‹ L'abbé Constantin (volume 4)Chapitre 4 sur 36 · Sixth Avenus · texte numérisé non relu

Sixth Avenus

D'un pas encore vaillant et ferme, an vieux prêtre marchait but la route poudreuse, en plein soleil H y avait déjà plus de trente ans que l'abbé Constantin était curé de ce petit village qui dormait, là, dans la plaine, au bord d'an mince cours d'ean appelé la Lizotto.

L'abbé Constantin, depuis un quart d'heure, longeait le mur du château de Longueval ; il arriva devant la grille d'entrée qui s'appuyait, haute et massive, sur deux lourds piliers de vieilles pierres brunies et rongées par le temps. Le curé s'arrêta et #ristement regarda deux immenses affiches bleues • placardées sur les piliers.

Ces affiches annonçaient qne, le mercredi 18 mai 1881, àuoeheure de relevée, aurait lieu, à l'audience des criées du tribunal civil de Souvigny, la vente du domaine de Longueval, divisé en quatre lots :

1" Le château de Longueval et ses dépendances, belles pièces d'eau, vastes communs, parc de cent cinquante hectares entièrement clos de murs et Ira-

i L'ABBÉ CONSTANTIN

versé par la rivière de la Lizotte. Mise à prix : six cent mille francs ;

1" La ferme de Blanche- Couronne, trois cents hectares, mise à prix : cinq cent mille francs ;

3" La ferme de la Rozeraie, deux cent cinquante hectares, mise à prix : quatre cent mille francs ;

4° La futaie et les bois de la Mionne, d'une contenance de quatre cent cinquante hectares, mise à ■prix : cinq cent cinquante mille francs.

Et ces quatre chiures additionnés au bas de l'affiche donnaient la respectable somme de deux millions cinquante mille francs.

Ainsi donc il allait être divisé ce magnifique domaine qui, depuis deux siècles, échappant au morcellement, avait toujours été transmis intact, de père en fils, dans la famille des LonguevaL L'affiche annonçait bien que, après l'adjudication provisoire des quatre lots, il v aurait faculté de réunion et mise eu adjudication du domaine tout entier; mais c'était un bien gros morceau et, selon toute apparence, # aucun acheteur ne se présenterait.

La marquise de Longueval était morte six mois auparavant ; en 1873, elle avait perdu son fils unique, Robert de Longueval; les trois héritiers étaient les potits-enfants de la marquise, Pierre, Hélène et Camille. On avait dû mettre le domaine en vente, lî.'lène et Camille étant mineures. Pierre, un jeune homme de vingt-trois ans, avait fait des folies, était

a moitié ruiné et ne pouvait songer à racheter Longueval.

Il était midi. Dans une heure, il aurait un nouveau maître, le château de Longueval. Et ce maître, qui serait-il ? Quelle femme, dans le grand salon tout entouré d'anciennes tapisseries, prendrait, au coin de la cheminée, la place de la marquise, la vieille amie du pauvre curé de campagne? C'était elle qui avait relevé l'église du village ; c'était elle qui se chargeait de l'approvisionnement et de l'entretien de la pharmacie tenue au presbytère par Pauline, la servante du curé ; c'était elle qui, deux fois par semaine, dans son grand landau tout encombré de petits vêtements d'enfant et de gros jupons de laine, venait prendre l'abbé Constantin et faisait aveo lui ce qu'elle appelait la chasse aux pauvres.

H reprit sa marche en pensant à tout cela, le vieux

prêtre Puis, il pensait aussi, — les pins grands

saints ont eu leurs petites faiblesses, — il pensait aussi à ses chères habitudes de trente années brusquement interrompues. Tous les jeudis et tous les dimanches, il dînait an château .... Comme il

était gâté, choyé, câliné I La petite Camille, —

elle avait huit ans, — venait s'asseoir sur ses genoux et lui disait :

— Vous savez, monsieur le curé, c'est dans votre église que je veux me marier, et bonne maman enverra des fleurs tout plein, tout plein l'église

plus que pour le mois de Marie. Ce sera comme un grand jardin tout "blanc, tout blanc, tout blanc I

Le mois de Marie 1 C'était alors le mois de

Marie ; l'autel, autrefois, à cette époque-là, disparaissait sous les fleurs apportées des serres du château. Cette année, sur l'autel, rien que quelques pauvres bouquets de muguet et de lilas blanc, dans des vases de porcelaine dorée. Autrefois, tous les dimanches à la grand'messe et tous les soirs pendant le mois de Marie, mademoiselle Hébert, la lectrice de madame de Longueval, venait tenir le petit harmonium donné par la marquise Aujourd'hui, le

pauvre harmonium réduit au silence, n'accompagnait plus la voix des chantres et les cantiques des enfants. Mademoiselle Marbeau, la directrice de la poste, était un peu musicienne, et de bien bon cœur elle aurait pris la place de mademoiselle Hébert ; mais elle n'osait pas, elle avait peur d'être notée comme cléricale et d'être dénoncée par le maire, qui était libre penseur. Cela aurait pu nuire à son

Le mur du parc venait de finir, de ce parc dont tous les détours étaient familiers au vieux curé. La route suivait maintenant les bords de la Lizotte et, de l'autre côté de la petite rivière, s'étendaient les prairies des deux fermes ; puis, au-delà, s'élevait la

haute futaie de la Mionnc. Morcelé le domaine

allait être morcelé I Cette pensée déchirait le

coaur du pauvre prêtre. Pour lui, tout cela, depuis

trente ans, tenait, ensemble, taisait corps. C'était un pen son bien, sa chose, cette grande propriété. Il se sentait chez lui sur les terres de Longue-val. Il lui était arrivé pins d'une fois de s'arrêter complaisamment devant quelque immense champ de blé, d'arracher un épi, de l'égrener et de se dire :

— Allons ! le grain est beau, bien ferme et bien nourri Nous aurons cette année une bonne récolte.

Et, joyeusement, il reprenait sa route à travers ses champs, ses herbages et ses prairies. Bref, par toutes lea choses de sa vie, par toutes ses habitudes, tous ses souvenirs, il tenait à ce domaine dont la dernière heure était venue.

L'abbé apercevait au loin la ferme de Blanche* Couronne ; Ses toitures en tuiles rouges se détachaient sur la verdure de la futaie. Là encore le curé se trouvait chez lui. Bernard, le fermier de la marquise, était son ami, et lorsque le vieux prêtre s'était attardé dans ses visites aux pauvres et aux malades, lorsque, le soleil se rapprochant de l'horizon, l'abbé se sentait un peu de fatigue dans les jambes et de tiraillements dans l'estomae, il s'arrêtait, soup ait chez Bernard, se régalait d'un bon fricot de lard et de pommes de terre, vidait son pichet de cidre ; puÎB, après le souper, le fermier attelait sa vieille jument noire à Bon petit cabriolet et reconduisait le curé à Longueval. Tout le long de la route, ils. bavardaient et se querellaient .... Le curé reprochait an fermier

de ne pas Tenir à la messe, et celui-ci de répondre :

— La femme et les filles y vont pour moi. . . Tous savez bien, monsieur le curé, c'est comme ça chez nouB. Les femmes ont de la religion pour les hommes. Elles nous feront ouvrir les portes du paradis.

Et malicieusement il ajoutait, en allongeant un petit coup de fouet à la jument noire :

— S'il y en a un I

La vieux curé bondissait dans le vieux cabriolet

— Comment 1 s'il y en a un? Mais certainement, îl y en a un !

— Alors vous y serez, monsieur le curé". Tons

dites que ce n'est pas sûr et moi je vous dis que

si Vous y Berea I tous y serez I à la porte, guettant vob paroissiens et continuant à tous occuper de nos petites affaires . . . Et tous direz à saint Pierre .... car c'est bien saint Pierre, n'est-ce pas, qui tient les clefs du paradis ?

— ■ Oui, c'est saint Pierre.

— Eh bien I vous lui direz, à saint Pierre, s'il veut me fermer la porte au nez, sous prétexte que je n'allais pas à la messe, vous lui direz : " Bah ! laissezle passer tout de même .... C'est Bernard, un des fermiers de madame la marquise, un brave homme. H était du conseil municipal, et il a voté pour le maintien des sœurs qu'on voulait renvoyer de l'école-" Ça touchera saint Pierre, qui répondra: "Eh biei ! allons, passez, Bernard, mais o'est bien tiour faim

plaiair a M. le curé." Car vous serez encore curé là-haut, fit curé de Longueval. Ce serait trop triste pour tous, le paradis, si ça vous empêchait de rester curé de Longueval.

■ Curé de Longueval, oui, toute sa vie il n'avait été que cela, n'avait jamais rêvé autre chose et n'avait jamais voulu autre chose. A trois ou quatre reprises, on lui avait proposé de grosses cures de canton, d'un bon rapport, avec un ou deux vicaires. H avait refusé. H aimait sa petite église, son petit village, son petit presbytère. H était la seul, tranquille, faisant tout lui-même ; toujours par voies ef. par chemins, sous le soleil et sous la pluie, sous le vent et sous la grêle. Son corps s'était endurci à la fatigue, mais son âme était restée douce et tendre

Il vivait dans son presbytère, grande maison d.3 paysan qui n'était séparée de l'église que par le cimetière. Quand le curé montait à l'échelle, .pour palisser ses poiriers et ses pêchers, par-dessus la crête du mur il apercevait les tombes sur lesquelles il avait dit les dernières prières et jeté les premières pelletées de terre. Alors, tout en faisant sa besogne de jardinier, il disait mentalement une petite oraison pour le salut de ceux de ses morts qui l'inquiétaient et qui pouvaient être retenus dans le purgatoire. H avait une foi naïve et tranquille.

Mais, parmi ces tombes, il y en avait une qui, plus aoavent que les autres, avait sa visite et ses prières.

C'était la tombe de son vieil ami, le docteur Beyuand, mort entre ses bras en 1871, et dans quelles circonstances! Le docteur était comme Bernard, jamais il n'allait a la messe et jamais il n'allaita confesse ; mais il était si bon, si charitable, si compatissant à ceux qui souffraient ! . . . C'était la grande - préoccupation, la grande inquiétude dn curé. Son ami Beynaud, où était-il? Fuis il se rappelait la noble vie du médecin de campagne, tonte de courage et d'abnégation, il se rappelait sa mort, surtout sa mort ! et il se disait :

— Au paradis I il ne peut être qu'au paradis I Le bon Dieu lui a peut-être fait faire un peu de purgatoire .... pour la forme mais il a dû l'en retirer

au bout de cinq minutes

Voilà tout ce qui passait par la tête du vieux curé pendant qu'il continuait sa route vers Souvigny. ïl s'en allait a la ville, chez l'avoué de la marquise, pour connaître le résultat de la vente, pour savoir quels étaient les nouveaux maîtres de Longueval; l'abbé avait encore un kilomètre à parcourir, avant d'atteindre les premières maisons de Souvigny; il suivait le mur du parc de Lavardens, quand il entendit au-dessus de sa tête des voix qui l'appelaient :

— Monsieur le curé I monsieur le curé 1

En cet endroit, bordant le mur, une longue allée de tilleuls faisait terrasse et l'abbé, levant la tête, aperçut madame de Lavardens et son fils Paul.

- Où allez-vous, monsieur le curé ? demanda la

— A Souvigny, au tribunal, pour savoir ....

— Restez ici M. de Larnac doit Tenir, après la

vente, me dire le résultat.

L'abbé Constantin monta sur la terrasse.

Gertrude de Lannilis, comtesse de Lavardens, avait été très malheureuse. A dis-huit ans, elle fit une folie, la seule de sa vie, mais irréparable. Elle épousa, par amour, dans un élan d'enthousiasme et d'exaltation, M. de Lavardens, un des hommes les plus séduisants et les plus spirituels de ce temps. Lui ne l'aimait pas, et ne se mariait que par nécessité ; il avait dévoré jusqu'au dernier sou sa fortune patrimoniale et, depuis deux ou trois années, ne Be soutenait dans le monde que par des expédients. Mademoiselle de Lannilis savait tout cela et ne se faisait à cet égard aucune illusion, mais elle se disait : " Je l'aimerai tant qu'il finira par m' aimer."

De là tous ses malheurs. Son existence aurait été tolerable, si elle n'avait pas tant aimé son mari, mais elle l'aimait trop. Elle ne réussit qu'à le fatiguer de ses obsessions et de ses tendresses. H reprit et continua sa vie d'autrefois, qui était fort désordonnée. Quinze années se passèrent ainsi dans un long martyre, supporté par madame de Lavardens avec toute l'apparence d'une impassible résignation ; resignation qui n'était pas dans son cœur. Bien ne

12 L'ABBÉ COKSTANTIN

put la distraire ni la guérir de cet amour qui la déchirait.

M. de Lavardens mourut en 1869 ; il laissait an fils âgé de quatorze ana et chez lequel déjà se montraient tous les défauts et toutes les qualités de son père. Sans être sérieusement compromise, la fortune de madame de Lavardens se trouvait un peu diminuée. Madame de Lavardens vendit l'hôtel de Paris, se retira a la campagne, vécut avec beaucoup d'ordre et d'économie, ee consacrant tout entière à l'éducation de son fila.

Mais là encore les chagrins et les tristesses l'attendaient Paul de Lavardens était intelligent, aimable et bon, mais absolument rebelle à toute contrainte et à tout travail H désespéra les trois ov quatre précepteurs qui vainement s'efforcèrent de lui faire entrer quoique chose de sérieux dans lo tête. H se présenta à Saint-Cyr, ne fut pas admis et commença par dévorer, à Paris, le plus rapidement du monde, et le plus follement, deux ou trois cent mille francs.

Cela fait, il s'engagea au premier régiment de chasseurs d'Afrique, eut la chance de faire, pour ses débuts, partie d'une petite colonne expéditionnaire dans le Sahara, se conduisit bravement, devint très rapidement maréchal des logis et, au bout de trois années, allait être nommé sous-lieutenant, quand il s'amouracha d'une jeune personne qui jouait la fille

de madame Angot au théâtre d'Alger. Paul avait fini son temps, il quitta le service et revint à Paris aveo sa jeune chanteuse d'opérette .... puis ce fut une danseuse .... puis une comédienne .... puis une écuyèro de l'hippodrome. H s'essayait dans tous les genres. Il vécut de la brillante et misérable existence des désœuvrés . . . Mais il ne passait à Paris que trois ou quatre mois. Sa mère lui faisait une pension de trente mille francs et lui avait déclaré que jamais, elle vivante, il n'aurait un sou de plus avant son mariage. Il connaissait sa mère et savait qu'il fallait tenir ses paroles pour choses sérieuses. Aussi. voulant faire bonne figure à Paris et y mener joyeuse vie, dépensait-il ses trente mille francs, entre les mois de mars et de mai, puis revenait docilement se mettre au vert à Lavardens, chassant, péchant et montant à cheval avec les officiers du régiment d'artillerie qui tenait garnison a Souvigny. Les petites modistes et les petites grisettes de province remplaçaient, sans les faire oublier, les petites chanteuses et les petites comédiennes de Paris. En cherchant un peu, on trouve encore des grisettes en province, et Paul cherchait beaucoup.

Dès que le curé fut en présence de madame de Lavardens :

— Je puis, lui dit-elle, sans attendre l'arrivée de M. de Larnac, vous dire les noms dos acquéreurs de LonguevaL Je sais absolument tranquille et ne

mets pas en doute le succès de notre combinaison. Pour ne pas nous faire sottement la guerre, nous nous sommes mis d'accord, mon voisin M. de Larnac, M. Gallard, un gros banquier de Paris, et moi. M. de Larnac aura la Mionne ; M. Gallard,. le château et Blanche-Couronne ; moi, la Rozeraie. Je vous connais, monsieur le curé, vous deves être inquiet pour vos pauvres. Bassurez-Tous. Ces Gallard sont très riches et tous donneront beaucoup d'argent.

En ce moment, une Toiture parut au loin sur la route, dans un nuage de poussière.

— Voici M. de Larnac, s'écria Paul J$ reconnais ses poneys.

Tous les trois, en hâte, descendant de la terrasse, retournèrent au château Us y arrivèrent au moment où la voiture s'arrêtait deTant le perron.

— Eh bien ? demanda madame de Lavardens.

— Eh bien ! répondit M. de Larnac, nous n'avons rien

— Comment! rien? demanda madame de Lavardens, fort pâle et fort émue.

— Bien, rien, absolument rien, ni les uns ni les autres.

Et M. de Larnac, sautant à bas de la Toiture, raconta ce qui Tenait de se passer à l'audience des criées du tribunal de Souvigny.

— ■ Tout, dit-il, a d'abord marché comme sur des roulettes. Le château est adjugé à M. Gallard pour six cent mille cinquante francs. Pas de compétiteur. .... Une enchère de cinquante francs avait suffi. En revanche, petite bataille pour Blanche-Couronne. Les enchères s'élèvent de cinq cent mille à cinq cent vingt mille francs, et encore la victoire a M. Gallard. Nouvelle bataille et plus vive pour la Rozeraie ; elle vous est enfin adjugée, madame, pour quatre cent cinquante cinq mille francs .... et moi j'enlève sans concurrence la forêt de la Mionne avec une surenchère de cent francs. Tout paraissait fini ; on était déjà debout dans l'assistance ; on entourait nos avoués pour savoir le nom des acquéreurs. Cependant M. Brazier, le juge chargé de la vente, réclame le silence, et l'huissier met en vente les quatre lots réunis à deux millions cent cinquante ou soixante mille francs, je ne sais plus au juste .... Un murmure ironique circule dans l'auditoire. De tous côtés on entendait dire : " Personne, allez, il n'y aura personne . . . . " Mais le petit Gibert, l'avoué, qui était assis au premier rang et qui, jusque-là, n'avait pas donné signe de vie, se lève et dit tranquillement: "J'ai acquéreur pour les quatre lots réunis à deux millions deux cent mille francs." Ce fut comme un coup de foudre ! Une grande clameur suivie bientôt d'un grand silence. La salle était pleine de fermiers et de cultivateurs des environs.

Tant d'argent pour de la terre, cela les jetait dans une sorte de stupeur respectueuse. . . .Cependant M. Oallard se penche vers Sandrier, l'avoué qui avait

porté ses enchères La lutte s'engage entre Gibert

et Sandrier .... On arrive à deux millions cinq cent mille francs. . . .Court moïïient d'hésitation chez M.

Oallard. Il se décide Il continue jusqu'à troiu

millions. . . .Là, il s'arrête et le domaine est adjugé

a Gibert On se jette sur lui, on l'entoure, on

l'écrase . ..." Le nom, le nom de l'acquéreur ? — C'est une Américaine, répond Gibert, madame Scott"

— Madame Scott ! s'écria Paul de LavardenB.

— Tu la connais? demanda madame de Lavardens.

— Si je la connais ! .... si je la ! ... . Pas dn tont . . . Mais j'étais an bal chez elle, il y a six semaines.

— Au bal chez elle !.. . et tu ne la connais pas ! . . Quelle sorte de femme est-ce donc?

— Ravissante, délicieuse, idéale, une merveille t

— Et il y a un M. Scott?

— Certainement, un grand blond II était à son bal .... On me l'a montré .... H saluait au hasard, de droite et de gauche. H ne s'amusait guère, je vous en réponds. . . .11 nous regardait et il avait l'air de se dire: "Qu'est-ce que c'est que tons ces gens-là?

Qu'est-ce qu'ils viennent faire chez moi? "

Nous venions voir madame Scott et miss Percival, la sœur de madame Scott . . . Et ça en valait la peine t

— Ces Scott, dit madame de Lavardens en s'adres-

Bant à M. de Larnac, est-ce que vous les connaissez?

— Oui, madame, je les connais .... M. Scott est un Américain colossale ment riche, qui est venu s'installer à Paris l'année dernière. . . .Des que ce nom a été* prononcé, j'ai comp*je qne la victoire n'avait jamais été indécise. GalMrd était battu d'avance. Les Scott ont commencé par acheter à Paris un hôtel de deux millions, du côté du parc Monceau.

— Oui, rue Murillo, dit Paul, puisque je vous dis qne je Buis allé au bal chez eux ; c'était. . . .

— Laisse donc parler M. de Larnac. Tu nous la raconteras tout à l'heure, l'histoire de ton bal chez madame Scott

— Voilà donc -mes Américains installés à Paris, continua M. de Larnac, et la pluie d'or a commencé. De vrais parvenus s'amusant à jeter follement l'argent par les fenêtres. Cette grande fortune est toute récente ; on raconte que madame Scott, il y a une dizaine d'années, mendiait dans les rues de New- York.

— Elle a mendié?

— On le dit, madame. Puis elle s'est mariée avec ce Scott, le fils d'un banquier de New-York .... et, tout d'un coup, un procès gagné leur a mis entre les mains, non pas des millions, mais des dizaines de millions. Us ont quelque part, en Amérique, une mine d'argent, mais une mine sérieuse, une vraie laine, une mine d'argent .... dans laquelle il y a de

l'argent .... Ah t vous allez voir quel luxe va éclatel à Longue val! . . . .Noub aurons tous l'air de pauvres dans le paya On prétend qu'il ont cent mille franca à dépenser par jour. '

— Voilà nos voisins I s'écria madame Lavardens.

Une aventurière 1 Et ce n'est rien encore une

hérétique, monsieur l'abbé, une protestante !

Une hérétique ! une protestante ! Pauvre curé ! c'était bien à cela que, tout de suite, il avait pensé en entendant ces mots : une Américaine, madame Scott. La nouvelle châtelaine n'irait pas à la messe ! Que lui importait qu'elle eût mendié 1 Que lui importaient ses dizaines et ses dizaines de millions l Elle n'était pas catholique ! Il ne baptiserait plu» les enfants nés à Longueval, et la chapelle du châ> teau, où si souvent il avait dit la messe, allait étrfl transformée en un oratoire protestant, qui entendrait la parole glaciale de quelque pasteur calviniste ou luthérien.

Au milieu de tous ces gens consternés, désolés, seul, Paul de Lavardens paraissait radieux.

Une ravissante hérétique, en tout cas, dit-il, et même, s'il vous plaît, deux ravissantes hérétiques ! Il faut les voir, les deux sœurs, à cheval, au Bois, avec deux petits grooms pas plus hauts que ça, par derrière ....

— Allons, Paul, raconte-nous ce que tu Bais, oe.

bal dont tu parlais. . . .Comment es-tu allé au bal chez ces Américaines?

— Far le plus grand hasard 1 Ma tante "Valentine restait chez elle ce soir-là J'arrive vera dix

heures et dame I ça n'est pas d'une gaieté folle,

les mercredis de ma tante Valentine J'étais là

depuis vingt minutes quand j'aperçois "Roger de Paymartin qui s'esquivait adroitement Je le rattrape dans le vestibule. Je lui dis : " Rentrons ensemble. — Ohl je ne rentre pas. — Où vas-tu? — Au bal— Chez qui?— Chez les Scott; veux-tu venir avec moi ? — Mais je ne suis pas invité. — Moi non plus 1 — Comment ! toi non plus ? — Non, je vais prendre un de mes amis. — Et les connaît-il, les Scott, ton ami? — A peine, mais assez pour nous piésenter tous les

deux., . .Viens donc Tu verras madame Scott^

Oh! je l'ai vue, à cheval, au Bois. — Elle n'est pas dé.

colletée à cheval. Tu n'as pas vu ses épaules

et ce sont ses épaules qu'il faut voir Il n'y arien

de mieux à Paris pour le moment. ." Et, ma foi! je suis allé au bal .... et j'ai vu les cheveux rouges de madame Scott. . . .et j'ai vu les blanches épaules de

madame Scott et j'espère bieu les revoir, quand

il y aura des bals à Longueval

— Paul 1 dit madame de Lavardens, en lui montrant l'abbé.

— Oh I monsieur l'abbé, je vous demande bien

pardon Est-ce que j'ai dit quelque chose?

Non, il me semble . . .

Le pauvre prêtre n'avait pas entendu. Sa pensée était ailleurs. Déjà, dans une des rues dn village, il voyait le pasteur du château s'arrêter devant chaque maison et glisser sous les portes de petite» brochures évangéliques.

Continuant son récit, Paul entama une description enthousiaste de l'hôtel, qui était une merveille

— De mauvais goût et de luxe criard, inter'

rompit madame de Lavardens.

• — Fas du tout, maman, pas du tout I . . . . Bien de criard, rien de tapageur . . . Des meubles admirables, des arrangements pleins de grâce et d'originalité . . . Une serre incomparable inondée de lumière électrique. Et le buffet installé dans la serre, sous uns treille chargée de raisins .... au mois d'avril ! . . . . et on pouvait en cueillir à pleines moins I Les accessoires du cotillon avaient, paraît-il, coûté quarante mille francs. Des bijoux, des bonbonnières, des bibelots délicieux .... avec prière de les emporter. Moi, je n'ai rien pris, mais bien des gens ne s'en faisaient pas faute. .. .Puymartin, ce soir-là, m'a

raconté l'histoire de madame Scott seulement ce

n'était pas tout à fait l'histoire de M. de Larnac .... Roger m'a dit que madame Scott avait été* enlevée toute petite par des saltimbanques et que son père l'avait retrouvée faisant de la voltige dans mi cirque

ambulant, bondissant par-dessus des banderoles et traversant des cerceaux de papier

— Une écuyère ! s'écria madame de Lavardens, j'aimais encore mieux la mendiante !

— Et pendant que Eoger me racontait ce roman du Petit Journal, jo voyais venir, du fond d'une galerie, l' écuyère du cirque forain, dans un merveilleux fouillis de satin et de dentelles, et j'admirais ces épaules, ces éblouissantes épaules, sur lesquelles ondulait un collier de diamants gros comme des bouchons de carafe. On disait que le ministre des finances avait vendu secrètement à madame Scott la moitié des diamants de la couronne et que c'était ainsi qu'il avait eu, le mois précédent, quinze millions d'excédant sur le budget. Ajoutez a cela, s'il vous plaît, qu'elle avait fort grand air, la petite saltimbanque, et qu'elle était tout à fait à son aise dans ces splendeurs.

Paul était si bien lancé que sa mère dut l'arrêter. Devant M. de Larnac fort dépité, il laissait trop naïvement éclater sa satisfaction d'avoir pour voisine cette miraculeuse Américaine.

L'abbé Constantin se préparait à reprendre le chemin de Longueval; mais Paul, en le voyant sur le point de partir :

— Oh ! non, non, monsieur l'abbé, vous n'allez pas faire une seconde fois à pied, par uno telle chaleur, la route de Longueval. Permettez-moi de vous re-

t^Goo^Ie

conduire en voiture. Cela me fait beaucoup do peine de vous voir ainsi dans le chagrin. Je veux essayer de voua distraire. Oh I vous avez beau être nn saint, je voua fais rire quelquefois avec mes folies. Une demi-heure après, tons deux, le curé et Paul, roulaient côte à côte dans la direction dn village, Paul parlait, parlait, parlait I Sa mère n'était plus là pour le calmer et pour le modérer. Sa joie était débordante.

— Non, voyez-vous, monsieur l'abbé, vous avez tort de prendre les choses au tragique . . . Tenez, regardez ma petite jument, comme elle trotte t comme elle lève les pattes 1 "Vous ne la connaissiez pas. Bavez-vous ce que je l'ai payée? Quatre cents francs. Je l'ai dénichée, il y a quinze jours, dans tes brancards d'une charrette de maraîcher. Une fois que c'est bien dans son train, ça vous fait quatre lieues à l'heure, et on en a plein les mains, tout le temps. 'Regardez, regardez donc comme elle

tire] comme elle tire t Allons! tôt! tôt! tôt!

Rien ne vous presse, n'est-ce pas, monsieur l'abbé ? Voulez-vous rentrer par les bois ? Ça vous fera du

bien de prendre un pen l'air Si vous saviez,

monsieur l'abbé, comme j'ai de l'affuction pour vous

et du respect !. . .Je n'ai pas dît trop de bêtises,

tout à l'heure, devant vous ? C'est que je serais si fâché!....

— Non, mon enfant, je n'ai rien entendu.

— Alors nous prenons le chemin des écoliers.

Après s'être jeté à gauche, sons bois, PanI revint à sa première phrase :

— Je vous disais donc, monsieur l'abbé, que voua aviez tort de prendre ainsi les choses tragiquement. Voulez-vous que je vous dise ce que je pense? C'est très heureux ce qui vient d'arriver.

— Très heureux ?

— Oui, très heureux .... J'aime mieux les Scott a Longueval que les Gallard, Ne l'avez-vous pas entendu tout à l'heure, M. de Larnac, oser leur reprocher de dépenser follement leur argent? Il n'est jamais fou de dépenser son argent. Ce qui est fou, c'est de le garder. Vos pauvres, — car, j'en suis bien sûr, c'est surtout a vos pauvres que vous pensez, — eh bien I vos pauvres ont fait aujourd'hui une bonne journée. Voilà mon opinion. La religion ? . . . . oui, la religion. .. .Ils n'iront pas à la messe!. .. .cela vous fait du chagrin, c'est tout naturel, mais ils vous enverront de l'argent, beaucoup d'argent. . . .et vous le prendrez, et vous aurez bien raison. Vous voyez bien que vous ne dites pas non. Ça va être une pluie d'or sur tout le pays. . . .Un mouvement! un tapage ! des voitures à quatre chevaux, des postillons poudrés, des raRye-papera, des chasses à courre dea bals, des feux d'artifice ... .Et là, dans ce bois, dans cette allée où nous sommes, je retrouverai peut-être Paris avant qu'il soit longtemps. J'y re-

verrai les deux amazones et les deux petits grooms dont je parlais tout à l'heure. Si vous saviez comme elles sont gentilles à cheval, les deux sœurs 1 Un matin, j'ai fait, derrière elles, tout le tour du bois da Boulogne, à Paris. Je les vois encore. Elles avaient des chapeaux gris à haute forme, de petits voiles noirs bien plaqués sur la figure et deux grandes amazones sans taille, avec une seule couture qui suivait

la ligne du dos et il faut qire des femmes soient

fièrement bien faites pour porter des amazones comme ça!.... Parce que, voyez -vous, monsieur l'abbé*, avec les amazones sans taille, il n'y a pas de

tricherie possible

Le curé*, depuis quelques instants, ne donnait plus aucune attention aux discours de Paul. La voiture était engagée dans une allée assez longue et parfaitement droite. Au bout de cette allée, le curé voyait venir un cavalier au galop,

— Begardez donc, dit le curé a Paul, regardez donc. Vous avez de meilleurs yeux que moi. Est-ce que ce n'est pas Jean, là-bas !

— Mais oui, c'est Jean. Je reconnais sa jument grise.

Paul aimait les chevaux et, toujours, avant de regarder le cavalier, regardait le chevaL En effet, c'était Jean ; et, en apercevant de loin le curé et Paul, il agita en l'air sou képi, qui portait deux ga-

Ions d'or. Jean était lieutenant an régiment d'artillerie en garnison à Sou vigny.

Quelques instants après, il s' arrêtait près de la petite Toiture, et, s' adressant an euro :

— Je Tiens de chez vous, mon parrain, et Pauline m'a dit que tous étiez allé à Souvigny pour la vente

. .Eh bienl qui l'a acheté, le château?

— Une Américaine, madame Scott.

■ - Et Blanche-Oouronne ?

— La même madame Scott ~- Et la Kozoraie ?

— Encore madame Scott.

— Et la forêt .... toujours madame Scott ?

— Tu l'as dit, répliqua Paul Et je la connais,

madame Scott et on Ta s'amuser à Longue val . . .

Je te présenterai Seulement ça fait de la peine à

M. l'abbé.. ..parce que c'est une Américaine, une protestante.

— Ah! c'est vrai, mon pauvre parrain — En fi n nous causerons de tout cela demain. J'irai dîner avec tous, j'ai préTenu Pauline. Je n'ai pas le temps de m'arréter, je suis de semaine, et il faut que je sois au quartier à trois heures.

— Pour la botte ? dit PauL

— Oui, pour la botte ... Au reToir, Paul !.. .A demain, mon parrain t

), gl :,« ^GoogIe

Le lieutenant d'artillerie reprit le galop : Paul rendît la main à son petit cheval.

— Oe Jean, dit Paul, quel brave garçon)

— Oh! oui.

— H n'y a rien de meilleur au monde que Jean !

— Non, rien de meilleur 1

Le curé se retourna pour voir encore Jean, qui se perdait déjà dans la profondeur du bois.

— Oh ! si, il y a vous, monsieur l'abbé.

— Non, pas moi, pas moi.

— Eh bien ! voulez-vous que je vous dise, monsieur l'abbé? il n'y a rien de meilleur au monde que vous deux, vous et Jean. La voilà, la vérité ! . . . . Oh ! tenez, le bon terrain pour trotter! Je vais laisser marcher Nîniche .... Je l'ai appelée Niniche.

Paul, de la pointe de son fouet, caressa le flanc de Nîniche, qui se mit à trotter d'un train d'enfer, et Paul, tout joyeux :

— Mais regardez donc comme elle lève les pattes, monsieur l'abbé! regardez donc comme elle lève les pattes! Et si régulière !.... Une vraie mécanique .... Penchez- vous pour voir.

L'abbé, pour faire plaisir à Paul, se pencha un peu pour voir comme Niniche levait les pattes.... mais il pensait à autre chose.

:■, .,., ^GOOglC

Ce lieutenant d'artillerie s'appelait Jean Reynand C'était le fils du médecin de campagne qui reposait dans le cimetière de Longueval. Lorsque l'abbé Constantin -vint prendre, eu 1846, possession de sa petite cure, un docteur Reynaud, le grand-père de Jean, était installé dans une riante maisonnette, sur la route de Souvigny, entre les deux châteaux de Longueval et de Lavardens.

Marcel, le fils de ce docteur Reynaud, terminait à Paris ses études de médecine. C'était un grand travailleur,, d'une rare distinction d'esprit. II fut reçu le premier an concours d'agrégation. Il était résolu

à rester à Paris, à y tenter la fortune et tout déjà

lui promettait la plus heureuse et la plus brillante carrière, quand il reçut, en 1852, la nouvelle de la mort de son père, frappé d'une attaque d'apoplexie. Marcel accourut à Longueval, le cœur déchiré. JJ adorait son père. H passa un mois auprès de sa mère, et, au bout de ce temps, parla de la nécessité de son retour à Paris.

— C'est vrai, lui dit-elle, il faut que tu partes.

— Comment ! que je parte ? Que nous partions. Est-ce que tu crois que je vaÎ8 te laisser ici toute seule? . . . . Je t'emmène.

— Aller vivre à Paris ! Quitter ce pays où je

suis née, où ton père a vécu, où il est mort !

Jamais je ne pourrai, mon enfant, jamais t Para seul, puisque ta vie et ton avenir sont là-bas. Je te connais. Je sais que tu ne m'oublieras pas, que tu viendras me voir souvent, très souvent.

— Non, ma mère, répondit-il, je resterai

H resta .... Ses espérances, ses ambitions, tout, en une minute, s'évanouit, disparut. IL ne vit plus qu'une chose : le devoir, qui était de ne pas abandonner sa mère Âgée et souffrante. Dans ce devoir simplement accepté et simplement accompli, il trouva le bonheur. D'ailleurs, au bout du compte, ce n'est guère que dans le devoir que se trouve h bonheur.

Marcel se plia de bonne grâce et de bon cœur à son existence nouvelle. Il continua la vie de son père, reprenant le sillon à la place même où celui-ci l'avait quitté. . .H se donna tout entier, sans regrets, et sans arrière-pensée, k cette obscure profession de médecin de village. Son père lui avait laissé un peu d'argent, un peu de terre. H vivait le plus simplement du monde, et la moitié de sa vie appartenait aux pauvres gens, de qui jamais il ne voulut recevoir tin sou. C'était son seul luxa.

Une jeune fille se trouva sur son chemin, sans fortune, charmante et seule au monde. Il l'épousa. Cela se passait en 1855, et l'année suivante réservait an docteur Reynaud une grande douleur et une grande joie : la mort de sa vieille mère et la naissance de son fils Jean.

A six semaines d'intervalle, l'abbé Constantin récita les prières des morts sur la tombe de la grand'mèra et assista, en qualité de parrain, au baptême du petit-fils.

A force de se rencontrer au chevet de ceux qui souffraient et de ceux qui mouraient, le prêtre et le médecin, du même cœur et du même mouvement, avaient été attirés et portés l'un vers l'autre. Ils s'étaient sentis de la même famille, de la même race, de la race des tendres, des justes et des bienfaisants.

Les années succédèrent aux années, calmes, douces, tranquilles, dans les pleines satisfactions du travail et du devoir. Jean grandissait. .. .H prit avec son père sea premières leçons d'orthographe, avec le curé ses premières leçons de latin. Jean était intelligent et laborieux ; il fit de tels progrès que les deux professeurs, — le curé surtout, — se trouvèrent, au bout de quelques années, un peu embarrassés. Leur élevé devenait beaucoup trop fort pour eux. C'est à ce moment que la comtesse, après la mort de son mari, vint s'établir à Lavardens. Bile amenait un précepteur pour son fils

Paul, lequel était un très gentil, mais très paresseux petit bonhomme. Les deux enfants étaient du même âge ; ils se connaissaient depuis leurs plus jeunes

Madame de Lavardens aimait beaucoup le docteur Reynaud ; elle lui fit un jour une proposition :

— Envoyez-moi Jean tous les matins, lui dit-elle, je vous le renverrai tous les soirs. Le précepteur de Paul est un jeune homme très distingué ; il fera

travailler nos deux enfants Tous me rendrez

service. Jean donnera le bon exemple à Paul.

Les choses furent ainsi réglées ; et le petit bourgeois donna, en effet, au petit gentilhomme d'excellents exemples de travail et d'application' mais ces excellents exemples ne furent pas suivis.

La guerre éclata. Le 14 novembre, à sept heures du matin, les mobilisés de Souvigny se réunissaient sur la grande place de la ville ; ils avaient pour aumônior l'abbé Constantin, pour chirurgien-major le docteur Reynand. La même idée leur était venue en même temps à tous les deux; le prêtre avait soixante-deux ans, et le médecin cinquante.

Le bataillon, au départ, suivit la route qui tra-, versait Longueval et qui passait devant la maison du docteur. Madame Reynaud et Jean attendaient sur le bord du chemin. L'enfant se jeta dans les bras de son père: "Emmène-moi, papa, emmènemoi" Madame Beynaud pleurait. Le docteur

les embrassa longuement tons les deux, puis il continua son chemin.

La route, à cent pas de là, faisait un coude. Le docteur se retourna, jeta sur sa femme et sur son

fils un long regard le dernier 1 H ne devait plus

les revoir.

Le 8 janvier 1871, les mobilisés de Souvigny attaquaient le village de Villersexel, occupé par les Prussiens, qui avaient crénelé les murs et' étaient barricadés dans les maisons. La fusillade éclata. Un mobilisé qui marchait au premier rang reçut une balle en pleine poitrine et tomba. Il y eut un moment de trouble et d'hésitation. " Eu avant I en avant!" crièrent les officiers. Les hommes passèrent par-dessus le corps de leur camarade, et, sous une grêle de balles, entrèrent dans le village.

Le docteur Beynaud et l'abbé Constantin marchaient aveo les troupes. Ils s'arrêtèrent près du blessé. Le sang lui sortait à flots par la bouche.

— Bien à faire, dit le docteur ; il se meurt, il est à vous.

Le prêtre s'agenouilla près du mourant et le docteur, se relevant, s'en alla du côté du village. H n'avait pas fait dix pas, qu'il s'arrêtait, battait l'air de ses bras et tombait d'un seul coup par terre. Le prêtre courut à lui. H était mort, tué net par une balle dans la tempe.

Le soir, le village était à nous, et, le lendemain, on déposait dans le cimetière de Villersexel le corps du docteur Reynaud. Deux mois après, l'abbé Constantin ramenait a Longueval le cercueil de son ami, et derrière ce cercueil, à la sortie de l'église, marchait un orphelin. Jean avait aussi perdu sa mère. A la nouvelle de la mort de son mari, elle était restée pendant vingt-quatre heures anéantie, écrasée, sans une parole, sans une larme. Fuis la fièvre l'avait prise, puis le délire, puis, au bout de quinze jours, la mort.

Jean se trouvait seul au monde. H avait quatorze ans. De cette famille, où tons, depuis uu siècle, avaient été bons et honnêtes, il ne restait plus qu'un enfant agenouillé sur une tombe et qui promettait, lui aussi, d'être ce qu'avait été son grand-père et ce qu'avait été son père, honnête et bon. H 7 a de oes familles-là, en France, et beaucoup, et beaucoup plus qu'on n'ose le dire ; notre pauvre pays est en bien des points cruellement calomnié par certains romanciers, qui en font des peintures violentes et outrées. Il est vrai que l'histoire des braves gens est le plus souvent monotone ou douloureuse. Ce récit en est la preuve.

La douleur de Jean fut une douleur d'homme.

Longtemps il resta triste et longtemps silencieux- Le soir -de l'enterrement de son père, l'abbé Constantin l'emmena avec lui au presbytère. La

journée avait été pluvieuse et froide. Jean s'était assis au coin du feu. Le prêtre lisait son bréviaire. La vieille Pauline allait et venait, rangeant. Une heure s'était passée sans une parole, lorsque Jean, tout à coup, levant la tète *

— Mon parrain, dit-il, mon pore m'a laissé de l'argent ?

Cette question était tellement étrange, que l'abbé, Stupéfait, crut avoir mal entendu.

— Tu me demandes si ton père ?

— Je vous demande, mon parrain, si mon père «l'a laissé de l'argent?

— Oui, il a dû te laisser de l'argent

— Beaucoup, n'est-ce pas? J'ai souvent entendu dire dans le pays que mon père était riche. Ditesmoi à peu près ce qu'il a dû me laisser.

— Mais je ne sais Tu me demandes là des

choses

Le pauvre prêtre se sentait l'âme déchirée. Une telle question dans un tel moment I H croyait cependant connaître le cceur de Jean, et, dans ce cœur, il ne devait pas y avoir place pour de semblables pensées.

■ — Je vous en prie, mon parrain, dites-moi.... continua Jean doucement. Je vous expliquerai après pourquoi je vous demande cela.

— Eh bien I ton père avait, dit-on, deux ou trois eent mille francs.

>„, .,., ■ ! -,Coo^Ie

- Et c'est beaucoup d'argent?

— Oui, c'est beaucoup d'argent.

— Et tout cet argent est à moi ?

— Oui, tout cet argent est à toi.

— Ah I tant mieux, parce que, le jour où mon père a été tué là-bas, pendant la guerre, les Prussiens ont tué, en même temps que lui, le fils d'une pauvre femme de Longueval .... la mère Clément, vous savez ? Us ont tué aussi le frère de Bosalie, aveo qui je jouais quand j'étais tout petit. Eh bienl puisque je suis riche et puisqu'elles sont pauvres, je veux partager avec la mère Clément et avec Bosalie l'argent que m'a laissé mon père.

En entendant ces paroles, le curé se leva, prit les deux mains de Jean et, l'attirant à lui, l'entoura de ses bras. La tète blanche vint B'appuyer sur la tête blonde. Deux grosses larmes se détachèrent des yeux du vieux prêtre, roulèrent lentement sur ■ ses joues et vinrent se glisser dans les rides de son visage.

Cependant le curé dut expliquer à Jean que, s'il était le possesseur de l'héritage de son père, il n'avait pas encore le droit d'en disposer à Bon gré. Il allait avoir on conseil de famille, un tuteur.

— Tous, sans doute, mon parrain?

— Non, pas moi, mon enfant, un prêtre n'a pas le droit d'exercer la tutelle. On choisirûj je pense, monsieur Lenient, le notaire de Sonv%ny,-'qm était

un des meilleurs amis de ton père. Tu lui parleras, tu lui diras ce que tu désires.

Monsieur Lenient fut, en effet, désigné par le conseil de famille pour remplir les fonctions de la tutelle. Les instances de Jean furent si vives et si touchantes, que le notaire consentit à prélever sur les revenus une somme de deux mille quatre cents francs, qui fut, tous les ans, jusqu'à la majorité de Jean, partagée entre la mère Clément et la petite Bosalie.

Madame de Lavardens, en cette circonstance, fut parfaite. Elle alla trouver l'abbé Constantin :

— Donnez-moi Jean, lui dit-«lle, donnez-le-moi tout à fait jusqu'à la fin de ses études. Je vous le ramènerai tous les ans, pendant les vacances. Ce n'est pas un service que je tous rendrai, c'est nu service qne je vous demande. Je ne peux rien souhaiter de plus heureux pour mon fils. Je me résigne à abandonner momentanément Lavardens; Paul veut se faire soldat, entrer à Saint-Cyr. Ce n'est qu'à Paris que je trouverai les maîtres et les ressources nécessaires. J'y conduirai les deux enfants ; ils seront élevés ensemble, bous mes yeux, fraternellement Je ne ferai pas de différence entre eux, vous pouvez en être persuadé.

Il était difficile de ne pas accepter une telle proposition. Le vieux curé aurait bien voulu pouvoir garder Jean avec lui, et son oœur se déchirait à la

pensée de cette séparation ; mais où était l'intérêt de l'enfant? -voilà oe qu'il fallait uniquement se demander. Le reste n'était rien ... On fit venir Jean.

— Mon enfant, lui dit madame de Lavardens, veux-tu venir vivre aveo moi et avec Paul pendant quelques années? Je voua emmènerai tous les deux à Paris.

— Vous êtes bien bonne, madame, maïs, f aurais tant désiré pouvoir rester ici !

Il regardait le core, qui détourna les yeux.

— Pourquoi partir, continua-t-il, pourquoi nous emmener, Paul et moi?

— Parce que ce n'est qu'à Paris que vous pourrez achever sérieusement et utilement vos études. Paul se préparera à ses examens de Saint-Cyr. Tu sais qu'il veut se faire soldat

— Et moi aussi, madame, je veux l'être,

— Toi soldat! dit le ouré, mais ce n'était pas dans

les idées de ton père Bien souvent, en ma présence,

ton père a parlé de ton avenir, de ta carrière. Tu devais être médecin, et, comme lui, médecin de

campagne à Longueval et, comme lui, soigner

les malades. Jean, mon enfant, souviens-toi.

— Je me souviens, je me souviens.

— Eh bien I alors, il faut faire oe que voulait ton père .... C'est ton devoir, Jean, c'est ton devoir. I] faut aller à Paris. Tu voudrais rester ici, oh I cela,

je le comprends et moi aussi je voudrais bien . . .

mais cela ne se pent pas Il faut aller à Paris,

travailler, bien travailler. Oe n'est pas la ce qui m'inquiète, tu es bien le fils de ton père. Tu seras un honnête homme et un homme laborieux. On n'est guère l'un sans l'autre. Et, un jour, dans la maison de ton père, à cette même place où il a fait tant de bien, les pauvres gens de ce pays retrouveront un autre docteur Beynaud qui, lui aussi, leur sera secourable. Et moi, si, par hasard, je suis encore de ce monde, ce jour-là je serai ai heureux,

si heureux I. .. .Hais j'ai tort de parler de moi

Je ne devrais pas .... Je ne compte pas, moi

C'est à ton père qu'il faut penser. Je te le répète, Jean,, c'était son vœu le pins cher. Tu ne peux pas l'avoir oublié.

— Non, je ne l'ai pas oublié ; mais, si mon père me voit et s'il m'entend, je suis sûr qu'il me comprend et qu'il me pardonne, car c'est a cause de lui. .

— A cause de lui I

— Oui, quand j'ai appris qu'il était mort et quand j'ai su comment il était mort, tout de suite, sans avoir besoin de réfléchir, je me suis dit que je serais

soldat.,.. et je serai soldat! Mon parrain, et

vous, madame, je vous eu prie, ne m'empêchez pas . .

L'enfant fondit en larmes, dans une véritable crise de désespoir. La comtesse et l'abbé l'apaisèrent avec de douces paroles.

— Oui oui .... c'est entendu tout ce que tu

voudras, tout ce que tu voudras ....

Tous deux avaient la même pensée : laissons faire le temps. Jean n'est encore qu'on enfant ; il changera, d'avis. En quoi tous deux Be trompaient: Jean ne changea pas d'avis.

Au mois de septembre 1876, Paul fut refusé à Saint-Cyr et Jean reçu le onzième à l'Ecole polytechnique. Le jour où la liste des candidats admis fut publiée, il écrivit à l'abbé Constantin:

" Je suis reçu et trop bien reçu, car je veux sortir dans l'armée, et non dans les services civils. . .Enfin, si je garde mon rang à l'école, cela fera l'affaire d'un de mes camarades. Il aura ma place."

Ce qui arriva Jean fit mieux que garder son

rang. Le classement de sortie lui donna le numéro sept Mais, au lieu d'entrer a l'École des ponts et chaussées, il entra à l'Ecole d'application de Fontainebleau, en 1878 Il venait d'avoir vingt et un

ans. H était majeur, maître de sa fortune, et la premier acte de son administration fut une grosse, très grosse dépense, n acheta, pour la mère Clément et pour la petite Rosalie devenue grande, deux titres de rente de quinze cents francs chacun. Cela loi coûta soixante-dix mille francs, a peu près ce que PauL dans ea première année de liberté à Paris, dépensa pour mademoiselle Lise Bruyère, du théatr* du Palais-BoyaL

Deux ana Après, Jean sortait le premier de l'École de Fontainebleau, ce qui lui donnait le droit do choisir parmi les places vacantes. H y en avait une dans le régiment caserne à Sonvignj ; et Sonvigny était à trois kilomètres de LonguevaL Jean demanda la place et l'obtint.

Voila comment Jean Beynaud, lieutenant au 9° régiment d'artillerie, vint, au mois d'octobre 1880, reprendre possession de la maison du docteur Marcel Beynaucl "Voilà comment il se retrouva dans ce pays, où s'était écoulée son enfance et où tout le monde avait gardé le souvenir de la vie et de la mort de son père. Voilà comment cette joie ne fut pas refusée à l'abbé Constantin de revoir le fils

de son ami Et, s'il faut tout dire, il n'en voulait

plus à Jean de ne pas s'être fait médecin. Quand le vieux curé sortait de son église, après sa messe dite, quand il voyait flotter sur la Toute un nuage de poussière, quand il entendait trembler la terre, sous le roulement des canons. .. .il s'arrêtait et comme un enfant, prenait plaisir à voir passer le régiment. . . .Mais le régiment, pour lui, c'était Jean! C'était ce robuste et solide cavalier, sur les traits duquel se lisaient ouvertement la droiture, le courage et la bonté.

Jean, du plus loin qu'il apercevait le curé, mettait son cheval au galop et venait causer un peu avec son parrain. Le cheval de Jean tournait la tête vers le

40 L'ABBÉ COKSTANTIN

curé, car il savait bien qu'il y avait toujours un morceau de sacre pour lui dans la poche de cette vieille soutane noire, usée et rapiécée, la soutane du matin. L'abbé en avait une belle, toute neuve et qu'il ménageait .... pour aller dans le monde.... quand il allait dans le monde.

Les trompettes du régiment sonnaient pendant la traversée du village .... et tous les regards cherchaient Jean, le petit Jean. Car, pour les vieux de Longueval, il était resté le petit Jean, Certain paysan tout ridé, tout cassé, n'avait jamais pu se défaire de l'habitude de le saluer, quand il passait, d'un "Eh! bonjour gamin, ça va bien?" U avait six pieds de haut, ce gamin.

Et Jean ne traversait jamais le village sans apercevoir, a deux fenêtres, la vieille figure parcheminée de la mère Clément et le visage souriant de Rosalie. Cette dernière, l'année précédente, s'était mariée. Jean avait été son témoin ; et joyeusement, le soir de la noce, il avait -dansé avec les fillettes de LongnevaL

Tel était le lieutenant d'artillerie qui, le samedi 28 mai 1881, vers cinq heures de l'après-midi, mit pied à terre devant la porte du presbytère de LongnevaL H entra ; son cheval docilement le suivit et alla de lui-même se placer sons nn petit hangar dans la cour. Pauline était à la fenêtre de la cuisine, an

rez-de-chaussée Jean s'approcha et l'embrassa

de tout son cœur, but les deux joues.

— Bonjour, ma bonne Pauline, ça Ta bien ?

— Très bien Je m'occupe de ton dîner

Veux-tu Savoir ce que tn auras ? De la soupe aux pommes de terre, un gigot et des œufs au lait ....

— C'est admirable I J'adore tout cela et je meurs de faim.

■ — Et de la salade que j'oubliais, même que tu m'aideras tout à l'heure a la cueillir, la Balade. On dînera à six heures et demie, bien exactement, parce qne ce soir, à sept heures et demie, monsieur le curé a son office du mois de Marie.

— Où est-il, mon parrain?

— Dans le jardin H est bien triste, monsieur

le curé, à cause de cette vente d'hier.

— Oui, je sais, je sais

— Ça va le remonter un peu de te voir. Il est si

content quand tu es là ! Prends garde Loulou

va manger les rosiers grimpants .... Comme il a chaud, Loulou I

— J'ai fait le grand tour par les bois et j'ai marché vite.

Jean rattrapa Loulou, qui se dirigeait vers lea rosiers grimpants-; il le débrida, le dessella, l'attacha sous le petit hangar, et, en un tour de main, avec un gros paquet de paille, le bouchonna. Après quoi, Jean entra dans la maison, se débarrassa de son

a L'ABBÉ CONSTANTIN

sabre, remplaça son képi par an vieux chapeau de paille de cinq sons et s'en alla retrouver le curé dans le jardin.

H était fort triste, en effet, le pauvre abbé. Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit, lui qui, d'ordinaire, dormait si facilement, si doucement, d'nn bon sommeil d'enfant Son âme était déchirée. Longueval, aux mains d'une étrangère, d'une hérétique, d'nn aventurière I Jean répétait co que Paul avait dit la veille :

— Vous aurez d* l'argent, beaucoup d'argent pour vos pauvres.

— De l'argent ! de l'argent I Oui, mes pauvres

n'y perdront rien, ils y gagneront peut-être Hais,

cet argent, il faudra que j'aille le demander, et, dans le salon, au lieu de ma vieille et chère amie, je trouverai cette Américaine aux cheveux rouges, — il paraît qu'elle a des cheveux rouges I — J'irai certainement pour mes pauvres, j'irai ... Et elle m'en donnera, de l'argent, mais elle ne me donnera que de l'argent. La marquise donnait autre chose. Elle

donnait de sa vie et de son cœur Nous allions

ensemble, chaque semaine, visiter les pauvres et les malades. Elle connaissait toutes les souffrances et toutes les misères du pays. Et quand j'étais cloué par la goutte dans mon fauteuil, elle faisait la tournée toute seule, et aussi bien, et mieux que moi •

f auline vint interrompre cette conversation. Ella arrivait portant an immense saladier de faïence, où s'épanouissaient, violentes et criardes, de grosses □ears ronges.

— Mo voila, dit Pauline, je viens cueillir la salade.

Jean, veux-tu de la romaine ou de la petite

chicorée ?

— De la petite chicorée, répondit Jean gaiement

H y a longtemps que je n'en ai mangé, de la

petite chicorée.

— Eh bien 1 tu en auras ce soir .... Tiens, prends le saladier

Pauline se mit à couper sa petite chicorée et Jean se penchait pour recevoir les feuilles dans le grand saladier. Le curé les regardait faire.

En ce moment, un bruit de grelots se fit entendra Une voiture approchait, qui sonnait un peu la ferraille . . .Le jardinet de l'abbé Constantin n'était séparé de la route que par une haie très basse, à hauteur d'appui, au milieu de laquelle se trouvait une petite porte a claire-voie.

Tous les trois regardèrent et virent venir une calèche de louage de forme primitive, attelée de deux gros chevaux blancs et conduite par un vieux cocher en blouse. A côté de ce vieux cocher, se tenait un grand domestique en livrée, de la plus sévère et de la plus parfaite correction. Dans la voiture, deux jeunes femmes, portant toutes deux le

même costume de voyage, très élégant, mais trà« simple.

Quand la voiture se trouva devant la haie do jardin le cocher arrêta les chevaux et, s' adressant à l'abbé :

— Monsieur le curé, dit-il, c'est des dames qui vous demandent.

Fais, se tournant vers ses clientes :

— Le voilà, ajouta-t-il, monsieur le curé de Longueval

L'abbé Constantin s'était approché et avait ouvert sa petite porte. Les voyageuses descendirent. Leurs regards s'arrêtèrent, non sans un peu d'étonnement, sur ce jeune officier qui se trouvait là, un peu empêtré, son chapeau de paille dans la main droite et dans la main gauche son grand saladier tout débordant de petite chicorée.

Les deux femmes entrèrent dans le jardin .... et la plus âgée, — elle paraissait avoir vingt-cinq ans, — a'adressant à l'abbé Constantin, lui dit avec un petit accent étranger, très original et très particulier:

— Je suis donc obligée, monsieur le curé, de me présenter moi-même ? . . . . Madame Scott. Je suis madame Scott. C'est moi qui, hier, ai acheté le château .... et la ferme ... et le reste tout autour. Je ne vous dérange pas, au moins, et vous pouvez me donner cinq minutes ?

Fuis, désignant sa compagne de voyage :

<.-., .,., ■ ! -,Coo^Ie

— Misa Bettina Percival. . . .ma sœur, vous l'avez deviné, je pense ? Nous nous ressemblons beaucoup,

n'est-ce pas î — Ah I Bettina Nous avons oublié

dans la voiture nos deux petits sacs. .. .et nous en aurons besoin.

— Je vais les prendre.

Et, comme miss Percival se préparait à aller chercher les deux petits sacs, Jean lui dit :

— Je vous en prie, mademoiselle, permettez-moi . .

— Je suis vraiment bien fâchée, monsieur, de vous donner cette peine .... Le domestique vous les remettra Ils sont sur la banquette de devant.

Elle avait le même accent que sa sœur, les mêmes grands yeux noirs, riants et gais, et les mêmes cheveux, — non pas rouges, — mais blonds avec des reflets dorés, où délicatement se jouait la lumière du soleil. Elle salua Jean avec un joli sourire, et celui-ci, ayant remis à Pauline le saladier de chicorée, s'en alla chercher les deux petits sacs.

Pendant ce temps, très ému, très troublé, l'abbé Constantin introduisait dans le presbytère la nouvelle châtelaine de LongnevaL

),gi:,« otï GooQ,Ie

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