‹ L'abbé Daniel (volume 2)Chapitre 4 sur 12 · INTRODUCTION VU · texte numérisé non relu

INTRODUCTION VU

hommes et la vie de la terre sans absorber l'une dans l'autre; ni mieux entrelacer l'histoire fugitive des passions humaines et l'étemelle histoire des saisons et des travaux rustiques.*

The two following extracts are from the article of Emile Montégut in the Revue des Deux Mondes ^ December, 1876:

«Ce qui est entré de la vie parisienne dans la formation de son talent est peu de chose en comparaison de ce qu'il doit à la province.*

«Si la province a beaucoup donné à André Theuriet, il lui a largement payé sa dette, et c'est elle à son tour qui lui doit reconnaissance, car elle ne pouvait rencontrer un peintre qui présentât d'elle une image plus aimable, plus épurée de toute vulgarité et de toute sottise, et mieux faite pour la consoler de s'être vue dans les grimaçantes peintures de Balzac et dans le brutal miroir de Gustave Flaubert.* '

lo septembre 183 . .

Avant-hier j'aî eu vingt ans, et J'ai quitté le séminaire pour n'y plus rentrer. Mon cœur est plein de joie, et une douce fièvre m'agite depuis que je suis S revenu dans mon cher pays mi-poitevin et mi-tourangeau. J'ai refait connaissance avec mon petit domaine des Bruasseries. J'ai revu les Templiers , où habite mon oncle, et où j'ai retrouvé Denise, grandie et plus belle encore que l'an dernier. — Elle a maintenant dix-

10 sept ans. — Ce matin j'ai traversé le pré qui sépare les Bruasseries des Templiers ; je me suis glissé jusqu'au pied de la tourelle aiguë qui regarde Etableaux. De là on aperçoit toute la vallée. Etableaux, à droite, s 'étage sur son coteau rocheux. Au-dessous, par delà les molles

15 rondeurs des châtaigniers, l'Egronne, sinueuse et lente, chemine par les prés, tantôt cachée sous les aulnes, tantôt découverte et presque aveuglante de clarté. A gauche, tout au fond, le bourg de Pressigny s'étale en éventail, et la rivière baigne ses dernières maisons. Lé

20 soleil montait dans un ciel d'un bleu immaculé et illur minait toute la vallée. Quelle fête pour les yeux! quel beau temps, et quelle joie de vivre l

L'autre soir, quaiw} i^.sui? allé faire mes adieux à Pabbé Boimeau, notre supérieur, je Pai trouvé, comme d'habitude, enfermé dans la bibliothèque. "Eh bien, mon enfant, m'a-t-il dit en relevant sa tête déjà blanche, vous nous abandonnez?" Je Pai remercié de ses bontés 5 pour moi, puis je lui ai exposé que je ne me sentais pas une vocation assez décidée pour Tétat ecclésiastique, et que j'essaierais de faire mon salut, tout en vivant dans le monde. "Mon enfant, m'a-t-il répondu de sa voix lente, vous parlez de ce que vous ne connaissez pasno le monde soumet les cœurs à de rudes épreuves, et vous êtes de ceux qu'il aime surtout à faire souffrir. Du reste, a-t-il ajouté en me tendant la main. Dieu saura ramener ses brebis. Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, car, si j'en crois mon cœur, vous nous revi- 15 endrez."

Pauvre abbé! Il y a deux jours à peine que la lourde porte s'est refermée derrière moi, et aujourd'hui le séminaire m'apparaît déjà comme un pays si lointain et si étrange! 20

18 septembre au soir.

L'horloge de Pressigny vient de sonner dix heures, la nuit est calme, la maison est assoupie, et seul je ne puis dormir

C'est aujourd'hui dimanche. Nous ne sommes pas 25 allés aux vêpres, et j'ai passé Taprès-midi aux Templiers. Il faisait un temps clair et tiède; les domestiques avaient pris congé pour le reste du jour; mon oncle était à la chasse, et ma tante s'était endormie en lisant son livre d'heures. Les cloches de Pressigny avaient longtemps 30 sonné et venaient de se taire. Un bourdonnement

d'insectes, où l'on dbtînguait la lime aiguë de la sauterelle, emplissait les champs. Denise et moi, nous nous sommes assis au pied de la tourelle, près des framboisiers. Nous étions silencieux. Je me sentais heureux et pour- 5 tant tourmenté; j'aurais voulu marcher pour secouer mon embarras, et je restais immobile. Elle aussi paraissait troublée. *' Denise, ai- je dit enfin, je voudrais te demander une chose qui me rendrait bien heureux. . . Cueille toi-même cette rose qui est là, et donne-la-moi."

lo Elle est restée inunobile, et moi, rouge de honte, je n'osais plus la regarder. Tout à coup, et sans rompre le silence, elle s'est levée et a marché lentement vers le rosier. Sa main s'est glissée à travers les branches; mais en détachant la fleur elle a poussé un cri. Je suis

i5acco\uii: son bras s'était meurtri aux épines, *'Ce n'est rien," a-t-elle dit, et elle a voulu s'éloigner. J'ai pris sa main, j'ai posé un doigt tremblant sur la déchirure où perlait une gouttelette de sang. Elle a tressailli, et nos regards se sont rencontrés. Elle a laissé tomber

30 la rose, et nous nous sommes enfuis, effrayés de nos témérités.

J'ai passé le reste de ma journée à courir dans les bois. Il me semblait, chaque fois que je ralentissais ma course, sentir encore à l'extrémité de mes

35 doigts la moite impression de cette chair délicate, déchirée par les épines. A la tombée de la nuit, comme je rôdais autour des Templiers, l'oncle m'a vu et m'a appelé. Je suis entré dans la grande salle, les yeux baissés, et frémissant de la tête aux pieds. Denise était

30 penchée vers Pâtre, et je ne pouvais voir sa figure. Près de la table servie, un grand jeune homme blond, aux

larges épaules, à Pair ouvert et hardi, se tenait debout. *'Tu vas souper avec nous, m'a dit mon oncle, et avec ce garçon-là. Le reconnais-tu?" J'osais à peine lever les yeux sur le nouveau venu, quand lui, partant d'un éclat de rire, s'est écrié: ** Eh quoil petit Dani, 5 tu ne te souviens plus de Simon Beauvais, de Pressigny, qui t'a repêché un jour que tu t'étais laissé choir dans l'Égronne ? * . . Tu as donc jeté le froc aux orties ? . . . " Et son rire bruyant a reconunencé. Je ne savais que répondre, et, confus de ce malencon-io treux souvenir évoqué en présence de Denise, je me suis laissé secouer la main par le colosse, qui s'est ensuite assis à table près de ma cousine. J'ai gardé le silence pendant le souper, tandis que Beauvais, rendu plus jovial par le vin de mon oncle, n'était jamais à court de 15 saillies et de joyeux contes. Denise paraissait comme préoccupée et ne prononçait que de rares paroles. Au moment du départ, nos regards se sont rencontrés, mais elle a rapidement détourné la tête, et je suis rentré aux Bruasseries tout agité, la tête pleine de projets, 20 le cœur rempli de craintes vagues.

28 septembre.

Simon Beauvais ne quitte plus les Templiers. Tout le jour la maison retentit de son gros rire. Mon oncle le choie, les domestiques ne tarissent pas sur sa force, 25 son entrain et son adresse; Denise même est sous le charme, et moi, inhabile à tous les exercices du corps, je me sens plus gauche, plus timide encore quand il est là. Il est venu gâter le paisible bonheur que je savourais silencieusement. 30

Aujourd'hui les vendanges ont conunencé dans la

vallée. Un splendide soleil baignait les vignes aux feuillei^ déjà rougies. Les vendangeurs, échelonnés le long des pentes de la côte des Murets, s'entr'appelaient joyeusement. Sur les routes couraient les diarrettes S chargées de raisins, et une enivrante odeur de vin doux s'exhalait des pressoirs. Denise, la tête couverte d'un large chapeau de paille, passait légèrement entre les ceps; je la suivais, heureux de me mouvoir avec elle dans le même air tiède et de fouler le sable où s'étaient

lo posés ses pieds. Un moment elle s'est arrêtée sous un noyer; le temps chaud avait rougi ses joues, et dans l'ombre projetée par les bords de son chapeau de paille on voyait briller ses yeux couleur de violette. Tout à coup, à quelques pas de nous, Beauvais est apparu,

ts conduisant la charrette. Sa figure épanouie avait cette expression gouailleuse qui me déconcerte toujours* Tandis que les vendangeurs versaient leurs bottées dans les tonneaux placés sur le chariot, le cheval, impatienté par les mouches, a fait mine de s'emporter. Beauvais

20 s'est élancé en avant et a saisi le bridon, et pendant que la bête ruait, lui, d'un seid bras, la contraignait à rester en place et souriait d'un air superbe. J'ai regardé Denise à la dérobée: elle avait les yeux fixés sur Beauvais, et sa figure exprimait \me naïve admiration. Je

«S me suis senti humilié; pour la première fois la jalousie m'a mordu au cœur, et j'ai brusquement quitté la vigne.

Au Séminaire, 20 octobre, îfon, je n'étais pas fait pour la vie du monde, et Tabbé Donneau avait raison. L'épreuve, ô mon Dieu, 30 n'a pas été longue. . . Je ne pouvais plus rester aux Tem-

pliers, et le séjour même des Bruasseries m'était insupportable. Denise épouse Beauvais dans trois joiu^. On parlait déjà de ce mariage à mon retour aux Bruasseries, et j'étais le seul à Pignorer. Une servante bavarde s'est chargée de me dessiller les yeux. J'ai senti dans s mon cœur un grand écroulement; il m'a semblé qu'un épais brouillard obscurcissait tout à coup ma lumineuse vallée de l'Egronne. J'ai passé une nuit à pleurer, et au matin je me suis enfui, sans même voir Denise une dernière fois. lo

Je suis rentré à la ville par une tiède soirée. Tous les habitants étaient dehors. J'ai traversé les rues bordées de magasins vivement éclairés, et sillonnées d'une foule joyeuse, animée, vivante, puis je me suis enfoncé dans le quartier solitaire et obscur qui avoisine 15 la cathédrale. La vieille église étendait sa grande ombre sur les cloîtres et sur les murs du séminaire. Portant d'une main mon léger bagage, j'ai frappé à la grande porte bien connue, et j'ai demandé le supérieur. On m'a conduit à la bibliothèque. Tout au fond, à 20 l'extrémité de deux sombres murailles de livres, je l'ai aperçu qui lisait près de sa petite lampe. Au bruit de mes pas, il a relevé la tête, et, me tendant la main: *'Eh bien, a-t-il dit de sa voix calme, je vous avais bien prédit que vous nous reviendriez!" Alors seulement j'ai 25 senti que tout était fini, et je n'ai pu lui répondre que par des sanglots.

Quatorze ans après. — Mars 184 . .

En rangeant mes livres, j'ai retrouvé le petit paroissien dont je me servais aux Templiers. Qu'il faut peu de 30 chose pour faire dévier mon esprit et le pousser vers

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les émotions défendues! A la vue de la reliure brune, je me suis senti attendri. Mon pauvre cœur s'est rouvert comme vme blessiire mal fermée. Les Templiers! en dépit de ma volonté, mon cœur est toujours

5 aux Templiers. J'ai beau feuilleter mes livres, saint

Augustin me semble maintenant subtil, et Bossuet

impitoyable. Que Dieu me vienne en aide, car, livré

à moi-même, je crains de succomber.

Au séminaire j'étais soutenu par l'enthousiasme de la

lofoi, par l'attrait des dévouements de l'apostolat et par la discipline de la maison. . . Je fis avec transport le sacrifice de ma volonté. On me nomma vicaire d'une des églises de la ville. La chaire m'était ouverte, je voyais la foule attentive au-dessous de moi. Je pré-

15 parais, j'étudiais mes sermons, ma jeunesse montait tout entière à mes lèvres; mais il a plu à Dieu de me doimer, avec un génie médiocre, une âme moins ambitieuse que tendre. Mon zèle se ralentit; puis la ville avec ses passions et ses distractions bruyantes, la ville me trou-

aoblait et m'ébranlait. Je crus qu'un village bien ignoré, caché parmi les arbres, conviendrait mieux aux besoins de mon cœur. J'obtins une cure à D . . . , au fond de la Touraine, à vingt lieues des Templiers. Je saluai cette promesse de vie paisible; je me complus dans cette

25 idée de m' enterrer ici, à trente-trois ans, espérant qu'au village du moins il me serait donné de faire fructifier mon âme au profit de ma paroisse. Je suis à D. . . depuis un an. J'ai quatre cents paroissiens disséminés dans des closeries éparses. L'église est presque seule, au

30 centré, avec la maison commune et le presbytère. Ma demeure est humble et vieille, mais paisible et selon

XO VABBlS, DANIEL

mes goûts. Derrière, s'étend un enclos ombreux et assez vaste. Que me manque-t-il encore? . . .

Mes amis ont cessé de m'écrire. Tout ce qui reste de ma famille est aux Templiers, où je ne puis retourner. De loiii en loin, la poste m'apporte un mandement ou 5 une circulaire imprimée avec la suscription: *'AM. le curé de D . . . " Plus de lettres intimes, plus de Daniel ! . . . Hors de ma paroisse je suis mort; mes paroissiens sont des hommes simples et presque tous illettrés. Je ne les vois guère que le dimanche; durant la semaine, je vis lo dans Pisolement. Marie-Lène, qui a servi mon prédécesseur et qui me sert, Marie-Lène ne dit pas deux paroles en un jour. Elle a constamment comme un bandeau de plomb sur le front et passe le reste de sa vie à s'ennuyer pour Tamour de Dieu. Je n'ai pas de 15 chien, Marie-Lène a horreur des animaux. Mon jardin même, qui me plaisait tant l'an dernier, mon jardin est devenu morose, comme ma vie. Mes confrères des paroisses voisines sont tous âgés et ont des goûts sédentaires; d'ailleurs leurs cheveux blancs attirent mon 20 respect sans attirer mon cœur.

Et voilà que je me sens pris de la nostalgie de la ville. Les inquiétudes de la cité ont fait place à d'autres tourments. Je suis malade de solitude. Ma paroisse ressemble à un grand verger où la nature seule règne, 25 pacifique et féconde. La ville est plus ou moins sympathique à toutes les vocations; mon village ne comprend que deux choses : le travail manuel et le mariage. Je n'ai pas de célibataires au delà de l'âge de trente ans. Partout où un toit fume entre les noyers, il y a une fa- 30 mille, il y a des enfants. L'église, la maison commune

et la cure sont les seules demeures solitaires; mais Péglbe a Dieu, et chaque dimanche un troupeau de fidèles ; la maison commune a Pécole, toute bourdonnante d'enfants; mon logis seul est délaissé ... Ah ! pauvre

5 pasteur dévoyé! . . .

Si seulement j'avais un petit enfant à élever, à instruire, à aimer, un enfant dormant sous mon toit, jouant sur mon seuil, emplissant ma maison de sa vie joyeuse! . . •

lo Avril 184 . .

Ce matin, au moment où je rentrais au presbytère

après ma messe, j'ai été abordé par une femme âgée

que je n'ai pas reconnue sur-le-champ. C'était la

Bruère, la vieille domestique de Denise. Je ne l'avais

15 pas revue depuis mon temps de séminaire. Mon cœur battit et je me sentis rougir. Elle, un peu intimidée aussi par ma soutane, s'avançait, saluait et ne savait si elle devait m'appeler Daniel ou M. le curé. ''Vous ne pensiez bien sûr guère à moi, monsieur le curé? me

20 dit-elle enfin; je suis venue à cause de ma sœur, qui est dosière dans votre paroisse. J'arrive des Templiers, où tout le monde vous fait bien des compliments. Notre maîtresse m'a répété: "Ne manque pas surtout d'aller chez le cousin et de lui demander ses portements, ^^

2$ Pauvre dame mignonne! elle est toujours un peu délicate depuis la naissance de sa petite Denise, il y aura trois ans vienne Pâque fleurie. Ah! on ne vous oublie pas aux Templiers, et mêmement M. Beauvais m'a dit: •Voilà un lièvre que vous porterez au cousin. . ." Et

30 la petite! Voici un bouquet de violettes qu'elle a fait elle-même.*

Z2 VABBi DANIEL

La Bruère est toujours aussi bavarde. Son babil m'a laissé le temps de me remettre de mon trouble. J'ai pu la questionner ensuite sans paraître trop ému, et contenter ainsi mon faible coeur qui s'était réveillé en sursaut d'un sommeil de quatorze années. . . 5

On est heureux aux Templiers! Je le pensais bien. Comment n'y serait-on pas heureux ? Beauvais est plein d'attention pour ma cousine. Ils ont une petite ûlle qu'ils adorent, et qui est le vivant portrait de sa mère, dont elle porte le doux mon. La Bruère ne m'a laissé 10 désirer aucun détail, elle m'a tout conté: la gentillesse de l'enfant, les préoccupations de la mère, les agrandissements du doniaine, les prouesses de chasse de Beauvais. Et j'ai cru le revoir, mon heureux rival, projetant sa grande ombre sur moi, et j'ai revu aussi Denise, brune, 15 pâle et mignonne, et j'ai revu le temps passé. . .

Voici qu'une larme vient de rouler sur le liséré blanc de mon rabat. Elle y brille suspendue. O souvenirs, pourquoi vous ai-je évoqués ? O mon cœur, tu te croyais détaché du monde, et tu t'attendris au souvenir d'une fenune! . . .

Ils ont une petite fille qui ressemble à sa mère. . . 20

Avril 184 . .

Un affreux malheur! Pauvre homme, où es-tu maintenant? ... Je vois toujours ton regard si profond. Que 25 voulait-il me dire ? Puisse Dieu te juger dans sa miséricorde!

Il était trois heures de l'après-midi. J'étais à l'église, où Ton chantait les Ténèbres. C'est aujourd'hui jeudi saint. La porte était restée large ouverte et livrait 30

passage au printemps. Le temps était doux, comme est douce la paix d'une conscience fraîchement réconciliée avec son Dieu. Les fleurs dont de pieuses filles avaient surchargé le tombeau de Notre-Seigneur, les 5 fleurs embaumaient Pair. J'étais assis à ma place accoutumée, au milieu des enfants. Les femmes s'étaient rangées devant le chœur. Les enfants avaient apporté chacim un maillet pour marquer bruyamment la consternation de Jérusalem. Cette circonstance,

10 jointe au printemps, les rendait plus turbulents que d'ordinaire. Le petit Daniel surtout était plus remué que jamais. C'est un enfant de huit ans. Je l'avais depuis longtemps distingué parmi ses camarades pour sa bonne mine, son air éveillé, et aussi parce qu'il s'appelle

15 Daniel, conune moi. Il parlementait avec son plus proche vokin, et s'agitait pour arriver à se placer à mes côtés. Les enfants devinent si vite qu'on les aime! Déjà, selon le rite du jeudi saint, on avait éteint les premières bougies de cire jaune, et je me transportais

20 en esprit à Jérusalem. Le petit Daniel avait réussi à se glisser près de moi, et bientôt la douceur de l'air, le parfiun des fleurs, le chant des psaïunes avaient clos ses yeux, et il appuyait sur mon bras sa tête ensommeillée. On avait éteint l'avant-dernière bougie. Les

25 maillets impatients conunençaient à se faire entendre, quand tout à coup un bruit se répand dans l'église. Je toiune la tête, une femme accourait. Toutes les autres se lèvent, s'attroupent, puis sortent en hâte. On vient à moi. «Monsieur le curé, c'est le charpentier Peyré

30 (le père du petit Daniel) qui, en plaçant le bouquet sur le faîte de la nouvdle maison, vient de tomber dans

la rue et se meurt!» Je sors tout en surplis, je coiu^ vers la maison neuve. Tout le monde se range à mon approche, et je vois étendu, dans quel état, mon Dieu! un homme qui ouvre sur moi ses grands yeux, plonge un profond regard dans mon regard, et, comme je lui s prenais les mains, remue les lèvres, et le voilà mort! Sa femme était là, tout à côté, immobile statue. La foule criait, elle seule était muette. On emporte le cadavre, on entraîne la veuve; mais, avant de partir, elle lève les yeux vers le faîte de la maison où le bou- lo quet planté par son mari faisait flotter ses rubans joyeux.

Peyré n'a point de parents ici; il n'était pas du pays. La veuve n'a qu'un frère chargé d'enfants. Tout cela est pauvre à faire pleurer. Le réduit de Peyré ne lui appartient même pas. Heureusement j'ai encore la 15 plus forte partie de mon terme des Bruasseries; mais que peut faire l'argent? Ahl que sont mes ennuis à côté de cette douleur? . . . Misérable, et je me plaignais!

Quand je pris congé de la veuvei, mon attention fut attirée par des cris lamentables du petit Daniel, qui 20 dormait tantôt de si bon cœur sur mon bras. Je le pris par la main et l'emmenai au presbytère. Je l'ai couché dans ma chambre d'ami. Il dort maintenant. Les larmes se sont séchées sur ses joues, qu'elles ont toutes barbouillées. . . 25

O mon Dieu! d'un malheur si affreux ta providence voudrait-elle faire jaillir pour moi une consolation ?

Dix jours après.

Que la paix du Seigneur s'étende aussi sur elle durant te siècles des siècles! ... La femme de Peyré a suivi 30

L'ABBÈ DANIEL IS

son mari à sept jours d'intervalle. Je Pai enterrée près de lui. EUe s'était alitée le lendemain de Tévénemcnt. Elle ne mangeait plus, elle ne parlait plus. Le médecin Pavait condamnée dès le premier jour. La

5 vue de son fils lui semblait indifférente. Pourtant, à Pheure suprême, comme elle tenait la main de Daniel, elle le regarda avec une tendresse inexprimable, puis mit cette main dans la mienne sans mot dire. J'ai accepté ce legs.

lo Mai 184 . .

Voici que j'occupe une nouvelle chambre. J'ai cédé

à Daniel la mienne, qui est plus aérée et plus gaie. Il

me semble que j'ai changé de presbytère et même de

paroisse. La sérénité est revenue en moi depuis que

15 je loge cet enfant sous mon toit. Je pense encore souvent aux Templiers, mais maintenant sans amertume et sans péril. Si Denise a xme petite fille, moi j'ai un garçon. Nos destinées ne sont plus si différentes. Béni soit Dieu qui m'a envoyé cet enfant l

20 Mon petit Daniel est encore un peu farouche; il n'est pas apprivoisé. C'est im oiseau que j'ai pris tout emplumé, et qui voit bien qu'il n'a pas été élevé ici. Il est comme ces fleurs qu'on transporte tout en boutons déjà, et qui sont quelque temps avant de se ravoir; mais,

25 tout sauvage qu'il est, il met ma maison en fête.

Et, tandis que je satisfais ainsi mon cœur et que je savoure cette paternité inespérée, on me loue, on me vante, on me bénit dans ma paroisse. *Ah! monsieur le curé, que c'est bien ce que vous faites làl Le bon

30 Dieu vous le rendra!* Je m'en humilie devant Dieu tous les soirs. Ils me laissent prendre cet enfant, ils

x6 L'ABBÉ DANIEL

me le donnent; il est à moi ... un enfant vivant et beau! Je puis le nourrir, le loger, le garder dans ma maison, et ils ne me demandent rien en retour d'un pareil trésor, et je ne suis pas leur débiteur! Au contraire, c'est moi qu'on remercie et qu'on loue!

Ah! nul ne sait tout le calme, tout le bonheur que ce jeune hôte m'apporte dans ses mains ouvertes et tendues. . .

Ici s'arrête le journal de Pabbé Daniel. Les préoccupations nouvelles entrées au presb3rtère avec Porphelin avaient imposé silence aux pensées troublantes et aux souvenirs mélancoliques. Il avait fallu songer à S vêtir Tenfant, à Pacclimater, à Papprivoiser surtout. Pour Pabbé, si timide, si gauche et si inexpérimenté quand il s'agissait des détails de la vie pratique, ce n'avait pas été une tâche toujours facile; mais il s'y était mis de tout cœur. Toute la tendresse depuis

lo longtemps accumulée en lui, et qui ne savait où se répandre, s'épanchait maintenant sur l'enfant adoptif. Il s'occupait de ses vêtements et de sa nourriture avec cette joyeuse ardeur d'une jeune mère encore novice, à qui l'amour fait deviner ce que l'expérience n'a pu

15 lui apprendre. Le jour, il passait des heures à le regarder jouer, et la nuit à le regarder dormir.

Il pensait souvent encore à Denise; mais cette pensée n'apportait maintenant avec elle ni regrets, ni remords. Denise n'apparaissait désormais à l'abbé que comme

20 la mère heureuse d'un enfant en qui plus tard devaient revivre ces grâces et cette fleur de jeunesse tant aimées autrefois. Il se transportait en imagination aux Templiers, il voyait grandir l'enfant, il entendait ses frais éclats de rire au fond du verger, et. dans ses songeries

^5 il associait sa destinée à celle de son enfant, à lui.

C'est au milieu de ces préoccupations et de ces doux rêves que s'écoulèrent rapidement sept années. La

Bruère vint encore une fois à D , et cette fois

apporta d'assez mauvaises nouvelles. Denise ne pouvait se remettre complètement d'une maladie; au 5 contraire, elle paraissait s'affaiblir chaque jour. Cette visite laissa l'abbé inquiet et mélancolique. Après le départ de la Bruère, il se promena longtemps dans le jardin. Il se sentait le cœur plein d'ime tristesse douce et amère à la fois. Daniel, déjà grand, le rejoignit, fit 10 quelques tours avec lui sans parler, puis lui demanda tout à coup: *Qu'avez-vous, mon cousin?* (c'était l'abbé qui lui avait fait prendre l'habitude de cette appellation familière.) Le cousin leva le bras pour lui appuyer la main sur la tête: *J'ai toil» répondit-il, et 15 sa pensée changea de direction sans cesser d'être émue.

L'enfant, en effet, avançait en âge, il entrait dans sa seizième année, et bientôt il allait falloir se séparer de lui. Il avait peu à peu parcouru le cercle assez restreint des études familières à l'abbé. Il avait fait sa 20 première communion, il avait appris le français, l'histoire de l'antiquité et celle de son pays; l'abbé l'avait vu tantôt frémissant au récit des batailles, tantôt languissant et étouffant un bâillement aux dissertations philosophiques, et il avait pressenti que la vie contemplative 25 et studieuse ne serait pas son fait, que le démon des aventures le pousserait vers l'action. Quand ce besoin de la vie active éclaterait, que deviendrait le pauvre cousinr. .. Daniel lui était nécessaire comme le pain. Il suivait d'un regard la beauté croissante de son âge, 30 et voyait avec effroi les molles rondeurs de l'enfance

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s'effacer sxir sa figure pour faire place aux formes anguleuses de Padolescence. Il songeait que dans dew( ans, plus tôt peut-être, il faudrait faire choix d'une position. Serait-il cultivatexu-, commerçant, employé? Et SPabbé cherchait d'un air inquiet à découvrir en Daniel les premiers germes d'une vocation, et il s'effrayait rien qu'à la pensée de les trouver.

A ces inquiétudes s'ajoutaient les tomments journaliers que lui causaient les témérités et les goûts aventu-

loreux de l'enfant. Daniel jouait avec le danger comme avec ime fleur; rien ne l'étonnait et rien ne l'arrêtait; agile, robuste et toujours de bonne humeur, il était le boute-entrain du village; on le voyait à toutes les fêtes et à toutes les corvées. Il y avait en lui quelque chose

15 de la vivacité, de la gentillesse et aussi de la sauvagerie de l'écureuil. Une fois déjà on l'avait rapporté au presbytère tout meurtri d'une chute de cheval, un jeune cheval qu'il avait monté à cru et lancé au galop à travers champs. Une autre fois il avait failli se noyer dans

20 l'écluse du moulin en plongeant pour en retirer un enfant. Le malheureux et craintif cousin soupirait et ressentait chaque soir, en le voyant sortir, toutes les angoisses d'une mère pour un fils unique. Chaque fois que Daniel quittait le presbytère, l'abbé était tenté

25 de lui donner l'absolution in artictdo mortis \ mais qu'ils étaient délicieux aussi les moments qui succédaient à la crainte évanouie! Quelle pluie de printemps lui rafraîchissait alors le cœur!

Un soir, ils se promenaient ensemble sur la grand'

30 route. Les dernières teintes du couchant s'effaçaient, la vallée commençait à s'obscurcir; mais à l'horizon

20 L'ABBlf DANIEL

les lignes s'accusaient nettement encore sur le cid orangé. Une forme noire, vigoureusement découpée, se montra sur la route, du côté du couchant, et on entendit im bruit de pas. L'adolescent contempla un moment cette brusque apparition et s'écria: •Mon s cousin, un soldat!' En effet, c'était un fantassin; le sac au dos, les bras doucement balancés par une marche rythmée, il s'avançait vers les promeneurs. Il les atteignit bientôt et passa rapide à côté d'eux. Une force mystérieuse paraissait le pousser en avant. Tout lo était expressif dans sa personne et semblait dire: «Plus vite! Là-bas je vais surprendre quelqu'un, là-bas une joie m'attend!* L'abbé avait continué à marcher en sens inverse, mais Daniel s'était arrêté et suivait le soldat avec des yeux avides. Quand il l'eut perdu 15 dans l'ombre: «Mon cousin, s'écria-t-il tout à coup, savez-vous? c'est soldat que je voudrais être!* Le cousin gardait le silence. «Mon cousin, reprit l'enfant, est-ce que je vous ai fait de la peine? . . .• L'abbé, toujours muet, poursuivait sa route d'im pas rapide en songeant 20 aux inexprimables déchirements de la séparation, et mentalement il répétait ces mots de l'Évangile de saint Matthieu: ^ Pater mi , , . , non sicut ego vola y sed sictU tu. . .»

Le lendemain, à midi, le facteur apporta une lettre 25 de Simon Beauvais: Denise était gravement malade et se recommandait aux prières de son cousin. L'abbé resta d'abord comme anéanti sous le coup, puis il prit le chemin de l'église et y demeura agenouillé pendant une heure: il en sortit un peu fortiûé, mais non calmé, 30 et marcha jusqu'au soir à travers champs. Au retour,

il refusa de souper, descendit au jardin et passa une grande partie de la nuit à marcher encore et à fatiguer son corps pour assoupir les agitations de son esprit. Vers deux heures du matin, la fraîcheur de Pair le saisit, set il songea à prendre quelque repos. Il fut réveillé dès quatre heures par un ronflement étrange qui partait d'une grange voisine du presbytère. C'était le bruit d'ime batteuse qu'on avait amenée la veille au village, et dont le mécanisme, nouveau poiir le pays, avait

lo excité l'admiration de Daniel. Ce sourd grondement ébranla encore le système nerveiix très irritable de l'abbé. Il redescendit au jardin et se remit à songer à Denise. Le facteur passait chaque jour à midi; il apporterait sans doute une nouvelle lettre, et, selon ce qu'elle an-

isnoncerait, le cousin prendrait ime résolution et partirait s'il le fallait pour les Templiers. Il allait et venait dans le clos pour se fatiguer et tromper l'attente. Le ronflement de la batteuse le poursuivait. Il rentra dans sa chambre et remplit sa valise avec ime activité

20 fiévreuse afin d'être prêt pour midi.

Daniel cependant ne savait que penser. Depuis la veille, son cousin était inabordable. A plusieurs reprises déjà, il avait voulu le questionner, et des gestes d'impatience l'avaient éloigné. Il se hasarda de nouveau à

25 demander: *Pour Dieu, mon cousin, qu'avez-vous ? — Laisse-moi seul!» répondit brusquement l'abbé. Daniel interdit alla au village, où il trouvait toujours distraction nouvelle, et, comme la batteuse l'attirait, il se rendit dans la grange et fut bientôt tout occupé à

30 introduire les gerbes dans la machine. Il n'était pas sorti du presbytère que déjà le cousin le cherchait

partout. *0ù est Daniel?* demanda-t-il à Marie- Lène. Marie-Lène haussa les épaules: *Qui sait?» — ■*0ù est Daniel? demanda-t-il encore à un enfant qui jouait dans la cure. — A la batteuse; il pousse la paille. — Le malheureux I* s^écria Pabbé, et, tout enfié- s vré, il courut vers la grange. Les voisins s^maginèrent qu'il était arrivé malheur à Daniel, et avant que Pabbé eût gagné la grange, on Pavait devancé, et de sinistres rumeurs circulaient dans le village. Chacim courait à la batteuse et gémissait déjà. Le curé parut sur ces lo entrefaites et, à Pair effaré des assistants, ne douta point qu'un accident ne fût arrivé à son pupille. Hors de lui, il s'élance dans la grange, pénètre jusqu'à la machine, et là, stupéfait, aperçoit Daniel qui, sans se soucier du bruit, nourrissait la batteuse et poussait les gerbes avec 15 sa vivacité ordinaire. Courir à lui, le prendre à brasle-corps, le jeter en arrière, ce fut pour le cousin l'affaire d'une seconde. Chacun s'étonnait de son emportement. Lui-même, semblable à un mort qu'on réveillerait, jetait maintenant autour de lui des regards 20 inquiets. La batteuse grondait toujours. Poussé par je ne sais quel trouble et quel besoin d'expliquer sa ridicule impétuosité, l'abbé saisit brusquement une gerbe et la glissa d'une main tremblante dans la bouche de la machine. * Regardez, regardez! s'écria-t-il;25 voilà comme Daniel s'y prenait! Dites s'il n'y a pas de quoi s'estropier!* Et tout en poussant impatiemment la gerbe, il enfonça sa main, la sentit attirée par le mécanisme, jeta un cri, et retira son bras sanglant et mutilé.

On emporta l'abbé au presbytère. Une traînée de 30 sang marquait son passage. Un closier monta à

cheval et courut à la ville chercher le médecm. L'abbé, après un long évanouissement, revint peu à peu à lui. Il aperçut d'abord la figure bouleversée de Daniel et essaya de lui sovirire; mais, affaibli par l'hémorragie, il 5 referma les yeux et s'évanouit de nouveau. Le docteur arriva enfin et déclara nécessaire l'amputation immédiate du bras mutilé. Quand l'opération fut terminée, le cousin s'informa de l'heure. Il était deux heures. Daniel lui tendit ime lettre de Beauvais. Le pauvre

10 abbé l'eut bientôt lue; elle ne contenait que cette ligne:

* Denise est morte.* Le cousin dit qu'il voulait dormir,

fit éloigner tout le monde et resta seul sur son lit,

encore ensanglanté.

Le soir venu, Daniel rentra, alluma une veilleuse

15 et s'assit au chevet du malade. L'abbé sommeillait. Le jeime homme lui humectait de temps en temps le front avec une compresse d'eau fraîche. Vers onze heures, le cousin eut comme le délire, et se mit à parler tout haut. Les noms de Denise et de Daniel s'échap-

20 paient souvent de ses lèvres pâles. Il s'éveilla en sursaut et vit son pupille qui pleurait. «Pourquoi pleures-tu, toi? — Mon cousin, voulez-vous prendre cette potion ? — Merci, je suis calme, très calme. . . * Il rêva quelque temps, puis, comme un homme qui vient de

25 prendre une énergique résolution: *Va chercher du papier et écris,* dit-il à Daniel. Il lui dicta une lettre par laquelle il apprenait à Beauvais son accident. Il ajoutait que, désormais impropre à dire la messe, il comptait, aussitôt après sa guérison, se rendre aux

30 Templiers, et si Beauvais le permettait, se dévouer à l'éducation de la chère orpheline.

a4 L*ABBE DANIEL

Quand Padresse fut mise et la lettre cachetée: *Tu la porteras toi-même demain matin à la ville, dit Tabbé. . • Et maintenant, Daniel, que penses-tu de cela? — ^Je pense, mon cousin, qu'il aiurait mieux valu que mon bras fût resté dans la batteuse au lieu de votre main. — s Ne parlons pas de Paccident. Que penses-tu de cette lettre?* Daniel baissa la tête, puis répondit d'une voix un peu étranglée: ^Je crois que vous allez être obligé de me laisser là. — Et que ferais-tu, si cela était possible? — Je me tuerais, mon cousin.» L'abbé le lo regarda gravement et dit: *Dans un mois je serai guéri. Nous n'avons pas de temps à perdre. Quand tu auras jeté cette lettre à la boîte demain, tu iras à la gendarmerie, et tu demanderas quelles sont les formalités à remplir pour s'engager dans l'armée. Dans im moisis tu t'enrôleras . . . dans la ligne, pas de cavalerie! . . . Maintenant va dormir, et écoute ceci encore auparavant: Nie le soleil en plein midi si tu veux, mais ne doute jamais de moi ... Va dormir l»

Et tandis que Daniel s'éloignait, le bon abbé, en 20 retombant sur son oreiller, murmurait: «L'épaulette, Puniforme! ce sera beau! ce sera beau! . . .*

Un mois après, le cousin était à peu près guéri. Le jour fixé poiu: le départ arriva. L'abbé fit ses adieux en chaire à ses paroissiens, qui pleuraient; puis on 25 chargea les bagages sur une charrette, on prit congé de l'impassible Marie-Lène, et la charrette, traînée par \m mulet poitevin, prit la route de Tours. Le trajet fut silencieux. Daniel regardait d'un œil morne disparaître les derniers bouquets d'arbres de son village; 30 l'abbé ruminait de sages avis destinés à son pupille: que

L'ABBE DANIEL âj

le courage n'çst rien sans la réflexion, que la discipline soutient au lieu d'humilier, que les meilleurs dons de l'esprit restent inefficaces, s'ils ne sont fécondés par une volonté forte, enfin des conseils appropriés au

S caractère de Daniel.

Le lendemain, à Tours, le jeime homme fut engagé dans le 49® de ligne, en garnison à Bordeaux. Le capitaine de recrutement ayant demandé si l'engagement était pour deux ans: *Poiu: sept ans,* répondit

10 brusquement le cousin.

Vers le soir, ils montèrent en chemin de fer ensemble, car le train de Bordeaux allait dans la direction des Templiers. Le cousin devait descendre à la quatrième station; ils étaient assis l'un en face de l'autre, ne se

15 disant rien et évitant même de se regarder. A la troisième station, le cousin voulut parler; mais il sentit que les larmes étoufferaient sa voix, et il garda le silence. •Port-de-Pilesî* cria le conducteur, et le train s'arrêta. L'abbé et Daniel s'embrassèrent à plusieiu^ reprises,

20 puis le cousin descendit seul. Daniel lui tendit sa valise, leurs mains se joignirent une dernière fois, et le train repartit.

C'était au crépuscule. Le curé suivit des yeux, aussi loin qu'il le put, le convoi fuyant sous son long

25 panache de vapeur. Il crut distinguer un mouchoir blanc qui flottait à l'une des portières, et il agita son bras gauche. . . Puis le train s'évanouit à l'horizon brunissant, et l'abbé, quittant la station, s'engagea rapidement dans un chemin creux qui s'enfonçait entre

30 deux haies touffues.

Le cousin avait encore cinq lieues à faire à pied avant d'être rendu aux Templiers; mais la nuit était belle et les chemins lui étaient familiers. On n'oublie jamais le chemin qui mène à son village. Il aimait la marche, d'ailleurs. En ce moment siurtout, ayant 5 le cœur gros, il n'eût pas volontiers raccourci sa route. Il était content de se trouver seul. Quand les jeunes abeilles, en longs essaims, ont émigré, il se fait tout à coup un silence autour de la ruche; ainsi le silence l'enveloppait maintenant. Il n'avait plus de chez lui lo nulle part. Peu lui importait; il ne voulait pas être heureux. H se sentait en ce moment de force à nourrir sa tristesse durant sept années. Et puis n'allait-il pas avoir à s'occuper de son autre enfant, de la fille de Denise? Comme il allait bien l'aimer, et pour Daniel 15 et pour sa mère! *Elle remplacera, pensait-il, Daniel dans ma vie. J'aurai élevé ces deux enfants. Et qui pourra dire alors que ma vie aura été inutile? Je ferai de Denise une jeune fille charmante et sage comme sa mère. Je tiendrai entre mes mains les destinées de 20 deux adolescents et qui sait? Peut-être un jour je nouerai ces deux destinées ensemble, et elles n'en feront plus qu'une. Oh ! vienne ce jour-là, et je pourrai mourir! Mais Beauvais que j'oublie toujours, le riche, l'ironique Beauvais 1 Beauvais qui autrefois n'eut qu'à 25

se montrer pour me faire fuir au séminaire. . . Heureusement j'ai sept ans devant moi. Et songer que je vais la voir tout à l'heure, la fille de Denise!...»

Ainsi le cousin s'entretenait mélancoliquement avec 5 lui-même, tout en hâtant le pas. Au clair de lune, son ombre fluette se projetait en avant sur la route blanchissante et semblait courir devant lui. Il était minuit quand il traversa le bourg de Pressigiiy. Les Templiers n'étaient plus qu'à une petite demi-heure de là;

10 il ne voulut pas s'arrêter au bourg. Il n'avait pourtant pas prévenu Beauvais pour cette nuit, et il frissonnait à la seule pensée de la première entrevue; mais une force mystérieuse le poussait vers la ferme.

Quand il eut atteint le sommet du coteau des Murets,

15 il distingua le toit aigu de la tourelle, doucement éclairée par la lune. Il ne pensa plus à Daniel alors, il ne pensa même plus à l'accueil qu'on lui ferait. Elle était devant lui, la tourelle de ses rêves! Il pénétra dans la cour, à la grand'porte de laquelle la croix des Templiers est

20 encore sculptée. Tout était silencieux. Il alla droit à la fenêtre du rez-de-chaussée, où jadis couchait son oncle, et frappa aux volets. La voix d'un homme à demi endormi cria: *Qui est là?* et presque aussitôt les volets s'entr'ouvrirent. * C'est moi, miumura le cousin

25d'ime voix timide. — Qui, vous? — Moi, Daniel. — ^Je vais vous ouvrir.»

Une grande figure toute barbue était apparue un instant dans la pénombre. Bientôt un filet de lumière filtra à travers les contrevents, que Beauvais avait ma-

30 chinalement refermés, puis des pas lourds résonnèrent dans la salle. * Après tout, pensa le cousin, mes Bru-

asseries sont tout près d'ici.* Il eut même un instant l'idée de s'y enfuir. Le filet lumineux s'évanouit, les pas s'éloignèrent. L'abbé tout tremblant se dirigea vers la porte, qui s'ouvrit enfin. Beauvais s'était effacé pour permettre au nouveau venu d'entrer. «Vous voilà 5 donc! lui dit-il simplement. — ^Je viens un peu tard,* murmura faiblement le cousin. Beauvais, sans répondre, verrouilla soigneusement la porte et le conduisit dans la salle. Là seulement ils purent s'examiner l'un l'autre. 10

Leur surprise fut égale: tous deux semblaient interdits. Beauvais avait presque le double de la taille de son cousin, et il était gros en proportion. La robe de chambre qui l'enveloppait laissait voir à nu des jambes d'Hercule. Ses cheveux touffus et sa barbe épaisse, 15 mal taillée, formaient un cadre désordonné à sa figure haute en couleur. L'abbé, tout à travers son agitation, le comparait menalement à Nemrod, le sauvage chasseur de l'Écriture. Quant à Beauvais, il semblait chercher par la chambre le cousin qu'il venait d'introduire, le 20 cousin que sa soutane étriquée et son embarras rendaient encore plus mince et plus chétif que de coutume, tandis qu'à l'ombre du tricorne sa petite figure imberbe semblait plus maigre et plus blême. «Mais c'est un enfant,* se dit Beauvais. «J'irai aux Bruasseries,* pensa l'abbé. 25

Cet examen n'avait duré qu'une seconde. Beauvais posa la lampe sur la table et dit tout bas: «Vous voilà!» Puis il serra dans ses grosses mains l'unique main de l'abbé. «Vous êtes chez vous ici, merci d'être venu; mais ne faites pas de bruit. La petite dort à côté; je 30 veux lui ménager la surprise demain à son réveil. . .

Vous n'avez presque point changé, mon cousin!* L'abbé, tout étonné et tout attendri, répliqua : • Ni vous non plus, mon cousin. — Ne faites pas de bruit,* redit encore Beauvais à demi -voix; il fit asseoir le cousin

5 comme il eût fait d'un enfant et se plaça en face de lui. Quand ils eurent causé quelques moments, tout en continuant de s'examiner, Beauvais se leva, et, marchant sur la pointe des pieds, alla chercher quelque viande froide à la cuisine, tandis que l'abbé, resté dans l'obscu-

10 rite, murmurait : * Qu'il est différent de ce que je croyais tout à l'heure!* Beauvais revint avec une nappe et fit le geste de l'étendre sur la table. *Non, non, dit le cousin. — Non, n'est-ce pas ? reprit Beauvais. La nappe, voyezvous, c'était pour le curé, mais pour le cousin ce sera

15 la toile cirée comme pour moi.* Il plaça un pâté de gibier sur la table, puis apporta une bouteille de vin. «La bouteille, continua-t-il, était là dans un coin à vous attendre; le vin vous remettra de vos fatigues, c'est du bordeaux. — Bordeaux! s'écria le cousin, pen-

aosant à Daniel. — Chut! et la petite! . . . comme elle sera heureuse demain!* Beauvais prit deux verres qu'il rempHt à moitié, et voulut trinquer. L'abbé le regardait amicalement. Le rude chasseur avait les larmes aux yeux. En trinquant, toute sa douleur était soudain

25 revenue. «Jamais je n'irai aux Bruasserîes!» dit étourdiment l'abbé, puis il essaya de manger. Tous deux maintenant se taisaient; l'esprit de la morte était descendu au milieu d'eux, et tous deux se faisaient violence pour ne rien dire de celle dont ils eussent tant

30 voulu parler.

Leur silence, interrompu seulement par de rares

réflexions banales, devenait pénible. Au bout de dix minutes, le cousin prétexta la fatigue pour se retirer. «Je vais vous conduire à votre chambre,* dit Beauvais, et ils montèrent ensemble l'escalier en spirale de la tourelle. *Vous serez logé un peu haut, mais vous s avez demandé à habiter la tourelle.*

La chambre était toute prête. Beauvais alluma une petite lampe et serra de nouveau la main du cousin. * Bonne nuit, lui dit-il, demain vous verrez Denise!* Il disparut, et Pabbé, après une courte prière, souffla lo la lampe et se coucha.

Le cabinet était plein de rayons quand, vers huit heures du matin, la chanson des hirondelles le réveilla. Il se frotta les yeux et fut un instant sans se reconnaître. Il courut à la fenêtre et l'ouvrit. Étableaux, à sa droite, 15 dressait sur son coteau à pic les ruines de son vieux château; au fond de la vallée, PEgronne serpentait dans les prés, entre deux rangées d'aulnes, et à gauche, dans l'éloignement, fumaient les toits bleuâtres de Pressigny; et l'écluse d 'Étableaux bruissait, et les 20 hirondelles poussaient leurs cris aigus en rasant de l'aile les arêtes de la croisée, puis elles montaient et s'enfonçaient dans le bleu. Et le cousin regardait tout, écoutait tout, aspirait la brise du matin et croyait rêver. . . Tout à coup une voix d'argent monta jusqu'à lui, la voix 25 vibrante de sa Denise bien-aimée. «Petit-Pinson, chantait cette voix, quand je te dis qu'il y a des nids dans les sorbiers, c'est que je le sais! . . .* Non, non, Denise n'était point morte, voilà qu'elle venait de parler. Il se pencha pour essayer de la voir, mais ses regards 30 ne rencontrèrent que les cimes vertes des arbres. Il

écouta longtemps encore, mais la voix avait fait silence. L'avait-il même entendue? N'avait-il pas rêvé? Il se retirait, quand il aperçut un pot de verveines en fleur placé sur le bord de la fenêtre. Qui Pavait apporté

5 là ? ... Il se hâta de s'habiller pour voir la petite, et tout en s'habillant il songea que maintenant Daniel était arrivé à Bordeaux. Au moment où il allait sortir, Beauvais, qui faisait le guet, vint vivement à lui et le repoussa dans Pintérieur de la tourelle, en disant:

lo «Rentrez, je cours chercher la petite!* L'abbé revint dans sa cellule et entendit bientôt le bruit des souliers ferrés de Beauvais qui remontait, puis il distingua encore un gazouillement et un frôlement. Il prêta Poreille: *Une belle hirondelle y est avec ses petits, tu

15 verras!* disait la grosse voix de Beauvais. Et une jolie voix, la voix de tout à Pheure, répondait: «Marche tout doucement pour ne point les épeurer,^ Le cousin sentit ses genoux fléchir et s'assit. «Père, entre le premier, mais tout doucement, tout doucement,*

20 dit encore la voix argentine. La porte s'entre-bâilla, puis s'ouvrit toute grande, et Beauvais poussa la petite dans les bras de Pabbé. Denise s'arrêta interdite, le cousin ne bougeait de sa chaise, Beauvais les regardait. Enfin le cousin se passa la main sur le front,

25 puis sourit d'un air effaré. La Denise d'autrefois était devant ses yeux.

Elle était mignonne, un peu maigre, avec des cheveux châtains, un teint rose, légèrement doré par le soleil, et de grands yeux d'un bleu sombre aux prunelles à

30 la fois brillantes et veloutées. Son front large et bombé, son regard droit, ferme et franc, son petit nez rose aux

ailes mobiles donnaient à sa physionomie une remarquable expression d'activité, d'énergie et de résolution, tempérée par un bon sourire d'enfant. Elle n'était pas précisément jolie, mais elle charmait.

Le cousin étendait son bras vers elle, mais elle n'osait 5 avancer. «Est-ce que je vous fais peur, mon enfant? — Oui, monsieur.»

Daniel se leva, se pencha vers elle et la baisa au front, puis il dit à Beauvais: * Voilà notre enfant, n'est-ce pas?* Beauvais était radieux de joie et de 10 fierté paternelle. Quand ils eurent un peu fait connaissance tous trois, ils descendirent au jardin, où tout d'abord ils rencontrèrent la Bruère. Il fallut s'arrêter et écouter ses exclamations. *0h! monsieur le curé, le cher homme du bon Dieu, vous voilà comme si vous 15 reveniez de la guerre, avec un bras de moins! Ah! quel malheur, dites-moi, bonnes gens! Et justement le propre jour de l'enterrement de notre maîtresse. ... Ah l bonnes gens, qui l'eût dit?» Après les condoléances de la Bruère, il dut visiter les Templiers en détail. Denise 20 s'était esquivée. Les voilà passant de grange en grange, de grenier en grenier, Beauvais expliquant, l'abbé se ressouvenant. Après cent tours, Beauvais s'écria: *Mon cousin, voici le bouquet, je vous ai réservé ceci pour la bonne bouche.» Il l'introduisit 25 dans une nouvelle écurie, et la tête rejetée en arrière, les bras croisés, les regards fixés sur le cousin, il sembla attendre que celui-ci prît la parole. L'abbé regardait de tous ses yeux. Il y avait dans cette écurie un cheval et une vache. Etait-ce le cheval ou la vache qu'il 30 fallait admker? Grand embarras poiu: le cousin.

Après un silence: «Allons, fit Beauvais d'un air désappointé, c'est dommage! Enfin, vous n'y entendez rien. Mettons que vous n'avez rien vu.* A ce moment l'abbé retrouva dans la figure de son ancien rival une

S lueur de l'ironie d'autrefois. *Ce cheval, continua Beauvais, n'a pas son pareil à vingt lieues aux entours. Maintenant, allons aux Bruasseries.*

Ils ne rentrèrent aux Templiers que vers midi, pour le dîner. Le cousin se trouva naturellement placé

lo entre le père et la fille; mais bien avant le dessert Denise avait disparu, et le cousin l'entendit dans le jardin discutant vivement avec Petit-Pinson. Petit-Pinson était un gars de quinze ans, dépassant Denise de la tête, et, en dépit de sa taille, appelé obstinément Petit-Pinson

15 par l'enfant. Petit-Pinson était le factotum de la Bruère et le pastour de Bauvais. Parmi son troupeau, il y avait un âne qui était, à ce qu'il paraît, la propriété particulière de Denise, et qu'on nommait Benoît. Ce jour-là, le pastour voulait mener ses bêtes aux Epinaies,

20 et le choix de pâturage n'était pas du goût de Denise. «Je te dis, s'écria- t-elle de sa mignonne voix décidée, je te dis, Petit-Pinson, que Benoît n'ira pas aux Epinaies!* Petit-Pinson retenait Benoît par l'oreille, Denise le tirait par le licol. *A qui restera la victoire?» pensait

25 l'abbé, qui contemplait la scène. Ce fut à Denise,

Elle ramena tranquillement Benoît à l'écurie, puis

revint prendre sa place à table. * Elle a de la volonté,»

se dit le cousin émerveillé.

Le dîner terminé, Beauvais avoua que ses affaires

30 l'appelaient à la foire de Lésigny. *Je vous emmènerais bien, ajouta-t-il en s'adressant à Daniel;

mais que feriez-vous au milieu d'un marché aux mulets?*

Il partit, et Tabbé alla se promener avec Denise. Le soir, ils soupèrent en tête-à-tête, car Beauvais ne rentra que tard. Ainsi s'écoula la première journée. 5

Les jours, les semaines, les mois se succédèrent. En quittant Daniel, le cousin s'était cru condamné à sept années de tristesse; il fut tout surpris de se sentir doucement heureux. Il était comme un homme assis à une fenêtre, devant laquelle passerait et repasserait 10 lentement l'image du bonheur. Il était heureux, et il se sentait calmé. La vie de la ferme allait à sa nature, faite de timidité et de nonchalante rêverie. Tout ce qui amusait la maison le charmait. Le jardin herbeux, négligé, avec ses allées où le fenouil et l'anis poussaient 15 à foison, avec sa tonnelle sombrant sous le poids des chèvrefeuilles et des clématites; le poulailler, ancienne chapelle des Templiers, où les poules pondaient dans les niches des saints mutilés ; le figuier touffu ombrageant l'angle de la cour verdoyante; les pigeons à l'aile mélo- 20 dieuse qui venaient se désaltérer à l'eau courante des rigoles; les grands tas de paille au soleil; les vaches s'en allant gravement au pâturage et exhalant un parfum de lait; les coups de fusil retentissant dans le bois des Courtils et les aboiements de la meute; le bêlement 25 des moutons mêlé aux appels mélancoliques des pastours le soir, et le matin les voix fraîches des cloches de Pressîgny sonnant en volée; rien de tout cela n'était indifférent à l'abbé. Pareil à une abeille qui fait son miel de toutes fleurs, il alimentait ses joies des moindres 30 détails de la vie rustique.

L'hiver vint, moins riche en présents que Pautomne, mais abondant en joies calmes et intimes. On se réunissait davantage, on se retrouvait volontiers, le soir surtout, dans la grand'salle changée en cuisine. La 5 cheminée de granit abritait tout le monde. Là se disaient les nouvelles apportées toutes fraîches de Pressigny et des villages voisins, et aussi de longues histoires du temps des Templiers, ou bien le conte des lavandières, dont on entend le battoir résonner à la mi-nuit, près

iode la fontaine de Font-Gaudron. Cependant Petit- Pinson, les yeux écarquillés et la mine effarée, écoutait de toutes ses oreilles et se pelotonnait dans son coin. La Bruère filait, Beauvais nettoyait son fusil, le cousin et Denise feuilletaient quelquefois un livre à images, et

15 quand Denise avait expliqué Timage au cousin, le cousin expliquait le texte à Denise.

Beauvais aussi était heureux. L'arrivée du cousin lui avait permis de garder sa fille aux Templiers. Pendant ses fréquentes absences, il se sentait tout aise de

20 savoir son monde réuni là-bas et l'attendant à la vesprée. Cela lui tenait chaud en hiver et frais en été, et il rentrait chez lui aussi volontiers qu'il en partait. Il était l'homme de la maison, et parfois se plaisait à faire retentir la cuisine des éclats de la voix du maître. Pour-

25 tant cette grosse voix n'était que rarement terrible. D'ailleurs Denise savait au besoin changer sa colère en caresses, et le cousin était l'allié de Denise. Celui-ci avait cherché dans les premiers temps à gagner Beauvais, en se condamnant à l'admiration des chevaux et des

30 chiens de son hôte; mais dans ce manège le campagnard avait bien vite démêlé la contrainte et une sorte de con-

descendance d'où ressortait mieux encore Pincompétence du cousin. Il ne lui en faisait pas plus mauvaise figure; seulement, à un certain air goguenard, on devinait bien qu'il ne le comptait pas parmi les gens pratiques et dont on pût tirer quelque chose. Il y avait 5 du maquignon dans Beauvais, et les qualités inhérentes à cette profession étaient des plus antipathiques au cousin. Ces deux hommes s'estimaient, s'aimaient au fond, mais ne s'entendaient pas toujours. Pour le cousin, un marché de cent francs et un marché de lo mille francs étaient même chose; pour Beauvais, rien n'était sérieux comme une affaire. L'un regardait aux étoiles, l'autre à terre, et le contemplateur d'étoiles parfois trébuchait au choc des réalités terrestres, comme l'astrologue de la fable. Beauvais s'en autorisait pour 15 accabler le cousin sous sa grosse artillerie de plaisanteries ironiques; mais quand, le soir, Denise montrait à son père ses cahiers et lui expliquait ses progrés, Beauvais se sentait fier, et il lui échappait alors avec l'abbé des brusqueries de reconnaissance qui raccommodaient tout 20 et pénétraient la Bruère d'admiration.

La Bruère, elle, était le doyen d'âge du logis. Elle avait vingt ans de plus que son maître, qui l'avait trouvée tout établie aux Templiers quand il était venu s'y marier. C'était une vieille fille, maigre, alerte et bavarde, point 25 revêche, mais despote; donnant à Petit-Pinson pour un soufflet trois pommes, tracassant tout le jour et racontant ses rêves. Elle était pleine de déférence pour l'abbé, qui n'avait qu'un bras, qui était prêtre, et qu'elle avait connu enfant. Elle était tout aise aussi 30 d'avoir sur ses vieux jours un curé en permanence à

la ferme. Elle l'appelait notre cousin, et le regardait comme un bonhomme un peu rêveur et innocent. Sa sympathie cependant la portait plutôt vers Beauvais. Cette fille forte avait de l'admiration pour cet homme 5 fort, et elle avait fait alliance avec lui. Du reste elle le rabrouait souvent, car la Bruère était un allié indépendant.

Petit-Pinson était un allié soiunis, ou plutôt il était la chose de la Bruère. Il était lourdaud, paresseux

lo et un peu gourmand, mais il révérait la vieille servante, et ne redoutait que deux choses: la Bruère et le loupgarou.

Et Denise? Denise était sauvage et avait la verte saveur, la grâce capricieuse et la sève de tout ce qui

15 est sauvage. Ce qui lui avait tout d'abord fait aimer le cousin, c'était que, grâce à lui, elle n'irait pas en pension. La ville était pour elle un lieu terrible; son père l'y avait emmenée deux fois en temps de foire, et toute cette foule grouillante, glapissante, affairée, lui avait

20 fait prendre la civilisation en horreur. Elle n'aimait pas même Pressigny, où on la regardait trop, et quand il venait du monde aux Templiers, elle s'enfuyait au verger. La solitude au milieu des champs, les mille bruits de la ferme ou les grandes ombres des bois, voilà

251e milieu qu'elle chérissait. Elle n'était pas gaie, et cependant point mélancolique; elle avait des accès d'agitation et d'immobilité, de fièvre et d'indifférence, qui venaient et partaient sans qu'on sût pourquoi. Elle n'aimait plus ses poupées depuis sa première com-

30 munion, et n'aimait pas encore les livres : les aiguilles cassaient comme du verre entre ses doigts, et les besognes

sédentaires ne pouvaient la retenir longtemps. Malgré ce caractère mobile et cette humeur capricieuse, elle avait une volonté de fer et une énergie dont Petit-Pinson n'était pas toujours le seul à s'apercevoir. Elle passait insoucieuse à travers les colères de Beauvais et s de la Bruère, comme une hirondelle à travers une pluie d'orage. Ce mélange de sauvagerie et de mobilité inquiète avait d'abord effrayé le cousin, et il s'était demandé, non sans terreur, comment il viendrait à bout de diriger vers le bien cette âme toujours extrême, lo cette intelligence ne se manifestant volontiers que par soubresauts.

Mais, à défaut d'énergie, l'abbé avait une de ces tendresses inépuisables qui finissent par triompher des plus opiniâtres obstinations. Puis ne nourrissait-il pas 15 dans le plus intime recoin de con cœur un projet auquel il n'avait qu'à penser pour retrouver de nouvelles forces ? . . .

Dès les premiers jours de son arrivée aux Templiers, il avait voulu y régulariser sa position. Il avait pour 20 tout revenu six cents francs, le loyer de ses Bruasseries. En dépit des protestations de Beauvais, il avait stipulé qu'il lui payerait une pension de trois cents francs. Avec le surplus, il trouva moyen d'envoyer chaque mois dix francs à Daniel, de se vêtir et de faire 25 des cadeaux à Denise, à la Bruère et même à Petit- Pinson. Une fois débarrassé de ces détails matériels, il avait arrangé ses journées: la semaine entière était consacrée à Denise, à l'exception du dimanche.

Pendant la semaine, l'abbé était vêtu comme un 30 bourgeois campagnard; maïs le dimanche c'était tout

autre chose. Ce jour-là, un vrai curé descendait de la toiurelle: tricorne, rabat, bas noirs, souliers à boucles d'argent, soutane de drap fin, rien n'y manquait. A neuf heures, il s'acheminait vers l'église de Pressigny

5 en compagnie de la Bruère, de Petit-Pinson et de Denise. Durant la messe, il se tenait au chœur en surplis, et de sa stalle, à travers la fumée de l'encens, il contemplait parfois Denise qui, la tête penchée sur son petit livre, priait à l'ombre d'un pilier. Denise! . . . C'était

lo là sa joie et sa bénédiction; c'était son œuvre aussi. Il surveillait l'épanouissement de son intelligence avec cette respectueuse sollicitude de l'horticulteUr pour une rose préférée, qui vient de sortir du bouton. Denise entrait dans l'adolescence; déjà la pétulance de l'enfant

15 s'était à demi effacée pour faire place à une gaucherie farouche et à une nerveuse surexcitation. Encore un peu de temps, et la jeunesse allait apparaître, et toute cette fine et énergique nature féminine allait prendre son plein développement. *Hât6ns-nous, se disait

20 l'abbé, hâtons-nous de semer, afin que le bon grain germe dans la saison.» Et il épanchait sur elle tous ses trésors de science, de sagesse et d'observation. Il voulait lui inspirer surtout, non pas le goût des livres, mais l'attrait des occupations sérieuses, et cultiver cet

25 amour de la nature agreste qu'elle avait déjà. Le temps était-il beau, ou même passable, ils faisaient ensemble une longue promenade. Tantôt ils allaient au-devant de Beauvais, qui les ramenait alors en voiture, tantôt ils erraient à travers champs ou suivaient

30 le cours de l'Egronne. Ils rapportaient toujours des moissons de fleurs, et quand les paysans voyaient pas-

ser ce prêtre manchot, aux cheveux grisonnants, et cette enfant coiffée d'une capeline rose, tous deux portant des gerbes de fleurs, ils leur donnaient toujours un bon salut, une bonne parole et un bon sourire.

Ainsi Denise grandissait au sein de cette nature 5 rustique et féconde, entre son père et Pabbé, dans une atmosphère imprégnée de tendresse.

Un soir de juin, il y eut fête splendîde dans la grande salle des Templiers. Beau vais ne devait rentrer que fort tard. Le cousin et Denise étaient seuls, ou à peu 10 près, la Bruère coulant la lessive et Petit-Pinson s'étant endormi sur sa chaise. Un bouquet cueilli du matin était sur la table, et la lampe, couverte d'un abat-jour, Péclairait doucement. Quand la lecture du soir fut terminée, le cousin, approchant le vase tout près de 15 Denise et de la lampe, le tourna lentement, afin de faire admirer à son élève le bouquet sous toutes ses faces. Il y avait au centre un splendîde nénufar blanc, à demi fermé et plein de mystère; autour tremblotaient de légères graminées, mobile dentelle où se mêlaient capricieuse- 20 ment toutes sortes de plantes des champs, des eaux et des bois, qui s'épanouissaient aux feux de la lampe. Il y avait des clochettes et des coupes, des thyrses et des panaches, des places pleines de clarté et de sombres profondeurs. Une mignonne araignée vert pâle était 25 suspendue à une blanche aspérule, et, à demi emprisonnée dans les réseaux formés par Pentre-croisement des graminées, une éphémère aux yeux d'or, vêtue de gaze blonde, frissonnait; à mesure que le cousin tournait le vase, une fine poussière argentée s'envolait de toutes 30 les étamines, et planait comme une fumée au-dessus du

bouquet, d'où s'exhalait un parfum exquis, pénétrant. Denise poussa tout à coup un cri d'admiration et couvrit sa figure de ses mains. Quand elle releva la tête, des pleurs roulaient dans ses jeux, mais des pleurs de joie;

5 ses regards avaient un éclat qui frappa l'abbé; ses traits animés, ses joues colorées, donnaient à sa physionomie une expression nouvelle et la transfiguraient. Le cousin, ébloui de cette beauté qui se révélait soudain, tressaillît en la contemplant. L'enfant d'hier était

xo devenue une jeune fille.

Quand éclata là guerre de Crimée, Denise venait d'avoir seize ans. Daniel, nommé caporal dès l'année de son engagement, écrivit au cousin qu'il partait pour l'Orient. L'abbé courut aussitôt à Pressigny, et envoya par la poste à son pupille un mandat supplémentaire. 5 Ce fut à dater de ce jour que Daniel joua son rôle dans les conversations de la ferme. Le cousin, trop pauvre pour s'abonner à un grand journal, persuada à Beauvais de prendre un abonnement. • Est-il au moins dans la cavalerie, votre protégé?» Ce fut lui qui 10 apporta aux Templiers la carte du théâtre de la guerre, «poiu: faire plaisir à son curé, qui suivait ça.» L'abbé s'empara de la carte, la porta dans sa cellule, et là, chaque jour, suivit sur la terre d'Orient la marche du corps d'armée dont le 49* faisait partie. i^

L'Orient, c'était par delà les ruines du château d'Étableaux. Quelquefois le soir, quand le soleil s'était déjà couché à l'autre extrémité du ciel, le cousin, debout devant la fenêtre de la toiurelle, plongeait un regard inquiet dans le bleu plus sombre du levant, et quand 30 il fermait sa fenêtre: *Que Dieu le protège!» disait-il.

Vers le milieu de l'année 1855, Daniel passa sergent, et le cousin reçut à cette occasion une lettre qu'il lut à Beauvais, au dessert, pendant que Denise était allée étendre du linge au verger. Cette lettre était toute 25

belliqueuse. Daniel y racontait sa vie de bivouac et y faisait le récit d'un jour de bataille, quand, dès Paube, on est réveillé par Pair de la dîane et les sourds grondements du canon: * Chacun prend son fusil et son sac, Sdîsait-il, et en marche! On avance dans le crépuscule; on entend les commandements brefs et accentués qui se répètent et courent dans les rangs ; les aides de camp volent d'un régiment à P autre; les troupes prennent des directions; nos chefs nous haranguent par quelques

lomots énergiques. Bientôt le bruit du canon devient plus nourri, et puis les clairons sonnent, les musiques jouent de vieux airs nationaux qu'on n'entend plus qu'aux jours de bataille et qui font bouillir le sang aux plus peureux, et aux roulements des tambours, à tra-

15 vers la fumée, le régiment, enivré par l'odeur de la poudre, frémit tout entier. — En avant! . . . On n'est plus Pierre, Jacques, Daniel: on est la France, chacun pour une parcelle! ... On regarde le bras du chef qu'on n'entend plus, on dit de l'œil bonjour aux camarades, et on est

20 parti. Cela dure parfois tout le jour. Les hommes tombent, on avance toujours. Quelquefois un froid vous passe sur le cœur, mais ne fait qu'y passer. Et ainsi jusqu'au soir, où, la bataille finie, on apprend que la victoire est à nous et qu'on est nommé sergent,

25 car je suis sergent, mon cousin, depuis hier. Ce qui est triste, c'est qu'au retour, sous la tente, le nombre des camarades de la veille est diminué, cela vous serre le cœur; mais d'autres sont là, on cause, on cause et on s'endort harassé. Voilà, mon cousin, et maintenant

30 ma chandelle est à bout. A vous, cher cousin, de tout cœur!»

Comme Pabbé achevait sa lecture, Denise rentra. •Voilà un gaillard qui a des moustaches! s*écria Beauvais; Denise, lis un peu cette lettre, lis-la haut, je Pentendrai volontiers deux fois.* Et Denise lut lentement, de sa voix nette et bien timbrée. L'abbé époussetaît 5 négligemment la manche de son bras droit et regardait en dessous. Quand Denise fut arrivée à la fin, elle garda le silence et remit la lettre au cousin. *A son retour en France, dit Beauvais, il faudra que vous lui écriviez de venir chasser avec moi, car il doit aimer 10 la chasse, ce garçon-là. En voilà un au moins qui saura apprécier un cheval!* Denise, toujours silencieuse, pliait du linge sur la table. Beauvais sortit, el Pabbé alla lire son bréviaire; mais il était préoccupé, Denise n'avait rien dit de la lettre. 15

Elle aussi s'éloigna, préoccupée, et s'enfonça rêveuse dans les allées du jardin. Elle n'avait rien dit, mais elle avait beaucoup pensé, à la lecture de cette lettre toute résonnante des bruits de la guerre. Elle repassait dans sa mémoire le fier et joyeux langage du pupille 20 de l'abbé, et elle essayait de se le représenter assis sous la tente et fourbissant ses armes, ou bien guêtre, le sac au dos, la baïonnette croisée, s'élançant à l'ennemi. Elle pensait encore à lui au soir, lorsque, après souper, elle vint s'accouder au petit mur du verger, d'où 25 l'on voyait la verte vallée de PÉgronne jusqu'à Pressigny.

Le soleil plongeait, derrière les Templiers, dans les pins du bois des Courtîls, et Pressigny, à demi voilé de peupliers et couronné par sa tour élancée, semblait transfiguré par les derniers rayons du couchant; 30 les créneaux de la tour étaient teints en rose, les toits

d'ardoise avaient de joyeuses et claires couleurs violettes, toutes les vitres étaient d'un rouge vif, et Denise songeait à POrient. Puis, tournant du côté d'Étableaux ses yeux éblouis de rayons et de couleurs, elle se 5 sentait toute mélancolique à Paspect de la vallée rétrécie et déjà obscure entre ses deux versants couverts de noyers et de chênes. La voix faible et cristalline de PEgronne s'élevait dans la paix du soir, comme une plaintive mélodie que les rainettes accompagnaient

lopar moments de leur basse étrange. Encapuchonnée dans sa cape noire, une pastoure descendait du coteau d'Etableaux en poissant devant elle un troupeau de vaches; on entendait les doux beuglements des génisses, on voyait le chien alerte courir sans cesse de la ber-

15 gère au troupeau, et, tout en courant, jeter un aboiement sonore auquel répondaient les chiens des métairies. Dans un intervalle de silence, la pastoure se mit à chanter, et sa voix traînante, sa rustique mélopée arrivèrent distinctes jusqu'à Denise. La pastoure chantait

2oune ballade locale, très populaire en Touraine, et dont voici les premiers couplets:

Ce sont trois jeun*s garçons Qui s'en vont à la guerre, Qui s'en vont à la guerre ^ A leur corps défendant,

Regrettant leur maîtresse Que leur cœur aime tant.

Le plus jeune des trois Regrette bien la sienne, Q Regrette bien la sienne.

Ah! qu'il a bien raison!

C'est la plus belle fille Qu'il y ait dedans Lyon. , •

Pourquoi, après ce dernier couplet, les larmes vinrentelles aux yeux de Denise? pourquoi la mélancolique histoire du plus jeune des trois s'associa-t-elle dans sa pensée avec le fier soldat qui se battait là-bas en Crimée? ... Ah! si le cousin avait pu voir tomber ces 5 précieuses larmes!

A la prise de la tour Malakof, Daniel fut nommé sergent-major, et peu après rentra en France. Le cousin ne jugea pas qu'il fût encore temps de la faire venir près de lui ; mais il lui écrivit de lui envoyer sa 10 photographie, et doubla son mandat mensuel à cette intention. Quelques semaines plus tard, le portrait arriva aux Templiers. Daniel était représenté nu-tête, et la main droite appuyée sur la baïonnette de son fusil. La main de Pabbé, en saisissant le portrait, tremblait 15 tellement qu'il fut dix minutes avant de pouvoir se rendre compte de la nouvelle physionomie de son pupille. Il le reconnut enfin et se sentit fier. Il descendit alors et montra le portrait à Beauvaîs et à Denise. * Voilà un gaillard 1* s'écria Beauvais. Denise 20 contempla silencieusement cette jeune et énergique figure, dont les traits se détachaient en brun du fond laiteux de Tépreuve. L'innocent abbé fut de nouveau pris à ce silence, il remonta se désoler dans sa tourelle, où il suspendit le portrait en face de sa croix noire. 25 Et cependant, si les verveines dont la fenêtre du cousin était toujours soigneusement garnie en été, si les verveines roses et lilas avaient pu parler, elles auraient dit qu'on les arrosait trop maintenant. Denise, pendant la promenade quotidienne de l'abbé, leur pro- 30 diguait l'eau fraîche sans regarder, car ses yeux

contemplaient la brune photographie accrochée au miu".

Les choses en étaient là. Beauvais devenait de jour en jour plus obèse, la Bruère se faisait vieille et com-

5mençait à avoir des intervalles de silence. Petit-Pinson grandissait, mettait son chapeau sur PoreiUe et faisait le beau, les dimanches, sur la place de Pressigny. L'abbé songeait à Daniel tout en achevant l'éducation de Denise, et Denise, toujours plus sauvage, rêvait

lo souvent seule au verger. Elle allait avoir dix-huit ans. Un soir de juillet 1857, Beauvais, après souper, dit d'un air sérieux et attendri en embrassant sa fille: *Te voilà grande maintenant, mignonne, te voilà grande, et je me fais vieux. Je ne veux pas que tu coiffes sainte

15 Catherine, et je vais m'occuper de te chercher un mari.* Et comme Denise, un instant interdite, avait fini par rire aux éclats, Beauvais reprit de sa grosse voix: *Ce que je dis est très sérieux, et je désire que tu t'accoutumes dès à présent à cette idée-là. J'ai un parti en vue, et

20 dans quelques jours nous en causerons. . .* Il se fit un grand silence. Beauvais, qui se voyait déjà séparé de sa fille, se leva pour cacher son émotion et alla faire un tour dans sa grange. Denise était pourpre. L'abbé, pâle et embarrassé, balbutia quelques paroles, pré-

25 texta la lecture de son bréviaire et disparut.

Arrivé dans la tourelle, le malheureux cousin s'enferma à double tour. Il était blême, et la sueur coulait le long de ses maigres joues. Il regarda le portrait de Daniel: * C'est fini de nos rêves, mon pauvre amil» lui

30 dit-il tout haut; puis il se mit à marcher, tout absorbé. Après quelques moments de silence: * Ainsi, reprit-il,

le premier venu pourra m'enlever Denise, Beauvais la lui donnera, et tout sera finil Je me serai, par peur de Beauvais, enfui au séminaire, la batteuse m'aura pris mon bras, j'aurai élevé cette enfant comme ma propre fille, et pour toute compensation Beauvais me 5 dira un grand merci et la jettera à un étranger! . . . Et il aura raison! Après tout, quels droits ai-je sur elle, et les pensées que j'ai là sont-elles bien les pensées d'un prêtre ? . . . Oui, mais mon cœur se brise quand je songe à ce mariage. Ils vont m'arracher cette seconde 10 Denise, je ne la verrai plus qu'en cérémonie; elle ira chez des inconnus, et quand mon pauvre Daniel reviendra, je ne pourrai plus lui donner l'épouse que j'avais choisie; je n'unirai pas ces deux enfants, ces deux cœurs que j'avais de loin formés l'un pour l'autre! 15 Aussi ma timidité est stupide. Ne pouvais-je parler à Beauvais et lui dire franchement mes projets ? . . . Ah! Beauvais! . . . J'entends d'ici le rire ironique qui aurait accueilli ma proposition. . . Si seulement Daniel avait eu l'épaulette, mais un sous officier. . . Beauvais 20 ne voudra jamais ! . . . Non, cela ne se peut pas, nous sommes pauvres, et elle est riche. Je ne puis rien dire: ils sont riches! ...»

Le cousin ne se coucha pas, et dès l'aube sortit pour respirer au grand air. Quand, vers huit heures, Denise 25 monta dans la tourelle pour arroser les verveines, elle vit que le lit n'avait pas été défait, et resta pensive. . .

Le surlendemain, dès le matin, Beauvais entra dans le cabinet du cousin, et le réveillant brusquement: •Dites donc, cousin, vous ne savez pas? — Non, fit 30 l'abbé effrayé. — Eh bien, je vais vous dire, continua

Beauvais d'un air confidentiel, j'ai trouvé un mari pour Denise. . . Devinez- vous qui ? • L'abbé parut terrible en ce moment, tant il ouvrit de grands yeux. «Je m'adresse bien, reprit Beauvais, vous avez toujours 5 le nez et l'esprit dans les livres, vous ne connaissez pas le pays. . . N'avez-vous pas remarqué à la foire de Pressigny ce jeune homme avec qui j'ai longtemps causé près du pont? — M. Delétang? — C'est le fils d'un marchand de biens d'Angles. On m'a fait des

lo ouvertures à son sujet. Il est riche, il est campagnard, et il habiterait volontiers les Templiers. . . Nous garderions près de nous notre Denise. . . Le jeune homme est en ce moment à Angers et ne doit pas revenir avant un mois; nous en reparlerons, mais motusP II sortit.

15 L'abbé se leva en hâte et avec une fièvre nouvelle. «Non, non, point de Delétang, se dit-il, il faut cette fois se montrer !• Et vite il écrivit à Daniel les lignes suivantes: «Demande immédiatement un congé de trois mois, on t'attend ici pour chasser. Viens aussitôt

aoque possible!* Il prit un billet de cent francs qu'il

avait en réserve, l'enferma dans la lettre et courut au

bureau de poste de Pressigny i

A son retour, le cœur lui battait. Il dit brusque

ment à Beauvais devant Denise: «J'ai écrit ce matin

2$ à mon pupille de venir chasser aux Templiers, et je rattends avant la fin du mois.*

Trois semaines s'étaient à peine écoulées quand un matin Pabbé, encore au lit, entendit la grosse voix de Beauvais qui lui criait du jardin: *Hé! cousin!* Il courut à la fenêtre. . . Daniel en petite tenue, le képi sur Toreille, une médaille à la boutonnière, Daniel les 5 bras tendus vers la tourelle, était près de Beauvais. Le cousin agita fortement son bras mutilé, rentra et se vêtit comme il put. Il allait descendre quand la porte s'ouvrit, et Daniel et Beauvais firent irruption dans la chambre. Ah! le retour payait bien le départ; ils 10 se tinrent quelque temps embrassés. 'Saprebleu! dit Beauvais attendri, est-ce que vous allez vous manger? Venez, monsieur Daniel, laissons le cousin s'habiller.» Le cousin fit sa toilette à la hâte en l'entrecoupant d'exclamations joyeuses, puis il descendit. Il ne trouva 15 plus dans la cour que Beauvais. * Allez le chercher, dit gaiement celui-ci, le voilà reparti. Et vous ne l'avez pas mis dans la cavalerie ? — Eh ! quoi donc encore ? demanda le cousin ahuri. — Figurez- vous que je lui montrais mon nouveau cheval, une bête que personne n'ose 20 monter. — Eh bien ? . . . — Eh bien, il a sauté dessus, et le voilà bien loin.* L'abbé et Beauvais coururent hors la ferme. Daniel revenait vers eux ventre à terre: il avait encore à la main son bâton de voyage, mais son képi était resté en route. On reconduisit le cheval à 25

Pécurie, et on alla du même pas à la recherche du képi, puis du même pas on alla aux Bniasseries, et tout en causant on suivit le cours de PEgronne, si bien qu'on arriva jusqu'à Pressigny. On oubliait Theure et le 5 chemin en questions, en réponses, en surprises et en exclamations. C'étaient des ressouvenirs, des plaisanteries, des rires, des silences délicieux. Beauvais, pour un empire, n'eût en ce moment lâché le major, comme il appelait Daniel. A Pressigny, on fit ré-

lo flexion que l'on mourait de soif, et l'abbé, lui troisième (honni soit qui mal y pense!), entra au premier cabaret. On trinqua. 'A la guerre de Crimée!

dit Beauvais! — Au retour!* s'écria Daniel. Il ne pouvait se lasser de regarder le cousin, et le cousin

15 contemplait sans cesse Daniel. Comme ils se trouvaient changés l'un et l'autre! l'un avec sa longue et pâle figure ridée, ses joues creuses, son doux sourire et ses cheveux gris; l'autre, fort, élancé, résolu, ayant de Ven-avant dans toute sa personne,

2oune figure franche et accentuée, des yeux bruns pétillants, de jeunes moustaches naissantes, de blanches dents qui disaient laisanté et des cheveux noirs naturellement frisés. . . Et le cousin émerveillé répétait à Beauvais: * Voyez- vous ce garçon?

25 Eh bien, c'est moi qui l'ai élevé; je l'ai porté dans mes bras. . . T'en souviens-tu?*

On revint lentement aux Templiers par la côte des Murets, et Beauvais fit la remarque que Denise n'allait pas savoir ce qu'ils étaient devenus. *Qui

30 est-ce? demanda à mi-voix Daniel au cousin. — C'est ma fille, ma fille Denise! s'écria fièrement

Beauvais. — Ah! fit Daniel, vous avez une fille? Le cousin ne me Pavait pas dit. — Mais que vous écrivaitil donc ? Je parie qu'il ne vous a point parlé de mes chevaux seulement! — Est-ce que je puis écrire longuement de ma main gauche?* interrompit le cousin. 5

On arriva, et comme Daniel voulait aller faire toilette, Beauvais le poussa dans la salle. Le couvert était mis, mais Denise n'était pas là. Le cousin se sentit rougir. Daniel s'époussetait légèrement près de la fenêtre ouverte; Beauvais s'était mis à 10 table. Il fallait pourtant bien que Denise se montrât. Elle entra dans un ïnoment où Daniel tournait le dos à la porte. «Nous as-tu préparé un bon déjeuner?* s'écria Beauvais. Daniel se retourna très vite et vit Denise. Leur émotion à tous deux se trahit par 15 un léger mouvement en arrière. Daniel salua respectueusement, sans timidité comme sans excès d'assurance, puis on se mit à table. Il se trouvait placé à côté de Denise; mais soit qu'il fût embarrassé à la vue de cette jeune hôtesse sur laquelle il ne 20 comptait pas, soit que la mine un peu fière de Denise lui imposât, il resta silencieux. Toutefois, s'il demeurait muet et contraint, il n'en était pas plus calme au fond, et dès le premier service il trahit son émotion en brisant, rien qu'à le toucher, un plat 25 qu'on lui passait. Le rouge lui monta au front. «Bah! bah! dit Beauvais, ne faites pas attention à cela!* Denise saisit cette occasion de rompre le silence. «Ce plat était fêlé depuis longtemps, dit-elle. — Mademoiselle. . . * commença Daniel, qui 30 tenait à s'excuser. Ils se regardèrent, rougirent de

plus belle et redevinrent silencieux. Heureusement l'abbé vint à leur secours et changea la conversation. «Vous n'avez plus de parents? dit à Daniel l'oublieux Beau vais, à qui le cousin avait raconté au moins 5 vingt fois l'histoire de son pupille. — Non, monsieur, répondit Daniel; mon père, qui était charpentier, s'est tué en tombant d'un toit, et ma mère est morte huit jours après. . .• Et il ajouta en regardant l'abbé: «C'est le cousin qui m'a recueilli.» Cela

xofut dit fièrement et avec une simplicité qui toucha Beauvais. «Pardon! ...» fit-il tout ému. L'abbé, fâché et content de cette explication, en profita pour serrer une fois de plus la main de Daniel. Au dessert, la jeune fille quitta la salle à manger. Alors Beauvais

15 alluma sa pipe, Daniel roula une cigarette, et on se mit à parler de l'Orient et de la guerre.

Que faisait Denise pendant ce temps? Assise sous un large figuier, à l'extrémité du verger, elle semblait tout occupée à considérer les arabesques lumineuses que

20 le soleil dessinait sur le sable à travers les arbres; mais, si ses yeux suivaient attentivement les mobiles découpures de l'ombre, son esprit était ailleiurs. Les pensées qui l'absorbaient semblaient être d'une nature très complexe, car tantôt im rapide sourire glissait sur ses lèvres, et

25 tantôt une vive rougeur courait de ses joues à son front. Il y avait sur sa mignonne figure un singulier mélange de joie et de préoccupation. Denise était en train de rompre avec un idéal auquel des années entières l'avaient pour ainsi dire fiancée. Elle avait rêvé Daniel tout

30 autre qu'il n'était, et la transition du rêve à la réalité lui était à la fois douce et difficile. La brune jeune fille.

en dépit de la photographie envoyée au cousin, s*étaît figuré un Daniel blond avec des yeux bleus et une physionomie un peu pensive; le vrai Daniel avait un tout autre air. Il était petit, maigre, brun et peu mélancolique. Il fallait donc effacer les traits vagues de 5 Tancien portrait et y substituer l'image vivement accusée de Poriginal.

Tout en confessant que le Daniel en chair et en os valait bien le Daniel imaginaire, Denise ne pouvait s'empêcher de regretter son rêve; puis, honteuse deio cette préoccupation persistante, elle secouait la tête, passait ses petites mains sur ses joues rougissantes, et essayait de donner un autre tour à sa pensée. Elle penchait la tête au-dessus du mur d'appui et regardait les champs de blé moissonnés. Alors le chant d'une 15 caille dans les chaumes lui rappelait que la chasse venait de s'ouvrir et que Daniel était arrivé aux Templiers pour chasser; elle écoutait les appels des pastoures, et leurs voix lui remettaient en mémoire la chanson des trois jeunes garçons s'en allant à la guerre, et la chan- 20 son ramenait encore sa pensée vers Daniel. * Daniel! Daniel!* disait la voix fraîche de l'écluse; «Daniel!» criaient les martinets traversant l'espace bleu comme des flèches. — Et ainsi jusqu'au soir.

A la nuit close, Beauvais avait conduit le sergent- 25 major dans sa chambre, et lui serrant la main: *Vous êtes ici chez vous, avait-il dit, reposez-vous bien; demain nous irons ensemble visiter mes bois, et je vous ferai voir du gibier. Bonne nuit!* En se couchant et après avoir fait sa prière, le cousin se sentit tout 30 rassuré. «M. Delétang est loin d'ici, songeait-il; Daniel

est installé aux Templiers. Laissons maintenant agir le ciel.*

Le lendemain, quand il descendît, les chasseurs étaient déjà partis; Denise se plaignait d'avoir la migraine et

5 semblait fatiguée. Le natf abbé croyait tout bonnement qu'elle allait lui parler du nouveau venu; mais elle ne dit pas un mot, et il s'en alla, tout désorienté, lire son bréviaire au jardin.

A midi, Beauvais et Daniel rentrèrent affamés. Daniel,

lopour son début rapportait deux perdrix dont le cousin parut tout fier. On se mit à table, et, les convives étant devenus déjà plus intimes, la conversation s'anima. Denise fut affable et enjouée, et même, en présentant un plat à Daniel, elle s'enhardit jusqu'à lui dire en souriant:

i$« Celui-ci est plus solide!» Et comme en parlant il avait fallu regarder son voisin, elle avait été forcée de convenir que les yeux bruns étaient plus expressifs que les yeux bleus. Elle remarqua aussi que Daniel n'était ni beau rarleur ni gauche conune les visiteurs

2oordinah:es des Templiers, mais qu'il avait la voix grave et pleine, la parole franche et énergique, et un fonds inépuisable de bonne humeur. Seulement il avait toujours l'air de la savoir présente sans en paraître autrement ému, et Denise, piquée, se disait que le

25 Daniel de son rêve eût été certainement plus aimable et moins occupé de lièvres et de perdreaux.

La joiurnée passa joyeuse pour tous quatre, et plus joyeuses encore s'écoulèrent les semaines qui suivirent, chaque jour amenant une chasse heureuse ou quelque

30 course nouvelle. L'automne était magnifique. En rentrant le soir, on contait à Denise et au cousin les

exploits de la matinée, et on arrêtait le plan des plaisirs du lendemain. Denise demandait-elle un lièvre, Daniel ne voulait revenir à la maison qu'avec un lièvre dans son camier. Une fois il ne fut de retour qu*à la nuit close: il avait chassé tout le jour et s'était passé ç de déjeuner; mais aussi il raportait un faisan, pièce rare que Denise, la veille, avait mise au rang des gibiers fabuleux. Et Denise, oubliant de plus en plus son ancien idéal, se demandait comment elle avait pu avoir le mauvais goût de médire des cheveux noirs lo et des yeux bruns, et commençait à sourire de ses rêves romanesques. Dès le matin, elle était éveillée, elle assistait en secret au départ des chasseurs, et le soir, devinant le chemin par lequel ils devaient revenir aux Templiers, elle allait audevant d'eux, accompagnée 15 par le cousin, et du plus loin, Daniel, tirant de sa gibecière sa plus belle pièce, la lui montrait d'un air triomphant.

Bientôt ce fut entre eux une amitié charmante. Denise n'avait qu'à dire un mot pour être devinée et obéie. 20 Elle savait toutes les chansons favorites de Daniel, et les chantait le soir, au verger, sans avoir l'air de songer qu'on l'écoutât, comme si elle n'eût chanté que pour elle-même; puis au plus léger signe d'approbation elle s'arrêtait court, comme un rossignol effa-25 rouché, et s'envolait au plus épais des massifs.

Un soir, Daniel étant seul avec le cousin, lui demanda brusquement: •M. Beauvais est-il riche? — Oui, répondit l'abbé surpris, mais à quel propos? — Il est riche! Tant pis alors,* dit Daniel, et il ajouta: *Si M^** Denise 30 eût été pauvre comme moi, j'aurais essayé de lui plaire,

et si elle m'avait aimé, je l'aurais demandée à son père. Nous nous serions établis métayers de vos Bruasseries, et c'eût été bien bon, cette vie à trois, vous entre nous deux! . . . Mais elle est riche, il faut ren-

5 verser mon château de cartes et songer à autre chose. — Songer à quoi ? demanda l'abbé d'un air inquiet. — Mais à quitter les Templiers, et le plus tôt sera le mieux. — A d'autres, maintenant!» pensa le pauvre cousin en voyant une seconde fois que ses plus doux rêves menaçaient de

los'en aller en fumée. Sa conscience lui défendait de

détourner Daniel de ses projets de départ, et son cœur

saignait en songeant à ce nouvel obstacle, qu'il aurait

dû prévoir. Il passa une unit mauvaise et sans sonmieil.

La journée du lendemain devait être plus mauvaise

IS encore. Beauvais et Daniel étaient à la chasse, et l'abbé lisait saint Augustin sous l'auvent de la porte d'entrée, quand, au milieu de l'après-midi, un cabriolet conduit par un jeune homme entra discrètement dans la cour et s'arrêta à deux pas de lui. Le jeune homme

20 demanda M. Beauvais et se nomma: c'était M. Delétang. Quand il apprit que Beauvais était absent, il poussa comme un soupir de soulagement et voulut tourner bride; mais l'abbé crut convenable d'insister pour qu'il descendît de voiture. Il le fit entrer et le

25 présenta à Denise. C'était un garçon à tournure un peu rustique, malgré sa toilette de ville. Il n'était ni brun ni blond, plutôt bien que mal, mais timide comme une jeune fille sortant du couvent, et d'une gaucherie touchante. L'abbé, tout fier d'avoir trouvé une ti-

30 mîdité supérieure à la sienne, eut pitié de son embarras et chercha à le mettre à son aise. Denise, de son côté,

ne se doutant de rien, fit des efforts pour être moins sauvage que de coutume. Le prétendu, assis sur le bord de sa chaise, resta près d'une heure à causer d^une façon monosyllabique, tourmentant sa moustache et regardant constamment Pabbé, à qui, dans son cœur, 5 il vouait une reconnaissance éternelle. Enfin il se leva pour partir, et seulement alors fit connaître le but de sa visite. Il venait, de la part de son père, inviter toute la famille à VassemhUe d'Angles, qui devait avoir lieu dans huit jours. Son message délivré, il salua, 10 se trompa deux fois de porte, et finit par retrouver son cabriolet, qu'on entendit bientôt passer devant les fenêtres.

Quand Beauvais rentra, le cousin lui rendit compte de la visite de M. Delétang et lui transmit son invitation. 15 *Ah! ah!» dit Beauvais d'un air demi-enjoué et demimystérieux; puis il lança un regard d'inteUigence au malheureux abbé: *Ah! ah! ... eh bien, nous irons à Angles tous quatre. Je vais faire nettoyer le char à bancs et écrire un mot au père Delétang. Mignonne 20 Denise, apprête ta plus belle robe; major, préparez vos jambes, on dansera . . . oui, l'abbé, on dansera!*

Le jeudi de la semaine suivante, dès le fin matin, comme on dit en Touraîne, le char à bancs, traîné par le meilleur cheval des Templiers, roulait dans la direction d'Angles. Beauvais et Daniel, assis sur le siège 5 de devant, conduisaient tour à tour et échangeaient des observations sur le trot et Pencolure du cheval; sous la capote, Pabbé et Denise regardaient la campagne et restaient silencieux. On traversa le bois des Courtils. Il faisait une douce matinée. Le paysage était un peu

lo voilé de brume; mais on devinait le soleil levant derrière cette frêle vapeur. Au-dessus des voyageurs, le ciel bleuissait déjà. Un vent frais se plaignait mollement en passant à travers les branches des pins, et les premières feuilles jaunes venaient tomber sous les roues

15 de la voiture. Denise, enevloppée dans un châle brun, s'était enfoncée dans l'un des coins et prêtait l'oreille aux joyeux propos de Beauvais et de Daniel; l'abbé, mélancolique, regardait s'envoler les feuilles sèches. Il les voyait se détacher de la branche, tournoyer un

20 moment dans l'air et descendre silencieusement sur la route. * Voilà l'automne, se disait-il, voilà la fin de la fête de l'année et aussi la fin de mes joies et de mes illusions!* A chaque tour de roue qui le rapprochait d'Angles, il sentait la terreur le prendre, et à mesure

25 que la distance diminuait, son angoisse croissait. Le

cheval, poussé par les voix de Daniel et de Beauvaîs, allait comme le vent. Déjà on côtoyait les rives de la Creuse bordées de peupliers. Escortée par les aboiements des chiens, la voiture passait au grand trot dans les rues des villages. L'abbé frissonnait, et ses regards s émus allaient de Daniel à Denise, si rapprochés Pun de l'autre, si beaux, si jeunes, si souriants à la vie; c'était peut-être le dernier jour où il verrait réunis les deux enfants de son cœur. . . Tant que M. Delétang n'était point apparu en personne, le cousin avait puio croire que ce fantôme matrimonial s'évanouirait en fumée; mais maintenant qu'on allait à Angles, et que dans ime heure on serait dans la maison du prétendu, l'aventure devenait sérieuse, et l'abbé, sachant combien peu il fallait compter sur l'initiative de Daniel et se 15 défiant de son propre courage, l'abbé désespérait et se désolait. Denise, elle, contemplait les bruyères baignées de soleil, les rouges-gorges traversant le chemin, l'uniforme de Daniel, et souriait. La voiture volait comme ime flèche. 20

Déjà on distinguait à travers les massifs les toits aigus du bourg,, déjà on entendait les rumeurs vagues de P assemblée. Bientôt on fut en face d'Angles. Les maisons descendaient en joyeuses cascades jusqu'à la route, qui serpentait entre deux murailles de verdure et 25 traversait la rivière sur un pont de bois. De l'autre côté du chemin, sur une colline rocheuse et escarpée, se dressaient les belles ruines grises d'un château du temps de Richard Cœur de Lion, et les ruines ellesmêmes étaient dominées par une plate-forme au centre 30 de laquelle s'élevait un calvaire. La voiture, toujours

L»ABbÉ DANIEL 6l

courant, fit son entrée dans la rue principale, toute encombrée de gens endimanchés. A la grande porte charretière du logis de Delétang se tenaient le maître de la maison et un gros d'invités, et à chaque nouvel 5 arrivant cette avant-garde poussait un vigoureux hourra en guise de bienvenue. La cour était déjà garnie d'équipages campagnards rangés sur deux files. En un instant, la voiture de Beauvais fut entourée, dételée et classée dans ce curieux muséum de véhicules. M.

zo Delétang père, petit homme réjoui et remuant, aussi grand discoureur que son fils Tétait peu, s'empara de Beauvais; Delétang fils offrit en frissonnant son bras à Denise, et le cousin et Daniel restèrent en arrière, un peu oubliés et désorientés.

15 Le déjeuner était prêt. On courut à la salle toute pleine de convives. Il y avait là une collection de campagnards berrichons et poitevins éleveurs de bœufs et de chevaux, la plupart en redingote, quelques-uns en blouse neuve et coiffés du chapeau à larges bords, tous

20 gens bien endentés, trapus, hauts en couleur, prompts à la riposte, et éclatant en gros rires qui faisaient tinter les vitres et vibrer les verres.

Denise était placée entre les deux Delétang, en face du cousin, dont la sombre soutane et la mine pâle

25 tranchaient au miheu des costumes bariolés et des figures épanouies. L'attention se porta bientôt vers une extrémité de la longue table où Daniel, qui avait vite rompu la glace, mettait tout le monde en joie par ses saillies et son entrain. On distinguait dans le chœur

30 des voix joyeuses le rire large et prolongé de Beauvais. Cette joie faisait peur au cousin. Quant à Denise, elle

riait sans savoir pourquoi, et établissait mentalement entre le mutisme de son jeune voisin et la verve du sergent-major un parallèle qui ne paraissait pas être à l'avantage du premier.

Au dessert, les jeunes gens quittèrent la table et se 5 dirigèrent vers la place où se tenait rassemblée. La place s'étendait à deux pas de l'église et dominait l'étroite et profonde vallée où coule l'Englin. Elle était plantée de. grands acacias en quinconces. Des bœufs, des génisses, des chevaux attroupés autour des 10 premiers arbres et gardés par de jeunes enfants, annonçaient la fête par des mugissements et des bêlements sonores. Puis on voyait, sur deux files, des tentes abritant sous leur ombre de nombreux buveurs attablés. Ils humaient leur piot et discouraient à tue-tête. 15 Parfois du fond d'une tente une voix s'élevait et entonnait sur un ton traînant une interminable complainte. Le moindre rayon de soleil pénétrant sous cet abri faisait apparaître des faces cramoisies et des yeux allumés, tandis que les figures restées dans l'ombre 20 prenaient une teinte douce et mystérieuse. De distance en distance, des cuisines en plein vent envoyaient en l'air des tourbillons de fumée. Autour des marchandes de jotiaces et de tourtisseaux se pressaient les enfants, les drôles aux yeux écarquillés, et les gars jaloux d'offrir 25 à leurs amoureuses la plus grosse pièce de pâtisserie. — En Poitou, le présent d'un tourtisseau de deux sous fait par un graçon à une fille est toute une déclaration d'amour.

Pendant que M. Delétang et Denise rompaient en- 50 semble une fouace, — ^grande hardiesse qui avait fait

rougir le jeune homme jusqu'au blanc des yeux, — une longue et joyeuse rumeur s'élevait du milieu de la foule pressée autour d'un grand mât au sommet duquel s'agitaient et voletaient des pigeons prisonniers. 'Bien 5 touché!* criaient des voix, et on entourait Daniel, qui élevait gaiement en l'air un pigeon dont il venait de rompre le lien d'un coup de fusil. 'A un autre!* dit Daniel, et, ressaisissant le fusil chargé, il l'épaula, pencha sa joue brune sur la crosse, lâcha la détente, et cette

10 fois deux pigeons détachés tombèrent tout pantelants. *Coup double!* s'écria-t-il de sa voix joyeuse. Et la foule ébahie applaudissait d'autant plus que le jeune homme venait de faire présent de ses pigeons à trois bonnes vieilles qui les mangeaient des yeux. Denise fut

15 toute fière de cet exploit, et le pauvre M. Delétang se sentit encore plus diminué et plus gauche. Pour un empire, il n'aurait voulu toucher le fusil.

Plus loin, dans un carré formé par quatre acacias, s'agitait le bal. Un vielleux et un cornemuseux, installés

20 sur deux tonneaux à l'abri du plus gros arbre, conduisaient toute la danse. Le vielleux, assis à califourchon sur un tabouret, avait mis bas sa veste; il était tout à sa musique; il tournait énergiquement sa manivelle et marquait les cadences par un léger balancement de

25 tête. Après chaque ritournelle, il manifestait sa joie par une grimace qui faisait brusquement tressauter ses besicles; en même temps, entre ses jambes ramenées en avant, il serrait soigneusement une bouteille demipleine. Le cornemuseux, grand et maigre, avec une lon-

3ogue figure ombragée du feutre à larges bords, était debout et soufflait d'un air grave dans son étrange et

curieux instrument. A leurs pieds, filles et garçons se trémoussaient dans un beau désordre: les filles relevaient du bout des doigts leurs jupes d^ndienne, tandis que de la main restée libre les garçons serraient fortement leur parapluie rouge, objet de luxe, précieux et 5 inséparable compagnon. Ils avaient dédaigné la bourrée locale et essayaient les figures de la contredanse; mais la vieille habitude prenait le dessus, et le pas de bourrée reparaissait toujours.

Lorsque Daniel, Denise et M. Delétang furent tout 10 près du bal: «Si nous dansions! s'écria Daniel. — Mais, répliqua Denise, je ne sais pas la contredanse; je ne connais que la bourrée, que la Bruère m'a apprise. — £h bien, nous danserons la bourrée; M. Delétang sera votre danseur, et j'aurai bien vite trouvé une dan- 15 seuse.* Il avisa une vieille femme, encore verte et ingambe, qui contemplait la danse avec bonheur et semblait toute prête à partir avec les danseurs. Ses yeux brillaient, sa tête s'agitait en mesure, tout son corps suivait la cadence, et ses pieds ne tenaient pas en 20 place. «Vous savez la bourrée, ma mère? lui dit Daniel. — Ah! mon cher mignon, si je la sais! J'étais la première danseuse du pays au temps jadis. . . — Eh bien, voulez-vous la danser avec moi?* Et comme la contredanse était finie, il courut demander une bour-25 rée aux deux joueurs, et moitié de gré, moitié de force, emmena la bonne femme près de Denise et de son compagnon.

Au premier signal de la vielle, ils s'élancèrent tous quatre et les autres danseurs les imitèrent. La vieille 30 femme sautait comme à vingt ans; Denise était légère

comme un oiseau; ses petits pieds glissaient alternativement sur le sol sans avoir Pair d'y poser; ses joues, animées par le plaisir, étaient devenues vermeilles; ses yeux bleus étaient inondés de lumière, sa bouche 5 souriait. A un mouvement un peu vif qu'elle fit pour battre des mains avant de les tendre à son vis-à-vis, ses épais cheveux bruns à demi dénoués glissèrent de son large chapeau de paille jusque sur ses épaules. •Qu'elle est belle!* songeait Daniel enthousiasmé. Et

10 Denise, de son côté, admirait comme le jeune militaire avait vite saisi le rythme et le pas de la bourée, et comme il frappait gaiement la terre du pied, et tournait, souple et agile, en battant des mains à son tour. Elle prenait un peu en pitié le timide M. Delétang,

15 qui s'embrouillait et perdait la mesure à chaque instant.

Tandis que Daniel et Denise sautaient sous les acacias,

le cousin, dont la mélancolie redoublait et dont le cœur

blessé ne pouvait s'accommoder du joyeux tumulte de

l'assemblée, le cousin s'était dirigé vers le vieux château;

20 en suivant le sentier rocailleux, il était arrivé au-dessus des ruines et s'était assis au pied de la grande croix de bois qui domine les tours effondrées, le village et la vallée entière. Le vent lui apportait encore par bouffées les rumeurs de la fête et les accords de l'orchestre, et à

25 chaque explosion de musique et d'éclats de voix, son cœur se gonflait davantage et les larmes lui montaient aux yeux. Sa dernière espérance ne lui était-elle pas enlevée? . . . «C'en est fait, songeait-il, et Delétang l'emporte. J'aurais beau maintenant m'ouvrir à Beauvais et

30 le supplier de donner Denise à Daniel, je n'arriverais qu'à me faire rire au nez. Que peut peser mon pauvre

sergent, mis dans la balance avec le fils du riche Delétang? Et puis d'ailleurs Denise, jusqu'à présent, n'a montré aucune préférence pour Daniel, et Daniel luimême est trop fier pour hasarder la moindre démarche. * Et, ramenant ses bras sur sa frêle poitrine, il levait les 5 yeux vers le ciel pur et profond. •O Denise, disait-il, ta fille va donc appartenir à un étranger? Ce dernier lien qui nous unissait va donc être brisé ? ... J'ai fait ce que j'ai pu.* Il tourna ses regards vers la croix aux grands bras noirs étendus, et ajouta mentale- lo ment: «Dieu, qui a placé Daniel sur mon chemin et qui m'a ramené près de la fille de Denise, peut encore, s'il le veut, unir ces deux enfants en dépit de tout. Je mets en lui ma dernière espérance. . .*

Peu à peu le soleil s'était enfoncé derrière la colline 15 boisée; la rivière reflétait maintenant les teintes rouges du couchant. Le cousin restait toujours pensif au pied du Calvaire; tout à coup il s'entendit appeler et vit Daniel accourir tout essoufflé. «Le cheval est attelé, lui cria ce dernier; on n'attend plus que vous, mon 20 cousin!* Ils descendirent ensemble. Denise était déjà dans la voiture. Beauvais, la mine allumée et joyeuse, donnait force poignées de main à MM. Delétang père et fils. «Je vous attends dimanche prochain!* s'écriat-il en montant sur le siège auprès de Daniel, et, le cou- 25 sin ayant aussi repris sa place, Beauvais allongea un maître coup de fouet sur le dos du cheval, qui partit au grand trot.

La nuit était semée d'étoiles. Denise, encore tout enfiévrée par le bal, mais silencieuse, s'était blottie 30 dans son coin; le cousin fermait les yeux et priait. Da-

L'ABBE DANIEL 6j

niel lui-même semblait rêveur. Quant à Beauvais, le vin blanc et le bon accueil des Delétang Pavaient mis en belle humeur: il avait la voix haute et le rire bruyant. De temps en temps il interrompait ses propos pour faire 5 claquer son fouet, et la course du cheval, un moment ralentie, reprenait de plus belle; les sabots, fraîchement ferrés, retentissaient sur la route sonore et faisaient feu dans la nuit. Ce cheval, •une bête sans prix,* disait Beauvais, n'avait qu'un petit défaut: il était peureux

lo comme un lièvre, et quand il avait peur, il partait au triple galop droit devant lui. Déjà on avait fait plus des deux tiers du chemin, quand, à Pentrée du village de Barrou, Panimal s'effaroucha d'un rayon de lune reflété dans une flaque d'eau. Il dressa les oreilles, fit

15 un écart, renifla bruyamment, puis s'élança en avant et traversa le village comme un ouragan. Beauvais, qui savait qu'au sortir de Barrou la route, riveraine de la Creuse, tourne brusquement, Beauvais s'efforçait de le contenir, et tirait énergiquement les guides à lui;

20 à une secousse inattendue, elles se rompirent, et le cheval, se sentant libre, redoubla son infernal galop, menaçant à chaque minute de renverser le char à bancs dans la Creuse. Denise, pâle et les lèvres serrées, se retenait au dossier du banc où Daniel était appuyé; celui-ci se

25 retourna et vit sa blanche figure au clair de lune. Se levant tout à coup, il s'élança comme un chat sur le dos du cheval, saisit les débris des traits rompus, et, au risque de se faire tuer vingt fois, se laissa glisser et pendre à la tête de l'animal. Il fut pendant quelques

30 secondes traîné à la remorque du cheval; mais comme il avait des nerfs d'acier, il se raidit de plus en plus,

et força la bête à ralentir son galop; enfin elle s'arrêta vaincue et toute frémissante.

Les voyageurs descendirent; Pabbé courut à Daniel, et, le voyant sain et sauf et souriant, revint vers Denise, qui s'était assise, tremblante et muette, sur le bord 5 de la route. Beauvais, tout penaud des méfaits de son cheval sans pareil, tourna autour de la voiture, constata qu'elle était disloquée, et annonça qu'il fallait retourner à Barrou pour la faire remettre en état.

Denise se leva et déclara que pour rien au monde elle 10 ne remonterait dans le char à bancs. « Ne te fâche pas, mignonne, répondit Beauvais, très adouci, il n'y a plus que deux petites lieues d'ici aux Templiers, et en prenant la traverse des Courtils on peut encore raccourcir le chemin. Vous avez tous de bonnes jambes, et la 15 nuit est belle. J'irai seul à Barrou en menant le cheval par la bride, et dans deux heures au plus tard nous nous retrouverons au logis. — Eh bien, alors, dit le cousin d'une voix un peu embarrassée, Daniel va vous accompagner, tandis que Denise et moi nous suivrons la 20 traverse. — Non, certes, reprit Beauvais de son ton goguenard, vous êtes trop distrait, cousin, et le major sait déjà les chemins mieux que vous. C'est lui qui vous conduira. Allons, bon voyage, et à bientôt!»

Il fit rebrousser chemin au cheval et s'éloigna dans 25 la direction de Barrou.

Us restèrent un moment immobiles tous trois sur la route; puis l'abbé, qui dans tout cela voyait le doigt de Dieu, dit à Daniel: * Voyons, offre le bras à Denise; moi, j'ai la mauvaise habitude d'aimer à marcher seul, 30 et je vous servirai d'arrière-garde.

Ils montèrent lentement le chemin pierreux qui longe le château des Courtils. D'abord ils marchèrent tous trois Uun près de l'autre, causant de Paccident et se communiquant leurs sensations. Denise ne

5 pouvait se lasser d'admirer le sang-froid et l'énergie de Daniel, et elle exprimait sincèrement et naïvement son admiration. •Il a toujours été audacieux,* disait l'abbé. Et il racontait comment, tout enfant, Daniel avait monté un cheval fougueux et avait été rapporté

10 au presbytère à demi mort. Au haut de la montée, l'abbé s'arrêta essoufflé et s'assit au pied d'un arbre. Les jeunes gens, tout occupa de leur causerie, se bornèrent à ralentir le pas, et continuèrent à s'engager lentement dans le bois. L'abbé les regardait s'enfoncer

15 peu à peu sous les branches; la clarté de la lune baignait leurs jeunes têtes. Il soupira fortement et songea à ce qui venait de se passer. Certainement Dieu lui avait fait la grâce de l'entendre, et l'événement de tout à l'heure était le résultat d'une intention providentielle:

20 Daniel et Denise étaient faits l'un pour l'autre, et Dieu voulait les unir. Tout cela était visible; l'abbé, resta assis sous son arbre et regarda le couple disparaître sous la chênaie. Dix minutes après, un hotipl joyeux, un appel de deux fraîches et jeunes voix retentit dans

25 la nuit paisible. L'abbé répondit faiblement, et demeura assis.

Cependant les deux jeunes gens s'étaient engagées dans un chemin couvert dont les branches entrelacées formaient sur l'herbe des treillis d'ombre et de lumière,

30 et sous ce berceau demi-obscur et demi-éclairé ils marchaient en causant. Ils souriaient et parlaient de

choses indifférentes, mais au fond de leurs cœurs s'agitait je ne sais quelle douce inquiétude. Leurs pieds légers semblaient à peine effleurer le gazon fin et ras que la lune teignait d'une couleur bleuâtre, leurs bras se serraient mollement, leurs voix résonnaient alternative- 5 ment dans la nuit comme le chant de deux rossignols qui luttent d'harmonie, ou parfois s'élevaient ensemble vers le ciel comme deux ramiers qui prennent leur volée. Quelquefois elles se taisaient au même instant, et dans le silence qui suivait, on entendait au loin, i© apporté par le vent du soir, le bouillonnement mélancolique des eaux de la Creuse.

L'émotion aussi bouillonnait dans le cœur de Daniel, et il ne pouvait plus la contenir: «Quelle admirable nuit!» s'écria-t-il. Il y avait dans ces trois mots, et 15 dans la manière dont ils furent prononcés, tant de tendresse et d'enivrement, que la jeune fille baissa la tête et se sentit troublée. Il fallait cependant faire une réponse. «Ne trouvez- vous pas, dit-elle d'une voix un peu frémissante, que ce bruit d'eau ressemble à une 20 lointaine musique de bal ? — Vous aimez le bal ? demanda Daniel. — Moi? Je ne sais pas; c'est la première fois que je danse; mais je me suis bien amusée. — Mieux que M. Delétang, car il sautait comme à contre-cœur. — Et à contre-mesure, ajouta-t-elle avec un éclat de rire. 25 Pauvre garçon ! il avait l'air perdu dans sa redingote neuve. — Ne vous moquez pas de lui, fit Daniel; on ne doit pas rire de son fiancé. — Lui, mon fiancé! quelle idée!*

Daniel la regarda d'un air qui voulait dire: Êtes-vous sincère?. . . «Mais, reprit-il, je crois que c'est un peu 30 l'idée de M. Beauvais.*

Denise secoua la tête d'un aîr de dénégation. Daniel eut un sourire attristé. «Quand je reviendrai aux Templiers, dit-il, j*y trouverai probablement plus d'un changement. — Mon Dieu! murmura Denise, vous par- 5 lez de revenir comme si vous étiez déjà sur le point de partir. Vos trois mois ne sont pas finis. Vous aimez donc bien la vie militaire? — JePai bien aimée, répondit le jeune homme, et maintenant elle m'attire à la fois et me déplaît. Il y a des moments où je regrette de

lone m'être pas fait tout bonnement métayer au fond de quelque horderie cachée dans les arbres. . . Tenez, aux Bruasseries; c'est là qu'il ferait bon vivre! ... Je voudrais seulement quatre arpents de terre et de vigne descendant en pente vers la vallée. — Avec un pré au

15 bout et une oseraie au bord de l'eau, ajouta Denise. — Et dans le pré, continua-t-il, un bon cheval aux jarrets infatigables avec lequel on ferait de bonnes courses à travers champs; autour de la maison un verger et des pâtis. . . — Et, dit-elle, dans les pâtis, de grands

20 châtaigniers où on viendrait travailler à l'ombre. . . — Tandis que des bœufs rumineraient, couchés sur la pelouse. — Oui, fit-elle, en poursuivant naïvement le rêve commencé, deux bœufs aux bons yeux couleur d'iris, puis une génisse blanche, car il nous faudrait du

25 lait. . .*

Elle s'arrêta, confuse de son étourderie, et balbutia. Daniel sentit son cœur battre à tout rompre. Nous/ . . . Elle l'avait dit! Le son de ce mot caressait encore son oreille. Il prit brusquement les deux mains de la jeune

30 fille dans les siennes et voulut parler, puis brusquement aussi il rompit l'étreinte commencée et refoula

7â L»ABBE DANIEL

les paroles prêtes à sortir. «Ah! pourquoi êtes-vôUS riche? s'écria-t-il avec amertume. . . Pourquoi êtesvous riche? Cela met entre nous une distance plus énorme que les mille lieues qui nous séparaient quand j'étais en Crimée. . . Et cependant je vous aime! 5 J'aurais dû partir avant de vous le dire; mais voilà quinze jours que j'ai le mot sur les lèvres, et je ne puis plus le retenir.*

Ils continuaient à marcher lentement, et Denise l'écoutait parler, et ses beaux yeux humides brillaient. 10 Quand les derniers mots de Daniel eurent coulé dans le cœur de la jeune fille comme une rosée qui glisse entre les pétales d'une fleur, elle resta encore un moment silencieuse, puis elle dit d'une voix ferme, mais toute vibrante d'une émotion contenue: «Suis-je riche? Je 15 ne le sais vraiment point. Jamais cette pensée ne m'est venue. J'ai grandi aux Templiers sans connaître ce que c'est que l'argent, et sans songer à le demander. Je ne sais qu'une chose, c'est que mon cœur est audessus de toutes les questions d'argent. Je vous ai 20 compris, car je suis fière comme vous, et, en supposant que mon père soit riche, si vous m'aimez mieux pauvre, je me ferai pauvre pour vous aimer. . . Je ne devrais pas vous dire tout cela; mais, vous le savez, je suis une sauvage, et je ne peux pas cacher ce que je pense.* 25

Ces simples et franches paroles étaient prononcées sur un ton indiquant une puissance de volonté que Daniel n'avait pas soupçonnée. Il ressaisit les mains de Denise, et la contemplant: «Je vous remercie, dit-il, et je vous admire; mais je sens la rougeur me monter 30 au front, en songeant à la réponse de votre père, si

j'allak lui demander votre main. — Mon père, — et elle sourit en baissant les yeux, — mon père est moins terrible que ses brusqueries ne le feraient croire. D'ailleurs il vous estime et il m'aime. . . Il consentira à tout. — Mais

5 a ses yeux, continua Daniel, j'aurai l'air, moi, d'un coiureur de dot! — Ah! reprit-elle d'un ton de reproche, vous avez trop d'orgueil aussi, et je vais croire à présent que vous vous aimez plus que vous ne m'aimez. Ne pouvez-vous faire plier un peu votre fierté pour l'amour

iode moi? D'ailleurs n'avons-nous pas le cousin, qui sera notre allié et plaidera notre cause? — Oui, oui, s'écria Daniel, le cousin est bon et prudent, et demain je lui dirai tout. . . Quoi! s'écria-t-il d'un air désappointé, nous voici déjà à l'orée du bois!*

J5 En effet, le taillis s'éclaircissait, et on voyait ça et là de grands tapis de bruyères violettes scintiller à la clarté de la lune. Denise avait repris le bras de Daniel, et une délicieuse causerie suivit bientôt la fiévreuse vivacité des premiers aveux. Dans leur entretien, les

2oConQdences succédaient aux confidences, les épanchements aux épanchements. L'abbé eût été payé au centuple de ses déceptions et de ses angoisses, s'il avait pu les voir, par cette nuit lumineuse, marchant à petits pas sur la pelouse des pâtis, tandis que les génisses et

25 les bœufs, accroupis dans leurs dormoirs, se soulevaient à demi sur leur passage et les regardaient en mugissant faiblement. La rosée de la nuit et les rayons de la lune les enveloppaient d'im nimbe de vapeurs. Des gouttelettes tombées des branches avaient roulé dans

30 leurs cheveux et y scintillaient comme des vers luisants. Tous deux jeunes, tous deux aimants, tous deux pleins

Jr4 L'ABBE DANIEL

de sève et d'espérance, ils passaient, et dans le silence de la nuit la nature recueillie semblait frissonner d'aise en les voyant s'avancer lentement.

Ils arrivèrent ainsi sans s'en douter sur le revers de la vallée de PÉgronne, et virent briller au clair de 5 lune le toit des Templiers. Un coq chanta dans la métairie. Us paraissaient tous deux toucher à regret au terme de leur course, et leur marche se ralentissait de plus en plus. Tout à coup la voix de quelque jeune paysan revenant de rassemblée monta vers eux du 10. fond de la vallée. Cette voix chantait une ballade bien vieille, bien populaire et toujours nouvelle, la chanson de Juliette à Roméo, la chanson qu'on retrouve toujours là où il y a des amoureux, c'est-à-dire partout, dans les gorges de la Sicile et dans les brandes du Poitou; lais voix disait:

"Ils ne furent pas Le quart d'une heure ensemble Que Palouette chanta le jour.

— Belle alouette, belle alouette, ^^

Tu as menti I Tu as chanté la pomt* du jour,

Il n*est qu*minuit."

Ils se regardèrent et se sovirirent, puis, après un dernier serrement de main, ils hâtèrent le pas. Le 25 cousin et Beauvais se promenaient dans la cour; la lueur d'un bon feu flambant rougissait les vitres de la cuisine. •Eh bien, leur cria Beauvais de sa grosse voix réjouie, ne vous l'avais-je pas dit que le cousin vous perdrait? Quel homme! Si je ne l'avais pas rencontré 30 et ramené, il serait encore au bois à l'heure qu'il est.»

Cette nmt-là, ce fut au tour de Daniel de ne point dormir. Il fut debout avant Paube. Il avait été convenu avec Denise qu'on parlerait le jour même au cousin, et que ce dernier ferait ensuite une démarche 5 près de Beauvais; mais à mesure qu'approchait l'heure de l'explication, le jeune homme sentait croître en lui un sentiment jusque-là inconnu: il avait peur du cousin. Au moment où il l'entendit remuer dans sa cellide, il prit son fusil et partit pour la chasse, tout

loen se reprochant intérieurement sa lâcheté.

A midi, il n'était pas encore rentré, et on se mit à table sans lui. Le déjeuner fut silencieux. Denise, préoccupée et agitée, regardait à chaque instant dans la cour et ne répondait que par monosyllabes; Beauvais

15 avait l'air embarrassé et comiquement sérieux d'un homme qui porte un secret d'Etat et n'en a pas l'habitude; le cousin, fatigué de corps et d'espritj mangeait peu et ne parlait point. Dès le dessert, il remonta dans sa tourelle et laissa seuls le père et la fille. Beauvais

20 plia sa serviette, boiura sa pipe, l'alluma gravement, et regardant sa fille d'un air solennel: «Eh bien, Denise, dit-il, comment trouves-tu M. Delétang? — Le père? . . . demanda la malicieuse enfant. — Eh, non, le fils. — Mais je l'ai trouvé . . . très poli et très convenable. — A

23 la bonne heure! s'écria Beauvais; eh bien, tant mieux,

et puisqu'il te plaît, je vais droit au but. Hier, Delétang père et moi, nous avons projeté de vous marier tous deux. Qu'en dis-tu?* Denise était assise, elle se leva* rougit et dit d'un ton grave: «Quoi! mon père, vous avez engagé ma parole sans me consulter? — Engagé, non 5 pas précisément, répondit Beauvais, un peu étonné; mais j'ai fait entrevoir que tu donnerais ton consentement, et j'ai invité en conséquence tous les Delétang à venir ici dimanche prochain. — Dans ce cas, dit Denise d'une voix ferme, il faudra leur écrire pour les désin- 10 viter, car je ne veux pas de M. Delétang pour mari. — En voilà bien d'une autre, à présent! et pourquoi cela, mademoiselle? — Parce que je ne l'aime pas. — Bah! bah! des phrases en l'air! Tu n'aimes donc personne, pas même ton père!* Elle se leva, lui sauta au cou, s'assit 15 sur ses genoux, lui ôta la pipe des mains, et d'une voix câline: «Si, je t'aime bien, mon père mignon, mais ne fais plus ta grosse voix et parlons raisonnablement. Tu veux me marier, n'est-ce pas ? et tu veux cependant que je reste avec toi ? Et moi aussi je le veux. . . 20 — ^Après?* fit Beauvais. Denise continua: «Ce M. Delétang est toujours par voies et par chemins à cause de son commerce. Il m'enunènerait avec lui, et tu resterais seul. . . Tiens, veux-tu savoir la vraie, vraie vérité? Eh bien, j'aimerais mieux quelqu'un comme 25 . . . comme M. Daniel.*

Beauvais fut étourdi de cette révélation. Il repoussa vivement sa fille, marcha par la chambre sans rien dire, puis tout à coup il éclata comme une bombe : « Le sergentmajor? mais, ventrebleu, il n'a pas un sou vaillant! jb Qui est-ce qui a pu te mettre de pareilles idées en tête?

... Un sous-officîer! . . . — Il deviendra officier. — Je croyais que tu ne voulais pas me quitter? — Eh bien, il donnera sa démission. — Laisse-moi en repos! cria Beauvais exaspéré. C'est le cousin qui t'a soufflé ce 5 bel amour!* Denise s'approcha lentement de son père, le força de s'arrêter et dit d'une voix émue: •Parlez plus bas, père! Vous savez que je ne mens point. Eh bien,, je vous assure que le cousin ne m'a jamais parlé de son pupille. — Bon! bon! il a parlé à merveille sans

lorien dire. Voyez-vous ce cousin que je prenais, moi, pour une manière de livre! Voilà du nouveau! — ^Mon père. . . — Laisse-moi! interrompit-il d'un air irrité. Monte dans ta chambre et réfléchis à ce que j'ai dit. — C'est tout réfléchi, répondit Denise d'une voix attristée,

15 mais toujours ferme: je ne me marierai point.*

Elle sortit et s'enfonça sous les arbres du verger. Beauvais, étrangement agité, se promena longtemps dans la salle, gesticulant, grommelant et se parlant à mi-voix; puis tout à coup il monta chez l'abbé, qu'il

20 trouva lisant son journal. «Vous voilà, l'homme aux mystères, lui cria-t-il. — Que voulez-vous dire? demanda le cousin stupéfait. — Je veux dire que Denise refuse maintenant M. Delétang, parce qu'elle a votre sergent-major dans la tête.* L'abbé essaya de répli-

25quer, se sentit rougir et se tut. «Mais parlez donc!* L'abbé se leva, regarda Beauvais en face et lui dit enfin avec vivacité: «Oui, j'ai été mystérieux, si c'est être mystérieux que d'avoir désiré en secret depuis sept années le mariage de mon pupille avec Denise; oui,

30 j'ai fait venir Daniel ici dans l'espoir qu'il plairait à Denise et qu'elle lui plairait. J'avais l'intention d'at-

tendre qu'il eût Pépaulette, car je ne voulais vous offrir qu^m officier; mais Delétang est venu à la traverse, et j'ai écrit à Daniel d'accourir. Oui, je voulais vous prendre votre Denise, comme vous m'avez pris ma cousine. Voilà longtemps que cette idée m'occupe et me 5 console de mes ennuis. Daniel est mon enfant, à moi; j'étais né pour la vie de famille, et si, contrairement à ma vocation, je suis entré dans les ordres, c'est vous qui m'y avez forcé; si Daniel est ici aujourd'hui, c'est vous qui en êtes la cause indirecte, et si Denise aime 10 mon enfant, c'est une juste compensation établie par la Providence. J'ai été mystérieux, je ne le serai plus. Mon Daniel ne vous convient point, cela suffit. Gardeznous seulement le secret. Nous partirons. Si j'ai été mystérieux avec vous, je l'ai été également avec De- 15 nise et Daniel, et je rougirais à jamais, si mon pupille pouvait m'entendre. — Cousin, reprit gravement Beauvais, on dirait que, vous aussi, vous êtes amoureux. — Je le suis, répliqua l'abbé, je suis amoureux de mon rêve depuis sept années.* Beauvais alla ouvrir laao fenêtre. Il étouffait. Il regarda dans le jardin et aperçut Daniel qui rentrait et l'appela. L'abbé, effrayé, voulut s'élancer et fermer la porte au verrou; mais Beauvais l'arrêta. •Laissez-le donc monter, dit-il tranquillement. — Beauvais, reprit l'abbé à voix basse, 25 renvoyez-nous, mais ne l'humiliez pas! — Asseyez- vous et taisez-vous! reprit brusquement Beauvais. — Vous avez ma vie entre les mains,* murmura le cousin en se laissant choir sur une chaise.

Daniel entra un peu pâle, mais calme et résolu. 30 Beauvais fit quelques tours dans la cellule, puis, s'arré-

tant devant le jeune homme: «Je voulais, dit-il, avoir votre avis sur une chose dont nous nous entretenions tout à Pheure. Voici. J'ai un parent qui a la réputation d'être très riche et qui a une fille à marier. Cette 5 jeune fille est aimée et recherchée par un jeune homme très pauvre. . .» Ici Daniel l'arrêta court. «Je vois, dit-il, monsieur, que vous savez tout. Oui, j'aime votre fille, et, comme vous l'avez fait remarquer, je suis très pauvre. Je vous ai compris, épargnez-moi la honte

lo d'une explication que je devine. — ^Vous n'avez rien compris ni deviné, interrompit Beauvais; laissez-moi achever. Mon parent, comme je voxis l'ai dit, a la réputation d'être riche; mais tout ce qui reluit n'est pas or; il a de beaux biens au soleil, mais il est criblé

15 de dettes, et ses biens sont couverts d'hypothèques. Dans un an ou deux, on les saisûra, on les vendra; mon parent se trouvera sans ressource, et sa fille sans dot. Que pensez-vous que doive faire le jeime homme très pauvre?

ao — Mon cousin, s'écria Daniel d'une voix stridente, voulez- vous me donner à bail vos Bruasseries?

— ^Tu sais bien qu'elles sont à toi,» dit le cousin, qui ouvrait de grands yeux et ne comprenait plxis rien à ce qui se passait.

25 Daniel alors s'avança vers Beauvais, et d'un ton de voix à la fois ferme et doux: «Si j'étais le jeune homme dont vous parlez, monsieur, j'irais au père de la jeune fille, comme je viens à vous en ce moment, et je lui dirais: «Je suis jeune, je suis fort, je suis habitué à

30 la vie des champs, et j'ai un ami qui veut bien me confier une métairie en plein rapport, bien outillée

So L'ABBE DANIEL

et bien affruîtée. Donnez-moi votre fille, et à nous deux nous travaillerons pour vous rendre une partie de votre fortune perdue.»

En écoutant Daniel, Beauvais rougissait, ses lèvres s'agitaient, les veines de son front se gonflaient, et il 5 paraissait en proie à une vive émotion. Il reprit sa marche à travers la cellule, et. arrivant près de la fenêtre, il jeta les yeux dans la direction du verger. * Denise!» s'écria-t-il de sa plus grosse voix.

Denise, au bout de quelques minutes, entra tout 10 émue; elle vit avec efiEroi les physionomies solennelles de Beauvais et du cousin et la figure animée de Daniel, voulut parler, et sentit la parole expirer stu* ses lèvres. * Denise, dit Beauvais en montrant Daniel, voilà un fou qui veut t'épouser sans dot, y consens-tu?» La 15 jeune fille regarda son père d'un air radieux et se jeta à son cou. * Laisse-moi! reprit celui-ci d'une voix étouffée; ainsi tu y consens aussi, toi, et vous, jeune homme, la pauvreté à deux ne vous fait pas peur? Remarquez bien que ce que je vous ai dit est sérieux; ao il ne s'agit point d'un conte en l'air, comme on en voit dans les comédies. — C'est aussi au sérieux que je le prends, répondit Daniel; j'aime Denise depuis plus d'un mois déjà, mais la crainte de paraître rechercher sa fortune m'avait forcé à me taire. J'avais l'intention de 25 partir sans rien laisser voir de mes sentiments, et je l'aurais fait sans l'événement d'hier et sans votre aveu d'aujourd'hui. — Ainsi, dit Beauvais d'un air piqué, si Denise était encore riche, vous regarderiez à deux fois avant de me la demander? Vous auriez peur des© l'épouser? . , . — Certainement, monsieur, — Ah! vous me

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la baillez belle, s'écria Beauvaîs, dont la figure campagnarde commençait à être irritée, et qui d'ailleurs ne pouvait pas jouer plus longtemps un rôle qui Phumiliaît, vous me la baillez belle! Est-ce qu'avec de la fortune 5 on ne fait pas plus de bien autour de soi que quand on n'a pas le sou? L'argent est l'argent, et la pauvreté ne mène à rien. Par ma foi, vos raisonnements me cassent bras et jambes, et je vous refuserais Denise maintenant, si vous n'aviez ma parole. Eh! croyez- vous, orgueilleux

lo que vous êtes, que je vous la donnerais, si j'étais aussi ruiné que je veux bien le dire? Non, non! rien avec rien, cela fait mauvais ménage, et quand il n'y a pas de foin au râtelier, les ânes se battent! . . . Denise a du bien pour deux. Dieu merci! — Mais Daniel n'est pas

15 absolument pauvre, hasarda le cousin, qui avait enfin compris et s'était rasséréné; mes Bruasseries ne sont pas rien non plus et valent bien vingt-cinq mille francs. . . — Qui vous parle de vos Bruasseries, à vous? interrompit vivement Beauvais. Cela nous ferait une belle fiche de

20 consolation, si j'étais ruiné! Mais je ne le suis pas,

morbleu! je ne le suis pas. . . Allons, toi, dit-il à Denise,

allons, mauvaise tête, embrasse ton amoureux! Si ta

mère était ici, elle en pleurerait de joie . . . comme moi!»

En effet, l'émotion avait fait explosion, et le rude

25 Beauvais pleurait à chaudes larmes. Daniel déposa son premier baiser sur le front de Denise, puis embrassa le cousin et Beauvais.

Quand tous quatre furent un peu calmés et que chacun eut essuyé ses yeux rougis, ils descendirent

3oensem])le au jardin. La Bruère étendait du linge. Denise prit la main de Daniel, l'entraîna devant la

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vieille servante, et dit joyeusement: «Bruère, voici mon prétendu!» La Bruère joignit les mains: *Ah! chère mignonne! ah! bonnes gens! tant mieux! Aussi je me disais: *Que peuvent-ils faire là-haut tous ensemble? <A peine si on tient quatre dans la chambre de M. le curé. . .» Mais les amoureux n'avaient pas le temps de récouter et ne tenaient pas en place; ils s'envolèrent ensemble à travers le verger.

vm.

C'ÉTAIT le soir des noces de Denise. . . La vielle et la cornemuse chantaient au jardin sous les fenêtres de la grande salle bourdonnante et pleine de monde. Beauvais ne pouvait un moment se passer de musique ce 5 jour-là; il voulait que Pair et les murs des Templiers fussent gais comme il Pétait lui-même. Près de cent personnes avaient trouvé place le long de deux tables immenses vivement éclairées par une double rangée de bougies. Beauvais siégeait à Pune des tables, ayant

lo autour de lui les anciens: parents éloignes, fermiers et fermières des environs; à Pautre étaient assis les mariés et le cousin, tout enguirlandés d'une florissante jeunesse. On avait cueilli dans Pressigny et dans les métairies voisines tout ce qui avait plus de quinze ans et moins

15 de vingt-cinq. Au fond de la salle était une troisième table et la plus bruyante, celle des enfants, du petit monde. A peine si, au milieu des éclats de voix, des rires, du choc des verres, on entendait la cornemuse et la vielle; cependant Pharmonie de ces instruments

20 formait comme un fond vibrant à la joie tumultueuse du festin. Les Templiers exhalaient un gras parfum d'hospitalité et d'abondance. Une dizaine de domestiques allaient et venaient sans cesse; sans cesse les bras tendus, ils apportaient de nouveaux plats et mêlaient

25 leur gaieté à la gaieté des convives. Le vin coulait à

flots. Il y avait des conversations de deux ou trois personnes, de tout un groupe, de tout une table, et d'une table à l'autre. Le côté des anciens raisonnait, disputait, trinquait de préférence, tandis que le côté des jeunes gens riait, causait joyeusement et parlait ^ d'amoiu:. Quelquefois un mot ou toute ime phrase même se détachait distinctement du brouhaha; quelquefois toute ime table était agitée par un immense éclat de rire. Au milieu de ce bruit, il y avait comme une oasis de silence à la place où étaient les mariés et le cousin. lo Là tout était doux et voilé. On y murmurait tout bas: « Denise, — Daniel, — cousin. * Le plus souvent un sourire ou un long regard y traduisait la pensée. Toute vêtue de tulle blanc, portant dans ses cheveux bruns des fleurs d'oranger naturelles, la figure pâle et pure, les 15 regards à la fois étincelants et pensifs, Denise se recueillait dans son bonheur. Daniel était vêtu de noir; il avait quitté l'uniforme et ne devait plus le reprendre. Son visage bruni, épanoui, énergique, contrastait avec son noir vêtement. Il contemplait presque constamment 20 Denise, et celle-ci, délicieusement émue, laissait parfois errer ses yeux sur la foule des invités. L'abbé ne voyait pas la foule, lui; il n'avait de regards que pour les mariés. Son admiration était muette. Il se demandait s'il ne rêvait point. Sa joie était ineffable, et pourtant 25 il s'y mêlait je ne sais quelle mélancolie. — Une mère n'est jamais gaie le jour où elle marie son enfant. — La vielle et la cornemuse disaient comme un chant de départ à son oreille attendrie, un chant qui s'en va dans le lointain et s'y perd doucement. Il était heureux 30 et mélancolique.

VABBi DANIEL 8$

Vers la fin du diner, les lourds plats de venaison dont la table était couverte disparurent en un clin d'oeil et furent remplacés aussitôt par des gâteaux et des fruits. Petit-Pinson en apportait des panerées et

5 les distribuait selon son bon plaisir. Il devait, lui aussi, se marier quinze jours plus tard; il marchait ûèrement et ouvrait les yeux plus que jamais. La Bruère s'était réservé le droit de servir seule ses jeunes maîtres, et de ses vieilles mains ridées et tremblantes elle

zo versait devant eux les plus beaux fruits du verger: raisins transparents, pommes cramoisies, poires blondes, amandes dans leur coque verte, noisettes dans leur enveloppe déchiquetée. C'était pour Denise et le cousin, qui n'y touchaient pas, autant de fantastiques

15 emblèmes de felicitation.

A l'arrivée du dessert, la salle bourdonna de plus belle, et l'on but à la santé des mariés. 'Des mariés et du cousin!» s'écria Beauvais d'une voix de Stentor; et les cent convives se levèrent, s'approchèrent du nou-

aoveau couple, et ce fut audessus de la tête du cousin comme une girandole de verres aux mille facettes et aux mille bruissements cristallins. Le pauvre manchot se trouva bien embarrassé. Le silence rétabli à grand' peine, trois jeunes filles portant des bouquets vinrent

95 se placer devant Denise, et là, debout, les yeux un peu babsés, elles chantèrent sur un air lent le couplet suivant:

Madam', c'est un bouquet que ma main vous présente, Prenez-en une fleur, c'est pour vous faire entendre -Q Que tous ces beaux honneurs

Passeront camme fleurs.

C'est la chanson des mariés, c'est l'adieu des jeunes filles à la nouvelle épousée: chanson pleine de graves leçons, note triste et sérieuse au milieu de la joie débordante du premier jour. . . Denise l'écoutait en souriant; elle regardait Daniel, et se disait que l'amour ne 5 passe pas comme les fleurs.

On partit pour le bal. Deux violons et un hautbois avaient remplacé le comemuseux et le vielleux hors d'haleine. Toute la jeunesse suivit en foule la nouvelle musique au jardin, où on avait disposé des verres 10 de couleur qui éclairaient une terrasse abandonnée aux danseurs. Les mariés furent entourés, et le bal commença. Bien qu'on fût en octobre, il faisait une de ces nuits tièdes comme il y en a souvent en Touraine, où l'automne est si beau! La joie, en changeant de 15 milieu, paraissait toute fraîche et toute reposée.

Le cousin se promena longtemps autour des danseurs, fit quelques apparitions dans la salle où étaient demeurés les anciens avec Beauvais, puis s'enfonça seul dans les allées sombres du jardin. Partout il traînait 20 à sa suite une lourde joie. Il alla embrasser Daniel et Denise, et remonta dans sa tourelle. Arrivé dans sa cellule, il ouvrit la fenêtre et s'y accouda. Autour de lui s'étendaient la campagne assombrie et le ciel étoile. A ses pieds, dans une bordure de massifs, le 25 bal s'agitait et lui envoyait des bouffées de musique et de gaieté. Il s'oublia à contempler les danseurs qui se prenaient, se quittaient, s'entremêlaient et se séparaient encore. Il suivait tous les mouvements de Denise et de Daniel. Vers minuit, une forme blanche 30 et une forme noire quittèrent ensemble la danse et

disparurent. Peu à peu la musique se tut, et les danseurs partirent à leur tour. Les lampes s'éteignirent, le jardin rentra dans l'obscurité et le silence; mais du côté de Pressigny on pouvait entendre les soupirs

5 du haut bois accompagnés du bourdonnement des violons, tandis que la vielle et la cornemuse résonnaient du côté d'Étableaux. Puis on distinguait des chants et de joyeux appels de plus en plus lointains; çà et là, dans la vallée, des lueurs apparaissaient: c'étaient

10 les fenêtres éclairées des borderies où venaient de rentrer quelques-uns des conviés.

Le cousin se trouva bientôt comme enveloppé de silence. A la façade des Templiers, une seule fenêtre était encore illuminée: celle de la chambre nuptiale.

15 Le cousin regarda cette blanche lueur de lampe, puis, relevant la tête vers le ciel profond, où les étoiles scintillantes semblaient palpiter d'allégresse, il songea à la Denise d'autrefois, à la Denise tant aimée qui habitait maintenant là-haut: sa poitrine était pleine de joie,

20 pleine de tendresse et de sanglots. Il murmura à demi-voix ce fragment du cantique de Simeon: * Maintenant, Seigneur, labsezparth: en paix votre serviteur. . . » Et d'abondantes et douces larmes roulèrent le long de ses joues amaigries.

Numbers in heavy-faced type refer to pages of the text; those in Vightfaced type to lines.

3, — 7. les Templiers. — the name of a farm. Evidently the house of the estate was an old building and possessed some historical interest, though just what is not told us. See also pp. 27 and 40.

9. — 5. Saint Augustin (354-438), Bishop of Hippo in Numidia — the most celebrated of the Church fathers. His best known works are The City of God and The Confessions. — 6. Bossuet (1627- 1704), Bishop of Condom and after of M eux — a prominent figure of the times of Louis XI V, His sermons remain permanent monuments of French literary genius. — 23. TOuraine, a former division of France by provinces — a Uttle to the north and west of the center.

13. — 4. lé tombeau de Notre-Seigneur, a temporary representation of the tomb of Our Lord erected for thé services of Holy Week.

14. — 18. Misérable et je me plaignais I And wretched man that I waSf I was complaining of my lot I

17, — 25. son enfant, à lui, his own child,

19. — 6. et il s'effrayait rien qu'à la pensée de les trouver, And simply at the thought of discovering them he became frightened, — 14. et à toutes les corvées, and wherever there was a public task to perform. The most common form of corvée (obligatory public service) was repairing of the roads. — 25. in articule mortis, in the moment of death. Translate: As though death were imminent.

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