‹ L'abbé Constantin (volume 5)Chapitre 3 sur 3 · i L'AIilir: CONSTANTIN · texte numérisé non relu

i L'AIilir: CONSTANTIN

— Tout ce(|iic je pourrai...

— Bien genliment, sans pcnseï- à rien?

— Bien tienliment, sans pensera rien.

— A la bonne heure !

Dix minutes après, la jolie tète de Beltina reposait doucement parmi les broderies et les dentelles. Suzie disait à sa sœur :

— Je vais en bas retrouver tout ce monde qui m'ennuie beaucoup ce soir. Avant de rentrer chez moi, je viendrai voir si vous dormez. Ne parlez pas... Endormez-vous.

Elle sortit. Bettina resta seule. Elle fut honnête. Elle fit, pour s'endormir, les efforts les plus sincères. Elle n'y réussit qu'à moitié. Elle tomba dans un demi-sommeil, dans un engourdissement qui la laissa flottante entre le rêve et la réalité. Elle avait promis de ne penser à rien et elle pensait à lui cependant, toujours à lui, rien qu'à lui, mais vaguement, confusément. Combien de temps se passa, elle n'aurait su le dire. Tout à coup, il lui sembla qu'on marchait dans sa chambre; elle

entrouvrit les yeux et crut reconnaître sa sœur. D'une voix tout ensommeillée, elle lui dit :

— Vous savez? je l'aime.

— Chut... Dormez ! dormez !

— Je dors... je dors.

Elle s'endormit pour tout de bon ; moins profondément cependant qu'à l'ordinaire, car, vers quatre heures du matin, un bruit la réveilla en sursaut qui, la veille, n'aurait aucunement troublé son sommeil. Une pluie tombait, torrentielle, et venait battre contre les deux grandes fenêtres de la chambre de Betlina.

— Oh! la pluie, se dit-elle; il va être mouillé 1

Ce fut sa première pensée. Elle se lève, ti-averse la chambre, pieds nus, entr'ouvre un volet. Lr joui- était venu, gris, bas, lourd; le ciel était ciiargé d'eau; le vent soufflait en tempête v[ faisait, par rafales, tourbillonner la pluie.

Î26 L'Ar.BK CONSTANTIN

Betlina ne se recouche pas. Elle sent qu'i\ lui serait tout à fait impossible de se rendormir. Elle met un peignoir et reste là devant la fenêtre; clic regarde loinber la j)lui('. Puisqu'il faut absolument qu'il s'en aille, elle aurait voulu qu'il s'en allât })ar un beau temps, sous un grand soleil éclairant sa première élaiic.

En arrivant à Longueval, il y a un mois, Bcttina ne savait pas ce que c'était qu'une étape. Elle le sait aujourd'hui. Une étape d'artillerie est une course de trente à quarante kilomètres, avec une heure de halte pour déjeuner. C'est l'abbé Constantin qui lui a apjiris cela; pendant leurs tournées du matin chez les pauvres, Bettina accable le curé de questions sur les choses militaires et tout particulièrement sur le service de l'artillerie.

Huit ou dix lieues sous cette pluie battante ! Pauvre Jean ! Bettina pense au petit Turncr, au petit Norton, à Paul de Lavardens, qui vont dormir l)icn tranquillement jusqu'à dix

heures du matin, pendant que Jean recevra ce déluge.

Paul de Lavardens ! Ce nom réveille en son esprit un souvenir qui lui est douloureux, le souvenir de ce tour de valse, la veille... Avoir ainsi dansé, lorsque le chagrin de Jean était manifeste ! Ce tour de valse prend aux yeux de Bettina les proportions d'un crime : c'est horrible, ce qu'elle a fait!

Et ensuite n'a-t-elle pas manqué de courage et de franchise dans ce dernier entrelien avec Jean? Lui, ne pouvait, n'osait rien dire; mais elle aurait dû montrer plus de tendresse, plus d'abandon. Triste et souffrant commue il était, jamais elle n'aurait dû lui permettre de s'en aller à pied. 11 fallait le retenir, le retenir à tout prix. L'imagination de Bettina travaille et s'exalte. Jean a dû emporter cette impression qu'elle était une mauvaise petite créature, sans cœur et sans [)itié.

Et dans une demi-heure il va partir, paitir pour vingt jours... Ah! si elle jjouvail, par

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un moyen qnelconcinc !... Mais ce moyen, il existe... Le régiment viKJcfilcr le loni^ijii mur du paiT, sous la terrasse. Voilà Dettina prise d'une envie folle d'aller voir passer Jean, il comprendra bien, en l'apercevant, là, à une pareille heure, qu'elle vient lui demander i)ar(ion de ses cruautés de la veille. Oui, elle ira ! ... Mais elle a promis à Suzie d'être sage comme une image, et faire ce qu'elle va faire, est-ce bien être sage comme une image ? Elle en sera quitte pour tout avouer à Suzie, en rentrant, et Suzie pardonnera.

Elle ira ! elle ira ! Seulement comment s'habiller? Elle n'a sous la main qu'une robe de bal, un peignoir de mousseline, de petites mules à talons et des souliers de bal en satin bleu. Réveiller sa femme de chambre, jamais elle n'oserait... et puis le temps presse... cinq heures moins un quart ! Le régiment part à cinq heures.

Elle peut se tirer d'affaire avec le peignoir de mousseline et les souliers de satin: elle

trouvera dans le vestibule un eliapeau, ses petits sabots de jardin et le grand manteau écossais qu'elle met, pour conduire, les jours de pluie. Elle entr'ouvre sa porte avec des précautions infinies; tout dort dans le château, elle se glisse le long des murs, dans les couloirs; elle descend l'escalier.

Pourvu que les petits sabots soient bien là, à leur place! C'est sa grande préoccupation. Les voici. Elle les attache par-dessus les souliers de bal, elle s'enveloppe dans le grand manteau. Elle entend que la pluie, au dehors, redouble de violence. Elle aperçoit un de ces immenses parapluies d'antichambre dont se servent les valets de pied quand ils montent sur le siège; elle s'en empare, elle est prête... mais, quand elle veut sortir, elle s'aperçoit que la porte-fenêtre du vestibule est fermée par une grosse barre de fer. Elle tâche de l'enlevi'r; mais la banc de fer tient bon, résiste, et le gland cartel du vestibule fait entendre

lentement cinq coups. Il part en ce moment!

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KUc V(niL 1(3 voir! elle veut le voir! Sa volonlé s'irrite avec les obstacles. Elle fait un grand elTort. La barre cède, glisse dans les rainures... Mais Betlina s'est fait à la main une longue estafilade qui laisse voir un mince filet de sang. Beltina tanij)onne son mouchoir autour de sa main ; elle prend son grand parapluie, elle tourne la clef dans la serrure, elle ouvre la porte. Enfin ! la voilà dehors !

Le temps est épouvantable. Le vent et la pluie font rage. Il faut cinq ou six minutes pour gagner cette terrasse, qui a vue sur la route. Bettina se lance en avant, courageusement, tête baissée, enfouie sous son immense parapluie. Elle a déjà fait une cinquantaine de pas. Tout à coup, furieuse, folle, aveuglante, une bourrasque se jette sur Bettina, s'engouffre dans son manteau, l'entraîne, la soulève, lui fait presque quitter terre, retourne violemment le parapluie. Ce n'est rien encore. Le désastre est complet. Bettina a perdu un de ses petits sabots... Ce n'étaient pas des sabots

sérieux, c'étaient de mignons petits sabots pour le beau temps.

Et, en ce moment, lorsque Bettina, désespérée, lutte contre la tempête, avec son soulier de satin bleu qui plonge dans le sable mouillé, en ce moment, le vent lui apporte l'écho lointain d'une sonnerie de trompettes. C'est le régiment qui part ! Bettina prend une grande résolution : elle abandonne le parapluie, rattrape son petit sabot, le rattache tant bien que mal, et i)art en courant avec un déluge sur la tète.

Enfin, elle est sous bois; les arbres la protègent un peu. Encore une sonnerie, plus rapprochée cette fois. Bettina croit entendre le roulement des voitures. Elle fait un dernier effort. Voici la terrasse... Elle est arrivée... Il était temps! Elle aperçoit, à vingt mètres, les chevaux blancs des trompettes, et, sur la route, elle voit onduler vaguement, dans le brouillai'd, la longue lile des canons et des caissons. Elle s'abrite ?f»ns un dc< vieux

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lilleiil'; qui bordent I;i terrasse. Elle regarde, elle atlend. Il est là, parmi e(;t!e masse confuse de cavaliers. Pciurra-l-elle le reconnaître? Va lui, la vcrra-l-il? Quelque hasard lui fera-l-il tourner la tète de ce côté?

Bettina sait qu'il est lieutenant à la deuxième batterie de son régiment; elle sait qu'une batterie se compose de six canons et de six caissons. C'est encore l'abbé Constantin qui lui a appris cela. Il faut donc laisser passer la première batterie, c'est-à-dire compter six canons, six caissons, et ensuite ce sera lui...

C'est lui, en effet, enveloppé dans son grand manteau, et c'est lui qui, le premier, la voit, la reconnaît. Quelques instants auparavant, il s'était rappelé une longue promenade qu'il avait faite avec elle, un soir, à la nuit tombante, sur cette terrasse. Il avait levé les yeux, et, à cette place môme où il se souvenait de l'avoir vue, c'était elle qu'il avait retrouvée.

Il la salue, et, lèlc nue, sous la pluie, se tournant sur son cheval à mesure qu'il s'éloigne, tant qu'il peutrapeirevoir, il la regarde. Il se redisait ce qu'il s'était déjà dit la veille :

— C'est la dernière fois !

Elle, avec un geste des deux mains, lui envoyait ses adieux, et ce geste, plusieurs fois répété, amenait ses niams si près, si près de ses lèvres, qu'on aurait pu croire...

— Ah ! se disait-elle, si, après cela, il ne comi)rend pas que je l'aime et s'il ne me pardonne pas mon argent î,..

C'est le 10 août, le jour qui doit ramener Jean à Longueval.

Betlina se réveille de très bonne heiire, se lève, court tout de suite à la fenêtre. Un grand soleil perce et déjà dissipe les vapeurs du malin. Le ciel, la veille au soir, était menaçant, chargé de nuages, Betlina a peu dormi, et, toute la nuit, elle se disait :

— Pourvu qu'il ne pleuve pas demain matin !

Il va faire un temps admirable, lieltina est

lin peu superstitieuse. Cela lui donne bon espoir et bon courage. La journée commence bien, elle finira bien.

M. Scott est revenu depuis quelques jours. Bcllina l'attendait sur le quai au Havre, à l'arrivée du paquebot, avec Suzie et les enfants.

On s'est embrassé tendrement à plusieurs reprises. Puis Richard, s'adrcssant à sa bellesœur :

— Eh bien, dit-il en riant, à quand le mariage?

— Ou cl mariape?

— Avec M. Jean Reynaud.

— Ali ! ma sœur vous a écrit?

— Suzie? Aucunement... Suzie ne m'a pas dit un mot... C'est vous, Bellina, qui m'avez écrit. Dans toutes vos lettres, depuis deux mois, il n'est question que de ce jeune offi- < II' r.

— Dans toutes mes lettres?

— Oui, oui... et vous m'écriviez plus sou-

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vent et plus longuement qu'à l'ordinaire. Je ne m'en plains pas; mais, enfui, je vous demande quand vous me présenterez mon beaufrère.

Il plaisante en parlant ainsi, mais Bellina lui répond :

— Bienlôt, j'esi)èrc.

M. Scott apprend que l'affaire est sérieuse. Au retour, en wagon, Bctlina a redemandé ses lettres à Piicliard. Elle les relit. C'est de lui, en effet, qu'à chaque page il est question dans ces lettres! Rlle retrouve là, racontée dans ses moindres détails, la première rencontre. Voici le portrait de Jean dans le jardin du presbytère, avec son chapeau de paille et son saladier de faïence... et puis encore monsieur Jean, toujours monsieur Jean ! Elle découvre qu'elle l'aime depuis bea\icoup plus longtemps qu'elle ne le pensait.

Donc c'est le 40 août. Le déjeuner vient de finir au château. Harry et Bella sont impa-

L'AIÎDÉ CONSTANTIN 237

lients. Ils savent que le régiment doit, entre une heure et deux, traverser le village. On leur a promis de les mener voir passer les soldais, et, pour eux aussi bien que pour Bettina, le retour du 9' d'artillerie est un grand événement.

— Tante Betty, dit Bella, tante Betty, viens avec nous.

— Oui, viens, dit Ilarry, viens; nous verrons notre ami Jean sur son grand cheval gris.

Bettina résiste, refuse, et cependant quelle tentation ! Mais non, elle n'ira pas, elle ne reverra Jean que le soir, pour cette explication décisive, à laquelle, depuis vingt jours, elle se prépare.

Lesenl'anLs partant avec leurs gouvernantes. Bettina, Suzie et Uichard vont s'asseoir dans le parc, tout près du château, et, dès qu'ils sont insi allés :

— Suzie, dit Bettina, je vais aujourd'iiui vous rappeler votre promesse. Vous vous

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souvenez de re qui s'esl passe entre nous, le soir de son départ. Il a clé convenu que si, le jour (1(; son relour, je vous disais : « Suzie, je suis siîre de l'aimer! » il a été convenu que vous me permettriez de m'adresser à lui franchement et de lui demander s'il voulait de moi pour femme.

— Oui, je vous l'ai promis. Mais ète?-vous bien sûre?...

— Absolument sûre. Je vous préviens donc que j'ai l'intention de l'amener... tenez, ici même, ajouta-t-ellc en riant, sur ce banc... et

. de lui tenir à prni près le langage que vous avez tenu autrefois à Richard... Cela vous a réussi, Suzie... vous êtes parfaitement heureuse. Et moi aussi, je veux l'être! Richard, Suzie vous a parlé de M. Reynaud.

— Oui, et elle m'a dit que d'aucun homme elle ne pensait plus de bien; mais...

— Mais elle vous a dit aussi que c'était peutêtre pour moi un mariage un peu tranquille, un peu bourgeois... Oh! méchante sœur!

Cioiiiez-vous, Ricliard, que je ne puis lui ôter celte ciainle de la tète. Elle ne comprend pas que je veux, avant tout, aimer et être aimée. Croiriez-vous, Richard, qu'elle m'a tendu, la semaine dernière, un piège horrible ! Vous savez, il y a, de par le monde, un prince Romanelli?

— Oui, vous auriez pu être princesse.

— Cela n'aurait pas rencontré, je crois, d'immenses diflicultés... Eh bien, un jour, j'avais eu l'imprudence de dire à Suzie que le prince Romanelli, à la rigueur, me paraissait acceptable. Imaginez-vous ce qu'elle a l'ait? Les Turner étaient à Trouville. Suzie a tramé un petit complot... On m'a fait déjeuner avec le prince... mais le résultat a été désastreux... Acceptable!... Les deux heures que j'ai passées avec lui, je les ai passées à me dciiiandcr comment j'avais jauiais j)u dire ane telle parole... Non, Richard, non, Suzie, je ne veux être ni princesse, ni comtesse, ni marquise. Je veux être madame Jean Rey-

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naiid... si M. Jean Ilcyiiaïul le voiil i)i(jii... cl

cela n'est i)as (Ci'taiii.

Le régiment entrait dans le village, et brusquement une fanfare éclata, martiale et joyeuse, à travers l'espace. Tous les trois restèrent silencieux. C'était le régiment, c'était Jean qui passait... La sonorité diminua, s'éteignit, et Bettina reprenant :.

— Non, cela n'est pas certain. Il m'ainut cependant, et beaucoup, mais sans trop savoir ce que je suis. Je pense que je mérite d'être aimée autrement, je pense que je ne lui causerais pas une semblable frayeur s'il me connaissait mieux, et c'est pour cela que je vous demande la permission de lui parler ce soir, librement, à cœur ouvert.

— Nous vous l'accordons, répondit Richard, nous vous l'accordons tous lys deux... Nous savons que vous ne ferez jamais rien, Bettina, que de noble et de généreux,

— J'essayerai, tout au moins.

Les enfants reviennent en courant. Ils ont

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VU Jean; il était loul blanc de poussière; il leur a dit bonjour.

— Seulement, ajouta Bella, il a pas été «entil, il s'est pas arrêté pour nous parler... il s'arrête ordinairement, et, ce malin, il a pas voulu.

— Si, il a voulu, répond Ilarry, car il a fait d'abord un mouvement comme ça... et puis il a plus voulu, il est reparti.

— Enfin, il s'est pas arrêté, et c'est si amusant de causer avec un militaire, surtout quand il est à cbeval !

— C'est pas ça seulement, c'est que nous l'aimons bien, M. Jean. Si tu savais, papa, comme il est bon, comme il sait bien jouer aver nous !

— Et comme il lait des beaux dessins!... llarry, tu te rappelles pas, ce grand policbinelle (jui était si drôle avec son bàion?...

— Et le ciiat, y avait aussi le 'bat, comme

à Guii^nul.

212 L'ABllE COISSTANTIN

Les (li'iix (Milanls s'éloigncnl eu paiianl de leur auii .Icau.

— Déciduiient, dit M, Scott, loul le monde l'aime dans la maison.

— El vous ferez comme loul le uionde, quand vous le connaîtiez, répond Bellina,

Le régiment a pris le trot sur la grande roule, au sortir du village... Voici la terrasse où Bcttina se trouvait l'autre malin... Jean se dit : 4 Si elle était là ! » 11 le redoute et l'espère en même temps... Il lève la tête, il regarde... Elle n'y est pas!

11 ne l'a pas revue! Il ne la reverra pas... de longtemps, au moins. Il va partir, le soir même, à six heures, pour Paris. Un des directeurs du ministère de la guerre s'intéresse à lui. Il va tâcher de se faire envoyer dans un autre régiment.

Jean a beaucoup réfléchi là-bas, seul, à dercottes, et voici quel a été le résultat de ses réflexions : il ne peut pas, il ne doit pas être le mari de Bettina !

Les hommes mettent pied à terre dans la cour du quartier. Jean prend congé de son colonel et de ses camarades. Tout est fini. Il est libre, il pourrait partir... 11 ne part pas cependant. 11 regarde autour de lui... Comme il était heureux, trois mois auparavant, lorsqu'il sortait de cette grande cour, à cheval, dans le fracas des canons roulant sur le pavé de Souvigny! Comme il va en sortir tristement aujourd'hui! Sa vie autrefois était là... où sera-t-elle maintenant?

Il rentre, il monte chez lui. Il écrit à madame Scott; il lui dit que, pour alTaires de service, il est obligé de ])artir à l'instant même; il ne pourra jias dîner au château; il prie madame Scott de le rappeler au souvenir de mademoiselle Bettina... lîcttiua !... Ah! (jii'il a ''Il d(3 peine à écriiv. rr. nom!... 11 feinie sa lettre... Il l'cnvrira tout ;"i l'heure.

llfait>cs iu(''paratifs de di'parl. l'Jisuitc il iia'diir adiiiu à son jiafraiu. C'est là ce «pii

-2\\ i/Ai:i;b: Constantin

lui (iiulc le plus... Il ik; lui parlci-ji que d'uiio

absence de peu do durée.

Il ouvre un des tiroirs de son bureau pour y prendre de l'argent. La première cbose qui frappe ses yeux est unepelile lettre sur papier bleuté. C'est le seul billet qu'il ait reru d'elle :

a Voulez-vous avoir la bonté de rcmeltre au porteur le livre dont vous m'avez parlé hier soir? Il sera peut-être un peu sérieux pour moi... Je voudrais cependant essayer de le lire... A tout à l'heure. Venez le plus tôt possible. »

C'est signé : Betlina. Jean lit et relit ces quelques lignes... Mais bientôt il ne peut plus lire... Ses yeux sont troubles.

— C'est tout ce qui me restera d'elle ! se dil-il.

Au même moment, l'abbé Constantin est en tèie à tète avec Pauline. Ils font leurs comptes. La situation financière est admirable. Plus de dfMix mille francs eu caisse!

L'Ar.BÉ CONSTANTIN ^lib

Et les vœux de Siizie et de Dettina sont comblés : il n'y a plus de pauvres dans le pays. La vieille Pauline a même, par instants, de légers scrupules de conscience.

— Voyez-vous, monsieur le curé, dit-elle, nous donnons peut-être un peu trop. Ça commence à se répandre dans les autres communes qu'on fait ici la charité à bureau ouvert. Et savez-vous ce qui arrivera un de ces jours? Cn viendra s'établir pauvre à Longue val.

Le curé donne cinquante francs à Pauline; elle sort pour aller les porter à un pauvre homme qui s'est cassé le bras, en tombant du haut d'une charrette de foin.

L'abbé Constantin reste seul au presbytère. Il est soucieux. Il a guetté le régiment au passage; mais Jean ne s'est arrêté qu'un instant; il avait l'air liisle. Depuis quelque temps déjà, l'abbé s'en est bien aperçu, Jean n'a plus sa bonne hiiiuour et sa gaieté d'autrefois. Le curé ne s'en était pas trop incjuiété, croyant

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à un de CCS petits cliagrins de jeunesse qui ne regardaient pas un pauvre vieux Ijonlioninne de prêtre. Mais la préoccupation de Jean était, ce jour-là, très marquée.

— Je viendrai tout à Theure, mon parrain, avait-il dit au curé; j'ai besoin de vous parier.

Il était i)arli l)ru?qnement. L'abbé Constantin n'avait pas eu le temps de donner à Loulou son morceau de sucre, ou plutôt ses morceaux de sucre; car il en avait mis cinq ou six dans sa poche, considérant que Loulou avait bien mérité ce régal par dix grands jours d'étapes et par une vingtaine de nuits passées à la belle étoile. D'ailleurs, depuis l'installation de madame Scott au château, Loulou avait très souvent plusieurs morceaux de sucre. L'abbé Constantin devenait dépensier, prodigue; il se sentait millionnaire; le sucre du cheval de Jean était une de ses lolies. Un jour même, il avait été sur le point d'adresser à Loulou son éternel petit discours :

— Cela vient des nouvelles cliâlclaines de Longueval. Priez pour elles ce soir.

Il était ti'ois heures lorsque Jean arriva au presbytère, et le curé tout aussitôt :

— Tu m'as dit que tu avais besoin de me parler... De quoi s'agit-il?

— D'une chose, mon parrain, qui va vous surprendre, vous chagriner, et qui me chagrine aussi. Je viens vous faire mes adieux.

— Tes adieux ! tu pars?

— Oui, je pars.

— Quand cola?

— Aujourd'iiui même... dans deux heures.

— Dans deux heures! mais nous devions dîner ce soir au château.

— Je viens d'écrire à madame Scott pour m'excuser... Je suis absolument forcé de partir.

— Tout (le suite?

— Tout de suite.

— Et tu vas?

— .\ Paris.

248 LWr.HR CONSTANTIN

— A Paris! l'ourciuoi celte dctcrmiiuuion soudaine?

— Pas si soudaine. 11 y a longlcmiis (juc jo songe à ce départ.

— El tu ne m'en avais rien dit!... Jean, il se passe quelque chose... Tu es un homme et je n'ai plus le droit de te traiter en eiilant; mais, enfin, tu sais combien je t'aime... Si tu as des tourments, des ennuis, pourquoi ne pas me les dire? Je pourj'ais peut-être le donner un bon conseil. Jean, pourquoi vas-tu à Paris '?

— J'aurais voulu ne pas vous le dire... Cela va vous faire de la peine... mais vous avez le droit de savoir... Je vais à Paris pour demander à être envoyé dans un autre régiment.

— Dans un autre régiment ?... quitter Souvigny?

— Oui, précisément, quitter Souvigny...

pour quelque temps, pour peu de temps; mais enfin quitter Souvigny, c'est cela que je veux, c'est cela qui est nécessaire.

L'ABBÉ CONSTANTIN tid

— Va moi, Jean, tu ne penses donc pas à moi?... roui- peu de temps!... Peu de temps! mai.s c'est ce qui me reste à vivre, peu de temps. Et, pendant ces derniers jours que je dois à la grâce de Dieu, c'était mon bonheur, Jean, oui, c'était mon bonheur de te sentir là, près de moi. Et tu t'en irais! Jean, attends un peu, patiente, ça ne sera pas bien long; attends que le bon Dieu m'ait rappelé à lui, attends que je sois allé retrouver là, à côté, et ton père, et ta mère... Ne t'en va pas, Jean, ne t'en va pas.

— Si vous m'aimez, moi aussi je vous aime... et vous le savez bien...

— Oui, je le sais.

— J'ai pour vous cette même tendresse que j'avais «juand j'étais tout petit, quand vous m'avez recueilli, quand vous m'avez élevé. Mon co.'ur n'a pas changé, ne changera jamais. .. Mais si le devoir, si riionneiir m'obligent à partir...

— Ail ! si c'est le devoir, si c'est l'hon-

250 L'AHRf; CONSTA NT IN

neur... Je ne dis plus rien, Jean... Tout passe après cela, tout, tout! Jr l'ai l(»iijoms connu bon juge de Ion devoir, bon jui^e de lou lionneur... Pars, mon enfant, pars. Je ne le demande rien. Je ne veux rien savoir.

— Eii bien, moi, je veux (oui vous dire, s'écria Jean, vaincu par son émotion. Aussi bien vaul-il mieux que vous sachiez tout. Vous restez ici, vous, vous retournerez au château... voushi reverrez... elle!

— Qui... elle?

— Bellina !

— Beltina?

— Je l'adore, mon parrain, je l'adore !

— 0 mon pauvre enfant!

— Pardonnez-moi de vous parler de ces choses... mais je vous les dis comme je les dirais à mon père. Et puis... je n'ai jamais pu en parler à personne, et cela m'élouffait... Oui, c'est une folie, qui, peu à peu, s'est emparée de moi, malgré moi, car vous comprenez bien... Mon Dieu ! c'est ici môme que j'ai com-

mencé à l'aimer. Vous savez, quand elle est venue avec sa sœur... les petits rouleaux de mille francs... ses cheveux qui se sont défaits... et le soir, le mois de Marie?... Puis il m'a été permis de la voir librement, familièrement... et, vous-même, sans cesse, vous me parliez d'elle, vous me vantiez sa douceur, sa bonté. Que de fois vous m'avez dit qu'il n'y avait rien de meilleur au monde !

— Et je lepensais... et je le pense encore... et personne ici ne la connaît mieux que moi, car je suis le seul à l'avoir vue chez les pauvres. Si tu savais, dans nos tournées, le matin, elle est si tendre et si brave ! Ni la misère ni la soutfraiice ne la rebutent... Mais j'ai tort de le dire tout cela...

— Non, non, je ne veux plus la revoir, mais je veux bien entendre parler d'elle.

— Tu ne rencontreras pas dans la vie, Jean, de femme meilleure et qui ait des sentiments plus élevés. A tel point, qu'un jour, — elle m'avait emmené dans une voiture découverte

252 L'Alîlîf; CONSTANTIN

qui était pleine de joujoux, — clic jiorlait ces joujoux à une pclilc fille malade, el, en les lui donnant, pour la faire rire, celle pelile, ])Our l'amuser, elle lui parlait si gentiment, que je pensais à loi el que je me disais, je m'en souviens maintenant : « Ah ! si elle était pauvre ! »

— Oui, si elle était pauvre! mais elle ne l'est pas!

— Oh! non... Enfin que veux-tu, mon pauvre enfant ! si ça te fait du mal de la voir, de vivre près d'elle, comme il faut, avant tout, que tu ne souffres pas... va-l'en, c'est cela, va-t'en... Et cependant... et cependant...

Le vieux prêtre devint songeur, laissa tomber sa tète dans ses mains, cl resta, pendant quelques instants, silencieux; puis il continua :

— Et cependant, Jean, sais-tu à quoi je pense ? Je l'ai beaucoup vue, mademoiselle Bettina, depuis son arrivée à Longueval. Eh bien, je réfléchis, — cela ne m'étonnait pas alors, cela me semblait si naturel, que l'on

s'intéressât à toi, — mais enfin, elle parlait de loi, toujours, oui, toujours.

— De moi ?

— Oui, et de ton père, et de ta mère. Elle était curieuse de savoir comment tu vivais, elle me demamlait de lui expliquer ce que c'était que l'existence d'un soldat, d'un vrai soldat aimant son métier et le faisant en conscience. C'est extraordinaire, depuis que tu m'as dit cela, il se fait dans ma tête tout un travail de souvenirs. Mille petites choses se groupent, se rapprochent... Ainsi, elle est revenue du Havre avant-hier à trois heures. Eh bien, une heure après son arrivée, elle était ici. Et c'est de toi, tout de suite, qu'elle m'a parlé. Elle m'a demandé si tu m'avais écrit, si tu n'avais pas été malade, quand tu arriverais , à quelle heure, si le régiment passerait par le village.

— 11 est inutilf.', mon parrain, de rechercher tous <es souvenirs.

— Non, cela n'est pas inutile... Elle parais-

se

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sait si (-011101110, si licincuso niriiic, (l(;j)ens('r qu'elle allait to revoir! Ce dîner de ce soir, elle s'en faisait une fête... Elle devait te présenter à son beau-frère, qui est arrivé. Il n'y a personne en ce moment au château, pas un seul invité. Elle insistait beaucoup sur ce point, — et je me rappelle sa dernière phrase, — elle était là sur le seuil de la porte : k Nous ne serons que cinq, m'a-t-elle dit, vous et M. Jean, ma sœur, mon beau-frère et moi. » Et elle a ajouté, en riant : « Un vrai dîner de famille. » C'est sur ce mot qu'elle est partie, qu'elle s'est sauvée presque. Un vrai dîner de famille? Sais-tu ce que je crois, Jean, le sais-tu?

— 11 ne faut pas croire cela, mon parrain, il ne faut pas...

— Jean, je crois qu'elle t'aime !

— Et moi aussi, je le crois !

— Toi aussi?

— Quand je l'ai quittée, il y a vingt jours, elle était si agitée, si émue! Elle me voyait

L'ADBÉ CONSTANTIN 255

triste et malheureux. Elle ne voulait pas me laisser partir. C'était sur le peri'on du château. J'ai dû m'onluir... oui... nronfiiir. J'allais parler, éclater, tout lui dire. Après avoir fait une cinquantaine de pas, je me suis arrêté, je me suis retourné. Elle ne pouvait plus me voir. J'étais en pleine nuit. Mais je la voyais, moi. Elle était restée, là, immobile, les épaules et les bras nus, sous la pluie, regardant du côté par où j'étais parti. Peut-être suis-je fou de penser que... Peut-être n'était-ce qu'un sentiment de pitié. Mais non, c'était autre chose que de la pitié, carsavez-vous ce qu'elle a fait, le lendemain matin? Elle est venue, à cinq heures, par un temps effioyable, me voir passer sur la route avec le régiment, et, là, sa façon di; me dire adieu... .\h ! mou parlain ! mon parrain !...

— Mais aloi's, dit le pauvre curr-, coiuplêtement boulcvcrsi', comiiiêliMncnl désoricMli', mais alors je n»; comprends plus du tout. Si tu l'aimes, Jean, et si elle t'aime!

25r, L 'A Bli fi CONSTANTIN

— Mais c'est à cause de cela surtout qu'il f.iiil que je parle. S'il n'y avait que moi ! si j'étais certain qu'elle ne s'est pas ajierriie de mon amour, certain qu'elle n'en a pas été attendrie ! je resterais... je resterais... rien que pour la douceur de la voir, et je l'aimerais de loin, sans espérance aucune, rien que pour le bonheur de l'aimer... Mais non, elle a bien compris... et loin de me décourager... enlin... voilà ce qui m'oblige à partir...

— Non, je ne comprends plus. Je sais bien, mon pauvre enfant, que nous ])arlons là de choses où je ne suis pas prand clerc... mais, enfin, vous êtes tous les deux bons, jeunes et charmants... Tu l'aimes... elle t'aimerait... et tu ne pourrais pas !...

— Et son argent, mon parrain, et son argent!

— Qu'importe son argent ! ce n'est rien que son argent ! Est-ce que c'est à cause de son argent que tu l'as aimée?... C'est plutôt malgré son argent. Ta conscience, mon Jean,

sera bien en paix à cet égard, et cela suflit.

— Non, cela ne surOl pas. Avoir bonne opinion de soi-niènic, ce n'est pas assez; il faut encore que celte bonne opinion soit partagée par les autres.

— Oh! Jean, parmi ceux qui te connaissent, qui pourrait douter de toi?

— Qui sait?... Et puis il y a autre ciiose que cette question d'argent, autre chose de plus sérieux et de }ilus grave. Je ne suis pas le mari qui lui convient.

— Et quel autre plus digne (pic loi?...

— Il ne s'agit pas de rechercher ce que

je puis valoii", il s'agit de considérer ce

qu'elle est et de considérer ce que je suis;

il s'agit de se demander ce que duit être sa

vie et ce que doit être ma vie, à moi... Un

jour, Paul, — vous savez, il a une façon un

peu brutale de dire les choses... mais cela

donne souvent à la pensée beaucouj) de

clarté, — il était question d'elle... Paid ne

se doutait de rien... sans cela... il est bon..

-jns i/Ar.r.i; Constantin

el n'aurait pas ainsi \)Ai\r. \\\\ liicii, il me (lisait : « Cf (ju'il lui faut, (•'r>t un luaii (jui soit bien à clic, tout à elle, un mari qui n'ait d'au Ire souci que de faire de son exislciice une lele perpétuelle, un mari enfin qui lui en donne pour son arycnl. » Vous me connaissez... Un tel mari, je ne peux pas, je ne dois pas l'être. Je suis soldat et veux rester soldat. Si les hasards de ma cairièrc m'envoient un jour en garnison dans quelque trou des Alpes ou dans un village perdu de l'Algérie, puis-je lui demander de me suivre? puis-je la condamner à cette existence de femme de soldat, qui est, en somme, un |)cu l'existence du soldat! Pensez à la vie qu'elle mène aujourd'hui, à tout ce luxe, à tous ces plaisiis?...

— Oui, dit l'abbé, cela est plus sérieux que la question d'argent.

— Tellement sérieux, qu'il n'y a pas d'hésitation possible. Pendant ces vingt jours que j'ai passés là-bas, seul, au camp, j'ai

bien pensé à tout cela... je n'ai pensé qu'à cela... et, l'aimant comme je l'aime, il faut que les raisons soient bien fortes qui me montrent clairement mon devoir. Je dois m'en aller... loin, bien loin, le plus loin possible. J'en soulTrirai beaucoup... mais je ne dois plus la revoir! je ne dois plus la revoir! Jean se laissa tomber sur un fauteuil, près de la cheminée; il resta là, accablé. Le vieux prêtre le regardait.

— Te voir malheureux ! mon pauvre enfant! qu'une telle douleur tombe sur toi!... Cela est trop cruel, trop injuste!...

A ce moment, on frappa légèrement à la porte.

— Ah! (lit le curé, n'aie pas peur, Jean... je vais renvoyer...

L'abbé se dirigea vers la porte, l'ouvrit et recula comme devant une apparition inattendue.

C'était IJettina. Tout de suite, elle avait vu Jean, et, allant droit à lui :

260 L'AHBK CONSTANTIN

— Vous?... s"ccria-l-cllc. Oli! que J(3 suis conlenle!

Il s'éLail lové... elle lui avait pris les doux mains, et, s'adrossanl à Tabbo :

— Je vous doinande pardon, inonsiour le curé, si c'est à lui d'abord que jo suis allée... Vous, je vous ai vu hier... et lui, pas depuis vingt grands jours, pas depuis certain soir où il est parti de la maison triste et souffrant.

Elle tenait toujours les mains de Jean. 11 ne se sentait la force ni de faire un mouvement, ni de prononcer une parole.

— Et maintenant, continua Bettina, allezvous mieux? Non, pas encore... je le vois.... encore triste... Ali! comme j'ai bien fait de venir! J'ai eu là une inspiration. Cependant, cela me gène un peu, cela me gêne beaucoup de vous trouver ici. Vous comprendrez pourquoi lorsque vous saurez ce que je viens demander à votre parrain.

Elle abandonna les mains de Jean, et, se tournant vers l'abbé :

— Je viens, monsieur le curé, vous prier de vouloir bien entendre ma confession... Oui, ma confession... Mais ne vous avisez pas de vous en aller, monsieur Jean. Je ferai ma confession publiquement. Je parlerai très volonliers devant vous... et même, en y songeant, cela sera bien mieux ainsi. Asseyonsnous... voulez-vous?

Elle se sentait pleine de confiance et de hardiesse. Elle avait la fièvre, mais cette fièvre qui, sur le champ de bataille, donne au soldat de Tardeur, de l'héroïsme et le mépris du danger. L'émotion qui faisait battre le cœur de Bettina plus vite qu'à l'ordinaire était une émotion haute et généreuse. Elle se disait :

— Je veux être aimée! je veux aimer! je veux êir(; heureuse ! je veux qu'il soit iieureux! Kt, puisque hii wr pciil p,is avoir le courage, c'est à moi ifen avoii- jioui- nous deux, c'est à moi de marcher seule, la tète haute et d'un <œur tranquille, à la conquête

•2.J LAiniÉ CONSTANTIN

(Je iiolri^ amour, à la conquête do noire bonheur!

Betlina, dès les })i'emii'i's mots, avait pris sm* l'ahbé et sur Jean un complet ascendant. Ils la laissaient dire, ils se laissaient laire. Ils sentaien! bien ([ue Tlieure était supième, ils coiupienaient que ce qui allait se passer là serait dr'cisif, irrévocable; mais ils n'étaient ni l'un ni l'autre en état de prévoir... Ils s'étaient assis docilement, presque automatiquement. Ils attendaient, ils écoutaient... Entre ces deux hommes éperdus, Bettina, seule, était de sang-froid... Ce lut d'une voix nette et précise qu'elle commença :

— Je vous dirai, d'abord, monsieur le curé, et cela pour mettre votre conscience pleinement en repos, je vous dirai que je suis ici avec le consentement de ma sœur et de mon beau-frère. Ils savent pourquoi je suis venue, ils savent ce que je vais l'aire. Ils ne le savent pas seulement,ils l'approuvent. C'est entendu, n'est-ce pas? Eh bien, ce qui m'amène, c'est

L'ADBÉ CONSTANTIN '263

votre lettre, monsieur Jean, celle lettre jiar laquelle vous avez ajijiris à ma sœur que vous ne pouviez pas, ce soir, venir dîner avec nous et que vous étiez absolument obligé de partir. Cette lettre a dérangé tous mes projets... En effet, ce soir, — toujours avec la permission de ma sœur et de mon beau-frère, — je voulais, après le dîner, vous emmener dans le parc, monsieur Jean, m'asseoir avec vous sur un banc, — j'avais eu l'enfantillage de choisir la place d'avance, tout à l'heure; — là, je vous aurais tenu un petit discours, très préparé, très étudié, presque appris par cœur; car, depuis votre départ, je ne pense qu'à ce petit discours. Je me le récite à moimême du matin au soir. Voilà donc ce que je me proposais de faire, et vous comprenez que votre lettre... Je me suis trouvée fort embarrassée... J'ai un p<3u réfléchi et je me suis dit que, si j'adressais mon petit discours à votre parrain, ce serait à peu près comme si je vous l'adressais à vous-même. Je suis donc

2Gt I/AIU'.I^: CONSTANTIN

veiiii", iiionsiour le curé, vous pi'ior de vouloir bien nrécouliT.

— Je vous écoule, mademoiselle, halhnlia Tabbé.

— Je suis riciie, monsieur le curé, je suis très ric.lic, et, à vous parler franchenienl, j'aime beaucoup mon argent, oui, je l'aime beaucoup. Je lui dois ce luxe qui m'entoure, ce luxe qui, je l'avoue, — c'est une conlession, — ne m'est aucunement désagréable. Mon excuse, c'est que je suis encore bien jeune, cela passera peut-être avec ràgc... Mais, enfin, cela n'est pas bien sûr. J'ai une autre excuse; c'est que, si j'aime un peu mon argent pour les agréments qu'il me procure, je l'aime beaucoup pour le bien qu'il me permet de faire autour de moi. Je l'aime en égoïste, si vous voulez, pour la joie que me cause le plaisir de donner... Enfin, je crois que ma fortune n'est pas trop mal placée entre mes mains. Eh bien, monsieur le curé, de même que vous avez, vous, charge d'âmes.

il me semble que j'ai, moi, charge d'argent. Je me suis toujours dit : « Je veux que mon mari soit, avant tout, digne de partager cette grande fortune; je veux être bien certaine qu'il en fera bon usage, avec moi, tant que je serai là, et, après moi, si j^. dois m'en aller de <e monde, la première. » Je me disais encore autre chose... .le me disais : « Celui qui sera mon mari, je veux l'aimer! » Et voilà, monsieur le curé, où véritablement commence ma confession. 11 est un homme qui, depuis deux mois, a fait tout ce qu'il a pu pour ine cacher qu'il lu'ainiait... Mais cet homme, je n'en doute pas, il m'aime... Jean, n'est-ce [)as, vous m'aimez?

— Oui, dit Jean, tout bas, les yeux fermés, comme un criminel, je vous aime !

— Je le savais bien; mais, enfin, j'avais besoin de vous l'entendre dire. VA maiiilrnant, Jean, je vous en conjure, ne prononcez plus un seul mot. Toute parole de vous serait inutile, me troublerait, m'empôcheiait d'aller

•ICa I/Ar.r. f. CONSTANTIN

jiiS(iu';ui hdiil cl (lo vous (liic ce (|iio je, liens al)Soliiiii('nl à vous dire. I'i-()nn'ttt'/-moi do leslcr là, assis, sans bougor, sans parler... Vous me le promcllez?

— .le vous le promets.

Betlina perdait un peu de son assurance, sa voix tremblait légèrement. Kilo reprit cependant avec un enjouement un peu lorcé :

— Mon Dieu, monsieur le curé, je ne vous accuse ccrtainemcnl pas de ce qui est arrivé, mais pourtant tout cela est un peu votre faute.

— Ma faute !

— Ah! ne me parlez pas, vous non plus. Oui, je le répète, votre faute... Je suis certaine que vous avez dit à Jean beaucoup de bien de moi, beaucoup trop. Peut-être, sans cela, n'aurait-il pas songé... Et, en même temps, à moi, vous me disiez beaucoup de bien de lui, — pas trop, non, non, mais enfin beaucoup ! — Alors, moi, j'avais tant de confiance en vous, que j'ai commencé à le regarder et à l'examiner avec un peu plus d'atlen-

L'ABr.É CONSIANTIN 267

lion. Je me suis inisc à le comparer avec tous ceux qui, depuis un an, avaient demandé ma main. 11 m'a paru qu'il leur était de toute manière absolument supérieur... Eiilin il est arrivé qu'un certain jour... ou plutôt un certain soir... il y a trois semaines, la veille de voire départ, Jean, je me suis aperçue que je vous aimais... Oui, Jean, je vous aime !... Je vous en conjure, Jean, ne dites rien... restez assis... ne vous approchez pas de moi. J'avais fait, avant de venir ici, provision de courage; mais je n'ai déjà plus, vous le voyez, mon beau calme de tout à ri.etu'o. J'ai encore cependant ceruiines chosr'S à vous dire... et les plus importantes de toutes. Jean, écoutezmoi bien. Je ne veux pas d'une l'éponse arrachée à votre émotion. Je sais que vous m'aimez... Si vous devez m'épouser, je ne veux pas que ce soit seulement pai- amour; je veux que ce soit aussi i)ar iai>on. l'i'ndant ces quinze j(jurs (pii ont pii'(;(''<Ii' volie di-parl, vous av(;/ pris un tel soin (b; uw l'iiir, de vous

268 L'Ai:l5É CONSTANTIN

dérober à loiil cnlrelien, que je n'ai pas pu me niuiitrer à vous telle que je suis. Il y a en iiiui peul-être certaines qualités que vous ne connaissez pas... Jean, je sais ce que vous êtes, je sais à quoi je m'engagerais en devenant votre femme, et je serais pour vous non pas seulement une lemme aimanie et tenrire, mais aussi une femme courageuse et ferme. Je connais votre vie entière, c'est votre parrain qui me Ta racontée. Je sais pourquoi vous êtes soldat, je sais quels devoirs, quels sacrifices vous pouvez entrevoir dans l'avenir... Jean, n'en doutez pas, je ne vous détournerai d'aucun de ces devoirs, d'aucun de ces sacrifices. Si je pouvais vous en vouloir de quelque chose, je vous en voudrais peut-être de cette pensée, — oh! vous avez dû l'avoir! — que je vous souhaiterais libre et tout à moi, que je vous demanderais d'abandonner votre carrière. Jamais ! jamais ! entendez-vous bien, jamais je ne vous demanderai une pareille chose... Une jeune fille que je connais a fait

L'ABBÉ CONSTANTIN t>69

cela, en se marianl; elle a l'ail une chose qui était mal... Je vous aime et je vous veux tel (jue vous êtes. C'est parce que vous vivez autrement et mieux que tous ceux qui m'ont désirée pour l'emme que je vous ai, moi, désiré pour mari. Je vous aimerais moins, je ne vous aimerais peut-être plus du tout, — cela me serait bien difficile cependant, — si vous vous metliez à vivre comme vivent tous «•eux dont je n'ai pas voulu... Quand je pourrai vous suivre, je vous suivrai, cl partout où vous serez sera mon devoir, partout où vous serez sera mon bonheur. Et, si le jour arrive où vous ne pourrez pas m'emmener, le jour où vous devrez partir seul, eh bien !Jean, ce jour-là, je vous promets d'avoir du courage, j)0ur ne pas vous enlever votre cour;i<:e à vous... Et maintenant, monsieur le curé, ce n'est pas à lui, c'est à vous (pie je m'adresse... je veux que, ce soit vous ((ui répondiez... pas lui. Dites... s'il m'ainK- et s'il me sent digne de lui, serait-il juste de me Taire

270 L'AIilîK CONSTANTIN

cxiiicr si (lurcii'.ciil ma l'orliiiK.' ?... Dites !.. ne duil-il pas aC(3C])lcr d'ctio mon mari']

— Jean, (lit gravem(3nt le vienx |)rèlre, épon?o-Ia... c'est ion devoir... et ce sei'a ton bonhenr !

Jean s'approclia de Beltina, la j)iit dans ses bras et posa sur son front un premier baiser.

Betlina se dégagea doucement, et, s'adressanl à rai)bé :

— Et maintenant, monsieur le curé, j'ai encore quelque cliose à vous demander... Je voudrais... je voudrais...

— Vous voudiiez?...

— Je vous en jirie, monsieur le curé, embrassez-moi.

Le vieux prêtre l'embrassa sur les deux joues, paternellement, et ensuite Bettina :

— Vous m'avez dit bien souvent, monsieur le curé, que Jean élait un peu votre fils, — moi aussi, n'est-ce pas? je serai un jieu votre fdle. Cela vous fei'a deux cnlants, voilà tout!

Un mois après, !e 1:2 septembre, à midi, Detlina, dans la idus simple des robes de mariée, traversait l'église de Longueval, pendant que, placée derrière l'autel, la fanfare du '.)' d'artillerie sonnait joyeusement sous les voûtes de la vieille église.

Nancy Tiirner avait sollicité l'honneur de tenir l'orgue en cette «irconstance solennelle; car le pauvre petit harmonium avait disparu. Un orgue aux tuyaux resplendissants se dressait dans la tribune de l'église. C'était le cadeau de noces de miss Percival à l'abbé Constantin.

Le vieux curé dit la messe. Jean et Bettina s'agenouillèrent devant lui; il prononça la formule de la bénédiction et resta ensuite, pendant quelques instants, en prière, les bras étendus, appelant de toute son âme les grâces du ciel sur la lêle de ses deux enfants.

L'orgue lit alors entendre celle même rêverie de Chopin que Bettina avait jouée, la

272 L'AIJliÉ CONSTANTIN

première fois qu'elle était entrée dans celle petite église de village où devait être consacré le bonheur de sa vie.

Et ce fut Bettina celle fois qui pleura.

Typ. P. BI'.ODAKDol G.Vr.f.OrS.

^^ Hallvy, Ludovic

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