Mais non, elle n'ira pas, elle ne reverra Jean qne le soir, pour cette explication décisive à laquelle, depuis vingt jours, elle se prépare.

Les enfants partent avec leurs gouvernantes. Bettina, Suzie et Biohard vont s'asseoir dans le parc, tout près du château, et dès qu'ils sont installés :

— Suzie, dit Bettina, je vais aujourd'hui vous rappeler votre promesse. Vous vous souvenez de ce qui s'est passé entre nous, le soir de son départ. H s été convenu que si, le jour de sou retour, je vous disais : " Suzie, je suis sûre de l'aimer !" il a été convenu que vous me permettriez de m'adresser à lui franchement et de lui demander s'il voulait de moi pour femme.

— Oui, je vous l'ai promis. Mais etes-vous bien sûre?

— Absolument sûre. Je vous préviens donc que j'ai l'intention de l'amener.... tenez, ici même,

ajouta-t-elle en riant, sur ce banc et de lui tenir

à peu près le langage que vous avez tenu autrefois à

Richard Cela vous a réussi, Suae vous

êtes parfaitement heureuse. Et moi aussi, je veux

l'être ! Richard, Suzie vous a parlô de monsieur Reynaud.

— Oui, et elle m'a dit que d'aucun homme elle ne pensait plus de bien, mais

— Mais elle tous a dit aussi que c'était peut-être pour moi un mariage un peu tranquille, un peu bourgeois.... Oh! méchante sœur ! Oroiriez-vous, Richard, que je ne puis lui ôter cette crainte de la tête. Elle ne comprend pas que je veux, avant tout, aimer et être aimée. Oroiriez-vous, Richard, qu'elle m'a tendu, la semaine dernière, un piège horrible ! Vous savez, il y a, de par le monde, un prince Romanelli ?

— Oui, vous auriez pu être princesse.

— Cela n'aurait pas rencontré, je crois, d'immenses difficultés Eh bien I un jour, j'avais eu

l'imprudence de dire à Suzie que le prince Romanelli, à la rigueur, me paraissait acceptable. Imaginez-vous ce qu'elle a fait? Les Turner étaient à

Trouville. Suzie a tramé un petit complot On

m'a fait déjeuner avec le prince. . . . mais le résultat

a été désastreux Acceptable! Les deux

heures que j'ai passées avec lui, je les ai passées à me demander comment j'avais jamais pu dire une

telle parole Non, Richard, non, Suzie, je ne veux

être ni princesse, ni comtesse, ni marquise. Je veux être madame Jean Reynaud.... si monsieur Jean Reynaud le veut bien .... et cela n est pas certain,

t^Goo^Ie

Le régiment entrait dans le village et brusquement une fanfare éclata, martiale et joyeuse, à travers l'espace. Tous les trois restèrent silencieux. C'était le régiment, c'était Jean qui passait .... La sonorité diminua, s'éteignit, et Bettina reprenant :

— Non, cela n'est pas certain. Il m'aime cependant, et beaucoup, mais sans trop savoir ce que je suis. Je pense que je mérite d'être aimée autrement, je pense que je ne lui causerais pas une semblable frayeur s'il me connaissait mieux, et c'est pour cela que je vous demande la permission de lui parler ce soir, librement, à cœur ouvert.

— Nous vous l'accordons, répondit Kichard, nous vous l'accordons tous les deux. . . . Nous savons que vous ne ferez jamais rien, Bettina, que de noble et de généreux.

— J'essayerai, tout au moins.

Les enfants reviennent en courant Ils ont vu Jean, il était tout blanc de poussière ; il leur a dit bonjour.

— Seulement, ajouta Bella, il a pas été gentil, il

s'est pas arrêté pour nous parler il s'arrête

ordinairement, et ce matin il a pas voulu.

— Si, il a voulu, répond Harry, car il a fait d'abord

un mouvement comme ça et puis il a plus voulu,

il est reparti

— Enfin, il s'est pas arrêté, et c'est si amusant de causer avec un militaire, surtout quand il est à cheval I

— C'est pas ça seulement, c'est que nous l'aimons bien, monsieur Jean. Si ta savais, papa, comme il est bon, comme il sait bien jouer avec nous 1

— Et comme il fait des beaux dessina ! Harry,

tn te rappelles, pas, ce grand polichinelle qu'était si drôle avec son bâton ?

— Et le chat, y avait aussi le chat, comme a Guignol.

Les deux enfants s'éloignent en parlant de leur ami Jean.

— Décidément, dit monsieur Scott, tout le monde l'aime dans la maison.

— Et vons ferez comme tout le monde, quand voua le connaîtrez, répond Bettina,

Le régiment a pris le trot sur la grande route, au

sortir du village ... Voici la terrasse où Bettina se

trouvait l'autre matin .... Jean se dit : " Si elle

était là t" H le redoute et l'espère en même temps

... H lève la tête, il regarde Elle n'y est pas !

Jl ne l'a pas revue ! Il ne la reverra pas de

longtemps, au moins. H va partir le soir même, à six heures, pour Paris. Un des directeurs du ministère de la guerre s'intéresse à lui. H va lâcher de se f air<* envoyer dans un autre régiment

Jean a beaucoup réfléchi la-bas, seul, à Cercottes, et voici quel a été le résultat de ses réflexions : il ne peut pas, il ne doit pas être le mari de Bettina I

Les hommes mettent pied à terre dans la cour do

t^Goo^Ie

quartier. Jean prend congé de son colonel et de Bes camarades. Tout est fini. Il est libre, il pourrait partir Une part pas cependant II regarde autour de lui Comme il était heureux, trois mois

auparavant, lorsqu'il sortait de cette grande cour, à cheval, dans le fracas des canons roulant sur le pavé de Souvigny 1 Comme il va en sortir tristement aujourd'hui I Sa vie autrefois était là ... . où sera-telle maintenant I

Il rentre, il monte chez lui II écrit à madame Scott ; il lui dit que, pour affaires de service, il est obligé de partir a l'instant même ; il ne pourra pas dîner au château ; il prie madame Scott de le rappeler au souvenir de mademoiselle Bettdna Bet-

tina h . . . Ah t qu'il a eu de peine à écrire ce nom 1 H ferme sa lettre . . . . B l'enverra tout à l'heure.

Bfait ses préparatifs de départ Ensuite il ira dire adieu à son parrain. C'est là ce qui lui coûte le plus

H ne lui parlera que d'une absence de peu de

durée.

B ouvre un des tiroirs de son bureau pour y prendre de l'argent La première chose qui frappe ses yeux est une petite lettre sur papier bleuté. C'est le seul billet qu'il ait reçu d'elle :

"Voulez-vous avoir la bonté de remettre au porteur le livre dont vous m'avez parlé hier soir ? B sera peut-être un peu sérieux pour moi Je too-

irais cependant essayer de le lire .... A toui à l'heure. Tenez le plus tôt possible,"

O'est signé : Bettina. Jean lit et relit ces quelques

lignes Mais bientôt il ne pent plus lire Ses

yeux sont troubles.

— C'est tout ce qui me restera d'elle 1 ge dit-il Au même moment, l'abbé Constantin est en têtea-tête avec Pauline. Us font leurs comptes. La situation financière est admirable. Plus de deux mille francs en caisse t Et les vœux de Suzie et de Bettina sont comblés : il n'y a plus de pauvres dans le pays. La vieille Pauline a même, par instants, de légers scrupules de conscience.

— Voyez-vous, monsieur le curé, dit-elle, noua donnons peut-être un pen trop. Ça commence, à se répandre dans les autres communes qu'on fait ici la charité à bureau ouvert. Et savez-vous ce qui arrivera un de ces jours ? On viendra s'établir pauvre à Longueval

Le curé donne cinquante francs à Pauline ; elle sort pour aller les porter à un pauvre homme qui s'est cassé le bras, en tombant du haut d'une charrette de foin.

L'abbé Constantin reste seul au presbytère. U est soucieux. Il a guetté le régiment au passage ; mais Jean ne s'est arrêté qu'un instant ; il avait l'air triste. Depuis quelque temps déjà, l'abbé s'en est bien aperçu, Jean n'a plus sa bonne humeur et sa

gaieté d'autrefois. Le curé ne s'en était pas trop inquiété*, croyant à un de ces petits chagrins de jeunesse qui ne regardaient pas un pauvre vieux bonhomme de prêtre. Mais la préoccupation de Jean était, ce jour-là, très marquée.

— Je viendrai tout à l'heure, mon parrain, avaitil dit au curé : j'ai besoin de vous parler.

H était parti brusquement. L'abbé Constantin n'avait pas eu le temps de donner a Loulon son morceau de sucre, ou plutôt ses morceaux de sucre, car il en avait mis cinq ou six dans sa poche, considérant que Loulon avait bien mérité ce régal par dix grands jours d'étapes et par une vingtaine de nuits passées à la belle étoile. D'ailleurs, depuis l'installation de madame Scott 'au château, Loulou avait très souvent plusieurs morceaux de sucre. L'abbé Constantin devenait dépensier, prodigue ; il se sentait millionnaire ; le sucre du cheval de Jean était une de ses folies. Un jour même, il avait été but le point d'adresser à Loulou son éternel petit discours :

— Cela vient des nouvelles châtelaines de Longueval. Priez pour elles ce soir.

H était trois heures lorsque Jean arriva au presbytère, et le curé tout aussitôt :

— Tu m'as dit que tu avais besoin de me parler De quoi s'agit-il ?

— D'une chose, mon parrain, qui va vous sur-

prendre, tous chagriner, et qui me chagrine aussi. Je viens vous faire mea adieux.

— Tes adieux 1 tu para ?

— Oui, je pars.

— Quand cela ?

— Aujourd'hui même dans deux heures.

— Dans denx heures ! mais nous devions dîner ce soir au château. .

— Je viens d'écrire à madame Scott pour m' excuser. Je suis absolument forcé de partir.

— Tout de suite ?

— Tout de suite.

— Et tu vas ?

— A Paris.

— Â Paris I Pourquoi cette détermination soudaine ?

— Pas si soudaine. Il y a déjà longtemps que je songe à ce départ.

— Et tu ne m'en avais rien dit I Jean, il se

passe quelque chose Tu es un homme et je n'ai

plus le droit de te traiter en enfant, mais enfin, tu sais combien je t'aime. ... Si tu as des tourments, des ennuis, pourquoi ne pas me les dire ? Je pourrais peut-être te donner un bon conseil. Jean, pourquoi vaa-tu à Paria ?

— J'aurais voulu ne pas vous dire. . . .Cela va vous fairs de la peine mais vous avez le droit de sa~

>,g, .... :A.OO^Ie

voir Je vais à Paria pour demander à être envoyé dans on antre régiment

— Dans un autre régiment ? quitter Souvigny ?

— Oui, précisément, quitter Souvigny pour

quelque temps, pour peu de temps ; mais enfin quitter Souvigny, c'est cela que je veux, c'est cela qui est nécessaire.

— Et moi, Jean, tu ne penses done pas à moi ?

.... Pour peu de temps I Peu de temps I mais

c'est ce qui me reste à vivre, peu de .temps. Et pendant ces derniers jours que je dois à la grâce de Dieu, c'était mon bonheur, Jean, oui, c'était mon bonheur de te sentir là, près de moi. Et tu t'en irais 1 Jean, attends un peu, patiente, ça ne sera pas bien long ; attends que le bon Dieu m'ait rappelé à lui, attends que je sois allé retrouver là à côté, et ton père, et ta mère .... Ne t'en va pas, Jean, ne t'en va pas.

— Si vous m'aimez, moi aussi je vous aime

et vous le savez bien. ...

— Oui, je le sais.

— J'ai pour vous cette même tendresse que j'avais quand j'étais tout petit, quand vous m'avez recueilli, quand vous m'avez élevé. Mon cœur n'a pas changé, ne changera jamais .... Mais si le devoir, si l'honneur m'obligent à partir ....

■ — Ah I si c'est le devoir, si c'est l'honneur

Je ne dis plus rien, Jean .... Tout passe après cela,

tout, tout I Je t'ai toujours connu bon juge de ton honneur. . . . Pars, mon enfant, para. Je ne te demande rien. Je ne veui rien savoir.

— Eh bien ! moi, je veux tout voua dire, s'écria Jean, vaincu par son émotion. Aussi bien vaut-il mieux que vous sachiez tout. Vous restez ici, vous,

vous retournerez au château vohb la reverre?

....elle

— Qui.... elle?

— Bettîua I

— Bettina !

— Je l'adore, mon parrain, je l'adore 1

— O mon pauvre enfant !

— Pardonnez-moi de vous parler de ces choses .... mais je vous les dis comme je les dirais à mon père. Et puis .... je n'ai jamais pu en parler à personne, et cela m' étouffait. .. . Oui, c'est une folie qui peu à peu s'est emparée de moi, malgré moi, car Vous comprenez bien .... Mon Dieu ! c'est ici même que j'ai commencé à l'aimer. "Vous savez, quand elle est venue avec sa sœur.... les petite rouleaux de mille francs .... ses cheveux qui se

sont défaits et le soir, le mois de Marie ?

Puis il m'a été permis de la voir librement, familièrement. .. . et vous-même, sans cesse, vous me parliez d'elle, vous me vantiez sa douceur, sa bonté. Que de fois vous m'avez dit qu'il n'y avait rien de meilleur au monde !

-- Tit je ïo pensais .... et je le pense enoore .... et personne ici ne la connaît mieux que moi, car je suis le seul à l'avoir vue chez les pauvres. Si ta savais, dans nos tournées, le matin, elle est si tendre et si brave ! Ni la misère, ni la souffrance ne la rebutent Mais j'ai tort de te dire tout cela ....

— Non, non, je ne veux plus la revoir, mais je veux bien entendre parler d'elle.

— Tu ne rencontreras pas dans la vie, Jean, de femme meilleure et qui ait des sentiments pins élevés. A tel point, qu'un jour, — elle m'avait emmené danB une voiture découverte qui était pleine de joujoux, — elle portait ces jonjoux à une petite fille malade, et, eu les lui donnant, pour la faire rire, cette petite, pour l'amuser, elle lui parlait si gentiment que je pensais à toi et que je me disais, je m'en souviens maintenant: "Ah! si elle était pauvre !"

— Oui, si elle était pauvre I mais elle ne l'est pas !

— Oh I non Enfin, que veux-tu, mon pauvre

enfant ! gi ça te fait du mal de la voir, de vivre près

■ d'elle, comme il faut avant tout, que tu ne souffres pas.... va-t'en, c'est cela, va-t'en.... Et cependant. ... et cependant. . . .

Le vieux prêtre devint songeur, laissa tomber sa tête dans ses mains et resta, pendant quelques instants, silencieux ; puis il continua :

— Et cependant, Jean, sais-tu à quoi je pensa ?

Je l'ai beaucoup vue, mademoiselle Bettina, depuis son arrivée à LonguevaL Eh bien I je réfléchis, — cela ne m'étonnait pas alors, cela me semblait si naturel que l'on s'intéressât à toi, — mais enfin, elle parlait de toi, toujours, oui, toujours.

— De moi ?

— Oui, et de ton père, et de ta mère. Elle était curieuse de savoir comment tu vivais, elle me de. mandait de lui expliquer ce que c'était que l'existence d'un soldat, d'un vrai soldat aimant son métier et le faisant en conscience. C'est extraordinaire, depuis que tu m'as dit cela, il se fait dans ma tête tout un travail de souvenirs. Mille petites choses se groupent, se rapprochent. . . . Ainsi, elle est revenue du Havre avant-hier à trois heures. Eh bien? une heure après son arrivée, elle était ici Et c'est de toi, tout de suite, qu'elle m'a parlé. Elle m'a demandé si tu m'avais écrit, si tu n'avais pas été malade, quand tu arriverais, à quelle heure, si le régiment passerait par le village.

— Il est inutile, mon parrain, de rechercher tons ces souvenirs.

— Non, cela n'est pas inutile. . . . Elle paraissait si contente, si heureuse même, de penser qu'elle allait te revoir ! Ce dîner de ce soir, elle s'en faisait une fête Elle devait te présenter à Bon beaufrère, qui est arrivé. Il n'y a personne en ce moment au château, pas un seul invité. Elle insistait beau-

coup sur ce point, — et je me rappelle sa dernière phrase, — elle était là, sur le seuil de la porte : " Nous ne serons que cinq, m'a-t-elle dit, vous et monsieur Jean, ma sœur, mon beau-frère et moi" Et elle a ajouté, en riant : " Un vrai dîner de famille." C'est sur ce mot qu'elle est partie, qu'elle s'est sauvée presque. Un vrai dîner de famille I Saistu ce que je crois, Jean, le sais-tu ?

— Il ne faut pas croire cela, mon parrain il ne faut pas

— Jean, je crois qu'elle t'aime t

— Et moi aussi, je le crois I

— Toi aussi I

— Quand je l'ai quittée, il y a vingt jours, elle était si agitée, si émue t Elle me voyait triste et malheureux. Elle ne voulait pas me laisser partir. C'était sur le perron du château. J'ai dû m'enfoir

.... oui .... m' enfuir J'allais parler, éclater,

tout lui dire. Après avoir fait une cinquantaine de pas, je me suis arrêté, je me suis retourné. Elle ne pouvait plus me voir. J'étais en pleine nuit. Mais je la voyais, moi. Elle était restée, là, immobile, les épaules et les bras nus, sous la pluie, regardant du côté par où j'étais parti. Peut-être suis-je fou de penser que... . . Peut-être n'était-ce qu'un Bentiment de pitié. Mais non, c'était autre chose que de la pitié ; car savez-vous ce qu'elle a fait, le lendemain matin ? Elle est venue à cinq heures, par un temps

effroyable, me Toir passer sur la route avec le régiment, et, là, sa façon de me dire adieu Ah ! mon

parrain ! mon parrain I . . . .

— Mais alors, dit le pauvre curé, complètement désoriente, mais alors je ne comprends plus du tout Si tu l'aimes, Jean, et si elle t'aime !

— Mais c'est à cause de cela surtout qu'il faut que je parte. S'il n'y avait que moi ! Si j'étais certain qu'elle ne s'est pas aperçue de mon amour, certain

qu'elle n'en a pas été attendrie! je resterais je

resterais .... rien que pour la doucettr de la voir, et je l'aimerais de loin, sans espérance aucune, rien que pour le bonheur de l'aimer. . . . Mais non, elle a

bien compris et loin de me décourager enfin

voilà ce qui m'oblige à partir ....

— Non, je ne comprends plus. Je sais bien, mon pauvre enfant, que nous parlous là de choses oh je

ne suis pas grand clerc mais enfin, vous êtes,

tous les deux, bons, jeunes et charmants.... Tu

l'aimes elle t'aimerait et tu ne pourrais

pas 1

— Et son argent, mon parrain, et son argent !

— Qu'importe son argent ! ce n'est rien que son argent ! Est-ce que c'est à cause de son argent que tu l'as aimée ? . . . . C'est plutôt .malgré son argent. Ta conscience, mon Jean, sera bien en paix à cet égard, et cela suffit.

— Non, cela ne suffit pas. Avoir bonne opinion de

soi-même, ce n'est pas assez ; il faut encore que cette bonne opinion soit partagée par les autres.

— Oh ! Jean, parmi ceux qui te connaissent, qui pourrait Jouter de toi ?

— Qui sait ? . . . . Et puis il y a autre chose que cette question d'argent, autre chose de plus sérieux et de plus grave. Je ne suis pas le mari qui lui contient. '

— Et quel autre plus digne que toi ? ... .

— Il ne s'agit pas de rechercher co que je puis valoir, il s'agit de considérer ce qu'elle est, et de considérer ce que je sais ; il s'agit de se demander ce que doit être sa vie et ce que doit être ma vie, à

moi Un jour, Paul, — vous savez, il a une façon

un peu brutale de dire les choses mais cela

donne souvent à la pensée beaucoup de clarté, — il

était question d'elle Paul ne se doutait de rien

.... sans cela.... il est bon et n'aurait pas

ainsi parlé. Eh bien I il me disait : " Ce qu'il lui faut, c'est un mari qui soit bien à elle, tout à elle, un mari qui n'ait d'autre souci que de faire de son existence une fête perpétuelle, un mari enfin qui lui en donne pour son argent" Tous me connaissez.... Un tel mari, je ne dois pas l'être. Je suis soldat et veux rester soldai Si les hasards de ma carrière .m'envoient un jour en garnison dans quelque trou doa Alpes ou dans un village perdu de l'Algérie, paWje lui demander de me suivre ? Puis-je la

condamner à cette existence de femme de soldat, qui est, en somme, un pea l'existence du soldat ! Pensez à la vie qu'elle mène aujourd'hui, à tont oa lue, à tons ces plaisirs ? . . .

— Oui, dit l'abbé, cela est pins sérieux que la question d'argent

— Tellement sérieux qu'il n'y a pas d'hésitatioû possible. Pendant ces vingt jours que j'ai passés

là-bas, seul, an camp, j'ai bien pensé à tout cela

je n'ai pensé qu'à cela et, l'aimant comme je

l'aime, il faut que les raisons soient bien fortes qui me montrent clairement mon devoir. Je dois m'en aller .... loin, bien loin, le pins loin possible. J'en souffrirai beaucoup .... mais je ne dois plus la revoir ! je ne dois plus la revoir !

Jean se laissa tomber sur un fauteuil, près de la cheminée ; il resta là, accablé. Le vieux prêtre le regardait

— Te voir malheureux 1 mon pauvre enfant !

qu'une telle douleur tombe sur toi I Cela est

trop cruel, trop injuste 1 . . .

A ce moment, on frappa légèrement à la porte.

— Ah ! dit le curé .... n'aie pas peur, Jean

je vais renvoyer

L'abbé se dirigea vers la porte, l'ouvrît et recula comme devant une apparition inattendue.

C'était Bettina Tout de suite, elle avait vu

Jean, et allant droit à lui :

— Tous? s'écria-t-elle. Ohl que je suis

contente !

H s' était levé .... elle lui avait pris les deux mains, et s' adressant a l'abbé :

— Je vous demande pardon, monsieur le curé, si

c'est à lui d'abord que je sois allée Vous, je

vous ai vu hier et lui, pas depuis vingt grands

jours, pas depuis certain soir où il est parti de la maison triste et souffrant

Elle tenait toujours les mains de Jean. Il ne se sentait la force ni de faire un mouvement, ni de prononcer une parole.

— Et maintenant, continua Bottina, allez-- vous mieux ? Non, pas encore .... je le vois .... encore

triste Ah t comme j'ai bien fait de venir 1 . . . .

■T'ai eu là une inspiration. Cependant, cela me gêne beaucoup de vous trouver ici Vous comprendrez pourquoi lorsque vous saurez ce que je viens demander à votre parrain.

Elle abandonna les mains de Jean, et se tournant vers l'abbé" :

— Je viens, monsieur le curé, vous prier de vouloir bien entendre ma confession Oui, ma confession .... Mais ne vous avisez pas de vous en aller, monsieur Jean. Je ferai ma confession publiquement. Je parlerai très volontiers devant vous .... et même, en y songeant, cela sera bien mieux ainsi. Asseyons-noua voulez-vous ?

. D, g ,:,« ^GoogIe

Elle se sentait pleine de confiance et de hardiesse. Elle avait la fièvre, mais cette fièvre qui, but le champ de bataille, donne au soldat de l'ardeur, de l'héroïsme et le mépris du danger. L'émotion qui faisait battre le cœur de Bettina plus vite qu'à l'ordinaire était une émotion haute et généreuse. Elle ee disait :

— " Je veux être aimée I Ja veux aimer 1 Je veux être heureuse ! Je veux qu'il soit heureux t Et puisque lui ne pent pas avoir de courage, c'est à moi d'en avoir pour nous deux, c'est à moi de marcher seule, la tête haute et d'un cœur tranquille, à la conquête de notre amour, à la conquête de notre bonheur !"

Bettina, des les premiers mots, avait pris sur l'abbé et sur Jean un complet ascendant Ils la laissaient dire, ils se laissaient faire. Ils sentaient bien que l'heure était suprême, ils comprenaient que ce qui allait se passer là serait décisif, irrévocable, mais ils n'étaient ni l'un ni l'autre en état de

prévoir Ils s'étaient assis docilement, presque

automatiquement Ils attendaient, ils écoutaient .... Entre ces deux hommes éperdus, Bettina,

seule, était de sang-froid Ce fut d'une voix

nette et précise qu'elle commença:

— Je vous dirai, d'abord, monsieur le curé, et cela pour mettre votre conscience pleinement en repos, je vous dirai que je buïb ici avec le consente-

ment de ma sœur et de mon beau-frère. Us savent pourquoi je Buis venue, ils savent ce que je vais faire. Ils ne le savent pas seulement, Us l'approuvent. C'est entendu, n'est-ce pas ? Eh bien ! ce qui m'amène, c'est votre lettre, monsieur Jean, cette lettre par laquelle vous avez appris à ma sœur que vous ne pouviez pas, ce soir, venir dîner aveo nous et que vous étiez absolument obligé de partir.

Cette lettre a dérangé* tous mes projets En '

effet, ce Boir, — toujours avec la permission de ma sœur et de mon beau-frère, — je voulais, après le dîner, vous emmener dans le parc, monsieur Jean, xn'asseoir aveo vous sur un banc, — j'avais eu l'enfantillage de choisir la place d'avance, tout à l'heure; . — là, je vous aurais tenu un petit discours, très préparé, très étudié, presque appris par cœur, car, depuis votre départ, je ne pense qu'à ce petit discours. Je me le récite à moi-même du matin au soir. Voilà donc ce que je me proposais de faire, et vous comprenez que votre lettre Je me suis trouvée fort

embarrassée .... J'ai un peu réfléchi et je me suis dit que, si j'adressais mon petit discours à votre parrain, ce serait à peu près comme si je vous l'adressais à vous-même. Je suis donc venue, monsieur le curé, vous prier de vouloir bien m'écouter.

— Je vous écoute, mademoiselle, balbutia l'abbé.

— Je buis riche, monsieur le curé, je suis très riche, et à vous parler franchement, j'aime beaucoup

mon argent, oui, Je l'aime beaucoup. Je lui dois oe loxe qui m'entoure, ce luxe qui, je l'avoue, — c'est one confession, — ne m'est aucunement désagréable. Mon excuse, c'est que je suis encore bien jeune, cela

passera peut-être arec l'âge Mais enfin, cela

s'est pas bien sûr. J'ai une autre excuse ; c'est que, si j'aime un peu mon argent pour les agréments qu'il me procure, je l'aime beaucoup pour le bien qu'il ' me permet de faire autour de moi. Je l'aime en égoïste, si vous voulez, pour la joie que me cause le

plaisir de donner Enfin, je crois que ma fortune

n'est pas trop mal placée entre mes mains. Eh bien t monsieur le curé, de même que vous avez, vous, charge d'âmes, il me semble que j'ai, moi, charge d'argent. Je me suis toujours dit : " Je veux que mon maii soit, avant tout, digne de partager cette grande fortune, je veux être bien certaine qu'il en fera bon usage, aveo moi, tant que je serai la, et après moi, si je dois m'en aller de ce monde la première." Je me disais encore autre chose. ... Je me disais : "Celui qui sera mon mari, je veux l'aimer!" Et voilà, monsieur le curé, où véritablement commence ma confession. H est un homme qui, depuis deux mois, a fait tout ce qu'il a pu pour me cacher qu'il m'aimait. .. . Mais cet homme, je n'en doute

pas, il m'aime Jean, n'est-ce pas, vous m'aimez?

— Oui, dit Jean, tout bas, les yeux fermés, comme un criminel, je vous aime !

— Je le savais bien, mais enfin j'avais besoin de vous l'entendre dire. Et maintenant, Jean, je vous

' en conjure, ne prononcez plus un seul mot Toute parole de vous serait inutile, me troublerait, m'empêcherait d'aller jusqu'au bout et de vous dire ce que je tiens absolument à vous dire. Promettez-moi de rester là, assis, sans bouger, sans parler .... Tous mêle promettez?

— Je vous le promets.

Bettina perdait un peu de son assurance, sa voix tremblait légèrement. Elle reprit cependant avec un enjouement un peu forcé :

— Mou Dieu, monsieur le curé, je ne vous accuse certainement pas de ce qui est arrivé, mais pourtant tout cela est un peu votre faute.

— Ma faute t

— Ah 1 ne parlez pas, vous non plus. Oui, je le répète, votre faute Je suis certaine que vous avez

dit à Jean beaucoup de bien de moi, beaucoup trop.

Peut-être, sans cela, n'aurait-il pas songé Et, en

même temps, à moi, vous me disiez beaucoup de bien de lui, — pas trop, non, non, mais enfin beaucoup ! — Alors, moi, j'avais tant de confiance en vous, que j'ai commencé à le regarder et à l'examiner avec un peu plus d'attention. Je me suis mise à le comparer aveo tous ceux qui, depuis un an, avaient demandé ma main. H m'a paru qu'il leur était de toute manière absolument supérieur .... Enàp il est

arrivé qu'un certain jour on plutôt un certain

soir .... il y a trois semaines, la veille de votre départ, Jean, je me suis aperçue que je vous aimais Oui, Jean, je vous aime 1 Je vous en conjure, Jean, ne dites rien . . . restez assis ne

vous approchez pas de moi J'avais fait, avant de venir ici, provision de courage; mais je n'ai déjà pins, .vous le voyez, mon beau calme de tout à l'heure. J'ai encore cependant certaines choses à

vous dire et les plus importantes de toutes.

Jean, écoutez-moi bien. Je ne veux pas d'une réponse arrachée à votre émotion. Je sais que vous

m'aimez Si vous devez m'épouser, je ne veux

pas que ce soit seulement par amour ; je veux que ce soit aussi par raison. Pendant ces quinze jours qui ont précédé votre départ, vous avez pris un ta! soin de me fuir, de vous dérober à tout entretien, que je n'ai pas pu me montrer a vous telle que je suis. Il y a en moi peut-être certaines qualités que vous ne connaissez pas .... Jean, je sais ce que vous êtes, je sais à quoi je m'engagerais en devenant votre femme, et je serais pour vous, non pas seulement une femme aimante et tendre, mais aussi une femme courageuse et ferme. Je connais votre vie entière, c'est votre parrain qui me l'a racontée. Je sais pourquoi vous êtes soldat, je sais quels devoirs, quels sacrifices vous pouvez entrevoir dans l'avenir ;-Jean, n'en doutez pas, je ne vous détour-

lierai d'aucun de ces devoirs, d'aucun de ces sacrifices. Si je pouvais vous en vouloir de quoique chose, je vous en voudrais peut-être de cette pensée, — oh ! vous avez dû l'avoir I que je vous souhaiterais libre et tout à moi, que je vous demanderais d'abandonner votre carrière. Jamais ! jamais ! entendez-vous bien, jamais je ne vous demanderai une pareille chose .... Une jeune fille que je connais a fait cela, en se mariant ; elle a

fait une chose qui était mal Je vous aime

et je vous veux tel que voub êtes. C'est parce que vous vivez autrement et mieux que tous ceux qui m'ont désirée pour femme, que je vous ai, moi, désiré pour mari. Je Tous aimerais moins, je ne vous aimerais peutêtre plus du tout, — cela me serait bien difficile cependant, — si vous vous mettiez à vivre comme vivent tous ceux dont je n'ai pas voulu .... Quand je pourrai vous suivre, je vous suivrai, et partout ou vous serez sera mon devoir, partout où vous serez sera mon bonheur. Et, si le jour arrive où vous ne pourrez pas m'emmener, le jour où vous devrez partir seul, eh bien ! Jean, ce jour-là, je vous promets d'avoir du courage, pour ne pas vous enlever votre courage à vous ... Et maintenant, monsieur le curé, ce n'est cas à lui c'est à vous eue je m' aoresse .... je veux que ce soit vous qui répondiez pas lui Dites ... s'il m'aime et s'il m*

sent digne de lui, serait-il juste de me faire expier si

durement ma fortune ! Dites ne doit-il pas

accepter d'être mon mari ?

— Jean, dit gravement le vieux prêtre, épouse-la c'est ton devoir .... et ce sera ton bonheur !

Jean s'approcha de Bettina, la prit dans ses bras et posa sur son front un premier baiser.

Bettina se dégagea doucement, et s'adressant à l'abbé :

— Et maintenant, monsieur le curé, j'ai encore

quelque chose à vous demander Je vondrais

je voudrais

— Vous voudriez ? . . . .

— Je vous en prie, monsieur le curé, embrassezmoi

Le vieux prêtre l'embrassa sur les deux joues, paternellement, et ensuite Bettina :

■ — Vous m'avez dit bien souvent, monsieur le curé, que Jean était un peu votre fils, — moi aussi, n'est-oe pas ? je serai un peu votre fille. Cela von* fera deux enfants, voilà tout !

Un mois après, le 12 septembre, à midi, Bettin» dans la plus simple des robes de mariée, traversait l'église de Longueval, pendant que, placée derrière l'autel, la fanfare du 9 1 ™ d'artillerie sonnait joyeusement sous les voûtes de la vieille église.

Nancy Turner avait sollicité l'honneur de tenir

l'orgue en cette circonstance solennelle, car le panne petit harmonium avait disparu. Un orgue aux tuyaux resplendissants se dressait dans la tribune de l'église. C'était le cadeau de noces de miss Fercival à l'abbé Constantin.

Le vieux curé dit la messe. Jean et Be ttina s'agenouillèrent devant lui ; il prononça la formule de la bénédiction et resta ensuite, pendant quelques instants, en prière, les bras étendus, appelant de tonte son Âme les grâces du ciel sur la tête de ses deux enfants. •

L'orgue fît alors entendre cette marne rêverie de Chopin que Bettina avait jouée, la première fois qu'elle était entrée dans cette petite église de village, oil devait être consacré le bonheur de sa vie.

Et ce fut Bettina cette fois qui pleura.

t.— It AIM Oanelanliit — The title of abM m originally given to the superior of an abbey, but It baa become

synonymous of priest.

Ouri.— The word la here need In Its proper signification of priest in charge of a parish, who holds hie office for life, and la appointed by the bishop. It Is frequently applied, however to any ecclesiastic.

8.— 17. Audience de» criées— Kilting of the oourtheld forti-*. sale by auction of an estate.

4. — 4. Hectare* — The hectare la very nearly 9} acres, or more exactly 2. 47 acres.

1. Futaie. — The trees of a wood must be at least 40 years old to form e, futaie, and In forestry, such a wood Is called futaie sur taillis ; a wood 40 to 60 years, demi JWaiejfrom 60 to 120 years, jeune haute futaie; ftoK 120 to 300, haute fidate.

4,— 16. L'affiche annonçait bien que,.— The bill stated. It la tro» that...

18. Faculté de réunion. -Right reserved to offer the property In one lot.

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