‹ L'abbé DanielChapitre 11 sur 51 · Vivre dans le monde · texte numérisé non relu

Vivre dans le monde

8. Il y a deux jours que la porte s'est refermée derrière moi.

1 8 Septembre, au soir.

L'horloge de Pressigny vient de sonner dix heures, la nuit est calme, la maison est assoupie, et seul je ne puis dormir. . . .

C'est aujourd'hui dimanche. Nous ne sommes pas allés aux vêpres, et j'ai passé l'après-midi aux Templiers. Il 5 faisait un temps clair et tiède; les domestiques avaient pris congé pour le reste du jour; mon oncle était à la chasse, et ma tante s'était endormie en lisant son livre d'heures. Les cloches de Pressigny avaient longtemps sonné et venaient de se taire.1 Un bourdonnement d'insectes, où l'on dis- 10 tinguait la lime aiguë de la sauterelle, emplissait les champs. Denise et moi, nous nous sommes assis au pied de la tourelle, près des framboisiers. Nous étions silencieux. Je me sentais heureux et pourtant tourmenté; j'aurais voulu marcher pour secouer mon embarras, et je restais im- 15 mobile. Elle aussi paraissait troublée. «Denise, ai-je dit enfin, je voudrais te demander une chose qui me rendrait bien heureux . . . Cueille toi-même cette rose qui est là, et donne-la-moi.)) Elle est restée immobile, et moi, rouge de honte, je n'osais plus la regarder. Tout à coup, et sans 20 rompre le silence, elle s'est levée et a marché lentement vers le rosier. Sa main s'est glissée à travers les branches; mais en détachant la fleur elle a poussé un cri. Je suis accouru: son bras s'était meutri aux épines. ((Ce n'est rien,)) a-t-elle dit et elle a voulu s'éloigner. J'ai pris sa 25 main, j'ai posé un doigt tremblant sur la déchirure où

1 ne plus sonner.

perlait une gouttelette1 de sang. Elle a tressailli, et nos regards se sont rencontrés. Elle a laissé tomber la rose, et nous nous sommes enfuis, effrayés de nos témérités. J'ai passé le reste de ma journée à courir dans les bois.

5 II me semblait, chaque fois que je ralentissais ma course, sentir encore à l'extrémité de mes doigts la moite2 impression de cette chair délicate, déchirée par les épines. A la tombée de la nuit, comme je rôdais autour des Templiers, Fonde m'a vu et m'a appelé. Je suis entré dans la

io grande salle, les yeux baissés, et frémissant3 de la tête aux pieds. Denise était penchée vers l'âtre, et je ne pouvais voir sa figure. Près de la table servie, un grand jeune homme blond, aux larges épaules, à l'air ouvert4 et hardi, se tenait debout. ((Tu vas souper avec nous, m'a dit mon

15 oncle, et avec ce garçon-là. Le reconnais- tu?)) J'osais à peine lever les yeux sur le nouveau venu, quand lui, partant d'un éclat de rire, s'est écrié: ((Eh quoi! petit Dani, tu ne te souviens plus de Simon Beau vais, de Pressigny, qui t'a repêché un jour que tu t'étais laissé choir5 dans PÉ-

20 gronne? . . . Tu as donc jeté le froc aux orties?6. . .)) Et son rire bruyant a recommencé. Je ne savais que répondre, et, confus de ce malencontreux souvenir évoqué en présence de Denise, je me suis laissé secouer la main par le colosse,7 qui s'est ensuite assis à table près de ma

25 cousine. J'ai gardé le silence pendant le souper, tandis que Beauvais, rendu plus jovial par le vin de mon oncle, n'était jamais à court de saillies et de joyeux contes. Denise paraissait comme préoccupée et ne prononçait que de rares paroles. Au moment du départ, nos regards se sont

1 une petite goutte. 2 humide. 3 tremblant.

4 franc. 5 tomber. 6 jeté . . . orties = quitté les ordres.

7 géant.

rencontrés, mais elle a rapidement détourné la tête, et je suis rentré aux Bruasseries tout agité, la tête pleine de projets, le cœur rempli de craintes vagues.

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