L.OO^IC
— Oui, madame, répondit Jean avec une extrême vivacité, vous avez raison de le penser.
— Eh bien ! c'est à vous, monsieur, que je m'adresse. Vous êtes soldat et c'est votre métier
d'avoir du courage Promettez-moi d'être brave
— Me le promettez-vous ?
— Qu'entendez-vous, madame, par être brave ?
— Promettez promettez sans explication, sans
conditions.
— Eh bien ! je le promets
— Vous allez donc répondre franchement, par ouï et par non, aux questions que je vais vous adresser. ,
— Je répondrai
■ — Vous a-t-on dit que j'avais mendié dans les rues de New- York?
— Oui, madame, on me l'a dit.
— Et que j'avais été écuyère dans un cirque ambulant ?
— On me l'a dit, madame.
— A la bonne heure ! Voilà qui est parler.
Eh bien I remarquez d'abord que, dans tout cela, il
n'y aurait rien, rien du tout d'inavouable Mais,
si cela n'est pas vrai, n'ai-je pas le droit de dire que cela n'est pas vrai ? Et cela n'est pas vrai Mon
histoire en peu de mots je vais vous la raconter ;
et, si je vous la raconte ainsi, dès le premier jour, c'est pour que vous ayez la bonté de la redire à tous ceux qui vous parleront de moi Je vais passer
une partie de ma vie dans ce pays, je déaire qu'on sache d'où je viens et ce que je Buis. Je commence donc. Pauvre, oui, je l'ai été et très pauvre. H y a de cela huit ans.... Mon père venait de mourir, suivant d'assez près notre mère. J'avais, moi, dixhuit ans et Bettina neuf. Nous restions seules dans le monde avec de grosses dettes et un gros procès. La dernière parole de mon père avait été : " Suzie, pour le procès, ne transigez jamais, jamais, jamais 1 Des millions, mes enfants, vous aurez des millions I" H noua embrassa toutes les deux, Bettina et moi. . . Le délire le prit et il mourut en répétant : " Des millions ! " Un homme d'affaires se présenta, le lendemain, qui m'offrit de payer toutes les dettes et de me donner, en outre, dix mille dollars, si je lui abandonnais tous mes droits dana le procès. Il s'agissait de la possession d'une grande étendue de
terres dans le Colorado Je refusai. C'est alors
que, pendant quelques mois, nous avons été très pauvres.
— Et o'est alors, dit Bettina, que je mettais le couvert
— Je passais ma vie chez les solicitors de New- York mais personne ne voulait se charger de
mes intérêts. C'était partout la même réponse : "Votre cause est très douteuse, vous avez des adversaires riches et redoutables, il faut de l'argent, beaucoup d'argent pour aller au bout de votre
procès et vous n'avez plus rien .... On vcrns
offre, vos dettes payées, dix mille dollars, acceptez, vendez votre procès. " Mais, moi, j'avais toujours dans l'oreille les derniers mots de mon père, et je ne voulais paie. .*. .La misère, cependant, allait bien m'y contraindre, quand, on jour, je tentai nne démarche près d'un des amis de mon père, un banquier de New-York, M. William Scott, Il n'était paa seul ; un jeune homme était assis dans son cabinet, près 2e son bureau. "Voub pouvez parler, me dit-il, c'est mon fils Bichard Scott" Je regarde ce jeune homme, il me regarde, et nous nous reconnaissons. . " Snzie ! — Bichard 1 " Il me tend la main. H avait vingt-trois ans, et moi dix-huit, je vous l'ai dit. Bien souvent, autrefois, enfants tous les deux, nous avions joué ensemble. Nous étions alors grands amis. Puis, sept ou huit ans auparavant, il était parti pour achever son éducation en France et en Angleterre. Son père me fait asseoir et me demande
ce qui m'amène Je le lui dis H m'é«oute et
me répond : " "Vous auriez besoin de vingt à trente mille dollars. Personne ne vous prêtera une telle somme sur les chances incertaines d'un procès très compliqué. Oe serait de la folie. Si vous êtes malheureuse, si vous avez besoin d'un secours. . . . — Ce n'Bst pas cela, mon père, dit très vivement Bichard, ce n'eBt pas oela que miss Percival demande. — Je le Bais bien, mais ce qu'elle mp demande est imposai'
ble " XI se leva pour me reconduire .... Alors
j'eus un accès de faiblesse, le premier depuis la mort de mon père ; j'avais été, jusque-la, assez forte, • mais je sentait* mon courage épuisé. J'eus une crise de nerfs et de larmes. Je me remis enfin, et je partis. Une heure après, Eichard Scott était chez moi. " Suzie, me dit-il, promettez-moi d'accepter ce qne je vais vous offrir ; promettez-le-moi." Je le lui promis. . . ."Eh bien! dit-il, a cette seule condition que mon père n'en sache rien, je mets à votre disposition la somme qui vous est nécessaire. — Mais encore faut-il que vous connaissiez mon procès, qne vous sachiez ce qu'il est, ce qu'il vant?
— Je ne sais pas le premier mot de votre procès
et n'en veux rien connaître. Où serait le mérite de vous obliger, si j'avais la certitude de rentrer dans mon argent? D'ailleurs, vous avez promis d'accepter. C'est fait II n'y a paB à j revenir." Cela m'était offert avec une telle simplicité, avec une telle ouverture de cœur, que j'acceptai. Trois mois après, le procès était gagné; ces terrains, devenus, sans contestation possible, notre propriété à tous deux, ou voulait nous les acheter cinq millions. J'allai consulter Richard. " Refusez et attendez, me dit-il, si l'on vous propose une pareille somme, c'est que les terrains valent le double. — Cependant, il faut bien que je vous rende votre argent, je vous dois beaucoup, beaucoup d'argent — Oh 1 pour cela, plus
tard, rien ne presse ; je sois bien tranquille mainte' nant I Ma créance ne court plus aucun danger. — . Mais je voudrais tous payer tout de suite ; j'ai les dettes en horreur ! .... Il y aurait un moyen peutêtre, sans vendre les terrains. Richard, voulez-vous être mon mari ? " Oui, monsieur le curé ; oui, monsieur, dit madame Scott en riant, c'est moi qui me suis ainsi jetée à la tête de mon mari. C'est moi qui lui ai demandé sa main. Cela, vous pouvez le dire à tout le monde, et vous ne direz que la vérité. J'étais, d'ailleurs, bien obligée d'agir de la sorte. Jamais, oh ! je suis aussi sûre de cela que de ma vie,
jamais il n'aurait parlé J'étais devenue trop
riche .... Et comme c'était moi qu'il aimait et pas mon argent, mon argent lui faisait une peur affreuse. "Voilà l'histoire de mon mariage. Quant à l'histoire de notre fortune, elle peut se dire en quelques mots. Il y avait, en effet, des millions dans ces terrains du Colorado ; on y découvrit de très abondantes mines d'argent, et de ces mines nous tirons tons les ans des revenus déraisonnables. Mais nous sommes d'accord, mon mari, ma sœur et moi, pour faire, sur ces revenus, très large la part des pauvres. Vous vous en apercevrez, monsieur le curé .... c'est parce que nous avons connu des jours très cruels, c'est parce que Bettina se souvient d'avoir mis le couvert dans notre petit cinquième étage de New- fork, c'est pour cela que vous nous trouverez toujours seeou-
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rabies à cens qui sont, comme nous l'avons été nousmêmes, en présence des difficultés et des douleurs de la vie. . . .Et maintenant, monsieur Jean, voulezvous me pardonner ce long discours et m' offrir un peu de cette crème qui parait excellente?
Cette crème, c'étaient les œufs au lait de Pauline ■. .... et pendant que Jean s'empressait de serviramadame Scott : '
— Je n'ai pas encore tout dit, oontinua-t-elle. H faut que vous sachiez ce qui a donné naissance a ces histoires extravagantes. Quand nous sommes venus nous installer à Paris, il y a un an, nous avons cru devoir, dès notre arrivée, donner pour les pauvres une certaine somme. Qui a parlé de cela? Pas nous, bien certainement ; mais la chose fut racontée dans un journal, avec le chiffre. Aussitôt, deux jeunes reporters accoururent pour faire subir à M. Scott un petit interrogatoire sur son passé. Us
Voulaient écrire sur nous dans les journaux des
comment appelez-vous cela? des chroniques. M. Scott est quelquefois un peu vil H le fut, ce jour-là, et congédia ces messieurs très brusquement, sans leur rien dire. Alors, ne sachant pas notre histoire véritable, ils en inventèrent une avec beaucoup d'imagination. Le premier raconta que j'avais
mendié dans la neige à New-York et le second,
le lendemain, pour publier un article encore pins à sensation, le second me fît crever des cerceaux de
papier dans un cirque de Philadelphie. Voua avez en France de bien drôles de journaux .... et noua aussi, d'ailleurs, en Amérique.
Cependant, depuis cinq minutes, Pauline adressait au curé des signes désespérés que celui-ci s'obstinait à ne pas comprendre, si bien que la pauvre fille, a la fin, rassemblant tout son courage ;
— Monsieur le curé, il est sept heures un quart
— Sept heures un quart I Oh ! mesdames, je vous prie de m'excuser, mais j'ai ce soir mon office du mois de Marie.
— Le mois de Marie .... et l'office, c'est tout de suite?
— Oui, tout de suite,
— Et notre train pour ce soir, à quelle heure exactement?
— A neuf heures et demie, répondit Jean, et il ne tous faut en voiture que quinze à vingt minutes pour arriver à la gare.
— Mais alors, Suzie, nous pouvons aller à l'église.
— Allons à l'église, répondit madame Scott ; mais, avant de nous séparer, monsieur le curé, j'ai une grace a vous demander. Je veux absolument vous avoir, la première fois que je dînerai chez moi à Longue val, et vous aussi, monsieur .... seuls, tous les quatre, comme aujourd'hui. Oh! ne refusez pas, l'invitation est faite de si bon cœur.
— Et acceptée du même cœur, madame, répondit Jean.
— Je tous écrirai pour tous dire le jour.» Je
viendrai le plus tôt possible Tons appelez cela,
n'est-ce pas, pendre la crémaillère? Eh bien] nons pendrons la crémaillère, à nous quatre.
Fendant ce temps, Pauline avait entraîné miss Percival dans un coin de la salle, et là, avec beaucoup d'animation, lui parlait. Leur conversation prit fin sur ces paroles :
— Vous serez la ? disait Eettina,
— Oui, je serai la.
— Et vous me direz bien à quel moment 7
— Je vous le dirai, mais prenez garde .... voici monsieur le curé, il ne faut pas qu'il se doute ....
Les deux sœurs, le curé et Jean, sortirent de la maison. De là, pour aller à l'église, il fallait traverser le cimetière. La soirée était délicieuse. Lentement, silencieusement, tous les quatre, sous les rayons du soleil couchant, marchaient dans une allée.
Sur leur chemin se trouva le monument du docteur Raynaud, très simple, mais qui cependant, par ses proportions, se distinguait des autres tombes. Madame Scott et Bettina s'arrêtèrent, frappées par cette inscription gravée sur la pierre :
ïa% repose le docteur Marcel JSeytuM*a\ c&imrgien-
major des mobilisés de Souvigny, tué, le 8 Janvier 1871 à la bataille de Vfflersexel. Priez pour lui.
Quand elles eurent fini de lire, le curé, en leur montrant Jean, dit ces simples mots :
— C'était son père I
Les deux femmes alors s'approchèrent de la tombe et, la tête inclinée, restèrent là, pendant quelques instants, pensives, émues, recueillies. Puis, se retournant tontes deux, en même temps, du même mouvement, tendirent la main an jeune officier et reprirent leur marche vers l'église. Le père de Jean avait en, à Longueval, leur première prière.
Le curé", s'en alla revêtir son surplis et son étole. Jean conduisit madame Scott an banc réservé depuis deux siècles aux maîtres de Longueval Pauline avais pris les devants. Elle attendait mise dans l'ombre, derrière un pilier de l'église. Par un escalier étroit et raids, elle fit monter Bettina dans la tribune et l' installa devant l'harmonium.
Précédé de deux enfants de chœur, le vieux curé sortit de la sacristie, et, au moment où il s'agenouillait sur les marches de l'autel :
— C'est le moment, mademoiselle, dit Pauline dont le cœur battait d'impatience. Pauvre cher homme, va-t-il être content 1
Lorsqu'il entendit le chant de l'orgue s'élever doucement comme un murmure et se répandre dans la petite église, l'abbé Constantin fut pris d'une
telle émotion, d'une telle joie, que les larmes lai vinrent aux yeux. H ne se souvenait pas d'avoir pleuré, depuis le jour où Jean lui avait dit qu'il voulait partager tout ce qu'il possédait avec la mère et avec la sœur de ceux qui étaient tombés, a côté de son père, sousJes balles allemandes.
Pour qu'il se trouvât encore des larmes dans »ss jeux du vieux prêtre, il avait fallu qu'une petite Américaine passât les mers et vint jouer une rêverie àe Chopin dans l'église de LouguevaL
Le lendemain, à cinq heures et demie, on sonnait la boute-selle dans la cour dn quartier. Jean montait à. cheval et prenait le commandement de sa section. A la fin du mois de mai, tontes les récrites de l'armée sont instruites et capables de participer aux évolutions d'ensemble. On exécute, presque tous les jours, au polygone, des manœuvres de batteries attelées.
Jean aimait son métier ; il avait coutume de surveiller avec beaucoup de soin l'attelage et le harnachement des chevaux, l'équipement et l'allure de seB hommes ; il ne donna, ce matin-là, que peu d'attention à tous les petits détails du service.
Un problème l'agitait, le tourmentait, le laissait indécis, et ce problème était de ceux dont la solution ne se donne pas à l'École polytechnique. Jean ne pouvait trouver de réponse précise à cette question :
— Laquelle des deux est la plus jolie ?
Au polygone, pendant la première partie de la manœuvre, chaque batterie travaille pour son compte, sons les ordres du capitaine ; mais souvent
il cède la place à l'un de sea lieutenants pour l'habituer à la direction des six pièces. Ce jour-là, précisément, dès le début de la manœuvre, le commandement fut mig entre les mains de Jean. À la grande surprise du capitaine, qui tenait son lieutenant eu premier pour un officier très instruit, très capable et très habile, les choses allèrent tout de travers. Jean indiqua deux ou trois faux mouvements; il ne sut ni maintenir, ni rectifier les distances; les attelages, à plusieurs reprises, se trouvèrent en contact. Le capitaine dut intervenir ; il adressa à Jean une petite réprimande qui se termina par ces mots :
— Je n'y comprends rien. Qu'est-ce que voua avez ce matin? C'est la première fois que cela vous arrive.
C'est que c'était aussi la première fois que Jean, dans le polygone de Souvigny, voyait autre chose que des canons et des caissons, autre chose que des servants et des conducteurs. Dans les flots de poussière soulevés par les roues des voitures et les pieds des chevaux, Jean apercevait, uon pas la deuxième batterie montée du 9° d'artillerie, mais l'image distincte de deux Américaines aux yeux noirs sous des cheveux d'or. Et au moment où il recevait respectueusement la légitime semonce de son oapitaine, Jean était en train de se dire :
— La plus jolie, c'est madame Scott 1
La manœuvre est, tous les matins, coupée en deux par un petit repos d'une dizaine de minutes. Les officiers se rassemblent et causent. Jean se tint ii l'écart, seul avec ses souvenirs de la veille. Sa pensée, obstinément, le ramenait vers le presbytère de Longueval .... Oui, la plus charmante des deux, c'était madame Scott Miss Fercival n'était qu'une enfant II revoyait madame Scott à la petite table du curé. Il entendait ce récit fait avec une telle franchise, une telle liberté. L'harmonie un pen étrange de cette voix très particulière, très pénétrante, enchantait encore son oreille. Il se retrouvait dans l'église. Elle était là, devant lui, inclinée sur son prie-Dieu, sa jolie tète enfermée dans ses deux petites mains. Puis l'orgue se mettait à chanter, et dans l'ombre, au loin, vaguement, Jean apercevait l'élégante et fine silhouette de Bettina
Une enfant I n'était-ce qu'une enfant? Les trompettes sonnèrent La manœuvre recommença.
Cette fois, par bonheur, plus de commandement, plus de responsabilité. Les quatre batteries exécutaient des évolutions d'ensemble. On voyait tournoyer en tons sens cette masse énorme d'hommes. 'de chevaux et de voitures, tantôt déployée en une longue ligne de bataille, tantôt resserrée en un groupe compact Tout s'arrêtait en même temps, d'un seul coup, sur toute l'étendue du polygone. Les servants sautaient à bas de leurs chevaux, couraient à la pièce, la dé*
L'ABBÉ CONSTANTIN t-TB
crochaient de son avant-train qui s'éloignait an trot, et la disposaient à faire feu avec une rapidité surprenante. Puis les attelages revenaient, les servants raccrochaient les pièces, se remettaient vivement en selle, et le régiment se lançait, à grande allure, à travers le champ de manœuvre.
Bettina, tout doucement, dans la pensée de Jean, reprenait l'avantage sur madame Scott. Elle lui apparaissait, souriante et rougissante, dans les flots ensoleillés de ses cheveux épars. Monsieur Jean. , . . elle l'avait appelé monsieur Jean. .. .et jamais son petit nom ne lui avait paru si joli. Et les dernières poignées de main, au départ, avant de monter en voiture I . . . . Miss Percival avait serré un peu plus fort que madame Scott, un peu plus fort, positivement. Elle avait ôté* ses gants pour jouer de l'orgue, et Jean sentait encore l'étreinte de cette petite main nue, qui était venue se blottir, fraîche et souple, dans sa grosse vilaine patte d'artilleur.
— Je me trompais tout a l'heure, se disait Jean, la plus jolie, c'est miss Percival.
La manœuvre était finie. Les batteries se placèrent les unes derrière les autres, a intervalles serrés, les pièces parfaitement alignées, et le défilé eut lieu au grand trot avoo un vacarme effroyable et dans un ouragan de poussière. Lorsque Jean, le sabre au poing, passa devant le colonel, les deux images des deux sœurs se confondaient et s'enchevêtraient si
bien dans ses souvenirs, qu'elles entraient et disparaissaient, en quelque sorte, l'une dans l'autre, devenaient une seule et même personne. Tout parallèle devenait impossible, grâce à cette singulière confusion des deux termes de la comparaison.
Madame Scott et miss Fercival restèrent, de la 80rte, inséparables dans la pensée de Jean, Jusqu'au jour on il devait lui être donné de les revoir, L'impression de cette brusque rencontre ne s'effaça pas ; elle persista, très vive et très douce, a tel point que Jean se sentait agité, inquiet
— Aurais-je fait, se disait-il, la bêtise de devenir ainsi amoureux, follement, à première vue ? Mais non, on devient amoureux d'une femme.... et non pas de deux femmes à la fois.
Cela le rassurait. H était très jeune, ce grand garçon de vingt-quatre ans. Jamais l'amour n'était entré pleinement, franchement, ouvertement dans son cœur. L'amour, il ne le connaissait guère que par les romans. Oe n'était pas un ange cependant. Il trouvait de la grâce et de la gentillesse aux grisettes de Souvigny ; lorsqu'elles lui permettaient de leur dire qu'elles étaient charmantes, il le leur itisait volontiers ; mais, quant à voir de l'amour dans des fantaisies qui ne mettaient en son cœur que de très légères et de très superficielles agitations, jamais il ne s'en était avisé.
Paul de Lavardens avait, lui, de merveilleuses
facultés d'enthousiasme et d'idéalisation. Son cœur logeait toujours trois ou quatre grandes passions qui -vivaient là, fraternellement, en bon accord. Paul avait le talent de trouver dans cette petite ville de quinze mille âmes quantité de- jolies filles, tontes faites pour être adorées. Il croyait perpétuellement découvrir l'Amérique quand il ne faisait que la retrouver.
Le monde, Jean l'avait à peine entrevu. Il s'était laissé conduire, une dizaine de fois peut-être, par Paul, à des soirées, a. des. bals, dans les châteaux des environs. Il en avait rapporté une impression de gêne, de malaise et d'ennui. Il en avait conclu que ces plaisirs-là n'étaient pas faits pour lui. Il avait des goûts sérieux et simples. H aimait la solitude, le travail, les longues promenades, les grands espaces, les chevaux et les livres. Il était un peu sauvage, un peu paysan. Il adorait son village et tous les vieux témoins de son enfance qni lui parlaient d'autrefois. Un quadrille dans un salon lui causait une peur insurmontable ; mais, tous les ans, à la fête patronale de Longueval, il dansait de bon cœur avec les fillettes et les fermières du pays.
S'il avait vu madame Scott et miss Percival chez elles, à Paris, dans toutes les splendeurs de leur luxe, dans tout l'éclat de leur élégance, il les aurait regardées, de loin, avec curiosité, comme de ravissants objets d'art Puis il serait rentré chez lui et
aurait, sans nul doute, dormi comme à l'ordinaire, le plus paisiblement du monde.
Oui, mais ce n'était pas ainsi que les choses s'étaient passées, et de la son étonnement, de là son trouble. Ces deux femmes, par le pins grand des hasards s'étaient montrées à lui dans nn milieu qui lai était familier et qui leur avait été, par cela même, singulièrement favorable. Simples, bonnes, franches, cordiales, voilà ce qu'elles avaient été dès le premier jour. Et, par-dessus le marché, délicieusement jolies, ce qui ne gate jamais rien. Jean s'était senti tout de suite sous le charme. Il y était encore.
An moment où il descendait de cheval, à neuf heures, dans la cour du quartier, l'abbé Constantin entrait joyeusement en campagne. La tète du vieux prêtre, depuis la veille, était en feu. Jean n'avait pas beaucoup dormi, et lui, le pauvre curé, n'avait pas dormi du tout.
De grand matin, il s'était levé, et, toutes portes closes, seul avec Pauline, il avait compté et recompté son argent, étalant sur la table ses cent louis, et, comme un avare, prenant plaisir à les manier. A lui tout celai à lui! c'est-à-dire aux pauvres.
— N'allez pas trop vite, monsieur le curé, disait Pauline ; soyez économe. Je crois qu'en distribuant aujourd'hui une centaine de francs. . . .
— Ce n'est pas assez, Pauline, ce n'est pas asse*. Je n'aurai eu qu'une journée comme celle-là dans
ma vie, mais je l'aurai cuo I Savez- vous combien je Tais donner, Paulino ?
— Combien, monsieur le curé?
— Mille francs !
— Mille francs ! 1
— Oui, nous sommes millionnaires maintenant.
Nous avons à nous tous les trésors de l'Amérique,' et je ferais des économies? Pas aujourd'hui en tout cas ! Je n'en ai pas le droit.
Sa messe dite, à nenf heures, il partit et ce fat une pluie d'or sur sa route. Ils eurent tous leur part, et les pauvres avouant leur misère, et ceux qui la cachaient Chaque aumône était accompagnée du même petit discours :
■ — Cela vient des nouveaux maîtres de Longueval, deux Américaines . . . Madame Scott et miss FercivaL Retenez bien leurs noms et priez pour elles ce soir.
Fuis il se sauvait, sans attendre les remerciements ; à travers les champs, à travers les bois, de hameau en hameau, de chaumière en chaumière, il
allait, il allait, il allait Une sorte de griserie lui
montait au cerveau. Partout sur son passage, c'étaient des cris de joie et d'étonnement Tous ces louis d'or tombaient, comme par miracle, dans ces pauvres mains habituées à recevoir de petites pièces de monnaie blanche. Le curé fit même des folies, de vraies folies ; il était lancé, ne se connaissait plus, ne se possédait plus. Il dormait à cens-là,
mêmes qui ne demandaient pas.
Il rencontra Glande Eigal, un ancien sergent qui avait laissé un de ses bras à Sevastopol, déjà tout grisonnant, tout blanchissant, car le temps passe et les soldats de Crimée bientôt seront des -vieillards.
— Tenez, dit le curé, voilà vingt francs.
— Vingt francs ! mais je ne demande rien, je n'a) besoin de rien. J'ai ma pension.
Sa pension 1 septs cents francs t
— Eh bien ! répondit le curé, ce sera pour vous acheter des cigares ; mais écoutez bien, cela vient d'Amérique
Il recommençait sa petite tirade sur les nouveaux maîtres de LonguevaL
H entra chez une brave femme, dont le fils, le mois précédent, était parti pour la Tunisie.
— Eh bien ! votre fils, comment va-t-il ?
— Paa mal, monsieur le curé, j'ai reçu hier une lettre. H se porte bien, il ne se plaint pas ; seulement il dit qu'il n'y a pas de Kroumirs Pauvre
garçon I J'ai fait des petites économies depuis un mois, et je crois que je pourrai bientôt lui envoyer dix francs.
— Vous lui en enverrez trente Prenez
— Vingt francs, monsieur le curé! vous me donnez vingt francs!
— Oui, je vous les donne ....
— Pour mon garçon ?
^, ., :vCoo^Ie
— Pour votre garçon Seulement, écoutez bien,
il faut que vous Bâchiez d'où ça vient : vous aurez bien soin de le dire à votre fils, quand vous lui écrirez.
La curé, pour la vingtième fois, répéta son petit panégyrique de madame Scott et de miss PercivaL A six heures, il rentra chez lui, épuisé de fatigue, mais la joie dans l'âme.
' — J'ai tout donné I s'écria-t-il dès qu'il aperçut Pauline, tout donné I tout donné I
Il dîna et s'en alla, le soir, dire son office du mois de Marie, mais, au moment où il monta à l'autel, l'harmonium resta muet. Miss Percival n'était çluaîà,
La petite organiste de la veille était, en ce même moment, fort perplexe. Sur les deux divans de son cabinet de toilette, deux robes s'étalaient à grands flots, une robe blanche et une robe bleue. Bettina se demandait laquelle de ces deux robes elle allait mettre, pour aller le soir a l'Opéra. Elle les trouvait délicieuses toutes les deux, mais il fallait bien choisir. Elle ne pouvait en mettre qu'une. Après de longues hésitations, elle se décida poor la robe blanche.
A neuf heures et demie, les deux sœurs montaient le grand escalier de l'Opéra. Quand elles entrèrent dans leur loge, le rideau se levait sur le second
tableau du deuxième acte à' Aida, l'acte du ballet et de la marcha
Deux jeunes gens, Boger de Puyraartin et Louis de Martillet, se trouvaient assis an premier rang d'une baignoire de rez-de-chaussée. Ces demoiselles dn corps de ballet n'étaient pas encore en scène, et ces messieurs, désœuvrés, s'amusaient à regarder la salle. L'apparition de miss Percival fît sur tons deux une très vive impression.
■ — Ah 1 ah ! dit Puymartin, le voilà, le petit lingot d'or I
Tous deux braquèrent leurs lorgnettes sur Bettina.
- — H est éblouissant, ce soir, le petit lingot d'or,
continua Martillet. Regarde donc la ligne du
cou l'attache des bras Jeune fille encore et
déjà femme.
Oui, elle est ravissante .... et à son aise pardessus le marché.
Quinze millions, il parait, quinze millions à elle, bien à elle, et la mine d'argent marche toujours!
— Bérnlle m'a dit vingt-cinq millions. . . .et il est très au courant des choses d'Amérique, Bérulle.
— Vingt-cinq millions I Un joli banco pour Bomanelli!
— Comment 1 Bomanelli?
— Le Bruit court qu'il l'épouse, que le. mariage est décidé.
— Mariage décidé, soit, mais avec Hontessan, pas avec Bomanelli Ali I enfin, voici le ballet 1
Us cessèrent de causer. Le ballet dans Aida ne dure que cinq minâtes et ils ne venaient tons les deux que poor ces cinq minutes-là. Il importait d'en jouir respectueusement, religieusement; car il y a cela de particulier chez nombre d'habitués de l'Opéra, qu'ils bavardent comme des pies quand il conviendrait de se taire pour écouter, et qu'ils observent, au contraire, un admirable silence quand il serait permis de causer, tout en regardant
Les trompettes héroïques d'Aïda avaient jeté leur dernière fanfare en l'honneur de Eadamès. Devant les grands sphinx, sous le vert feuillage des palmiers, les danseuses s'avançaient étdncelantes et prenaient possession de la scène.
Madame Scott, avec beaucoup d'attention et de plaisir, suivait les évolutions du ballet ; mais Bettina brusquement était devenu songeuse, en apercevant dans une loge, de l'autre côté de la salle, un grand jeune homme brun. Miss Fercival se parlait à ellemême et se disait :
— Que faire ? que décider ? Faut-il l'épouser, ce beau grand garçon qui est là eu faoe et qui me
lorgne ? . . . car c'est moi qu'il regarde H va venir
tout à l'heure pendant l'entr'acte, et, quand il entrera, je n'aurais qu'à lui dire : " C'est fait I voici ma main.... Je serai votre femme." Et ce serait
fait I Princesse, je serais princesse ! princesse Romanelli I princesse Bettina I Bettina Romanelli ! Cela s'arrange bien, cela sonne très gentiment à
l'oreille: Madame la princesse est servie —
Madame la princesse montera-t-elle à cheval demain
matin ? Cela m'amaserait-il d'être princesse ? . . .
Oui et non Parmi tons ces jeunes gens qui,
depuis un au, à Paris, courent après mon argent, ce prince Eomanelli, c'est encore ce qu'il y a de mieux. .... Il faudra bien que je me décide, un de ces jours, à me marier .... Je crois qu'il m'aime .... Oui, mais moi, est-ce que je l'aime? Non, je ne crois pas. . . . et j'aimerais tant aimer I . . . . Oh ! oui, j'aimerais tant!....
A l'heure précise où ces réflexions passaient par la jolie tête de Bettina, Jean, seul dans son cabinet de travail, assis devant sou bureau, aveo un gros livre sous l'abat-jour de sa lampe, repassait, en prenant des notes, l'histoire des campagnes de Turenne. Il était chargé de faire un cours aux sousofficiers du régiment, et, prudemment, il préparait sa leçon du lendemain.
Mais voilà que, tout à coup, au milieu de ses notes : Nordlingen, 1645 ; les Dunes, 1658 ; Mulhausen et Turckheim, 1674-1675, voilà qu'il aperçut un croquis. . . .Jean ne dessinait pas trop maL Un portrait de femme était venu se placer de lui-même sous sa plume. Qu'est-ce qu'elle venait faire là, an
milieu des victoires de Tnrenne, cette petite bonne
femme? Et pois laquelle était-ce? Madame
Scott ou miss Percival ? Gomment savoir ?
Biles se ressemblaient tant I Et Jean, péniblement, laborieusement, revenait à l'histoire des campagnes de Tnrenne.
Au même moment encore, l'abbé Constantin, à genoux devant sa petite couchette de noyer, de toutes les forces de son âme, appelait les grâces du Ciel sur les deux femmes qui lui avaient fait passer une bî douce et une si heureuse journée. Il priait Dieu de bénir madame Scott dans ses enfants et de donner à miss Percival un mari selon son cœur.
Paris autrefois appartenait aux Parisiens, et cet autrefois n'est pas très loin de nous; trente ou quarante ans à peine. Les Français, à cette époque, étaient maîtres de Paris, commea les Anglais sont maîtres de Londres, les Espagnols de Madrid et les Busses de Saint-Pétersbourg. Ces temps ne sont plus. Il y a encore des frontières pour les autres pays, il n'y en a plus pour la Franca Paris est devenu une immense tour de Babel, une ville internationale et universelle. Les étrangers ne viennent pas seulement visiter Paris ; ils viennent y vivre.
Nous avons à présent, à Paris, une colonie russe, une colonie espagnole, une colonie levantine, une colonie américaine ; ces colonies ont leurs églises, leurs banquiers, leurs médecins, leurs journaux, leurs pasteurs, leurs popes et leurs dentistes. Les étrangers ont déjà conquis sur nous la plus grande partie des Champs-Elysées et du boulevard Malesherbes ; ils avancent, ils s'étendent ; nous reculons, refoulés par l'invasion ; nous sommes obligés de nous expatrier. Nous allons fonder des colonies parisiennes dans la plaine de Passy, dans la plaine de Monceau,
dans des quartiers qui autrefois n'étaient pas du tout Paris et qui ne le sont pas encore tout à fait ■ aujourd'hui.
Parmi ces colonies étrangères, la plus nombreuse, la pins riche, la plus brillante, c'est la colonie américaine. Il y a nn moment où un Américain se sent assez riche ; un Français, jamais. L'Américain alors s'arrête, respire un peu et, tout en ménageant le capital, ne compte plus avec les revenus, il sait dépenser ; le Français ne sait qu'épargner.
Le Français n'a qu'un seul véritable luxe: ses révolutions. Prudemment et sagement, il se réserve pour elles, sachant bien qu'elles seront, en même temps, l'occasion de placements fort avantageux. Le budget de notre pays n'est qu'un long emprunt perpétuellement ouvert. Le Français se dit :
— Thésaurisons! thésaurisons! thésaurisons! Il y aura, un de ces matins, quelque révolution qui fera tomber le cinq pour cent à cinquante ou soixante francs. J'en achèterai Puisque les révolutions sont inévitables, tâchons du moins d'en tirer profit
On parle sans cesse des gens ruinés par les révolutions, et plus grand peut-être est le nombre des gens enrichis par les révolutions.
Les Américains subissent très fortement l'attraction de Paris. H n'est pas au monde de ville où il soit plus agréable et plus facile de dépenser beaucoup d'argent. Par des raisons de race et d'origine,
cette attraction s'exerçait Bar madame Scott et sur miss Percival d'une façon tonte particulière.
La pins française de nos colonies, c'est le Canada, qui n'est plus à nous. Le souvenir de la patrie première a persisté très puissant et très doux au cœur des émigrés de Quebec et de Montréal Suzie Percival avait reçu de sa mère une éducation toute française, et elle avait élevé sa sœur dans le même amour de notre pays. Les deux sœurs se sentaient Françaises, mieux que cela, Parisiennes.
Aussitôt que cette avalanche de millions se fut abattue sur elles, un même désir les posséda ; venir vivre à Paris. Elles demandèrent la France comme on demande la patrie. M. Scott fit quelque
— Quand je ne serai plus là, disait-il, quand je viendrai seulement tous les ana passer deux ou trois mois en Amérique, pour surveiller vos intérêts, vos revenus à toutes deux diminueront.
— Qu'importe ! répondait Suzie, nous sommes
riches, trop riches Partons, je vous en prie
Nous serons si contentes I si heureuses !
M. Scott se laissa fléchir; et Suzie, dans les premiers jours de janvier 1880, put écrire la lettre suivante à son amie, Katie Norton, qui, depuis quelques années déjà, habitait Paris :
" Victoire! c'est décidé! Richard a consenti. J'arrive au mois d'avril et redeviens Française. Voue
m'avez offert de vous charger de tons les préparatifs de notre installation à Paris. Je sois horriblement indiscrète J'accepte.
" Je Tondrais, dès que je mettrai le pied à Paris, ponvoir jouir de Paris, ne pas perdre mon premier mois en courses chez les tapissiers, chez les carrossiers, chez les marchands de chevaux. Je voudrais, en descendant du chemin de fer, trouver dans la cour de la gare, ma voiture, mon cocher, mes chevaux. Je voudrais vous avoir, ce jour-là, à dîner avec moi chez moi. Louez ou achetez un hôtel, engagez des domestiques, choisissez les voitures, les chevaux, les livrées. Je m'en rapporte absolument à voua Que les livrées soient bleues, voilà tout. Cette ligne est ajoutée à la demande de Eettîna, qui, par-dessus mon épaule, regarde ce que je vous écris.
" Nous n'amenons en France aveo nous que sept personnes : Richard, son valet de chambre ; Bettina et moi, nos femmes de chambre ; les deux gouvernantes des enfants ; plus deux boys, Toby et Boby, qui nous suivent à cheval. Ils montent dans une
rare perfection Deux vrais petits amours : même
taille, même tournure, presque même figure; nous ne trouverions jamais à Paris de grooms mieux appareillés.
" Tout le reste, choses et gens, nous le laissons à New-ïork... . Non, pas tout le reste, j'oubliais
quatre petits poneys, quatre bijoux, noirs comme de l'encre avec des balzanes blanches, tous les quatre, aux quatre jambes ; nous n'aurons pas le cœur d<i nous en séparer. Nous les attelons sur un duc, c'estt charmant ! Nous menons très bien à quatre, Bettûui et moi. Des femmes peuvent, n'est-ce pas, san» trop de scandale, mener à quatre, an Bois, le matin, de bonne heure ? Ici cela se peut.
" Surtout, ma chère Katie, ne comptez pas avec
l'argent Des folies, faites des folies. Voilà toui
oe que je vous demande."
Le jour même où madame Norton recevait cettn lettre, la nouvelle éclatait de la débâcle d'un certain Garneville, gros spéculateur, qui n'avait pas eu do flair ; il avait senti de la baisse quand il aurait fallu sentir de la hausse.. Ce Garneville, six semaine* auparavant, s'était installé dans un hôtel tout battant neuf et qui n'avait d'antre défaut qu'un* trop violente magnificence.
Madame Norton signa un acte de location, — cent mille francs par an, — avec faculté d'acheter l'hôtel et le mobilier pour deux millions dans la première année du bail. Un tapissier de grand style se chargea de corriger, d'adoucir le luxe démesuré d'un ameublement criard et tapageur.
Cela fait, l'amie de madame Scott eut le bonheui de mettre, du premier coup, la main sur deux de ces
artistes éminents sans lesquels one grande maison ne pourrait se fonder et ne saurait fonctionner.
D'abord, un chef de premier ordre, qui venait d'abandonner on vieil hôtel du faubourg Saint- Germain, a son grand regret, car il avait des sentiments aristocratiques. Il lui en coûtait on pea d'aller servir chez des bourgeois^chez des étrangers.
— Jamais, dit-il à madame Norton, je n'aurais quitté le service de madame la baronne, si elle avait soutenu son train sur le même pied. . .mais madame la baronne a quatre enfants .... deux fils qui ont fait des bêtises .... et deux filles qui seront bientôt en âge d'être mariées. H faudra les doter. Enfin madame la baronne est obligée de se resserrer nu pen et la maison n'est pins assez importante pom moi.
Ce praticien distingue* fit ses conditions ; bien qu'excessives, elles n'effrayèrent pas madame Norton, qui savait avoir affaire à un homme du pins sérieux mérite ; mais lui, avant de se décider, demanda la permission de télégraphier à New-York. Il avait besoin de prendre des renseignements. La réponse fut favorable. H accepta.
Le second grand artiste était un piqneur d'une très rare et très hante capacité, qui venait de se retirer après fortune faite. Il consentit cependant à organiser les écuries de madame Scott. Il fut bien entendu qu'il aurait toute liberté dans les acqnisi'
titras de chevaux, qu'il ne porterait pas la livrée, qu'il choisirait les cochers, les grooms et les palefreniers, qu'il n'y aurait jamais moins de quinze chevaux à l'écurie, qu'aucun marché ne se ferait avec le carrossier et avec le sellier sans son intervention et qu'il ne monterait snr le siège que le matin, en costume de ville, pour donner des leçons de guides à ces dames et aux enfants, s'il était nécessaire.
Le chef prit possession de ses fourneaux et le piqueur de ses écuries. Tout le reste n'était qu'une question d'argent, et madame Norton à cet égard usa largement de ses pleins pouvoirs. Elle se conforma aux instructions qu'elle avait reçues. Elle fit, dans ce court espace de deux mois, de véritables prodiges, pour que l'installation des Scott fût absolument complète et absolument irréprochable.
Et voilà comment, lorsque, le 15 avril 1880, M Scott, Suzie et Bettina descendirent du rapide du Havre, à quatre heures et demie, sur le quai de 1» gare Saint-Lazare, ils trouvèrent madame Norton, qui leur dit :
— Votre calèche est là, dans la cour. H y a derrière la calèche, un landau pour les enfants et, derrière le landau, un omnibus pour les domestiques. Les trois voitures à votre chiffre, conduites par vos cochers et attelées de vos chevaux Voua demeurez : 24, rue Murillo, et voici le menu de votre dîner de ce soir. Vous m'avez invitée, il y a deux
mois, j'accepte et je prendrai même la liberté de tous amener une quinzaine de personnes. Je fournis
tout, même les invités Rassurez-vous, tous les
connaissez tous, ce sont de nos amis communs
et, dès ce soir, nous pourrons juger des mérites de votre cuisinier.
Madame Norton remit à madame Scott une jolie petite carte entourée d'un filet d'or qui portait ces mots: Menu du dîner du 15 avril 1880, et au-dessous : Consommé à la parisienne, truites saumonées à la russe, etc.
Le premier Parisien qui eut l'honneur et le plaisir de rendre hommage à la beauté de madame Scott et de miss Fercival fat un petit marmiton d'une quinzaine d'années, qui se trouvait là, vêtu de blanc, sa manne d'osier sur la tête, au moment où le cocher de madame Scott, gêné par un embarras de voitures, sortait difficilement de la cour de la gare. Le petit marmiton s'arrêta net snr le trottoir, ouvrit de grands yeux, regarda les deux sœurs avec un air d'ébahissement et leur lança hardiment en plein visage ce simple mot :
Mazette ! ! t
Quand elle vit venir les rides et les cheveux blancs, madame Bécamier disait à une de ses amies :
— Ah ! ma chère, il n'y a plus d'illusion à se {aire. Depuis le jour où j'ai vu que les petits
ramoneurs ne se retournaient plus dans la rue pour we regarder, j'ai compris que tout était fini.
L'opinion des petits marmitonB vaut, en pareB
cas, l'opinion des petits ramoneurs Tout n'était
pas fini pour Suzie et pour Bettiua ; tout commençait, an contraire.
Cinq minutes après, la calèche de madame Scott montait le boulevard Haussmann au trot lent et cadencé de deux admirables chevaux ; Paris comptait deux Parisiennes de plus.
Le succès de madame Scott et de miss Percival fat immédiat, décisif, foudroyant. Les beautés de Paris ne sont pas classées et cataloguées comme les beautés de Londres. Elles ne font p&s publier leurs portraits dans les journaux illustrés et ne laissent pas vendre leurs photographies chez les papetiers. . cependant, il existe toujours un petit état-major d'une vingtaine de femmes qui représentent la grâce, l'élégance et la beauté parisiennes, lesquelles femmes, après dix ou douze années de services, passent dans le cadre de réserve, tout comme les vieux généraux.
Suzie et Bettina firent tout de suite partie de ce petit état-major. Ce fut l'affaire de vingt-quatre heures, pas même vingt-quatre heures, car tout se pasBa entre huit heures du matin et minuit, le lendemain même de leur arrivée à Paris.