AIÎIif; rONSTANTlN
sa main. Cela, vous jjoiivcz le dire à tout ic monde, et vous ne direz que la vérité. J'étais, d'ailleurs, bien obligée d'agir de la sorte. Jamais, oh ! je suis aussi sûre de cela que de ma vie, jamais il n'aurait parlé l'étais devenue trop licJK.'... l'^l, comme c'était moi qu'il aiuiait et j)as mou argent, mon argent lui faisait une peur affreuse. Voilà l'histoire de mon mariage. Quant à l'histoire de notre fortune, elle peut se dire en quelques mots. Il y avait, en effet, des millions dans ces terrains du Colorado; on y découvrit de très abondantes mines d'argent, et de ces mines nous tirons tous les ans des revenus déi'aisonnables. Mais nous sommes d'accord, mon mari, ma sœur et moi, pour faire, sur ces revenus, très large la part des pauvres. Vous vous en apercevrez, monsieur le curé... c'est parce que nous avons connu des jours très cruels, c'est parce que Bettina se souvient d'avoir mis le couvert dans notre petit cinquième étage de New-York, c'est pour cela
que VOUS nous trouverez toujours secourablesà ceux qui sont, comme nous l'avons été nousmêmes, en présence des difficultés et des douleurs de la vie... Et maintenant, monsieur Jean, voulez-vous me pardonner ce long discours et m'olTrir un peu de cette crème qui paraît excellente?
Cette crème, c'étaient les œufs au lait de Pauline... et, pendant que Jean s'empressait de servir madame Scott :
— Je n'ai pas encore tout dit, continuât-elle. Il faut que vous sachiez ce qui a donné naissance à ces histoires extravagantes. Quand nous sommes venus nous installer à Paris, il y a un an, nous avons cru devoir, dès notre arrivée, donner pour les pauvres une certaine somme. Qui a parlé de cela? Pas nous, bien certainement; mais la chose fut racontée dans un journal, avec le cliiirre. Aussitôt deux jeune-" i-cporters accoururent pour faire subira M. Seolt un petit interrogatoire sur son passé. Ils voulaient écrire sur
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nous dans les journaux des... coniiiicnt appelez-vous eela? des chroniques. M. ScolL est quelquefois un peu vif. 11 le fut ce jour-là et congédia ces messieurs très brusquement, sans leur rien dire. Alors, ne sachant p;is noire histoire véritable, ils en inventèrent une avec beaucoup d'imagination. Le premier raconta que j'avais mendié dans la neige à New-York... et le second, le lendemain, pour publier un arlicle encore plus à sensation, le second me fit crever des cerceaux de papier dans un cirque de Philadelphie. Vous avez en France de bien drôles de journaux... et nous aussi, d'ailleurs, en Amérique.
Cependant, depuis cinq minutes, Pauline adressait au curé des signes désespérés que celui-ci s'obstinait à ne pas comprendre, si bien que la pauvre fille, à la fin, rassemblant tout son courage :
— Monsieur le curé, il est sept heures un quart.
— Sept heures un quart! Oli! mesdames,
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je VOUS prie de m'excuser, mais j'ai ce soir mon olïice du mois de Marie.
— Le mois de Marie... et l'office, c'est tout de suite?
— Oui, tout de suite.
— El notre train pour Paris ce soir, à , quelle heure exactement?
— A neuf heures et demie, répondit Jean, et il ne vous faut en voilure que quinze à vingt minutes pour ariiver à la gare.
— Mais alors, Suzie, nous pouvons aller à l'église.
— Allons à l'église, répondit madame Scott; mais, avant de nous séparer, monsieur le curé, j'ai une grâce à vous demander. Je veux absolument vous avoir, la première fois que je dînerai chez moi à Longueval, et vous aussi, monsieur... seuls, tous les quatre, comme aujourd'hui. Oh ! ne refusez pas, l'invitation est faite de si bon cœur.
— Et acceptée du même cœui', madame, répondit Jean.
— Je VOUS écrirai pour vous dire le jour. Je viendiai le plus tôt possible... Vous appelez cela, n'est-ce pas, pendre la crémaillère? Eh bien, nous pendrons la crémaillère à nous quatre.
Pendant ce temps, Pauline avait entraîné miss Percival dans un coin de la salle, et, là, avec beaucoup d'animation, lui parlait. Leur conversation prit lin sur ces paroles:
— Vous serez là? disait Deltina.
— Oui, je serai là.
— Et vous médirez bien à quel moment.
— Je vous le dirai, mais prenez garde... voici monsieur le curé, il ne faut pas qu'il se doute...
Les deux sœurs, le curé et Jean sortirent de la maison. De là, pour aller à l'éi^lise, il fallait traverser le cimetière. La soirée était délicieuse. Lentement, silencieusement, tous les quatre, sous les rayons du soleil couchant, marchaient dans une allée.
Sur leur chemin se trouva le monument du
docteur Reynaud, très simple, mais qui cependant, par ses proportions, se distinguait des autres tombes. Madame Scott et Bettina s'arrêtèrent, frappées par cette inscription gravée sur pierre :
Ici repose le docteur Marcel Reynaud, chirurgien-major des mobilisés de Souvigny , tué, le S> janvier [SU, à la bataille de Villersexel. Priez pour lui.
Quand elles curent liai de lire, le curé, en leur montrant Jean, dit ces simples mots :
— C'était son père!
Les deux femmes alors s'approchèrent de la tombe, et, la tète inclinée, restèrent là pendant quelques instants, pensives, émues, recueillies; puis, se retournant toutes deux, en même temps, du même mouvement, elles tendirent la main au jeune ofiiciei' et reprirent leur marche vers l'église. Le père de Jean avait eu, àLonguevai, leur première prière.
Le curé s'en alla revêtir son surplis et son étole. Jean conduisit madame Scott au
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liane résiM'vi' depuis deux siècles aux iiiaîlres de l.oiii^iii'val. Pauline, avait pris les devants. Elle attendait miss Percival dans l'ombre, derrière un pilier de l'éi^Iise. Par un escalier étroit et raide, elle fit monter Beltina dans la tribune et l'installa devant l'harmonium.
Précédé de deux enfants de chœur, le vieux curé sortit de la sacristie, et, au moment où il s'agenouillait sur les marches de l'auLel :
— C'est le moment, mademoiselle, dit Pauline, dont le cœur battait d'impatience. Pauvre cher homme, va-t-il être content!
Lorsqu'il entendit le chant de l'orgue s'élever doucement comme un murmure et se répandre dans la petite église, l'abbé Constantin fut pris d'une telle émotion, d'une telle joie, que les larmes lui vinrent aux yeux. Il ne se souvenait pas d'avoir pleuré, depuis le jour où Jean lui avait dit qu'il voulait partager tout ce qu'il possédait avec la mère et avec la sœur de ceux qui étaient tombés, à côté de son père, sous les balles allemandes.
Pour qu'il se Irouvàl encore des larmes dans les yeux du vieux prèlre, il avait fallu qu'une petite Américaine passât les mers et vînt jouer une rêverie de Chopin dans l'cglise de Longueval.
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Le lendemain, à cinq heures et demie, on sonnait le boute-selle'dans la cour du quartier. Jean montait à cheval et prenait le commandement de sa section. A la lin du mois de mai, toutes les recrues de l'armée sont instruites et capables de participer aux évolutions d'ensemble. On exécute, presque tous les jours, aupol^one,"^des manœuvres de batteries att^léesî
Jean aimait son métier; il avait coutume de surveiller avec beaucoup de soin l'attelage et
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le harnadicmeul des clicvaux, l'équipement et l'aU lire de ses hommes; mais il ne donna, ce malin-là, que peu d'attention à tous les petits détails du service.
Un problème l'agitait, le tourmentait, le laissait indécis, et ce problème était de ceux dont la solution ne se donne pas à l'École polytechnique, Jean ne pouvait trouver de réponse précise à cette question :
— Laquelle des deux est la plus jolie?
Au polygone, pendant la première partie de la manœuvre, chaque batterie travaille pour son compte, sous les ordres du capitaine ; mais souvent il cède la place à l'un de ses lieutenants pour l'habituer à la direction des six jiièces. Ce jour-là précisément, dès le début de la manœuvre, le commandement fut mis entre les mains de Jean. A la grande surprise du capitaine, qui tenait son lieutenant en premier pour un officitir très capable et très habile, les choses allèrent tout de travers. Jean indiqua deux ou trois faux mouve-
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mcnls; il ne siil ni inaintcnii- ni icclificr les distances; les allclagcs, à__Ljlusieuis reprises^ se Irouvèrent en contact. Le capitaine dut inlervenir; il adressa à Jean nnc petite rép \mande qui se termina par ces mots :
— Je n'y comprends rien. Qu'est-ce que vous avez ce matin? C'est la premiùie lois que cela vous arrive.
C'est que c'était aussi la première fois que Jean, dans le polygone de Souvigny, voyait autre chose que des canons et des caissons, autre chose que des servants et des conducteurs! Dans les flots^de poussière soulevés par les roues des voitures et les pieds des chevaux, Jean apercevait, non pas la deuxième batterie montée du 9* d'artillerie, mais l'image distincte de deux Américaines aux yeux noirs sous des cheveux d'or. Et, au moment où il recevait respectueusement la légitime semonce^ de son capitaine, Jean était en train de se dire :
— La plus jolie, c'est madame Scott !
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La manœuvre est, tous les malins, coupée en deux par un petit repos d'une dizaine de minutes. Les officiers se rassemblent et cautent. Jean se tint à l'écart, seul avec ses souvenirs de la veille. Sa pensée, obstinément, le ramenait vers le presbytère de Longucval... Oui, la pi us charmante des deux, c'était madame Scott. Miss Percival n'était qu'une enfant. Il revoyait madame Scott à la petite table du curé. Ilentendaitce récit fait avec une telle franchise, une telle liberté. L'harmonie un peu étrange de cette voix très particulière, très pénétrante, enchantait encore son oreille. Il se retrouvait dans l'église. Elle était là, devant lui, inclinée sur son prie-Dieu, sa jolie tète enfermée dans ses deux petites mains. Puis l'orgue se mettait à chanter, et, dans l'ondire, au loin, vaguement, Jean apercevait Téléganlc et line silhouette de Beltina.
Une enfant? n'élait-ce (ju'une rulaiit'.' Les trompettes sonnèrent. La mauu'uvic recommença. Cette fois, jiar boiihcm-, plus de com-
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mandement, }»lus de responsabililé. Los quatre batteries exéculaient des cvohilions d'cnsembl«\On voyait tournoyer en tout sens cette masse énorme d'iiommes, de chevaux et de voitures, tanlôt déployée en une longue lii^ne de bataille, tanlôt resserrée en un groupe compact. Tout s'arrêtait en même temps, d'un seul coup, sur toute l'étendue du polygone. Les servants sautaient à bas de leurs cbcvaux, couraient à la pièce, la décrorliaient de son avant-train qui s'éloignait au trot, et la disposaient à faire feu avec une rapidité surprenante. Puis les attelages revenaient, les servants raccrochaient les pièces, se remettaient vivement en selle, et le régiment se lançait, à grande allure, à travers le champ de manœuvre.
Bettina, tout doucement, dans la pensée de Jean, reprenait l'avantage sur madame Scott. Elle lui apparaissait, souriante et rougissante, dans les flots ensoleillés de ses cheveux épars."" Monsieur Jean... elle l'avait appelé monsieur
Jean... et jamais son petit nom ne lui avait paru si joli. Et les dernières poignées de main, au départ, avant de monter en voiture!... Miss Perceval avait serré un peu plus fort que madame Scott... un peu plus fort, positivement. Elle avait ôté ses gants pour jouer de Torgue, et Jean sentait encore l'étr einte de cette petite main nue, qui était venue se blottir, fraîche et souple, dans sa grosse vilaine patte d'artilleur.
— Je me trompais tout à l'heure, se disait Jean, la plus jolie, c'est miss Percival.
La manœuvre était finie. Les batteries se placèrent les unes derrière les autres, à intervalles serrés, les pièces parfaitement alignées, et le défilé eut lieu au grand trot avec un vacarme effroyable et dans un oura^xarf de poussière. Lorsque Jean, le sabre au [)oing, passa devant le colonel, les deux images des deux sœurs se confondaient et s'enchevêtraient si bien dans ses souvenirs, qu'elles entraient et dis[)araissaient, en queUpie sorte, l'une dans
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l'autre, devenaient une seule d iiiriiuî personne. Tout parallèle devenait impossible, grAce à celle sini^ulière roufiision dr^ deux termes de la comparaison.
Madame Seotl et miss Percival restèrent, de la sorte, inséparables dans la pensée de Jean, jusqu'au jour où il devait lui èlre donné de les revoir. L'impression de celte brusque rencontre ne s'effaça pas ; elle persista, liés vive et très douce, à tel point (pic Jean se sentait agité, inquiet.
— Aurais-je fait, se disait-il, la bêtise de devenir ainsi amoureux, foilcment, à première vue? Mais non, on devient amoureux d'une femme... et non pas de deux femmes à Ja fois.
Cela le rassurait. 11 était très jeune, ce grand garçon de vingt-quatre ans. Jamais l'amour n'était entré pleinement, franchement, ouvertement dans son ca^ur. L'amour, il ne le connaissait guère que par les romans, et il avait lu très peu de romans. Ce n'était pas
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un ange cependant. Il irouvail de la grâce et de la gentillesse aux griseltes de Souvigny; lorsqu'elles lui permettaient de leur dire qu'elles étaient charmantes, il le leur disait volontiers; mais, quant à voir de l'amour dans des fantaisies qui ne mettaient en son cœur que de très légères et de très superficielles agitations, jamais il ne s'en était avisé.
Paul de Lavardens avait, lui, de merveilleuses facultés d'enthousiasme et d'idéalisation. Son cœur logeait toujours trois ou quatre grandes passions qui vivaient là, fraternellement, en bon accord. Paul avait le talent de trouver dans cette petite ville de quinzt; mille Ames quantité de jdlies filles, toutes faites pour êtres adorées. 11 croyait j)eipétuellement découvrir l'Amérique quand il ne faisait que la retrouver.
Le monde, Jean l'avait à peine entrevu. Il s'était laissé conduire, une dizaine de fois peut-être, par Paul, à des soirées, A des bals, dans les châteaux des environs. Il en avait
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rapporlc une iinjtressiun de ^^ùnc, de malaise et d'ennui. 11 en avait conclu que ces jilaisirslà n'étaient pas faits pour lui. 11 avait des goûts sérieux et simples. Il aimait la solitude, le travail, les longues promenades, les grands espaces, les chevaux et les livres. 11 était un peu sauvage, un peu paysan. Il adorait son village et tous les vieux témoins de son enfance qui lui ])ailaient d'autrefois. Un quadrille dans un salon lui causait une peur insurmontable; mais, tous les ans, à la fête patronale de Longueval, il dansait de bon cœur avec les fillettes et les fermières du pays.
S'il avait vu madame Scott et miss Percival chez elles, à Paris, dans toutes les splendeurs de leur luxe, dans tout l'éclat de leur élégance, il les aurait regardées, de loin, avec curiosité, comme de ravissants objets d'art. Puis il seraitrentré chez lui et aurait, sans nul doute, dormi comme cà l'ordinaire, le plus paisiblement du monde.
Oui, mais ce n'était pas ainsi que les choses
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s'étaient passées, et de là son étonnement, de là son tronble. Ces deux femmes, par le plus grand des hasards, s'étaient montrées à lui dans un milieu qui lui était familier et qui leur avait été, par cela même, singulièrement favorable. Simples, bonnes, franches, cordiales, voilà ce qu'elles avaient été dès le premier jour. Et, par-dessus le marché, délicieusement jolies, ce qui ne gâte jamais rien. Jean s'était senti tout de suite sous le charme. 11 y était encore.
Au moment où il descendait de cheval, à neuf heures, dans la cour du quartier, l'abbé Constantin entrait joyeusement en campa.i^ne. La tête du vieux prêtre, depuis la veille, était en feu. .lean n'avait pas beaucoup dormi, et lui, le pauvre curé, n'avait pas dormi du tout.
De grand matin, il s'était levé, et, toutes portes closes, seul avec Pauline, il avait compté et recompté son argent, étalant sur la table ses cent louis, et, comme un avare,
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preiianl plaisir à les iiianicr. X lui lout cela! à lui ! c'esl-à-dire aux pauvres.
— N'allez pas trop vile, monsieur le (.-uré, disait Pauline; soyez économe. Je crois qu'en disliibuant aujourd'hui une centaine de francs...
— Ce n'est pas assez, Pauline, ce n'est pas assez. Je n'aurai eu qu'une journée comme celle-là dans ma vie, mais je l'aurai eue ! Savez-vous combien je vais donner, Pauline ?
— Combien, monsieur le curé?
— Mille francs !
— Mille francs !!!
— Oui, nous sommes millionnaires maintenant. Nous avons à nous tous les trésors de l'Amérique, et je ferais des économies ? Pas aujourd'hui en tout cas! Je n'en ai pas le droit.
Sa messe dite, à neuf heures, il partit et ce fut une pluie d'or sur sa route. Ils eurent tous leur part, et les pauvres avouant leur misère, et ceux qui la cachaient. Chaque
aumône était accompagnée du même petit discours :
— Cela vient des nouveaux maîtres de Longueval, deux Américaines... Madame Scott et miss Percival. Retenez bien leurs noms et priez pour elles ce soir.
Puis il se sauvait, sans attendre les remerciements; à travers les champs, à travers les bois, de hameau en hameau, de chaumière en / chauinière, il allait, il allait, il allait... Une sorte de griserie lui montait au cerveau. Partout sur son passage, c'étaient des cris de joie et d'étonnement. Tous ces louis d'or tombaient, comme par miracle, dans ces pauvres mains habituées à recevoir de petites pièces de monnaie blamhe. Le curé fit même des folies, des vraies lolies ; il était lancé, il ne se connaissait plus. Il donnait à ceux-là mêmes qui ne demandaient pas.
Il rencontra Claude Rigal, un ancien sergent qui avait laissé un de ses bras à Sébaslopol, déjà tout grisonnant, tout blanchissant ;
car le temps passe el les soldais de Grimée bienlôl seront des vieillards.
— Tenez, dit le curé, voilà vini^t francs.
— Yingt francs ! mais je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. J'ai ma pension.
Sa pension !... sept cents francs !
— Eh bien, répondit le curé, ce seia pour vous acheter des cigares ; mais écoulez bien, cela vient d'Amérique...
Il recommençait sa petite tirade sur les nouveaux maîtres de Longueval.
Il entra chez une brave femme, dont le lîls, le mois précédent, était parti pour la Tunisie.
— Eh bien, votre fils, comment va-t-il?
— Pas mal, monsieur le curé, j'ai reçu hier une lettre. Il se porte bien, il ne se plaint pas ; seulement il dit qu'il n'y a pas de Kroumirs... Pauvre garçon ! J'ai fait des petites économies depuis un mois, el je crois que je pourrai bientôt mi envoyer dix francs.
— Vous lui en enverrez trente... Prenez...
— Vingt francs, monsieur le curé ! vous me donnez vingt francs !
— Uui, je vous les donne...
— Pour mon garçon?
— Pour votre garçon... Seulement, écoule.'bien, il faut que vous sachiez d'où ça vient; vous aurez bien soin de le dire à votre lils, quand vous lui écrirez.
Le curé, pour la vingtième fois, répéta son petit panégyrique de madame Scott et de miss Percival. A six heures, il rentra chez lui, épuisé de fatigue, mais la joie dans l'âme.
— J'ai tout donné ! s'écria-t-il dès qu'il aperçut Pauline, tout donné ! tout donné !
11 dîna et s'en alla, le soir, dire son office du mois de Marie; mais, au moment où il monta à l'autel, l'iiarmonium resta muet. Miss Percival n'était plus là.
La petite organiste de la veille était, en ce même moment, fort perplexe. Sur les deux divans de son cabinet de toilette, deux robes s'étalaient à grands Ilots, une robe blanche et
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une robe bleue, llellina se demandait laquelle de ces deux robes elle allait inelli-e, pour aller le soir à l'Opéra. Elles les trouvait délicieuses toutes les deux, mais il lallait bien cboisir. Elle ne pouvait en mettre qu'une. Après de longues hésitations, elle se décida pour la robe blanche
A neuf heures et demie, les deux sœurs montaient le t-rand escalier de l'Opéra. Quand elles entrèrent dans leur loge, le rideau se levait sur le second tableau du deuxième acte d'Aïda, l'acte du ballet et de la marche.
Deux jeunes gens, Roger de Puymartin et Louis de Martillet, se trouvaient assis au premier rang d'une baignoire de rez-de-chaussée. Ces demoiselles du corps de ballet n'étaient pas encore en scène, et ces messieurs, désœuvrés, s'amusaient à regarder la salle. L'apparition de miss Percival fit sur tous deux une très vive impression.
— Ah ! ah ! dit Puymarlin, le voilà, le petit liniïot d'or !
Tous deux braquèrent leurs lorgneUes sur Beltijia.
— 11 est éblouissant, ce soir, le petit lingot d'or, continua Martillet. Regarde donc... la ligne du cou... Tattaclie des bras... Jeune fille encore et déjà femme.
— Oui, elle est ravissante... et à son aise par-dessus le marclié.
— Quinze millions, il paraît, quinze millions à elle, bien à elle, et la mine d'argent marcbe toujours !
— B(''rulle m'a dit vingt-cinq millions... et il est très au courant des cboses d'Amérique, Bérulle.
— Vingt-cinq millions! Un joli banco l'our Romanelli!
— Comment, Romanelli?
— Le bruit court (ju'il l'épouse, (pie le mariage est décidé.
— Mariage décidé, soit, mais avec Montes san, i)as avec Romanelli... Ali 1 enlin, voici le ballet!
Ils cessèrent de causer. Le ballet dans Aida ne dure que cinq minutes cl ils ne venaient tous les deux (juc pour ces cinci iiiiiiiilcs-là. 11 importait d'en jouir respectueusement, religieusement; car il y a cela de particulier chez nombre d'habitués de l'Opéra, qu'ils bavardent comme des pies quand il conviendrait de se taire pour écouter, et qu'ils observent, au contraire, un admirable silence quand il serait permis de causer, tout en regardant.
Les trompettes héroïques (ÏA'ida avaient jeté leur dernière fanfare en l'honneur de Radamès. Devant les grands sphinx, sous le vert feuillage des palmiers, les danseuses s'avançaient étincelantes et prenaient possession de la scène.
Madame Scott, avec beaucoup d'attention et de plaisir, suivait les évolutions du ballet; mais Lettina brusquement était devenue songeuse, en apercevant dans une loge, de l'autre côté de la salle, un grand jeune homme brun. •
Miss Pereival se parlait à elle-même et se disait :
— Que faire? que décider? Faut-il l'épouser, ce grand garçon qui est là en face et qui me lorgne?... car c'est moi qu'il regarde... Il va venir tout à l'heure pendant l'entr'acte, et, quand il entrera, je n'aurais qu'à lui dire : « C'est fait! voici ma main... Je serai votre fem.me. » Et ce serait fait ! Princesse, je serais princesse! princesse Romanelii ! princesse Beltina! Bcttina Romanelii! Cela s'arrange bien, cela sonne très gentiment à l'oreille : « Madame la princesse est servie... — Madame la i)rincesse montera-t-elle à cheval demain malin?... » Cela m'amuserait-il d'être piincesse?... Oui et non... Parmi tous ces jeunes gens qui, depuis un an, à Paris, courent après mon argent, ce prince Romanelii, c'est encore ce qu'il y a de mieux... Il faudra bien que je me décide, un de ces joui's, à me marier... Je crois qu'il m'aime... Oui, mais moi, est-ce que je l'aime? Non, j<^ ne crois pas... et
118 L'ADBÉ CONSTANTIN
j'aimerais tant aimer!.. Oh! oui, j'aimerais tant !...
A riieurc précise où ces rcdexions passaient par la jolie tête de Bettina, Jean, seul dans son cabinet de travail, assis devant son bureau avec lin gros livre sous l'abal-jourde sa lampe, repassait, en prenant des notes, l'histoire des compagnes deTurenne. Il était chargé défaire un cours aux sous-officiers du régiment, et, prudemment, il préparait sa leçon du lendemain.
Mais voilà que, tout à coup, au milieu de ses notes : Nordlingen, 4642 ; les Dunes, 1658 ; Mulhausen et Turckheim, 1674-1675, voilà qu'il aperçut un croquis... Jean ne dessinait pas trop mal. Un portrait de femme était venu se placer de lui-même sous sa plume. Qu'estce qu'elle venait faire là, au milieu des victoires de Turenne, cette petite bonne femme? Et puis laquelle était-ce?... Madame Scott ou miss Percival?... Comment savoir?... Elles se ressemblaient tant!... Et Jean, péniblement,
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laborieusement, revenait à l'histoire des campagnes de Turenne.
Au même moment encore, l'abbé Constantin, à genoux devant sa petite couchette de noyer, de toutes les forces de son âme, appelait les grâces du Ciel sur les deux femmes qui lui avaient fait passer une si douce et une si heureuse journée. Il priait Dieu de bénir madame Scott dans ses enfants et de donner à miss Percival un mari selon son cœur.
Paris autrelois appartenait aux Parisiens, et cet autrefois n'est pas très loin de nous; trente ou quarante ans à peine. Les Français, à cette époque, étaient maîtres de Paris, comme les Anglais sont maîtres de Londres, les Espagnols de Madrid et les Russes de Saint- Pétersbourg. Ces temps ne sont plus. Il y a encore des frontières pour les autres pays, il n'y en a plus pour la France. Paris est devenu une immense tour de Babel, une ville internationale et universelle. Les étrangers ne
viennent pas seulement visiter Paris; ils viennent y vivre.
jNous avons à présent, à Paris, une colonie russe, une colonie espagnole, une colonie levantine, une colonie américaine; ces colonies ont leurs églises, leurs banquiers, leurs médecins, leurs journaux, leurs pasteurs, leurs popes et leurs dentistes. Les étrangers ont déjà conquis sur nous la plus grande partie des Champs-Elysées et du boulevard Maleslierbes; ils avancent, ils s'étendent; nous reculons, reloulés par l'invasion; nous sommes obligés de nous expatrier. Nous allons fonder des colonies parisiennes dans la plaine de Passy, dans la jjlaine de Monceau, dans des quai'tieis qui autrefois n'étaient pas du tout Paris et qui ne le sont pas encore tout à fait aujourd'hui.
l'aniii ces colonies étrangères, la plus nombreuse, la plus riche, la plus brillante, c'est la colonie américaine. Il y a un moment où un
Américain se sent a<sez riche; un Français,
jamais. L'Ainriicaiii alors s'arrùLc, respire un peu el, loul en ménageant le capital, ne compte jtlus avccles revenus, il sait dépenser; le Français ne sait qu'épargner.
Le Français n'a qu'un seul véritable luxe: ses révolutions. Prudemment et sageuienl, il se réserve pour elles, sachant bien qu'elles coûteront fort cher à la France, mais qu'elles seront, en même temps, l'occasion de placements fort avantageux. Le budget de notre pays n'est qu'un long emprunt perpétuellement ouvert. Le Français se dit :
— Thésaurisons! thésaurisons! thésaurisons! 11 y aura, un de ces matins, quelque révolution qui fera tomber le cinq pour cent à cinquante ou soixante francs. J'en achèterai. Puisque les révolutions sont inévitables, tâchons du moins d'en tirer profit.
On parle sans cesse des gens ruinés par les révolutions, et plus grand peut-être est le nombre des gens enrichis par les révolutions.
Les Américains subissent très fortement
l'attraction de Paris. Il n'est pas au monde de ville où il soit plus agréable et plus facile de dépenser beaucoup d'argent. Par des raisons de race et d'origine, cette attraction s'exerçait sur madame Scott et sur miss Percival d'une façon toute particulière.
La plus française de nos colonies, c'est le Canada, qui n'est plus à nous. Le souvenir de la patrie première a persisté très puissant et très doux au cœur des émigrés de Québec et dL' Montréal. Suzie Percival avait reçu de sa mère une éducation toute française, et elle avait élevé sa sœur dans le même amour de notre pays. Les deux sœurs se sentaient Françaises, mieux que cela. Parisiennes.
Aussitôt que cette avalanche de millions se l'ut abattue sur elles, un iiièiini désir les posséda : venir vivre à Paris. Klles demandèrent la France comme on demande la patrie.
iM. Scolt fit quelque résistance.
— Quand je ne serai plus là, disait-il, quand je viendrai seulement tous les ans passer deux
124 I.'ABHÉ CONSTANTJkN
OU Irois mois en Améi'iquc, pour surveiller vos intérêts, vos revenus à toules deux diminueront.
— Qu'importe ! répondait Suzie, nous sommes riehes, trop riches... Partons, je vous en prie... Nous serons si contentes! si heureuses!
M. Scott se laissa fléchir; et Suzie, dans les premiers jonrs de janvier IcSSO, put écrire la lettre suivante à son amie, Katie Norton, qui, depuis quelques années déjà, habitait Paris :
«Victoire ! c'est décidé! Richard a consenti. J'arrive au mois d'avril et je redeviens Française. Vous m'avez offert de vous charger de tous les préparatifs de notre installation à Paris. Je suis hoi-rihlLmcnt indiscrète... J'accepte.
» Je voudrais, des que je mettrai le pied à Paris, pouvoir jouir de Paris, ne pas perdre mon premier mois en courses chez les tapissiers, chez les carrossiers, chez les marchands de chevaux. Je voudrais, en descendant du chemin de fer, trouver dans la cour de la
gare ma voiture, mon coclier, mes chevaux. Je voudrais vous avoir, ce jour-là, à dincr avec moi chez moi. Louez ou achetez un liôtel, engagez des domestiques, choisissez les voitures, les chevaux, les livrées. Je m'en rapporte absolument à vous. Que les livrées soient bleues, voilà tout. Cette ligne est ajoutée à la demande de Bettina, qui, par-dessus mon épaule, regarde ce que je vous écris.
» Nous n'amenons en France avec nous que sept personnes : Ricliard, son valet do chambre; Bettina et moi, nos lerames de chambre; les deux gouvernantes des enfants; plus deux boys, Toby et Boby, qui nous suivent à cheval. Ils montent dans une rare perfection... Doux vrais petits amours : même taille, même tournuie, presque même figure; nous ne trouverions jamais à Paiis de grooms mieux appareillés.
» Tout le i-estc, choses et gens, nous le laissons à Ne\v-Y<uk... .Non, jias Icut le n-ste, j'oubliais quatre petits poneys, (piati'c bijoux,
iioiis comme de reiicrc avec des balzanes blaiiclics, tous les qualiv, aux (lualrc jambes; nous n'aurons pas le cœur de nuiis en séi)arer. Nous les attelons sur un duc, c'est ciuirmantî Nous menons très bien à (jualre, Betlina et moi. Des lenunes peuvent, n'est-ce pas, sans trop de scandale, mener à quatre, au Bois, le matin, de bonne heure. Ici, cela se peut.
» Surtout, ma chère Katie, ne comptez pas avec l'argent... Des folies, faites des folies. Voilà tout ce que je vous demande. »
Le jour même où madame Norton recevait cette lettre, la nouvelle éclatait de la débâcle d'un certain Garneville, gros spéculateur, qui n'avait pas eu de llair; il avait senti de la baisse quand il aurait fallu sentir de la hausse. Ce Garneville, six semaines auparavant, s'était installé dans un hôtel tout battant neuf et qui n'avait d'autre défaut qu'une trop violente magnificence.
Madame Norton signa un acte de location, — cent mille francs par an, — avec faculté
d'acheter Thôlel et le mobilier pour deux millions dans la première année du bail. Un tapissier de grand style se chargea de corriger, d'adoucir le luxe démesuré d'un ameublement criard et tapageur.
Cela fait, rainie de madame Scott eut le bonheur de mettre, du premier coup, la main sur deux de ces artistes éminentssans lesquels une grande maison ne pourrait se fonder et ne saurait fonctionner.
D'abord, un chef de premier ordre, qui venait d'abandonner un vieil hôtel du faubourg Saint-Germain, à son grand regret, car il avait des sentiments aristocratiques. Il lui en coûtait un peu d'aller servir chez des bourgeois, chez des étrangers.
— Jamais, dit-il à madame Norton, je n'aurais quitté le service de madame la baronne, si elle avait soutenu son Iraiu sur le même pied... mais madame la baronne a quatre enfants... deux fils qui ont fait des bêtises... et deux filles qui seront bientôt en Age d'être
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mariées. Il faudra les doter. EnOii madame la baronne est oblifrée de se resserrer un peu et la maison n'est plus assez importanle pour moi.
Ce praticien distin^nié fil ses conditions; bien qu'excessives, elles n'effrayèrent pas madame Norlon, qui savait avoir affaire à un homme du plus sérieux mérite; mais lui, avant de se décider, demanda la permission de télégraphiera New-York. Il avait besoin de prendre des renseignements. La réponse fut favorable. Il accepta.
Le second grand artiste était un pi(iuour d'une très rare et très haute capacité, qui venait de se retirer après fortune faite. Il consentit cependant à organiser les écuries de madame Scott. Il fut bien entendu qu'il aurait toute liberté dans les acquisitions de chevaux, qu'il ne porterait pas la livrée, qu'il choisirait les cochers, les grooms et les palefreniers, qu'il n'y aurait jamais moins de quinze chevaux à l'écurie, qu'aucun marché
ne se ferait avec le carrossier et avec le sellier sans son intervention et qu'il ne monterait sur le siège que le matin, en costume de ville, pour donner des leçons de p:uides à ces dames et aux enfants, s'il était nécessaire.
Le chef prit possession de ses fourneaux et lepiqueurde ses écuries. Tout le reste n'était qu'une question d'argent, et madame Norton à cet égard usa largement de ses pleins pouvoirs. Elle se conforma aux instructions qu'elle avait reçues. Elle fit, dans ce court espace de deux mois, de véritables prodiges, pour que l'installation des Scott fût alisolument complète et absolument irréprochable.
Et voilà comment, lorsque, le 15 avril 1(S<S0, M. Scott, Suzie et Bettina descendirent du rapide du Havre, à quatre heures et (Iciiiie, sur le quai de la gare Saint-Lazare, ils trouvèrent madame Norton, <\u\ leur dit :
— Votre calèche est là, dans la cour, il y a derrière la calèche, un landau j)Our les enfants et, derrière le landau, un omnibus pour
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les doniesliques. Les trois voilures à votre cliilTrc, conduiles par vos cochers el allelées de vos (licvaux. Vous demeurez : 24, rue Munllo,el voici le menu de voire dîner de (>e soir. Vous m'avez invitée, il y a deux mois, j'accepte el je prendrai même la liberté de vous amener une (piinzaine de personnes. Je fournis tout, même les invités... Rassurez-vous, vous les connaissez tous, ce sont de nos amis communs... et, dès ce soir, nous pourrons juger des mérites de votre cuisinier.
Madame Norton remit à madame Scott une jolie petite carte entourée d'un fil d'or, qui j)ortait ces mots : Menu du dîner du 15 avril 1880, el au-dessous : Consommé à la Parisienne, truites saumonées à la Russe, etc.
Le premier Parisien qui eut l'honneur et le plaisir de rendre hommage à la beauté de madame Scott et de miss Percival fut un petit marmiton d'une quinzaine d'années, qui se trouvait là, vêtu de blanc, sa manne d'osier sur la tête, au moment où le cocher
de madame Scott, gêné par un embarras de voitures, sortait difficilement de la cour de la gare. Le petit marmiton s'arrêta net sur le trottoir, ouvrit de grands yeux, regarda les deux sœurs avec un air d'ébahissemenl et leur lança hardiment en plein visage ce simple mot :
— Mazette!!!
Quand elle vit venir les rides et les cheveux blancs, madame Récamier disait à une de ses amies :
— Ah! ma chère, il n'y a plus d'illusion à se faire. Depuis le jour où j'ai vu que les petits ramoneurs ne se retournaient plus dans la rue pour me regarder, j'ai compris que tout était fini.
L'opinion des petits marmitons vaut, en pareil cas, l'opinion des petits ramoneurs... Tout n'était pas fini pour Suzie et pour Bettina; tout commençait, au contraire.
Cinq minutes après, la calèche de madame Scott montait le boulevard Ilaussmann au trot
i;;-J I/ABBÉ CONSTANTIN
lent et ladencV' de deux admirables chevaux; Paris comptait deux Parisiennes de plus.
Le succès de madame Scott et de miss Percival fut immédiat, décisif, foudroyant. Les beautés de Paris ne sont pas classées et cataloguées comme les beautés de Londres. Ell(!s ne font pas publier leur portrait dans les journaux illustrés et ne laissent pas vendre leur photographie chez les papetiers... cependant, il existe toujours un petit élalmajor d'une vingtaine de femmes qui représentent la grâce, l'élégance et la beaulé parisiennes, lesquelles femmes, après dix ou douze années de services, passent dans le cadre de réserve, tout comme les vieux généraux.
SuzieetBettina firent tout de suite partie de ce petit état-major. Ce fut l'affaire de vingtquatre heures, pas même vingt-quatre heures ; car tout se passa entre huit heures du matin et minuit, le lendemain même de leur arrivée à Paris.
L'ABBb; CONSTANTIN 13.i
Imaginez une sorte de petite féerie en trois actes et dont le succès irait grandissant de tableau en tableau :
1° Une promenade à cheval, le matin, à dix heures, au Bois, avec les deux merveilleux grooms importés d'Amérique;
2" Une promenade à pied, à six heures, dans l'allée des Acacias;
8" Une apparition à l'Opéra, le soir, à dix heures, dans la loge do madame Norton.
Les deux nouvelles lurent immédiatement remarquées et appréciées, comme elles méritaient de l'être, par les trente ou quarante personnes qui constituent une sorte de tribunal mystérieux et qui rendent, au nom de tout Paris, des arrêts sans appel. Ces trente ou quarante personnes ont, de temps en lenq)s, la lantaisie de déclarer ddicieuse telle femme manifestement laide. Cela suffit. Elle paraît délicieuse à dater de ce jour.
La beauté des deux sœurs n'était pas discutable. On admira, le malin, leur grâce.
IJl L-AlJBf; CONSTANTIN
leur éiégancc et leur dislinction ; on déclara, dans raprcs-midi, ([u'ellcs avaioiil la démarche précise et hardie de deux jeunes déesses; et, le soir, ce ne l'ut qu'un cri sur l'idéale perfection de leurs épaules. La partie était gagnée. Tout Paris, dès lors, eut pour les deux sœurs les yeux du petit marmiton de la rue d'Amsterdam , tout Paris répéta son Mazetle! hien entendu avec les variantes et les développements imposés par les usages du monde.
Le salon de madame Scott prit immédiatement tournure... Les habitués de trois ou quatre grandes maisons américaines se transportèrent en masse chez les Scott, qui eurent trois cents personnes à leur premier mercredi. Leur cercle, très rapidement, s'accrut; il y avait un peu de tout dans leur clientèle : des Américains, des Espagnols, des Italiens, des Hongrois, des Russes et même des Parisiens.
Lorsqu'elle avait raconté son histoire à
l'abbé Constaniin, madame Scott n'avait pas tout dit... on ne dit jamais tout. Elle se savait cliarmante, aimait qu'on s'en aperçût, et ne haïssait pas qu'on le lui dît... En un mot, elle était coquette. Aurait-elle été Parisienne sans cela? M. Scott avait en sa femme une pleine confiance et lui laissait une entière liberté. Il se montrait peu... C'était un galant homme qui se sentait vaguement embarrassé d'avoir lait un tel mariage, d'avoir épousé tant d'argent. Ayant le goût des aiïaires, il se plaisait à se consacrer tout entier à l'administration des deux énormes fortunes qui étaient dans ses mains, à les grossir sans cesse, à dire tous les ans à sa femme et à sa belle-sœur...
— Vous êtes encore plus riches que l'année dernière...
Non content de veiller avec beaucoup de prudence et d'iiabileté aux intérêts qu'il avait laissés en Amérique, il se lança, en France, dans de «grandes affaires, et réussit à Paris
comme il avail réussi à New- York. Pour gagner de l'argent, il n'y a rien de li-l (pie de n'avoir pas besoin d'en gagner.
On fit la cour à madame Seolt, on la lui lit énormément... on la lui fit en IVaneais, en anglais, en italien, en espagnol... car elle savait ces quatre langues... et voilà (mcore un avantage que les étrangères ont sur ces pauvres Parisiennes, qui, généralement, ne connaissent que leur langue maternelle et n'ont pas la ressource des passions internationales.
Madame Scott ne prit pas de bâton pour mettre les gens dehors. Elle eut, en même temps dix, vingt, trente adorateurs. Nul ne put se vanter d'une préférence quelconque, à tous elle opposa la même résistance aimable, enjouée, riante... Il fut clair qu'elle s'amusait du jeu et ne prenait pas un instant la partie au sérieux. Elle jouait pour le plaisir, pour l'honneur, pour l'amour de l'art. M. Scott n'eut jamais la moindre inquiétude;
il avait i>arfail(Mnent raison d'èlre tranquille... Bien plus, il jouissait des succès de sa femme ; il ciait heureux de la voir heureuse. 11 l'aimait heauco.ip... un peu plus qu'elle-même ne l'aimait. Lui, elle l'aimait hien, et voilà tout. 11 y a une grande distance entre bien et beaucoup quand ces deux adverbes sont placés après le verbe : aimer.
Quant à Bettina, ce fut autour d'elle une course lantaslique, une ronde infernale! Une telle fortune! une telle beauté! Miss Percival était arrivée à Paris le 15 avril; quinze jours ne s'étaient pas écoulés que les demandes en mariage commençaient à pleuvoir. Dans le cours de cette première année, — Bettina s'était amusée à tenir fort exactement celte petite comptabilité, — dans le cours de cette première année, elle aurait pu, si elle avait voulu, se marier trente-quatre fois... El quelle variété de prétendants !
On demanda sa main pour un jeune exilé qui, dans de certaines éventualités, pouvait
138 L'AliBlï CONSTANTIN
êlre nppclé à monter sur un Irônc, tout petit, il est vrai, mais sur nu liùnc ccjxmdant.
On demanda sa main pour un jfum; duc, qui ferait grande figure à la cour, lorsque la France, — et cela était inévitable ! — reconnaîtrait ses erreurs et s'inclinerait devant ses maîtres légitimes.
On demanda sa main pour un jeune prince qui aurait sa place sur les marches du trône, lorsque la France, — et cela était inévitable ! — renouerait la chaîne des traditions napoléoniennes.
On demanda sa main pour un jeune député républicain, qui venait de débuter très brillamment à la Chambre, et à qui l'avenir réservait les plus brillantes destinées; car la République était fondée maintenant en France sur des bases indestructibles.
On demanda sa main pour un jeune Espagnol de la plus haute volée, et on lui donna à entendre que la soirée de contrat aurait lieu
dans le palais d'une reine qui ne demeure pas très loin de l'arc de l'Étoile... On trouve, d'ailleurs, son adresse dans l'almanach Boltin... car il y a des reines aiijourd'liui qui ont leur adresse dans le Boltin, entre un notaire et un herboriste. Il n'y a que les rois de France qui ne demeurent plus en France.
On demanda sa main pour le fils d'un pair d'Angleterre et pour le fils d'un membre de la Chambre des seigneurs de Vienne; sa main pour le fils d'un banquier de Paris et pour le fils d'un ambassadeur de Russie; sa main pour un comte hongrois et pour un prince italien... et aussi pour de braves petits jeunes gens qui n'étaient rien, n'avaient rien, ni nom ni lortune. Mais Beltina leur avait accordé un lourde valse, et, se croyant irrésistibles, ils espéraient avoir fait battre son petit «(pur.
lliiMi, Jusqu'à présent, nu l'avait fait battre, ce petit cœur, et la réponse j)our tous avait été la uiême :
140 L"AHB£ CONSTANTIN
— iNon !... non!... Encore non!... Toujours non !
Ou(l(jues Jours après celle rcprésenlalion d'Aïcla, les deux sœurs avaienl eu ensL'uible une assez longue convers;ili(Mi suiccUc grosse, sur cette élernelle queslion de mariage. Certain nom avait été prononcé par madame ScoU, qui avait provoqué de la part de miss Percival le refus le ])lus net et le plus énergique.
El Suzie, en riant, avait dit à sa sœur :
— Tousserez bien forcée, cependant, Bettina, définir par vous marier...
— Oui, certainement!... Mais je serais si fâchée, Suzie, de me mai'ier sans amour!... Il me semble ^ue, pour me résoudre à une chose pareille, j'aurais besoin de me voir tout à fait en danger de mourir vieille fille... et je n'en suis pas là !
— Non, pas encore.
— Attendons alors, attendons !
— Attendons !... Mais, parmi tous ces
L'ABBÉ CONSTANTIN Ui
amoureux que vous traînez après vous depuis un an, il y en avait de bien gentils, de bien aimables, et il est vraiment un peu étrange qu'aucun d'eux...
— Aucun!... ma Suzie; aucun, absolument! Pourquoi ne vous dirais-je pas la vérité? Est-ce leur faute? Ont-ils été maladroits? Auraient-ils pu, en s'y prenant mieux, trouver le chemin de mon cœur? Ou bien estce ma faute à moi ? Ce chemin de mon cœur serait-il, par hasard, une vilaine route escarpée, rocailleuse, inaccessible, et par où personne jamais ne passera? Serais-je une méchante petite créature, sèche, froide, et condamnée à ne jamais aimer?
— Je ne crois pas...
— Ni moinon plus... mais, jusqu'à j)résent, cependant, voilà mon histoire! Non, je n'ai rien senti qui ressemblât à de l'amour... Vous riez... et pourquoi vous i-iez, je le devine... Vous vous (lil(îs : « Voyez donc cette petite fille qui a la prétention de savoir ce que c'est
112 I/AHHÉ CONSTANTIN
que (raiiiier ! » Vous avez raison, jo ne le sais pas... mais je m'en doute Iticn un peu. Aimer, n'esl-ee pas, ma Siizie, prél'ércr à tous et à toutes une certaine personne?
— Oui, c'est bien cela.
— N'est-ce pas ne pouvoir se lasser de voir cette personne et de l'entendre ? n'est-ce pas cesser de vivre quand elle n'est plus là, pour recommencer tout de suite à revivre, dès qu'elle reparaît?
— Oh ! oh ! c'est du grand amour, cela !
— Eh bien, c'est l'amour que je rêve...
— Et c'est l'amour qui ne vient pas?
— Pas du tout... jusqu'à présent. Et cependant elle existe, la personne préférée par moi à tous et à toutes... Savez-vousqui c'est?
— Non, je ne le sais pas... mais je m'en doute bien un peu...
— Oui, c'est vous, ma chérie, et c'est peutêtre vous, méchante sœur, qui me rendez à ce point insensible et cruelle. Je vous aime trop. Complet, mon cœur ! Vous l'avez pris
tout entier, il n'y a plus de place pour personne. Vous préférer quelqu'un ! Aimer quelqu'un plus que vous !... Je n'en viendrai jamais à bout !...
— Oh ! que si !
— Oh! que non ! Aimer autrement...
peut-être?... mais plus, non. Qu'il ne '^ompte pas là-dessus, ce monsieur que j'attends et qui n'arrive pas.
— Ne craignez rien, ma Betty. Il y aura place dans votre cœur pour tous ceux que vous devez aimer, pour votre mari, pour vos enfants, et cela, sans que j'y perde rien, moi, votre vieille sœur... C'est tout petit, le cœur, et c'est très grand.
Bettina tendrement embrassa sa sœur; puis, restant là, câline, la tèle sur l'épaule de Suzie :
— Si, cependant, cela vous ennuyait de me garder ici près de vous, si vous aviez hâte de vous débarrasser de moi, savez-vous ce que je ferais ? Je mettrais dans une corbeille les
\U L'XUV.t CONSTANTIN
noms de deux di; ces messieurs el je tirerais au sort... Il y eu a deux qui, à la rii;ueur, ne me seraient pas ahsoluiuent désagréables.
— Lesquels deux?
— Cherchez...
— Le prince Romanelli...
— Et d'un ! ... A l'autre ! . . .
— M. de Monlessan...
— Et de deux!... C'est cela même : oui, ces deux là seraient acceptables, mais seulement acceptables... et ce n'est pas assez.
Voilà pourquoi P.etlina attendait avec une extrême impatience le jour du départ et de l'installation à Longueval... Elle se sentait un peu lasse de tant de plaisirs, de tant de succès, et de tant de demandes en mariage. Le lourbillon parisien, dès son arrivée, l'avait prise, et pour ne plus la lâcher. Pas une heure de halte ni de repos... Elle éprouvait le besoin d'être livrée à elle-même, à elle seule, pendant ([uelques jours au moins, de se consulter et de s'interroger à loisir dans la pleine tranquil-
lité et dans la pleine solilude de la campagne, de s'appartenir enfin...
Aussi Beltina était-elle toute guillerette et toute joyeuse, en montant, le M juin, cà midi, dans le train qui devait la conduire à Longueval. Dès qu'elle se vit seule, dans un coupé, avec sa sœur :
— Ah ! s'écria-t-elle, que je suis contente ! Respirons un peu. En tête à tête avec vous pendant dix jours! car les Norton et les Turner ne viennent que le 25, n'est-ce pas?
— Oui, seulement le 25.
— Nous allons passer notre vie à cheval, en voiture, dans les bois, dans les champs. Dix jours de liberté! Et, pendant res dix jours, plus d'amoureux ! plus d'amoureux ! Et tous ces amoureux, de quoi, mon Dieu, étaient-ils amoureux? De moi ou de mon argent? Le voilà le mystère, l'impénétrable mystère!
La machine siffla, le train s'ébranla lentement. Une idée un peu folle passa par la tête de Dettina; elle se pencha par la portière et
146 L'AliBf: CONSTANTIN
s'écria, cii accuniiiai^iiaiit ses par^lrs d'un pclH saliiL (le la main:
— Adieu ! mes amoureux, adieu !
Puis elle se rejeta bi'usqucm(;nl dans un coin du cou})é, prise d'un accès de l'on rire.
— Oli ! Suzie ! Suzie !
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Un homme avec un drapeau rouge à la main... Il m'a vue! il m'a entendue !... Et il a eu l'air si étonné !...
— Vous êtes si déraisonnable!
— Oui, c'est vrai, d'avoir ainsi crié par la portière,... mais pas d'être heureuse de penser que nous allons vivre seules, toutes les deux, en garçons.
— Seules!... seules!... Pas tant que cela. Nous avons, pour commencer, deux personnes ce soir, à dîner.
— Ah! c'est vrai... mais ces deux personnes-là, je ne serai pas du tout fâchée de les revoir... Oui, je serai très contente de revoir le vieux curé, et surtout le jeune officier...
— Comment! surtout?
— Certainement... parce que c'était si tou- «.•liant ce que ce notaire de Souvigny nous a raconté l'autre jour! c'est si bien ce qu'il a fait ce grand artilleur, quand il était tout petit, si bien, si bien, si bien, que je chercherai ce soir une occasion de lui dire ce que j'en pense... et je la trouverai!
Puis Bettina, changeant brusquement le cours de la conversation :
— On a bien envoyé la dépêche télégraphique à Edwards, hier, pour les poneys?
— Oui, hier, avant le dîner...
— Oii ! vous me laisserez les conduire jusqu'au château; cela m'amusera tant de traverser la ville et de faire une belle entrée, arrondie, sans ralentir, dans la cour, devant le perron!... Dites... vous voulez bien?
— Oui, oui, c'est entendu, vous conduirez les poneys.
— Ah ! que vous êtes gentil h;, ma Suzie ! Edwaids, c'était le j)iqueur. 11 était arrivé
depuis trois jours ;iu château pour l'installation des écuries et l'organisation du service. Il daigna venii' lui-nièiue au-devant de madame Scott et de miss Percival. il amena les quatre poneys attelés sur le duc. I! attendait dans la cour de la gare, et en nombreuse compagnie. On peut dire que tout Souvigny était là. Le passage des poneys à travers la grande rue de la ville avait fait sensation. Les habitants s'étaient précipités hors de leurs maisons et s'interrogeant avidement :
— Qu'est-ce que c'est que ça? se disaientils; qu'est-ce que c'est?
Quelques personnes avaient hasardé cette opinion :
— Un cirque ambulant peut-être...
Mais de toutes parts on s'était récrié :
— Tous n'avez donc pas vu comme c'était tenu... et la voiture... et les harnais qui brillaient comme de l'or... et les petits chevaux avec leurs roses blanches de charpie côté de la tète.
L'AIJBÉ CONSTANTIN 149
La foule s'était eiilassée dans la cour de la gare, et les curieux alors avaient appris qu'ils allaient avoir l'honneur d'assister à l'arrivée des châtelaines de Longueval.
Il y eut un certain désenchantement quand les deux sœurs se montrèrent, fort jolies, mais fort simples, dans leurs costumes de voyage. Ces braves gens s'attendaient un peu à l'apparition de deux princesses de féerie, vêtues de soie et de brocart, étincelantes de rubis et de diamants. Mais ils ouvrirent de grands yeux, quand ils virent Bettina faire lentement le tour des quatre poneys, en les caressant, l'un après l'aulre, légèrement de la main et en examinant d'iin air entendu les détails de l'attelage. Il ne déplaisait pas à Bettina — force est bien de le reconnaître — de faire un certain effet sur celte foule de bourgeois ébahis.
Sa petite revue passée, Bettina, sans trop se hâter, ùla ses longs gants de suède et les remplaça par de gros gants de jjcau de daim
i:.n L'AliHÉ CONSTANTIN
pris dans la pocliellc du laMin- de la voilure. Puis clic se i^iissa on (iiichjiic soric sur le sic'L;!', à la place d'Edwards, on rocovant de lui les rênes et le fouel avec une exlrènie dexlérilé et sans que les clievaux, foil excités, eussent eu le temps de s'apercevoir du changement de main. Madame Scott s'assit à cuté de sa sœur. Les poneys piétinaient, dansaient, menaçaient de pointer.
— Mademoiselle fera attention, dit Edwards; les poneys sont très en l'air aujourd'hui.
— Nayez pas peur, répondit Betlina, je les connais.
Miss Percival avait la main à la ibis très ferme, très légère et 1res juste. Elle contint les poneys pendant quelques instants, les forçant à se tenir bien à leur place dans le rang; puis, enveloppant les deux chevaux de pointe d'une double et longue ondulation de son fouet, elle enleva son petit attelage d'un seul coup, avec une incomparable virtuosité e{
L'ABDÉ CONSTANTIN 151
sortit magistralement de la cour de la gare, au milieu d'un long murmure d'étonnement et d'admiration.
Le trot des quatre poneys sonnait sur les petits })avés pointus de Souvigny. Bettina, jusqu'à la sertie de la ville, leur fit garder une allure un peu serrée; mais, dès qu'elle aperçut devant elle deux kilomètres de grande route, sans montée ni descente, elle laissa les poneys se mettre progressivement dans leur train... et ils avaient un train d'enfer.
— Oli ! comme je suis heureuse, Suzie! s'écria-t-elle. Allons-nous trotter et galoper toutes seules sur ces routes-là... Voulez-vous, Suzie, conduire les poneys? C'est un tel plaisir quand on peut ainsi leur permettre de marcher! Ils sont si allants et si sages! Tenez, prenez les rênes.
— Non, gardez-les; cela m'amuse plus de vous voir vuiis amuser.
— Oh! quant à m'anniser, je m'amuse!
J'aiiUL' tant i.'i'la... mrner à (piitrc, avec (Ij
152 i/Ai;in-: Constantin
l'espace [)Oiir couiir!... A Paris, iiiciik! le matin, je n'usais plus... on nie regardait tiop... cela me i^ènail... Et ici... jiersonne!.... personne!
Au moment où Betlina, déjà un jieu giisée de grand air et de liberté, lançait triomphalement ces trois : « Personne! jiei'sonne! personne! » un cavalier se montrait, s'avancant. au pas, à la rencontre de la voilure.
C'était Paul de Lavardens... 11 faisait là le guet depuis une heure pour avoir le plaisir de voir passer les Améiicaines.
— Vous vous trompez, dit Suzie à Bettina, voici quelqu'un.
— Un paysan... Ça ne compte pas... les paysans; ça ne demande pas ma rnain.
— Ce n'est pas du tout un paysan. Regardez.
Paul de Lavardens, en passant à côté de ia voiture, fit aux deux sœurs un salut de la plus haute correction et qui sentait tout à fait son Parisien.
Les poneys courai-iLt si vite que la renronlre eut la rapidité d'un éclair. Bettina s'écria :
— Qu'est ce que c'est que ce monsieur qui vient de nous saluer?
— J'ai eu à peine le temps de ie voir, mais il me semble bien que je le connais.
— Vous le connaissez?
— Oui, et je parierais que je l'ai vu cet hiver chez moi.
— Mon Dieu! serait-ce un des Irente- (jUîïtre? Est-ce que cela va encore recommencer?
YI
Ce même.iour, à sept heures et demie., Jean venait chercher le curé au preshylère et tous deux prenaient la route du ciiàteau.
Depuis un mois, une véritable armée d'ouvriers s'était emparée de Longueval; les auberges et les cabarets du village faisaient fortune. D'immenses voitures de déménagement avaient apporté de Paris des cargaisons de meubles et de tapisseries. Quarante-huit heures avant l'arrivée de madame Scott, mademoiselle Marbeau, la directrice de la poste, et
madame Lonnicr, la mairesse, s'élaient faulilécs dans le cliàleau; leurs récits faisaient tourner les tètes. Les vieux meubles avaient disparu, relégués dans les combles; on se promenait au milieu d'un véritable entassement de merveilles. Et les écuries! et les remises ! Un train spécial avait amené de Paris, sous la liante surveillance d'Edwards, une dizaine de voitures, et quelles voitures ! une viniitaine de cbevaux, et cpiels chevaux! L'abbé Constantin croyait savoir ce que c'était que le luxe. 11 dînait, une fois par an, chez son évoque, monseigneur Fouberl, prélat aimable et riche, qui recevait assez largement. Le curé, jusqu'alors, avait pensé qu'il ne pouvait y avoir rien au monde de plus somptueux que le palais épiscopal de Souvigny, (jiie les châteaux de Lavardens et de Longueval... 11 commençait à comprendre d'après ce qu'il entendait dire «les splendeurs nouvelles de Longueval, que le luxe des grandes maisons d'aujourd'hui devait dé-
lôfi L'AHRft CONSTANTIN
passer sinp;uliôrempnl le luxe sérieux cl sévère des vioilli's uiaisons d'autrefois.
Dès que le curé et Jean (auront fait quelques pas dans ralléc du parc qui conduisait au château :
— Regarde, Jean, dit le curé, cpiel changement! Toute celte partie du parc était laissée à l'abandon... cl voilà que tout est sablé, ratissé... Je ne vais plus me sentir ici chez moi comme autrefois... Ça va être trop beau! Je ne vais plus retrouver mon vieux fauteuil de velours marron, où il m'arrivait si souvent de m'endormir après dîner. Et si je m'endors ce soir, que deviendrai-je ? Tu feras attention, Jean... Si tu vois que je commence à m'cnpourdir, lu t'approcheras de moi et tu me pinceras un peu au bras, par derrière. Tu me le promets?
— Oui, mon parrain, je vous le promets. Jean ne prêtait qu'une attention médiocre
aux discours du curé. Il se sentait une extrême impatience de revoir madame Scott et miss
Percival; mais cette impatience était mêlée d'une très vive inquiétude. Allait-il les retrouver, dans le grand salon de Longueval, telles qu'il les avait vues dans la petite salle à manger du presbytère? Peut-être, au lieu de ces deux femmes si parfaitement simples et familières, s'amusant de cette dînette improvisée, et qui, dès le premier jour, l'avaient accueilli avec tant de grâce et de familiarité, peut-être allait-il retrouver deux jolies poupées mondaines, élégantes, froides et correctes. Son impression première allait-elle s'effacer?... disparaître? Allait-elle, au conti-aire, se faire en son cœur plus douce et plus profonde encore?
Ils montèrent les six marches du perron et furent reçus dans le vestibule par deux grands valets de pied de l'air le plus digne et le plu.s imposant. Ce vestibule, autrefois, était une immense pièee glaciale et nue dans s(!S nuirs de pierre; ces murs, aujourd'hui, étaient recouverts d'admirables tapisseries qui re])ré-
158 I,-Ai;l{É CONSTANTIN
sentaienl des sujets iiiylliologi(iiics. C'est û jicinc si le curé les regarda, <i's taitisserics; et ce fut assez pour s'apcrcevuir (jue les déesses qui se promenaient à travers ces verdures portaient des costumes d'une antique simplicité.
L'un des valets de pied ouvrit à deux battants la porte du grand salon. C'était là que, d'ordinaire, se tenait la vieille marquise, à droite de la haute cheminée, et à gauche se trouvait le fauteuil marron. Plu? de fauteuil marron ! Le vieux meuble de l'Empire, qui était le fond de l'arrangement du salon, avait été remplacé par un merveilleux meuble de tapisserie delà fin du siècle dernier. Puis un tas de petits fauteuils et de petits poufs, de toutes les couleurs et de toutes les formes, étaient jetés çà et là avec une apparence de désordre qui était le comble de l'art.
Madame Scott, en voyant entrer le curé et Jean, se leva, et, allant à leur rencontre :
— Que vous êtes aimable, dit-elle, monsieur
L'ABBÉ CONSTANTIN iûO
h curé, d'ètî'c venu... FA vous aussi, monsieur... et que je suis contente de vous revoir, vous, mes premiers, mes seuls amis dans ce pays!
Jean respira. C'était bien la même femme.
— Voulez-vous me permettre, ajouta madame Scott, de vous présenter mes enfants?... Ilarry d IJella ... venez.
Ilarry était un très gentil petit garçon de six ans et Ik-lla une très jolie petite fille de cinq ans; ils avaient les grands yeux noirs de leur mère et ses cheveux dorés.
Après que le curé eut embrassé lus deux enfants, Ilarry, qui regardait avec admiration l'uniforme de Jean, dit à sa mère :
— Et le militaire, maman, faut-il l'enibrasser aussi, le militaire?
— Si vous voulez, l'épondiL madame Scott, et s'il le veut bien.
Les deux enfants étaient, une minuli' après, installés sur les genoux de Jean cl raccablaienl de questions.
160 L'AHHÉ CONSTANTIN
— Vous êtes officier?
— Uni, je suis oriicicr.
— Dans quoi ?
— Dans rartillcric.
— Les artilleurs... c'est ceux qui tirent ic canon... Oh! que cela m'amuserait d'entendre tirer le canon et d'être tout près!
— Vous nous emmènerez, un jour, (juand on le tirera, le canon; dites, voulez-vous?
Madame Scott, pendant ce temps, causait avec le curé, et Jean, tout en répondant aux questions des enfants, regardait madame Scott. Elle avait une robe de mousseline blanche, mais la mousseline disparaissait sous une avalanche de petits volants de valenciennes. La robe était largement décolletée par devant, en carré. Les bras nus jusqu'au coude, un gros bouquet de roses rouges à l'ouverture du corsage, une rose rouge fixée dans les cheveux par une agrafe de diamants, rien de plus.
Madame Scott s'aperçut tout à coup que
L'Ar.BÉ' CONSTANTIN 161
Jean était occiii)c militairement par ses deux enfants :
— Oli! comme je vous demande pardon, monsieur! Ilarry ! Bella!...
— Je vous en prie, madame, laissez-les-moi.
— Et comme je suis contrariée de vous faire dîner si tard ! Ma sœur n'est pas encore descendue. Ah ! la voici.
Bettina lit son entrée. La même robe de mousseline blanche, le même petit fouillis de dentelles, les mêmes roses rouges, la même grâce, la même beauté, et le même accueil riant, aimable, ouvert.
— Je suis votre servante, monsieur le curé. M'avez-vous pardonné mon JKjirible indiscrétion de l'autre joui?
Puis, se tournant vers Jean et lui tendant la main :
— Bonjour, monsieur... monsieur... Bon'.
voilà que je ne me rappelle plus votre nom...
€t cependant il nie semble <{ue nous sonmies
déjà de vieux amis?...
102 LAIlIîÉ CO-NSTAMIN
— .Icaii IleyiiainJ.
— Jean ReynaiiJ... c'est ccIa.Bonjoui', monsieur Reynaud!... mais, je vous en préviens loyalement, quand nous serons tout à fait de vieux amis, dans une huitaine de Jours, je vous appellerai monsieur Jean... C'est un très joli nom, Jean.
On annonra le dîner. Les gouvernantes vinrent eliercher les enfants. Madame Scott prit le bras du curé; Bettina, le bras de Jean... Jusqu'au moment de l'apparition de Bettina, Jean s'était dit : « La plus jolie, c'est madame Scott ! » Quand il vit la petite main de Bettina se glisser sous son bras et quand elle tourna vers lui son délicieux visage, il se dit : « La plus jolie, c'est miss Percival! » Mais il retomba dans ses perplexités quand il fut assis entre les deux sœurs. S'il regardait à droite, c'est de ce côté qu'il se sentait menacé de devenir amoureux... et s'il regardait à gauche, le aanger se déplaçait tout aussitôt et passait à cauche.
L'ABBÉ CONSTA^'TIN 1G3
La conversation s'engagea, facile, animée, confiante... Les deux sœurs étaient ravies. Elles avaient déjà fait une promenade à pied, dans le parc. Elles se promettaient de faire, le lendemain, une longue promenade à dievai dans la forêt. Monter à cheval, c'était leur passion, leur folie! Et c'était aussi la passion de Jean, si bien qu'au bout d'un quart d'heure, on le priait d'être de cette promenade du lendemain. Il acceptait avec joie. Personne, mieux, que lui, ne connaissaitles environs : c'était son pays. Il serait si heureux de leur en faire les honneurs et de leur montrer une ioule de petits endroits ravissants, que jamais, sans lui, elles ne sauraient découvrir !
— Vous montez tous les jours à cheval ? lui demanda IJettina.
— Tous les jours et généralement deux lois. Le matin itour mon service et le soir pour mon jihiisir.
— De bonne heure, le malin?
— A cinq heures et demie...
ICI L'AlsHÊ CONSTANTIN
— A cinq heures et demie, loiis les malins?
— Oui, le dimanche excepté.
— Alors, vous vous levez ?
— A quatre heures et demie.
— Et il fait jour?
— Oli ! en ce moment, grand jour.
— Se lever ainsi à quatre heures et demie, c'est admirable !... Nous finissons notre journée, bien souvent, à l'heure où vous la commencez. Et vous l'aimez, votre métier?
— Beaucoup, mademoiselle. Cela est si bon d'avoir son existence toute droite devant soi, avec des devoirs bien nets et bien définis !
— Cependant, dit madame Scott, ne pas être son maître, avoir toujours à obéir !...
— C'est là peut-être ce qui me va le mieux. 11 n'y a rien de plus facile que d'obéir... et puis, apprendre à obéir, c'est la seule façon d'apprendre à commander.
— Ah ! ce que vous dites là, comme cela doit être vrai !
— Oui, sans doute, continua le curé, mais
L ABBÉ CONSTANTIN iGo
ce qu'il ne vous dit pas, c'est qu'il est l'officier le plus distingué de son régiment, c'est que...
— Mon parrain, je vous en prie...
Le curé, malgré la résistance de Jean, allait se lancer dans le panégyrique de son filleul, quand Bellina, intervenant :
— C'est inutile, monsieur le curé, ne dites rien... Tout ce que vous diriez, nous le savons. Nous avons eu l'indiscrétion de prendre des renseignements sur monsieur... Oh ! j'ai failli dire monsieur Jean... sur monsieur Reynaud. Eh bien, ils ont été admirables, les renseignements!
— Je serais curieux de savoir, dit Jean.
— Rien... rien, vous ne saurez rien. Je ne veux pas vous l'aire rougir, et vous seriez obligé de rougir.
Puis, se tournant vers le curé :
— Mais sur vous aussi, monsieur le curé, nous avons eu des n.'nseignemenls. il païaît que vous êtes un saint...
— Oli ! quant à cela, c'est hicii vrai ! s'écria Jean.
Ce fut le curé, cette fois, qui coiii>a court à leloquence de Jean. Le dîner était sur le point de finir. Ce dîner, le vieux prêtre ne l'avait pas traversé sans bien des émotions. A jikisieurs reprises, on lui avait présenté des constructions savantes et compliquées sur lesquelles il n'avait osé porter qu'une main tremblante; il avait peur de tout voir s'écrouler : les châteaux branlants de gelée, les pyramides de trufles, les forteresses de crème, les bastions de pâtisserie, les rochers de glace. L'abbé Constantin dîna, d'ailleurs, de grand appétit et ne recula pas devant deux ou trois verres de vin de Champagne. 11 ne haïssait pas la bonne chère. La perfection n'est pas de ce monde, et, si la gourmandise était, comme on le dit, un péché capital, que de bons curés iraient en enfer !
Le café était servi sur la terrasse, devant le château; on entendait au loin le son un
peu fêlé de la vieille horloge du village qui sonnait neuf heures. Les prés et les bois s'endormaient. Le parc ne gardait jdus que de longues lignes indécises et ondulantes La lune, lentement, émergeait de la -^-ime des grands arbres.
Beltina prit sur la table une boîte de cigares.
— Fumez-vous? dit-elle à Jean.
— Oui, mademoiselle.
— Prenez alors, monsieur Jean... Tant pis, je Lai dit... Prenez... iMais non... écoutez d'abord.
Et, parlant à demi-voix, tout en lui présentant la boîte de cigares :
— Il fait nuit maintenant, vous pourrez rougir tout à votre aise. Je vais vous dire ce que je ne vous ai pas dit tout à l'heure, à table. Un vieux notaire de Souvigny, qui a été votre tuteur, est venu voir ma sœur à Paris pour le payement du châti^au. Il nous a raconté ce que vous avez fait, après la
\G6 L'ABBf: CONSTANTIN
mort de votre père, quand vous n'étiez qu'un enfant, ce qu<; vous avez fait pour cetli pauvre nièie et pour cette pauvre jeune lille. Nous avons été très attendries de cela, ma sœur et moi.
— Oui, monsieur, continua madame Scott, et c'est pour cela que nous vous avons reçu aujourd'hui avec un tel plaisir. Nous n'aurions pas fait à tout le monde le même accueil, vous pouvez en être persuadé. Eh bien, prenez votre cigare maintenant; ma sœur est là qui attend.
Jean ne trouva pas une parole à répondre, Cettina était là, plantée devant lui, avec la boîte de cigares dans ses deux mains, lés yeux fixés franchement sur le visage de Jean. Elle goûtait ce plaisir très réel et très vif qui peut se traduire par cette phrase :
— Il me semble que je regarde un brave garçon.
— Et maintenant, dit madame Scott,
asseyons-nous là, devant, cette nuit charmante... Prenez votre café... Fumez...
— El ne parlons pas, Suzie, ne parlons pas. Ce grand silence de la campagne après ce grand vacarme de Paris, c'est adorable! Restons là, sans rien dire. Regardons le ciel, la lune et les étoiles.
Tous les quatre, avec beaucoup de plaisir, exécutèrent ce petit programme. Suzie et Betlina, calmes, reposées, dans un absolu détachement de leur existence de la veille, se prenant déjà de tendresse pour ce pays qui venait de les recevoir et qui allait les garder.
Jean était moins tranquille; les paroles de missPercival lui avaient causé une émotion profonde; son cœur n'avait pas encore repris tout à fait sa marche régulière.
Mais, de tous le })lus heureux, c'était l'abbé Constantin. Il avait joui délicieusement de ce petit épisode qm avait mis la modestie de Jean à une si rude et si douce épreuve. L'abbé
170 LAIiin', CONSTANTIN
porlaiL ù son filleul une Icllc ;il]cili(in ! Le plus tendre des pères n\i jain;iis ainn'' d'un meilleur cœur le plus cher de ses eiifanls. Oiiand le vieux curé regardait le jeune oi'licier, il lui arrivait souvent de se dire :
— Le ciel m'a comblé ! je suis prêtre et j'ai un fils!
L'abbé se perdit dans une très agréable rêverie; il se retrouvait chez lui, il se retrouvait trop chez lui ; ses idées peu à })eu se confondirent et s'embrouillèrent. La rêverie devint de Tengourdissement, Tengourdissement de la somnolence; le désastre fut bientôt complet, irréparable. Le curé s'endormit et s'endormit profondément. Ce dîner merveilleux et les deux ou trois verres de vin de Champagne étaient bien pour quelque chose dans la catastrophe.
Jean ne s'était aperçu de rien. Il avait oublié la promesse faite à son parrain. Et pourquoi l'avait-il oubliée? Parce que madame Scott et miss Percival s'étaient avisées de mettre
les pieds sur des labourels de jardin placés (levant leurs grands laulcuils d'osier rembourrés de coussins. Puis elles s'étaient paresseusement renversées dans les fauteuils, et leurs jujies de mousseline s'étaient relevées un peu, très peu, mais assez cependant pour dégager quatre petits pieds, dont les lignes apparaissaient très distinctes et très nettes sous deux jolis flots de dentelles blanches éclairées par la lune. Jean les regardait, ces petits pieds, et se posait cette question :
— Lesquels sont les plus petits?
Pendant qu'il clicrcliail à résoudre ce pro-
blèmi.', Bcltina, tout d'un cou{), lui dit à voix ba»r :
— Monsieur .Jean! monsieur Jean!
— Mademoiselli' !...
— Regardez (bjii'- monsieur le curé, il dort-
— 01) ! mon Dieu ! c'est ma l'aiilc.
— Comment! votre laute? di'inanda madame Scult, également à vuix basse.
iï2 L'Annr: Constantin
— Oui... Mon parrain se lève de grand malin el se couciie de très bonne heure; il m'avait bien recommandé de l'empèeher de s'endormir. Très souvent, chez madame de Longiieval, après le dîner, il s'assoupissait. Vous l'avez accueilli avec une telle bonté, qu'il a repris ses habitudes d'autrefois.
— Et comme il a eu raison! dit Ijeltina. Ne faisons pas de bruit, ne le réveillons pas.
— Vous êtes excellente, mademoiselle; ir.ais la soirée devient un peu fraîche.
— Ah! c'est vrai... Il pourrait s'enrhumer. Attendez je vais aller chercher un de mes manteaux.
— Je crois, mademoiselle, qu'il vaudrait mieux tâcher de le réveiller adroitement pour qu'il ne se doute pas que vous l'avez vu dormir.
— Laissez-moi faire, dit Betlina. Suzie, chantons ensemble, tout bas d'abord, puis nous élèverons peu à peu la voix... Chantons.
— Volontiers!... mais que chanter ?
— Chantons : Somelhing diildish... Les paroles sont de circonstance.
Suzie et Bettina se mirent à chanter :
If I had but two little wings
And were a Utile feathery bird, etc.
Leurs voix douces et pénétrantes avaient, dansée profond silence, une exquise sonorité. L'abbé n'entendait rien, ne bougeait pas. Charmé de ce petit concert, Jean se disait :
— Pourvu que mon parrain ne se réveille pas trop tôt!
Les voix cependant devenaient plus claires et plus hautes :
But in my sleep to you I fly;
l'm always witli you in my sleep ! etc..
Et l'abbé continuait à ne pas broncher.
— Comme il dort!... dit Suzie; c'est un rrime de le réveiller.
— Il le faut bien!... Plus haut, Suzie, plus haut!
171 i/Ai:i;i:: consta.ntin
Suzic ol Ik'llina laisscrcnl, rcinicr liiiremont l'accord de leurs deux voix :
Slsep stays iiot, lliougli a iiionaicli bids; So I love lo wake cre break of day, etc.
Le curé se réveilla en sursaut. Après un court moment d'inquiétude, il respiia. ,. Personne, évidemment, ne s'était aperçu qu'il avait dormi. Il se redressa, se détira prudemment, lentement... 11 élait sauvé!
Un quart d'heure après, les deux sœurs reconduisaient le curé et Jean jusqu'à la petite porte du parc, qui ouvrait sur le village, à une centaine de pas du presbytère. On approchait de cette porte, lorsque Bettina dit à Jean tout à coup :
— Ah ! monsieur, j'ai depuis trois heures une question à vous adi'esscr. Ce matin, en arrivant, nous avons rencontré, sur la route, un jeune homme mince, avec des moustaches blondes; il montait un cheval noir; il nous a saluées au passage.
— C'est Paul (le Lavardens, un de mes amis. Il a déjà eu Tlionneur de vous èti'c préseiUé... mais un peu vaguement. Aussi son ambition est-elle (le vous être représenté.
— Eh bien , vous nous l'amènerez un de ces jours, dit madame Scott.
— A partir du 25, s'écria Betlina... l*as avant ! pas avant ! Personne jusque-là, nous ne voulons voir personne, excepté vous, monsieur Jean... mais vous, c'est très extraordinaire, et je ne sais pas trop comment cela s'est fait, vous n'êtes déjà plus personne pour nous... Le compliment n'est peut-être pas très bien tourné, mais ne vous y trompez pas, c'est un compliment... J'ai l'intention d'être excessivement aimable en vous parlant ainsi.
— Et vous Tètes, mademoiselbi.
— Tant mieux si j'ai eu le bonheur de me faire bien comjjiendre... Au revoir, monsieur Jean, et à demain.
Madame Scott et missPercival repriicnt lentement le chemin du château.
i:c. i.Ai:r.i; Constantin
— Kl maintciianl, Sii/ie, dit licUina, j^ron- (lez-nioi l)icn fort... Je m'y allcnds... Je l'ai iiiérih'.
— Vous gronder! Pourquoi?
— Vous allez (lire, j'en suis sùic, que j'ai été Irop l'aniilière avec ce jeune homme.
— Non, je ne vous dirai pas cela... Ce jeune homme a fait, sur moi, dès le premier jour, la plus heureuse impression. II m'inspire une confiance ahsoluc.
— Et à moi aussi.
— Je suis persuadée qu'il sera bien de nous appliquer toutes deux à nous en (aire un ami.
— De tout mon cœur, quant à moi... D'autant mieux, Suzie, que j'ai déjà vu bien des jeunes gens, depuis que nous vivons en France... Oh! oui, j'en ai vu!... eh bien, celui-là est le premier — positivement le premier — dans les yeux duquel je n'ai pas lu clairement cette phrase : « Mon Dieu ! que je serais donc content d'épouser les mil-
lions de celte petite personne-là! » Cela était écrit distinctement dans les yeux de tous les autres... et pas dans ses yeux à lui... Là-dessus, nous voilà rentrées... Donsoir, Suzie, et à demain.
Madame Scott alla voir ses enfants et les embrasser endormis.
Beltina resta longuement accoudée sur la balustrade de son balcon.
— Il me semble, se disait-elle, que je vais aimer ce pays.
Le lendemain malin, au retour de la manœuvre, Paul de Lavardens attendait Jean dans la cour du quartier. II lui laissa à peine le temps de descendre de cheval... et, dès qu'il le tint seul à seul :
— Raconte, lui dit-il, vite, ton dîner d'hier; raconte. Je les avais vues, moi, le matin. La petite conduisait quatre poneys noirs... et avec une crâneiie !... Je les ai saluées... Astu parlé de moi? M'ont-elles reconnu? Quand
me eon<liiis-lu à Loiigueval ? Mais réj)Oiidsmoi, réponds-moi donc !
— Répondre! répondre!... A quelle question d'abord ?
— A la dernière.
— Quand je te conduirai à Longueval?
— Oui.
— Eh bien, dans une dizaine de jours.
Elles ne veulent voir personne en ce moment.
— Alors tu ne retourneras à Longueval que dans une dizaine de jours?
— Oii ! moi, j'y retourne aujourd'hui, à quatre heures. Mais, moi, je ne compte pas. Jean Reynaud, le filleul du curé!,.. Voilà pouHjuoi j'ai pénétré si l'acilement dans la confiance de ces deux charmantes femmes; je me suis présenté sous le itatroiiage et avec la garantie de TEglise... Et puis on a découvert que je pouvais rendre de petits services; je connais très bien le pays; on va m'utiliser comme guide... Enfin, je ne suis personne, moi, tandis que toi, comte Paul de Lavardens.
180 L'ABIiK CONSTANTIN
toi, lu es qii(il([iruii ! Aussi, iic crains rien, ton tour viendra avec les rèlos et les Ijals, quand il faudra briller, quand il laudia danser. Tu resplendiras alors de tout Ion ccdatet je rentrerai l'url. liundilenienl dans mon obscurité.
— Moque-toi de moi tant qu'il le plaira... Il n'en est pas moins vrai que, pendant ces dix jours, lu vas prendre une avance... une avance !...
— Comment ! une avance?
— Voyons, Jean, est-ce que lu veux essayer de me faire croire que lu n'es pas déjà amoureux de l'une de ces deux femmes? Est-ce possible? Tant de beauté! tant de luxe! Oh!... le luxe peut-être encore plus que la beauté ! Le luxe, à ce degré-là, ça me renverse, ça me bouleverse! Ces quatre poneys noirs avec leurs roses blanches en cocarde, j'en ai rêvé cette nuit... Et cette petite... Beltina... n'est-ce pas?
— Oui, Bettina.
— Bettina!... comtesse Beltina de Lavardens! Est-ce assez gentil! Et quelle perfection de petit mari clic aurait en moi! Être le mari d'une femme follement riche, voiLà ma destinée! Ce n'est pas aussi facile qu'on peut le supposer! Il faut savoir être riche, et j'aurais ce talent-là. J'ai fait mes preuves; j'en ai déjà mangé, de l'argent... et si maman ne m'avait pas arrêté!... iAIais je suis tout prêt à recommencer... Ah ! comme elle serait heureuse avec moi ! Je lui ferais une existence de princesse de féerie... Elle sentirait dans son luxe le goùl, l'art et la science de son mari... Je passerais ma vie à l'attifer, à la pomponner, à la bichonner, à la promener triompiiante à travers le monde. J'étudierais sa beauté pour bien la mettre dans le cadre qui lui conviendrait... « S'il n'était pas là, se dirait-elle, je serais moins jolie... » Je ne saurais pas seulement l'aimer, je saurais l'ameser... Elle en aurait pour son argent, et de il'amour, et du plaisir!... Allons, Jean, un bon
I8-J L'ARFîT- CONSTANTIN
mouYcmL'iU; coiiduis-mui aujourd'hui cliez madaiiK^ ScoU.
— Je no peux pas, je l'assure.
— Eh bien, dans dix jours seulement; mais alors, je t'en préviens, je m'installe à Longueval et je n'en bouge plus. D'abord, ça fera plaisir à maman. Elle est encore un peu montée eonlre les Américaines; elle dit qu'elle s'arrangera pour ne pas les voir, mais je la connais, maman ! Le jour où je lui dirai, un soir, en rentrant : a Mam-an, j'ai gagné le cœur d'une charmante petite personne qui est al'lligée d'un capital d'une vingtaine de millions et d'un revenu de deux ou trois millions... » On exagère quand on parle de centaines de millions ; les vrais chiffres, les voilà, et ils me suffisent... Ce soir-là, elle sera enchantée, maman... parce que, au fond, qu'est-ce qu'elle désire pour moi? Ce que toutes les bonnes mères désirent pour leurs fils, surtout quand leurs fils ont fait des bêtises... un riche mariage ou une liaison dis-
crête dans le monde. Je trouve à Longueval les deux combinaisons, — et je m'accommoderai volontiers de l'une ou de l'autre. Tu auras seulement, dans dix jours, la complaisance de me prévenir... Tu me feras savoir laquelle des deux tu m'abandonnes : Madame Scott ou miss Percival...
— Tu es fou. Je ne pense et ne penserai pas plus...
— Écoute, Jean, tu es la sagesse et la raison mêmes, d'accord ; mais tu auras beau dire et beau faire... Écoute, et rappelle-toi bien ce que je te dis là : Jean, tu seras amoureux dans cette maison-là.
— Je ne crois pas, répondit Jean en riant.
— Et moi, j'en suis sûr... Au revoir! je te laisse à les affaires.
Jean, ce matin-là, était ji.irfaitcmcnt sincèie. Il avait très bien dormi la niiil précédente. Sa seconde entrevue avec les deux sœurs avait, comme par enchantement, dissipé le léger trouble qui avaitagilé sonûmc, après
184 I/ABr.r. CONSTANTIN
la preinièrc rciiconlrc. Il si^ ])r('j)arait à les revoir avec beaucoup de ])laisir, mais avec beaucoup de tianquillilé. 11 y avait trop d'argent dans celte maison-là, pour que l'amour d'un pauvre diable tel que lui pût y trouver place hoiiiièli'inont.
L'amitié, c'clail une autre affaire. De tout son cœur il souhaitait, et de toutes ses forces il allait essayer de s'établir bien paisiblement dans l'estime et Taffection de ces deux femmes. Il tâcherait de ne pas trop s'apercevoir de la beauté de Suzie et de Dellina; il lâcherait de ne plus s'oublier, comme il l'avait fait la veille, danslaconlemplalion de ces quatre petilspieds posés sur deux tabourets de jardin. On lui avait dit bien franchement, bien cordialement : « Vous serez notre ami. » Voilà tout ce qu'il désirait! Être leur ami! Et il le serait!
Tout, pendant les dix jours qui suivirent, tout conspira j)our le succès de celte entreprise. Suzie, Bi'llina, l'abbé et Jean vécurent de la même vie, dans la plus étroite
et dans la plus confiante intimité. Les deux sœurs faisaient, dans la matinée, de longues promonades en voiture avec le curé ; et, dans l'après-midi, avec Jean, de longues promenades à cheval.
Jean ne ciierchait plus h analyser ses sentiments; il ne se demandait plus s'il allait pencher à droite ou à gauche. Il se sentait pour ces deux femmes un égal dévouement, une égale affection. Il était complètement heureux, complètement tranquille. Donc il n'était pas amoureux, car l'amour et la tranquillité font rarement bon ménage dans le même cœur.
Jean, cependant, voyait, avec un peu d'inquiétude et de tristesse, s'approcher le jour qui allait amener à Longueval les Turner, les Norton, et tout le flot de la colonie américaine. Ce jour vint très vite.
Le vendredi 24 juin, à quatre heures, Jean arrivait au chAteau. Bettina le reçut toute chagrine,.
i86 L'AHBf; CONSTANTIN
— Quel coiili-ctciiips ! lui (lit-('lli\ voilà ma sœur soullVaiitc. Un peu do iiiiLiraiin', rien du tout. Il n'y iiaraîlia plus demain ; mais enfin je n'ose [»as aller me promener avec vous toute seule. Là-bas, en Amérique, j'oserais ; mais ici, non, n'est-ce pas?
— Assurément non, répondit Jean.
— Je suis obligée de vous renvoyer, et cela me fait beaucoup de peine.
— Cela me fait, à moi aussi, beaucoup de peine de m'en aller et de perdre celte dernière journée que j'es])érais passer avec vous. Cependant, puisqu'il le faut!... Je viendrai demain prendre des nouvelles de votre sœur,
— Elle vous en donnera elle-même. Je vous le répète, ce n'est rien du tout. Mais ne vous sauvez pas si vile, je vous en prie. Voulez-vous m'accorder un tout petit quart d'heure d'entretien? J'ai à vous parler. Asseyez-vous là.,, et maintenant, écoutez-moi bien. Nous avions, ma sœur et moi, l'intention de vous bloquer ce soir, après dîner, dans un
petit coin du salon, et c'est alors ma sœur qui aurait porté la parole, c'est elle qui vous aurait dit ce que .je vais essayer de dire en notre nom à toutes les deux. Mais je suis un peu émue... Ne riez pas; c'est très sérieux. Nous voulions vous remercier, toutesles deux, d'avoir été, depuis notre arrivée, si aimable, si bon, si dévoué, si...
— Oh ! mademoiselle, je vous en prie, c'est à moi...
— Oh! ne m'interrompez pas... vous allez m'embrouiller. . . Je ne saurai plus m'en tirer. . . Je maintiens, d'ailleurs, que c'est à nous de remercier, pas à vous. Nous arrivions ici comme deux étrangères. Nous avons eu la joie d'y trouver tout de suite des amis... oui, des amis. Vous nous avez prises par la main... vous nous avez menées chez nos fermiers, chez nos gardes, pendant que votre parrain nous menait chez ses pauvres... et partout on vous aimait tant, que, tout de suite, de confiance, on s'est mis, sur votre recommanda-
188 L'AIUÎÉ CONSTANTIN
lion, à nous aimer un peu... On vous adore dans ce pays, le savez-vous?
— J'y suis né... Tous ces braves gens me connaissent depuis mon enfance et me sont reconnaissants de ce que mon grand-père et mon père ont fait pour eux. Et puis... je suis de leur race, de la race des paysans. Mon arrière -grand -père était un cultivateur de Bargecourl, un vjllage à deux lieues d'ici.
— Oh ! oh ! vous avez l'air bien fier de cela?
— Ni fier, ni humilié.
— Je vous demande pardon... vous avez eu un petit mouvement d'orgueil ! Eh bien, je vous répondrai, moi, que l'arrièrc-grandpère de ma mère était fermier en Bretagne. Il s'en est allé au Canada, à la fin du siècle dernier, quand le Canada était encore la France.. Et vous l'aimez beaucoup, ce pays où vous êtes né?
— Beaucoup. Je serai bientôt peut-être obligé de le quitter.
— Pourquoi cela?
— Quand j'aurai de l'avanccmeut, on m'enverra dans un autre régiment, et je me promènerai de garnison en garnison... Mais assurément, quand je serai un vieux commandant ou un vieux colonel en retraite, je viendrai vivre et mourir ici, dans la petite maison de mon père.
— Toujours tout seul ?
— Pourquoi tout seul ?... J'espère bien que non...
— Vous avez l'intention de vous marier'?
— Oui, certainement.
— Et vous cherchez à vous marier ?
— Non, on peut penser à se marier, mais on ne doit pas rhorcher à se marier.
— Il y a cependant desgens qui cherchent... alli'z, ji' vous en i-éponds... et même, vous, on a voulu vous marier.
— Comment savcz-vous cela ?
— Ah ! je connais si bien toutes vos petites affaires !... Vous êtes ce qui s'appelle un bon
100 LAlli;f; CONSTANTIN
parti... et, ji' le rcjièlc, on n voulu vous marier.
— Qui vous a dit cela?
— Monsieur le curé.
— Mon parrain a eu tort, dit Jean, avec une certaine vivacité.
— Non, non, il n'a pas eu tort. Si quelqu'un a été coupable, c'est moi, et coupable par charité, non par curiosité, je vous le jure. J'ai découvert que votre parrain n'était jamais si heureux que lorsqu'il parlait de vous; alors moi, le malin, quand je suis seule avec lui, pendant nos promenades, pour lui faire plaisir, je lui parle de vous, et il me raconte votre histoire. Vous êtes à votre aise, vous êtes très à votre aise... Vous recevez du gouvernement deux cent treize francs par mois... et des centimes. Est-ce bien cela?
— Oui, dit Jean, se décidant à prendre de bonne grâce son parti des indiscrétions du curé.
— Vous avez huit mille francs de rente.
L'.\l!l;h: (,ti.N,> 1 A .V 1 l.N l'Jl
— A peu près, pas loul ;i laiL
— Ajoulez à cela voire maison, qui vaut une trentaine de mille IVancs. Enfin vous êtes dans une excellente situation, et on a déjà demandé votre main.
— Demandé ma main?... Non ! non !
— Si fait ! si fait ! Deux fois... et vous avez refusé deux très beaux mariages, deux très belles dots, si vous aimez mieux. C'est la même chose pour tant de gens! Deux cent mille francs d'une part, trois cent mille de l'aulie. 11 paraît (jue c'est énorme pour le pays! donc vous avez refusé. Dites-moi pourquoi ? Si vous saviez comme je suis curieuse de savoir !
— Eli bien, il s'agissait de deux jeunes lillt'S charmantes...
— C'est entendu? on dit cela toujours.
— Mais que je connaissais à peine. On m'a forcé, — car je faisais résistance, — on m'a forcé à passer avec elles deux ou trois soirées, l'hiver dernier.
192 I/Al!IJf: CONSTANTIN
— i:t alors?
— Alors, je ne sais pas Irop ooinmcnl, vous expliquer, je n'ai éprouvé aucun sentiment d'emijarras, d'émotion, d'inquiétude, de trouble...
— Enfin, dit résolument Bcttina, pas le plus léger soupçon d'amour.
— Non, pas le moindre... et je suis rentré bien sagement dans mon petit trou de garçon; car je pense qu'il vaut mieux ne pas se marier que se marier sans amour. Voilà mon opinion.
— Et c'est aussi la mienne.
Elle le regardait. 11 la regardait. Et brusquement, à leur grande surprise à tous les deux, ils ne trouvèrent plus rien à se dire, plus rien du tout.
Par bonheur, à ce moment, Ilarry et Bella, avec de grands cris de joie, se précipitèrent dans le salon.
— Monsieur Jean ! monsieur Jean ! vous êtes là, monsieur Jean? Venez voir nos poneys.
— Ail ! dit Bellina, d une voix un peu incertaine, Edwards est revenu tout à Tiieure de Paris, et il a ramené pour les enfants des poney? microscopiques. Allons les voir, voulez-vous î
On alla voir les poneys, qui étaient dignes, en effet, de figurer dans les écuries du roi de Lilliput.
Trois semaines se sont écoulées. Jean, le lendemain, doit partir avec son régiment pour les écoles à feu ; il va vivre de son existence de soldat : dix jours d'étapes sur les grandes routes pour l'aller et le retour, et dix jours sous la tente, au camp de Gercoltes, dans la forêt d'Orléans. Le régiment rentrera à Souvigny le 10 août.
Jean n'est plus tranquille ; Jean n'est plus heureux. Le moment de ce départ, il le voit venir avec impatience et, en même temps,
L'ABBf: CONSTANTIN 195
avec effroi... Avec impatience, car il souffre un véritable martyre ; il a liàte d'y échapi)er. .. Avec effroi, car, pendant ces vingt jours, sans la voir, sans lui parler, sans elle enfin, que deviendra-l-il? Elle, c'est Bettina! il l'adore!
Depuis quand? Depuis le premier jour, depuis celte rencontre, au mois de mai, dans le jardin du curé ! Voilà la vérité ! Mais Jean lutte et se débat contre cette vérité. Il croit n'aimer Bettina que depuis ce jour où tous deux causaient gaiement, amicalement, dans le petit salon. Klle était assise sur le divan bleu, près de la fenêtre, et, tout en bavardant, s'amusait à réparer le désordre de la toilette d'une princesse japonaise, une poupée de Bella, qui traî:iait sur un fauteuil, et (jue Bettina, machinalement, avait ramassée.
Pourquoi la fantaisie vint-elle à miss Percival df lui parler de ces deux jeunes filles qu'il aurait pu épouser? La question, d'ailleurs, ne l'avait nullement embarnissé. Il répondit que, s'il ne s'était senti alors aucun
goùl pour lo mariage, c'est que ses entrevues avec ces deux jeunes filles ne lui avaient causé aucune émotion, aucune agitation. Il souriait en parlant ainsi ; mais, quelques instants après, il ne souriait plus. Ces émotions, ces agitations, il apprenait soudainement à les connaître. Jean ne se fit pas d'illusion; il se rendit compte de la profondeur de la blessure; elle avait porté en plein cœur.
Jean, cependant, ne s'abandonna pas. Ce jour-là même, en partant, il se disait : « Oui, c'est grave, très grave, mais j'en reviendrai. » Il cherchait une excuse à sa folie ; il s'en prenait aux circonstances. Cette délicieuse fille, depuis dix jours, avait été trop à lui, trop à lui seul ! Comment résister à une pareille tentation? 11 s'était grisé de son charme, de sa grâce, de sa beauté. Mais, le lendemain, vingt personnes allaient arriver au château, et ce serait la fin de cette dangereuse intimité. Il aurait du courage, s'écarterait, se perdrait
L'ABDÈ CONSTANTIN 197
dans la foule, verrait Bcttina moins souvent et de moins près... Ne plus la voir, il n'y pouvait songer! Il voulait rester l'ami de Betlina, puisqu'il ne pouvait être que son ami. Car il ('tait une autre pensée qui n'entrait même pas dans l'esprit de Jean ; cette pensée ne lui paraissait pas extravagante, elle lui paraissait monstrueuse. Il n'y avait pas au monde de plus honnête homme que Jean, et l'argent de Bettina lui faisait horreur, positivement horreur.
La foule, en effet, à partir du 25 juin, avait envahi Longueval. Madame Norton était arrivée avec son fils Daniel Norton, et madame Turner avec son fils Philip Turner; tous deux, le jeune Daniel et le jeune Philip, faisaient partie de la fameuse confrérie des Trente-Quatre. C'étaient d'anciens amis; Betlina les avait traités comme tels, et leur avait déclaré, avec une pleine franchise, qu'ils perdaient ahsolument leur temps ; ils ne se décourageaient pas cependant, et formaient le
198 L'ACIil^; CONSTANTIN
centro d'uno petite cour lorl oniprcsscc, lort assidue aulour de I](!ltiu;i.
Paul de Lavardens avait l'ail sou eiitivren scène et était devenu très rapidement r.mii de tout le monde. Il avait reçu cette éducation brillante et compliquée d'un jeune homme qui se destine au plaisir ; dès qu'il ne s'a.dssait que de s'amuser : cheval, croquet, lawn-tennis, polo, danse, charades et comédies, il était prêt à tout, il excellait en tout. Sa supériorité éclata, s'imposa. Paul devint, de l'assentiment général, le direclcur et l'organisateur des fêtes de Longueval.
Bettina n'eut pas une minute d'hésitation. Jean venait de lui présenter Paul rie Lavardens, et celui-ci achevait à peine le petit compliment de rigueur, que Bettina, se penchant vers Suzie, lui disait à l'oreille :
— Le trente-cinquième !
Elle fit cependant bon accueil à Paul, et si bon accueil, que celui-ci, pendant quelques jours, eut la faiblesse de s'y méprendre. Il
L'ADBÉ CONSTANTIN 199
crut que ses grâces personnelles lui valaient celte très aimable et très cordiale réception. C'était une grande erreur. Il avait été présenté par Jean; il était l'ami de Jean; aux yeux de Belfina, tout son mérite était là.
Le château de madame Scott était ville ouverte ; on n'était pas invité pour un soir, mais pour tous les soirs; et Paul, avec enthousiasme, s'était mis à venir tous les soirs. Son rêve était réalisé. Il retrouvait Paris à Longueval !
Seulement Paul n'était ni sot ni fat. Sans nul doute il était, de la part de miss Pcrcival, l'objet d'attentions et de faveurs toutes })articulicres ; elle se plaisait à causer longuement, très longuement, seule à seul avec lui... mais quel était l'éternel, l'inépuisable sujet de ces conservations? Jean, encore Jean, toujours Jean !
Paul était léger, dissipé, frivole, mais il devenait sérieux dès qu'il était question de Jean; il savait l'apprécier, il savait l'aimer.
200 L'AlUiK CONSTANTIN
Uicii ne lui (Hail plus doux, rien no lui était facile que de dire de son ami d'enfance tout le bien qu'il en pensait. Et comme il voyait que Bettina prenait grand plaisir à l'écouter, Paul donnait libre cours à son éloquence.
Seulement Paul — et c'était bien son droit — voulut, un soir, avoir le bénélicc de sa conduite chevaleresque. Il venait de causer pendant un quart d'heure avec Bettina. L'entretien terminé, il s'en était allé trouver Jean, de Taulre côté du salon, et lui avait dit :
— Tu m'as laissé le champ libre... et je me suis lancé intrépidement sur miss Percival.
— Eh bien, tu n'as pas lieu d'être mécontent du résultat de l'entreprise. Vous voilà les meilleurs amis du monde.
— Oui, certainement... Ça va... ça va... et ça ne va pas. Il n'y a rien de plus aimable et de plus charmant que miss Percival ; mais enfin, j'ai du mérite à le reconnaître, car là, entre nous, elle me fait jouer un rôle ingrat et ridicule, un rôle qui n'est pas de rnon âge.
L'ABBÉ CONSTANTIN ^Ul
J'ai Tàge dos amoureux, moi, je n"ai pas Tà^'-e des confidents.
— Des confidents?
— Oui, mon cher, des confidents! Voilà mon emploi dans cette maison ! Tu nous regardais tout à l'heure... OIi ! j'ai de bons yeux... Tu nous regardais... Eh bien, sais-tu de quoi nous parlions? De toi, mon cher, de toi, rien que de toi ! Et c'est la même chose tous les soirs. Des questions à n'en plus finir : «i Vous avez été élevés ensemble ? Vous avez pris des leçons tous les deux avec l'abbé Constantin? II sera bientôt capitaine? Et après? — Commandant. — Et après? — Colonel, et cœtcra... et cœtera... » Ah! Jean, mon ami Jean, si lu voulais laii-e un beau rêve ! . . .
Jean se fâcha, s'emporta presque. Paul lut très étonné de cet accès de brusque iri-italion.
— (Jii'est-ce (fui; lu as? lime semble rpie je n"ai rif.'u dil...
— Je le demande pardon. J'ai eu tort;
niiiis aussi pourquoi le passc-t-il par la lète une idée lellement absurde?...
— .'Vbsuide?... Je ne vois pas... Je l'ai bien eue poui- mon propre comiite, cette idée absurde.
— Ab ! toi...
— Coninient! ab ! moi''... Si je l'ai eue, tu peux l'avoir... Tu vaux mieux, que moi...
— Paul, je t'en supplit;!...
Le malaise de Jean était évident.
— N'en parlons plus... n'en parlons plus... Ce que je voulais dire, en somme, c'est que miss Percival me trouve bien gentil, bien gentil, bien gentil; mais, quant à me prendre au sérieux, jamais elle ne me prendra au sérieux, cette petite personne-là. Je vais me rabattre sur madame Scott, sans grande confiance... Vois-tu, Jean, je m'amuserai dans celte maison-là, mais je n'y ferai pas mes frais.
Paul se rabattit sur madame Scott; mais, dès le lendemain, il eut la surprise de se heurter à Jean; (-elui-ci, en effet, se mit à
venir prendre place, très réi;ulièrement, dans le cercle particulier de madame Scott, qui, tout comme Bettina, avait sa petite cour Ce que Jean venait chercher là, c'était une proleclion, un abri, un lieu d'asile.
Le jour de ce redoutable entretien sur les mariages sans amour, Bettina, elle aussi, pour la première fois, avait senti soudainement s'éveiller en elle ce besoin d'aimer qui dort, mais pas très profondément, dans le cœur de toutes les jeunes filles. La sensation avait été la même, au même moment, et dans l'àme de Jean, et dans l'âme de Bettina. Lui, épouvanté, s'était brusquement rejeté en arrière. Elle, au contraire, s'était laissée aller, dans toute la naïveté de sa pleine innocence, à cet accès d'émotion et d'attendrissement.
Elle attendait l'amour... si c'était l'amour! L'homme qui devait être sa pensée, sa vie, son âme, si c'était lui, ce Jean ! Pourquoi non? Elle le connaissait mieux qu'elle ne
201 L'AlilîÉ CONSTANTIN
loiiiiaissait Ions ceux (\u\, (icpiiis nu an, .ivaieiil l()url)ill()iiii('' autour do sa Ibi'luuc, el dans ce qu'elle savait do lui, rien n'était lait pour déoourager la confiance et l'amourd'une honnête lille. Loin de là !
Tous deux, en somme, faisaient bien, tous deux étaient dans le devoir et dans la vérité : elle, en se livrant; lui, en résistant; olle, en ne songeant pas une minute à Tobscuriié de Jean, à sa pauvreté; lui, en leculant devant celte montagne de millions, comme il aurait reculé devant un crime; elle, en pensant qu'elle n'avait pas le droit de discuter avec l'amour; lui, en pensant qu'il n'avait pas le droit de discuter avec l'honneur.
Voilà pounpioi, à mesure que Betlina se faisait plus tendre et s'abandonnait avec plus de franchise au premier appel de l'amour, voilà pourquoi Jean devenait, de jour en jour, plus sombre et plus agité. Il n'avait pas seulement peur d'aimer; il avait peur d'être aimé.
Il aurait dû rester chez lui, ne pas venir...
Il avait essayé, il n'avait pas pu... La tentation était trop forte et l'emportait. Il arrivait donc... Elle venait aussitôt à lui, les mains tendues, le sourire aux lèvres et le cœur dans les yeux. Tout en elle disait : « Essayons de nous aimer, et, si nous pouvons, aimonsnous ! »
La peur le prenait. Ces deux mains qui allaient au-devant de l'étreinte de ses deux mains, c'est à peine s'il osait les toucher. Il tâchait d'échapper à ce regard qui, tendre et riant, inquiet et curieux, cherchait son regard. Il tremblait de\ant la nécessité de parler à Bettina, devant la nécessité de l'entendre. C'est alors que Jean se réfugiait auprès de madame Scott, et c'est alors que madame Scott recueillait des paroles indécises, émues, troublées, qui ne s'adressaient pas à elle et qu'elle prenait pour elle, cependant.
Suzie ne pouvait guère ne pas s'y méprendre. Des sentiments encore vagues et confus qui l'agitaient, Bettina ne lui avait
tor, l/M\nf. CONSTANTIN
non (lil. Kllc i^ardait et caressait le secret de son amour naissant, coiniiie iinavai'C L;ar(le et caresse les premiers louis de son t^résor... Le jour où elle verrait clair dans son cœur, le jour où elle serait sûre d'aimer, ah ! comme elle parlerait ce jour-là, et comme elle serait heureuse de tout dire à Suzie !...
Madame Scott avait fini par s'attribueil'honneur de cetti; mélancolie de Jean, qui prenait, de jour en jour, un caractère plus marqué. Elle en était flattée, — il ne déplaît jamais aune femme de se croire aimée, — elle en était donc flattée, mais chagrine en même temps. Elle tenait Jean en grande estime, en grande affection: cela l'affligeait de penser que, s'il était triste et malheureux, c'était à cause d'elle.
Suzie avait, d'ailleurs, le sentiment de son innocence. Avec les autres, quelquefois elle était coquette, très coquette. Les tourmenter un peu, était-ce donc bien un grand crime? Ils n'avaient riiin à faire, les autres, ils
n'élaienl bons à rien ; cela les occupait, tout en Tamusant; cela leur faisait passer le temps, et à elle aussi... Mais Suzie n'avait pas à se reprocher d'avoir été coquette avec Jean. Elle se rendait compte de son mérite et de sa supériorité ; il valait mieux, que les autres; il était homme à souiïrir sérieusement, et c'est là ce que madame Scott ne voulait pas. Aussi déjà, à deux ou trois reprises, avait-elle été sur le point de lui parler bien doucement, bienafTectucusement,maisellcavaitré(lcclii.., Jean allait partir pour une vingtaine de jours; à son retour, si cela était encore nécessaire, elle lui ferait un peu de morale et saurait s'y prendre de telle manière, que l'amourne viendrait pas se jeter sottement à la traverse de leur amitié.
Donc Jean partait le lendemain... betlina avait insisté de toutes ses forces pour qu'il vînt passer cette journée à Longucval et pour qu'il (liiiàt au ( liàltau. jcjiu avait rciusé, alléguant ses occupalicuis à la wWUt (h; ce dt'jtart.
20J L'ABIIÉ CONSTANTIN
11 arriva le soir, vers dix iieurcs et demie ; il était venu à pifd; à plusieurs reprises, sur la roule, il avait failli retourner sur ses pas.
— Si j'avais du courage, se disait-il, je ne la reverrais pas. Je pars demain et ne reviendrai plus à Souvigny, tant qu'elle y sera... .Ma résolution est prise et bien prise.
Mais il continua son chemin; il voulait la voir encore... pour la dernière fois.
Dès qu'il entra dans le salon, Bettina accourut au-devant de lui :
— C'est vous, enfin!... Comme il est tard!
— J'ai été très occupé.
— Et vous partez demain?
— Oui, demain.
— De bonne heure?
— A cinq heures du matin.
— Vous vous en irez par la route qui longe le mur du parc et traverse ensuite le village?
— Oui, c'est bien par cette route-là que nous partons.
— Pourquoi est-ce d'aussi grand malin?
Je serais allée vous voir passer et vous dire adieu du haut de la terrasse.
Bellina tenait et gardait dans sa main la main de Jean, qui était brûlante. Celui-ci se dégagea douloureusement, par un effort.
— Il faut, dit-il, que j'aille saluer votre sœur.
— Tout à riieure !... elle ne vous a pas vu... il y a dix personnes autour d'elle... Venez vous asseoir un peu, là, près de moi.
Il fut obligé de s'asseoir à ses côtés.
— Nous aussi, dit-elle, nous allons partir.
— Vous?
— Oui, nous avons reçu, il y a une heure, une dépèche de mon beau-frère qui nous a causé une bien grande joie. 11 ne devait revenir que dans un mois; il revient dans douze jours; il s'embarque après-demain matin à N('\v-Y(»rk sur le Labrador... INous irons l'attendre au Havre... Nous partirons aprèsdemain. Nous emmenons les enfants. Cela leur fera du bien, de passer une dizaine de jours au
ÎIO L'Ainir: CONSTANTIN
bord de la mer... Coiiinic il sera cunlciit, mon beau-frère, de vous connaître !... De vous connaître?... Il vous connaît déjà. Nous lui avons parle de vous dans toutes nos lettres. Je suis sûre que vous vous entendrez à merveille avec lui. Il est excellent... Vous resterez là-bas combien de temps?
— Vingt jours.
— Vingt jours... dans un camp?
— Oui, mademoiselle, le camp de Cercottes.
— Au milieu de la forêt d'Orléans. Je me suis fait expliquer cela ce malin par votre parrain. Je suis lieureuse assurément d'aller audevant de mon beau-frère, mais, en même temps, je suis un peu fâchée de partir: sans cela, tous les matins, j'aurais fait une petite visite à votre parrain... Il m'aurait donné de vos nouvelles. Voulez-vous, dans une dizaine de jours, écrire à ma sœur une toute petite lettre de quatre lignes, — cela ne vous prendra pas beaucoup de temps, — pour lui dire
comment vous vous portez et pour lui dire aussi que vous ne nous oubliez pas?
— Oh! quant à vous oublier... ({uant à perdre le souvenir de voire grâce, de votre bonté... jamais! mademoiselle! jamais !
Sa voix était tremblante. Il eut peur de son émotion. Il se leva.
— Je vous assure, mademoiselle, qu'il faut que j'aille saluer votre sœur... Elle me regarde... Elle doit être étonnée...
Il traversa le salon. Beltina le suivait des yeux. Madame Norton venait de s'installer au piano pour faire valser les jeunes gens. Paul de Lavardens s'approcha de miss Percival :
— Voulez-vous me faire l'honneur, mademoiselle?...
— Mon Dieu, répondit-elle, je crois bien que je viens de promettre à monsieur Jean.
— Enfin, si ce n'est pas lui... ce sera moi.
— C'est entendu.
Bettina s'en alla vers Jean, qui venait de s'asseoir près de madame Scott.
ili L'ARBÉ CONSTANTIN
— .l'ai h\l un n:i"os iiiensongo, lui dil-elle. M. (le Lavardens est vomi in'inviler, cl je lui ai i(''j)(iii(lii que je vous avais j)ioiiiis celle valse... Oui, n'est-ce pas? vous voulez bien.
La tenir dans ses bras, respirer le parfum de ses cheveux!... Jean se sentait à bout de forces... Il n'osa pas accepter.
— Je suis désolé, mademoiselle. Je ne peux pas... je suis souffrant ce soir. J'ai tenu à venir, jiour ne pas partir sans vous avoir fait mes adieux; mais danser, non, je ne pourrais pas.
Madame Norton venait d'attaquer le prélude de la valse.
— Eh bien, dit Paul arrivant tout joyeux, est-ce lui, mademoiselle? est-ce moi?
— C'est vous, dil-elle tristement, sans quitter Jean des yeux.
Elle était très troublée et répondit cela sans trop savoir ce qu'elle disait. Elle regretta tout de suite d'avoir accepté. Elle aurait voulu rester là, près de lui... Mais il était trop
L'ABBÉ CONSTANT'iT^ 213
lard. Paul la prit par la main, et l'entraîna. Jean s'était levé. 11 les regardait tous les deux, Dcttina et Paul. Un nuage lui passa devant les yeux. Il souffrait cruellement.
— Je n'ai qu'une chose à faire, se dit-il, profiter de cette valse et partir... Demain matin, j'écrirai quelques lignes à madame Scott pour m'excuser.
Il gagna la porte... Il ne regardait plus Bettina... S'il l'avait regardée, il serait resté.
Mais Bettina le regardait, et, tout d'un coup, elle dit à Paul :
— Je vous remercie beaucoup, monsieur, mais je suis un peu lasse... Arrêtons-nous, je vous i>rie...Yous me pardonnez, n'est-ce pas?
Paul lui oITiil le bras.
— Non, je vous remercie, dit-elle.
La porte venait de se refermer. Jean n'était plus là. lit'ttina traversa le salon en courant. Paul resta seul, fort étonné, m^ comprenant rien à ce qui se passait.
m L'ABBÉ CONSTANTIN
Jean clail di'jà sur \r. perron, lorsqu'il s'enlendil appeler :
— Monsieur Jean ! monsieur Jean !
Il s'arrêta, se retourna. Elle était près de lui.
— Vous partez... sans me dire adieu !
— Je vous demande pardon, je suis très fatigué.
— Alors, ne vous en allez pas ainsi à pied. Le temps est menaçant.
Elle étendit la main au dehors.
— Tenez, il pleut déjà.
— Oh ! à peine.
— Venez prendre une tasse de ilié dans le petit salon, seul avec moi, et je vous l'erai reconduire en voiture.
Et, se retournant vers l'un des valets de pied :
— Dites que l'on attelle un coupe tout de suite.
— Non, mademoiselle, je vous en prie. Le grand air me remettra... j'ai besoin de marcher... Laissez-moi partir.
L'ADDÉ CONSTAMTIN 215
— Partez donc !... Mais vous n'avez pas de manteau... Prenez un eliûle pour vous envelopper.
— Je n'aurai pas froid... tandis que vous... avec celle robe ouverte... Je pars pour vous obliger à rentrer.
Sans mènie lui tendre la main, il se sauva et descendit rapidement les marches du per- / ron.
— Si je touche sa main, se disait-il, je suis perdu, mon secret m'échappe.
Son secret ! 11 ne savait pas que Beltina lisait dans son cœur comme dans un livre grand ouvert.
Lorsque Jean fut arrivé au bas du perron, il eut un court moment d'hésitation. Cette phrase était sur ses lèvres :
— Je vous aime! je vous adore ! Et c'est pour cela que je ne veux phis vous voir!
.Mais, cette phrase, il ne la j)rononce i»as, il s'éloi|,Mie, il se perd bientôt dans hi nuit... Beltina reste là, sur le perron, dans l'encadre-
12IC. L'AHHÉ CONSTANTIN
iiii'iil luiiiiiieiix (lu la porlc. I)(3 ^^rosse? l;oiiU(3s (!(.' pluie chassées })ai' lo vciil viciiiiciit (initier SCS épaules nues et la loiil rrissoiiiier ; elle n'y prend garde; elle entend distinctement battre son cœur.
— Je savais bien qu'il m'aimait, se ditelle; mais je suis bien sûre maintenant que moi aussi... oh! oui... moi aussi...
Tout d'un coup, dans l'une des grandes glaces de la porte, elle voit le reflet des deux valets de pied qui se tiennent debout, immobiles, près de la table de chêne du vestibule. Bettina fait quelques pas dans la direction du salon... Elle entend des éclats de rire et la valse qui continue. Elle s'arrête. Elle veut être seule, et, s'adressant à l'un des domestiques :
— Allez dire à madame que j'étais fatiguée, que je suis remontée chez moi.
Annie, sa femme de chambre, sommeillait dans un fauteuil. Elle la renvoie... Elle se déshabillera elle-même. Elle se laisse tomber
sur un divan. Elle éprouve un accablement délicieux.
La porte de sa chambre s'ouvre. C'est madame Scott,
— Vous êtes souffrante, Betlina?
— Ah ! Suzie, c'est vous, ma Suzie! Comme vous avez eu raison de venir!... Asseyez-vous tout près de moi.
Elle se blottit comme un enfant dans les bras de sa sœur, caressant de sa tète brûlante les fraîches épaules de Suzie, puis, soudainement, éclate en sanglots, en gros sanglots qui Tétouffent, la suffoquent,
— Bettina, ma chérie, qu'est-ce que vous avez?
— Rien, rien... ce sont les nerfs.,, c'est la joie?
— La joie?
— Oui... oui... attendez... mais laissezmoi pleurer un peu. Cela un- l'ail tant de bien!... N'ayez pas peur surtout... n'ayez pas peur.
218 L'AUnÉ CONSTANTIN
Sous les baisuis de su suMir, ilellina se Ciiline, s'apaise.
— C'est liiii, c'est lini,clje vais vous dire... J'ai à vous parler de Jean.
— Jean! vous l'appelez Jean?
— Oui, je l'appelle Jean... N'avez-vous pas remarqué, depuis quelque temps, comme il était triste et comme il avait l'air malheureux ?
— Oui, en effet.
— Il arrivait... il allait tout de suite s'installer près de vous et restait là, absorbé, silencieux, à tel point que, pendant plusieurs jours, je me suis demandé, — pardonnez-moi de vous parler avec une telle franchise, c'est mon habitude, vous savez, — je me suis demandé si ce n'était pas vous qu'il aimait, ma Suzie. Vous êtes si charmante, et cela aurait été si naturel ! Mais non, ce n'était pas vous, c'était moi '.
— Vous?
— Oui, moi! Écoutez bien... C'est à peine
s'il osait me regarder. Il m'évitait, il me fuyait... Il avait peur de moi, peur évidemment. Eh bien, là, en bonne justice, suis-je à faire peur? Non, n'est-ce pas?
— Assurément non.
— Ah ! c'est que ce n'était pas de moi qu'il avait peur, c'était de mon argent, de mon alTreux argent! Cet argent qui les attire tons, les autres, et les tente si fort, cet agent l'effraye, lui, et le désespère... parce qu'il n'est pas comme les autres, lui, parce que...
— Ma chérie, prenez garde, vous vous trompez peut-être...
— Oh ! non, non, je ne me trompe pas. Tout à l'heure, sur le perron, il partait, il m'a dit quelques paroles. Ces paroles n'étaient rien.,, mais si vous aviez vu son trouble, malgré tous ses efforts pour se contraindre!... Suzie, ma Suzie, par la tendresse que je vous porte, et Dieu sait quelle est cette tendresse! voici ma conviction, mon absolue conviction : si, au lieu d'élie miss l'crcival, j'av;iis él(; une
220 L'AHRf: CONSTANTIN
pauvre pclilo lillc sans argent, loiiL à l'iicure Jean urauraiL pris la main et m'aurait dit (ju'il lu'aiiiiail, -.i, s'il m'avail. ainsi parlé, savcz-vous ce que je lui aurais r('pondu?
— Que vous l'aimiez, vous aussi.
— Oui, et voilà pourquoi je suis si heureuse. C'est une idée fixe chez moi d'adorer l'homme qui sera mon mari... Eh bien, je ne dis pas que j'adore Jean, non, pas encore... mais enfin cela commence, Suzie... et cela commence si doucement!
— Bettina, je suis inquiète de vous voir dans cette exaltation. Je veux bien que M, Reynaud ait pour vous beaucoup d'afîection...
— Oh! plus que cela, plus que cela.
— Beaucoup d'amour, si vous voulez. Oui, vous avez raison, vous avez bien vu... 11 vous aime... et n'ètes-vous pas digne, ma chérie, de tout l'amour qu'on aura pour vous? Quant à Jean, — cela se gagne décidément, voilà que, moi aussi, je l'appelle Jean, — eh bien, vous savez ce que je pense de lui. Bien sou-
LACr.É CONSTANTIN '2-21
vent, toutes les deux, depuis un mois, nous avons eu occasion de nous dire... Je ie place très iiaul, très haut... Mais enfin, malgré cela, est-ce bien le mari qui vous convient?
— Oui, si je l'aime.
— J'essaye de vous parler raison et vous me parlez toujours... J'ai, Bettina, une expérience que vous ne pouvez pas avoir... Comprenez-moi bien... Dès notre arrivée à Paris, nous avons été lancées dans un monde très animé, très brillant, très aristocratique... vous pourriez être déjà, si vous l'aviez voulu, marquise ou princesse...
— Oui, mais je ne l'ai pas voulu.
— Vous sera-t-il tout à fait indifférent de vous appeler madame Reynaud?
— .\i)Solument, si je l'aime...
— Ah! vous revenez toujours...
— C'est que c'est la vraie question, il n'y en a pas d'autre... et je veux être raisonnable à mon tour. Cette question, je vous accorde qu'elle n'est pas tout à fait résolue, et que je
me suis pcut-ùLre un peu Iroj) vile monté la tête. Vous voyez comme je suis raisonnable. Jean part, domain. Je ne le reverrai que dans vin,^t jours. Je vais, pendant ces vingt jours, avoir tout le temps de m'intcrrogfr, de me consulter, de bien savoir, enfin, ce qui se passe en moi. Sous mes airs évaporés, je suis sérieuse et réfléchie... Vous le reconnaissez?
— Oui, je le reconnais.
— Eh bien, je vous adresse cette prière comme je l'adresserais à notre mère, si elle était là. Si dans vingt jours, je vous dis : « Suzie, je suis certaine de l'aimer! d me permettrez-vous d'aller à lui, moi-même, toute seule, et de lui demander s'il me veut pour femme? C'est ce que vous avez fait avec Richard... Dites, Suzie, me le permeltrez-vous?
— Oui, je vous le permettrai.
Bettina embrasse sa sœur et lui murmure ces deux mots à l'oreille :
— Merci, maman !
— Maman! maman! c'est ainsi que vous
m'appeliez, quand vous étiez une enfant... quand nous étions seules au monde, toutes les deux, quand je vous déshabillais le soir, à New-York, dans notre pauvre chambre, quand je vous tenais dans mes bras, quand je vous couchais dans votre petit lit, quand je vous chantais des chansons pour vous endormir. Et, depuis lors, Beltina, je n'ai eu qu'un désir au monde, votre bonheur. C'est pour cela que je vous demande de bien réfléchir. Ne me répondez pas... ne parlons plus de cela. Je veux vous laisser bien calme, bien tranquille. Vous avez renvoyé .\nnie... Voulez-vous que, ce soir encore, je sois votre petite maman, que je vous déshabille, que je vous couche comme autrefois?
— Oui, je veux le bien.
— Et, quand vous serez couchée, vous me promettez d'être bien sage?
— Sage coMiinc une image.
— Vous ferez tout ce que vous pourrez pour vous endormir?