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Ce n'était pas un palais, le presbytère de Longueval. La même pièce, an rez de chaussée, serrait de salon et de salle à manger, communiquant directement avec la cnisine par nue porte toujours grande ouverte ; cette pièce était garnie du mobilier le pins sommaire : deux vieux fauteuils, six chaises de paille, un dressoir, une table ronde. Déjà, sur cette table, Pauline avait mis les deux couverts de l'abbé et de Jean.
Madame Scott et miss Percival allaient et venaient, examinant avec une sorte de curiosité enfantine l'installation du curé.
— M^is le jardin, la maison, tout est charmant, disait madame Scott.
Elles entrèrent toutes deux résolument dans la cuisine. L'abbé Constantin, les suivait, suffoqué, stupéfait, effaré devant la brusquerie et la soudaineté de cette invasion américaine. La vieille Pauline, d'un air inquiet et sombre, regardait les deux étrangères.
— Les voilà donc, se disait-elle, ces hérétiques, ces damnées 1
Et, de ses mains agitées, tremblantes, elle continuait machinalement à éplucher sa chicorée.
— Je voua fais tous mes compliments, mademoiselle, lui dit Bettina, votre petite cuisine est si bien tenue 1 — Regardez, Suzie, n'est-ce pas tout à fait le presbytère que vous désiriez?
— Et aussi le curé, continua madame Scott. Ah ! oui, monsieur le curé, voulez-vous me laisser vous dire cela ? Si vous saviez comme je suis heureuse que vous soyez tel que vous êtes !— En chemin de fer, ce matin, Bettina, qu'est-ce que je vous disais? et encore tout à l'heure, en voiture ?
— Ma sœur me disait, monsieur le curé, que ce qu'elle désirait par-dessus tout, c'était un curé pas jeune, pas triste, pas Bévère, un curé à cheveux blancs, avec l'air bon et doux.
— Et vous êtes absolument ainsi, monsieur le curé, absolument. Non, nous ne pouvions pas trouver mieux. Excusez-moi, je vous en prie, de vous parler de la sorte. Les Parisiennes savent très bien tourner leurs phrases, d'une manière adroite et compliquée. Moi, je ne sais pas . . .et j'aurais, en parlant français, beaucoup de peine à me tirer d'affaire, si je ne disais les choses tout simplement, tout bêtement, comme elles me viennent. Enfin, je suis contente, très contente, et j'espère que von» aussi, monsieur le curé, vous serez content, très content de vos nouvelles paroissiennes.
— Mes paroissiennes! dit le curé, retrouvant 1a parole, le mouvement, la vie, tontes choses qui, depuis quelques minutes, l'avaient complètement abandonné. Mes paroissiennes ! Pardonnez-moi,
madame, mademoiselle j'ai one telle émotion )
Vous seriez. . . .vous êtes catholiques?
— Mais oui, noue sommes catholiques.
— Catholiques ! catholiques I répéta le curé.
— Catholiques I catholiques ! s'écria la vieille Pauline, qui apparut épanouie, radieuse, les bras au ciel, sur le seuil de sa cuisine.
Madame Scott regardait le curé, regardait Pauline, fort étonnée d'avoir avec un seul mot produit nn tel effet Et, pour compléter Le tableau, Jean se montra, apportant les deux petits sacs de voyage. I» curé et Pauline le saluèrent de la même phrase :
■ — Catholiques I catholiques 1
— Ah 1 je comprends, dit madame Scott en riant, c'est notre nom, notre pays ! Tous avez cru que nous étions protestantes. Pas du tout ; notre mère était une Canadienne d'origine française et catholique ; voila pourquoi, ma sœur et moi, nous parlons français, avec un peu d'accent, sans doute, et avec certaines formules américaines, mais enfin de manière a dire à peu près tout ce que nous voulons dire. Mon mari est protestant, mais il me laisse une entière liberté, et mes deux enfants sont catholiques.
Cast poar cela, monsieur l'abbé, que nous avons voulu, dès \$ premier jour, venir voua voir.
— Pour cela, continua Bettina ... et pour autre those .... mais pour cette autre .those, nos petits «acs sont tout à fait nécessaires.
— Les voici, mademoiselle, répondit Jean.
— Celui-ci est le mien.
— Et voici le mien.
Pendant que les petits sacs passaient dés ^nains Je l' officier aux mains de madame Scott et de Bettina, le curé présentait Jean aux deux Américaines, mais il était encore dans un tel émoi que la présentation ne fut pas tout à fait dans les réglée. Le curé n'oublia guère qu'une chose fort essentielle dans «ne présentation : le nom de famille de Jean.
— C'est Jean, dit-il, mon filleul, lieutenant an régiment d'artillerie en garnison à Souvigny. H est de la maison.
Jean fit deux grands Baluts; les Américaines, deux petits ; après quoi elles se mirent à fourrager dans leurs sacs et en retirèrent chacune un rouleau de mille francs, gentiment enfermé dans des étais verts en peau de serpent cerclés d'or,
— Je vous apportais ceci pour vos pauvres, monsieur le curé, dit madame Scott.
— Et moi ceci, dit Bettina.
Délicatement elles glissèrent leur offrande dans la main droite et dans la main gauche du vieux curé, et
50 L'ABBÉ COKSTANTIN
celui-ci, regardant alternativement sa main droite et sa main gauche, se disait :
— Qu'est-ce que c'eBt que ces deux petites choses-là ? C'est bien lourd. H doit y avoir de l'or là dedans Oui, mais combien ? combien ?
Il avait soixante-douze ans, l'abbé Constantin, et beaucoup d'argent lui avait passé par les mains, pour n'y pas rester longtemps, il est vrai ; mais cet argent lui était venu par petites sommes, et le soupçon d'une telle offrande ne pouvait lui entrer dans la tête. Deux mille francs ! Jamais il n'avait eu deux mille francs en sa possession, ni même jamais mille.
Donc, ne sachant pas ce qu'on loi donnait, le curé ne savait comment remercier. H balbutiait :
— Je vous suis bien reconnaissant, madame; vous êtes bien bonne, mademoiselle.
Enfin il ne remerciait pas assez. Jean crut devoir intervenir.
— Mon parrain, ces dames viennent de vous donner deux mille francs.
Alors, saisi d'émotion et de reconnaissance, le curé s'écria :
— Deux mille francs t deux mille francs pour mes pauvres I
Pauline fit brusquement une nouvelle apparition
— Deux mille francs I deux mille francs I
— Il paraît, dit le curé, il paraît Tenez,
Pauline, serrez cet argent et faites attention ....
Elle était bien des choses au logis, la -vieille Pauline, servante, cuisinière, pharmacienne, trésorière. Ses mains reçurent avec un tremblement respectueux ces deux petits rouleaux d'or qui représentaient tant de misères adoucies, tant de douleurs diminuées.
— Ce n'est pas tout, monsieur le curé, dit madame Scott, je vous donnerai cinq cents francs touB les mois.
— Et je ferai comme ma sœur.
— Mille francs par mois ! Mais alors il n'y aura plus de pauvres dans le pays.
— C'est bien ce que nous désirons. Je suis riche, très riche ... et ma sœur aussi ! . . . elle est même plus
riche que moi parce qu'une jeune fille a de la
peine à beaucoup dépenser, tandis que moi 1 Ah ! moi I . . . . Tout ce que je peux, je dépense tout ce que je peux I Quand on a beaucoup d'argent, quand on a trop d'argent, quand on en a plus que cela n'est juste, dites, monsieur l'abbé, pour se le faire pardonner, y a-t-il d'autre moyen que de toujours avoir les mains grandes ouvertes et de donner, de donner, de donner le plus possible et le mieux possible? D'ailleurs, vous aussi, vous allez me donner quelque chose.
Et, s'adressant a Pauline :
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— Voua seriez bien bonne, mademoiselle, de m'apporter un verre d'eau fraîche. Non, pas autre chose un verre d'eau fraîche. .. je meurs de soif.
— Et moi, dit en riant Bettina, pendant que Pauline courait chercher le verre d'eau, je meurs d'autre chose, c'est de faim que je meurs Monsieur le curé cela, je le sais, est affreusement
indiscret Mais je vois que votre couvert est mis.
Est-ce que vous lie pourriez pas nous inviter à
Jlner?
— Bettina ! dit madame Scott.
— Laissez donc, Suzie, laissez donc. .. .N'est-ce pas, monsieur le curé, vous voulez bien?
Mais il ne trouvait rien à répondre, le vieux curé. H ne savait plus du tout, plus du tout où il en était. Elles prenaient d'assaut son presbytère! Elles étaient catholiques ! Elles lui apportaient deux mille francs ! Elles lui promettaient mille francs tous les mois ! Et elles voulaient dîner chez lui I ah ! cela, c'était le dernier coup I l'épouvante le prenait à la pensée d'avoir à faire les honneurs de son gigot et de ses œufs an lait a ces deux Américaines follement riches, qui devaient se nourrir de choses extraordinaires, fantastiques, inusitées. H murmurait :
— A dîner ! ... à dîner ! . . . vous voudriez dîner ici ? Jean dut encore une fois intervenir.
— Mon parrain sera trop heureux, dit-il, si voue voulez bien acoepter ; seulement, je vois ce qui
l'inquiète Nous devions dîner ensemble, tous les
deux, et il ne faut pas, mesdames, tous attendre à un festin. . . .Enfin vous serez indulgentes.
— Oui, oui, très indulgentes, répondit Bettàna. Fuis, s'adressant à sa sœur :
Voyons, Suzie, ne faites pas la moue parce que
j'ai été un peu vous savez bien que c'est mon
habitude d'être un peu Restons, voulez-vous?
Cela nous reposera de passer une heure ici bien tranquillement. Nous avons eu une telle journée en
chemin de fer. . . .en voiture dans la poussière
dans la chaleur 1 Nous avons fait un si
affreux déjeuner ce matin dans un si affreux hôtel ! Nous devions retourner dîner, à sept heures, dans ce même hôtel, pour reprendre, ensuite, le train de
Paris Mais dîner ici sera réellement plus gentil.
Vous ne dites plus non. . .Ah! que vous êtes bonne, ma Suzie t
Elle embrassa sa sœur très câlinement, très tendrement, puis se tournant vers le curé :
— ■ Si vous saviez, monsieur le curé, comme elle est bonne 1
— Bettina! Bettîna!
— Allons, dit Jean, vite, Pauline t deux couverts. Je vais t' aider.