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Par une tiède soirée

Quatorze ans après. — Mars 184-.

En rangeant mes livres, j'ai retrouvé le petit paroissien dont je me servais aux Templiers. Qu'il faut peu de chose pour faire dévier mon esprit et le pousser vers les émotions défendues ! A la vue de la reliure brune, je me suis senti attendri. Mon pauvre cœur s'est rouvert1 comme une 5 blessure mal fermée. Les Templiers ! en dépit de2 ma volonté, mon cœur est toujours aux Templiers. J'ai beau feuilleter3 mes livres, saint Augustin4 me semble maintenant subtil, et Bossuet5 impitoyable. Que Dieu me vienne en aide, car, livré à moi-même, je crains de succomber. 10

Au séminaire j'étais soutenu par l'enthousiasme et la foi, par l'attrait des dévouements de l'apostolat et par la discipline de la maison. ... Je fis avec transport6 le sacrifice de ma volonté. On me nomma vicaire d'une des églises de la ville. La chaire m'était ouverte, je voyais la 15 foule attentive au-dessous de moi. Je préparais, j'étudiais mes sermons, ma jeunesse montait tout entière à mes lèvres; .mais il a plu à Dieu de me donner, avec un génie médiocre, une âme moins ambitieuse que tendre. Mon zèle se ralentit;7 puis la ville avec ses passions et ses dis- 20 tractions bruyantes, la ville me troublait et m'ébranlait. Je crus qu'un village bien ignoré, caché parmi les arbres, conviendrait mieux aux besoins de mon cœur. J'obtins

1 ouvert de nouveau. 2 malgré. 3 je feuillette en vain.

4 le plus célèbre des Pères de l'Église (354-430). 6 célèbre évêque surnommé l'Aigle de Meaux (1627-1704).

7 diminua.

une cure à D . . ., au fond de la Touraine, à vingt lieues des Templiers. Je saluai cette promesse de vie paisible; je me complus dans cette idée de m'enterrer ici, à trente- 5 trois ans, espérant qu'au village du moins il me serait donné de faire fructifier1 mon âme au profit de ma paroisse. Je suis à D . . . depuis un an. J'ai quatre cents paroissiens disséminés dans des closeries2 éparses. L'église est presque seule, au centre, avec la maison commune3 et le

io presbytère. Ma demeure est humble et vieille, mais paisible et selon mes goûts. Derrière, s'étend un enclos ombreux et assez vaste. Que me manque- t-il encore? . . .

Mes amis ont cessé de m 'écrire. Tout ce qui reste de ma famille est aux Templiers, où je ne puis retourner. De

15 loin en loin,4 la poste m'apporte un mandement ou une circulaire imprimée avec la suscription: «A M. le curé de D . . .)) Plus de lettres intimes, plus de Daniel!5 . . . Hors de ma paroisse je suis mort; mes paroissiens sont des hommes simples et presque tous illettrés.6 Je ne les vois

20 guère que le dimanche; durant la semaine, je vis dans l'isolement. Marie-Lène, qui a servi mon prédécesseur et qui me sert, Marie-Lène ne dit pas deux paroles en un jour. Elle a constamment comme un bandeau de plomb sur le front7 et passe le reste de sa vie à s'ennuyer pour l'amour de

25 Dieu. Je n'ai pas de chien, Marie-Lène a horreur8 des animaux. Mon jardin même, qui me plaisait tant l'an dernier, mon jardin est devenu morose, comme ma vie. Mes confrères des paroisses voisines sont tous âgés et ont

1 enrichir. 2 fermes.

3 édifice où s'assemble le conseil municipal.

4 à de grands intervalles. 5 personne ne m'appelle plus Daniel.

6 qui ne savent ni lire ni écrire. 8 déteste, a peur.

7 elle est bien austère.

L'ABBÉ DANIEL IÇ

des goûts sédentaires; d'ailleurs leurs cheveux blancs attirent mon respect sans attirer mon cœur.

Et voilà que je me sens pris de la nostalgie de la ville. Les inquiétudes de la cité ont fait place à d'autres tourments. Je suis malade de solitude. Ma paroisse ressemble 5 à un grand verger où la nature seule règne, pacifique et féconde. La ville est plus ou moins sympathique à toutes les vocations; mon village ne comprend que deux choses: le travail manuel et le mariage. Je n'ai pas de célibataires au delà de l'âge de trente ans. Partout où un toit fume 10 entre les noyers, il y a une famille, il y a des enfants. L'église, la maison commune et la cure sont les seules demeures solitaires; mais l'église a Dieu, et chaque dimanche un troupeau de fidèles; la maison commune a l'école toute bourdonnante d'enfants; mon logis seul est délaissé. 15 . . . Ah! pauvre pasteur dévoyé! . . . Quand je me promène sur les hauteurs et dans les chemins creux, je suis la proie des pensées les plus contraires. L'ambition vient-elle encore me sourire dans mes songes, une voix lui répond de mon livre: Humilité. 20

Si seulement j'avais un petit enfant à élever, à instruire, à aimer, un enfant dormant sous mon toit, jouant sur mon seuil, emplissant ma maison de sa vie joyeuse ! . . .

QUESTIONNAIRE

ï. Comment l'abbé a-t-il retrouvé le petit paroissien?

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