‹ L'abbé DanielChapitre 27 sur 51 · L'un en face de l'autre · texte numérisé non relu

L'un en face de l'autre

Le cousin avait encore cinq lieues1 à faire à pied avant d'être rendu2 aux Templiers; mais la nuit était belle et les chemins lui étaient familiers. On n'oublie jamais le chemin qui mène à son village. Il aimait la marche, d'ailleurs. En ce moment surtout, ayant le cœur gros,3 5 il n'eût pas volontiers raccourci4 sa route. Il était content de se trouver seul. Quand les jeunes abeilles, en longs essaims, ont émigré, il se fait tout à coup un silence autour de la ruche; ainsi le silence l'enveloppait maintenant. Il n'avait plus de chez lui nulle part. Peu lui importait; il 10 ne voulait pas être heureux. Il se sentait en ce moment de force à5 nourrir sa tristesse durant sept années. Et puis n'allait-il pas avoir à s'occuper de son autre enfant, de la fille de Denise? Comme il allait bien l'aimer, et pour Daniel et pour sa mère ! ((Elle remplacera, pensait-il, 15 Daniel dans ma vie. J'aurai élevé ces deux enfants. Et qui pourra dire alors que ma vie aura été inutile ? Je ferai de Denise une jeune fille charmante et sage6 comme sa mère. Je tiendrai entre mes mains les destinées de deux adolescents, et qui sait? Peut-être un jour je nouerai ces 20 deux destinées ensemble, et elles n'en feront plus qu'une. Oh ! vienne ce jour-là, et je pourrai mourir ! Mais Beauvais que j'oublie toujours, le riche, l'ironique Beauvais ! Beauvais qui autrefois n'eut qu'à se montrer pour me faire fuir au séminaire. . . . Heureusement j'ai sept ans de- 25

1 à peu près douze milles anglais. 2 avant d'arriver.

3 du chagrin. 4 rendu sa route plus courte.

5 assez fort pour. 6 bonne.

vant moi. Et songer que je vais la voir tout à l'heure, la fille de Denise !...))

Ainsi le cousin s'entretenait mélancoliquement avec luimême,1 tout en hâtant le pas. Au clair de lune, son ombre

5 fluette2 se projetait en avant sur la route blanchissante et semblait courir devant lui. Il était minuit quand il traversa le bourg de Pressigny. Les Templiers n'étaient plus qu'à une petite demi-heure de là; il ne voulut pas s'arrêter au bourg. Il n'avait pourtant pas prévenu Beauvais

io pour cette nuit, et il frissonnait à la seule pensée de la première entrevue; mais une force mystérieuse le poussait vers la ferme.

Quand il eut atteint le sommet du coteau des Murets, il distingua le toit aigu de la tourelle, doucement éclairée

15 par la lune. Il ne pensa plus à Daniel alors, il ne pensa même plus à l'accueil qu'on lui ferait. Elle était devant lui, la tourelle de ses rêves ! Il pénétra dans la cour, à la grand'porte de laquelle la croix des Templiers3 est encore sculptée. Tout était silencieux. Il alla droit à la fenêtre

20 du rez-de-chaussée, où jadis couchait son oncle, et frappa aux volets. La voix d'un homme à demi endormi cria: ((Qui est là?)) et presque aussitôt les volets s'entr'ouvrirent. ((C'est moi, murmura le cousin d'une voix timide. — Qui, vous? — Moi, Daniel. — Je vais vous ouvrir.))

25 Une grande figure toute barbue était apparue un instant dans la pénombre. Bientôt un filet de lumière filtra à travers les contrevents, que Beauvais avait machinalement refermés, puis des pas lourds résonnèrent dans la salle. ((Après tout, pensa le cousin, mes Bruasseries sont

1 il se parlait mélancoliquement. 2 mince, délicate.

3 ordre militaire et religieux aboli en 13 12.

tout près d'ici.)) Il eut même un instant l'idée de s'y enfuir. Le filet lumineux s'évanouit, les pas s'éloignèrent. L'abbé tout tremblant se dirigea vers la porte, qui s'ouvrit enfin. Beauvais s'était effacé pour permettre au nouveau venu d'entrer. ((Vous voilà donc! lui dit-il simplement. 5 — Je viens un peu tard,)) murmura faiblement le cousin. Beauvais, sans répondre, verrouilla soigneusement la porte et le conduisit dans la salle. Là seulement ils purent s'examiner l'un l'autre.

Leur surprise fut égale: tous deux semblaient interdits.1 10 Beauvais avait presque le double de la taille de son cousin, et il était gros en proportion. La robe de chambre qui l'enveloppait laissait voir à nu des jambes d'Hercule. Ses cheveux touffus et sa barbe épaisse, mal taillée, formaient un cadre désordonné à sa figure haute en couleur. L'abbé, 15 tout à travers son agitation, le comparait mentalement à Nemrod, le sauvage chasseur de l'Écriture. Quant à Beauvais, il semblait chercher par la chambre le cousin qu'il venait d'introduire, le cousin que sa soutane étriquée2 et son embarras rendaient encore plus mince et plus chétif 3 20 que de coutume,4 tandis qu'à l'ombre du tricorne sa petite figure imberbe5 semblait plus maigre et plus blême. ((Mais c'est un enfant,)) se dit Beauvais. ((J'irai aux Bruasseries,)) pensa l'abbé.

Cet examen n'avait duré qu'une seconde. Beauvais 25 posa la lampe sur la table et dit tout bas6: ((Vous voilà!)) Puis il serra dans ses grosses mains l'unique main de l'abbé. ((Vous êtes chez vous ici, merci d'être venu; mais ne faites pas de bruit. La petite dort à côté7; je veux lui

1 confus. 2 étroite, pas assez ample. 3 faible.

4 d'habitude. 5 sans barbe. 6 à voix basse.

7 dans la chambre voisine.

ménager1 la surprise demain à son réveil. . . . Vous n'avez presque point changé, mon cousin !)) L'abbé, tout étonné et tout attendri, répliqua: ((Ni vous non plus, mon cousin. — Ne faites pas de bruit,)) redit encore Beauvais à demi- S voix; il fit asseoir le cousin comme il eût fait d'un enfant et se plaça en face de lui. Quand ils eurent causé quelques moments, tout en continuant de s'examiner, Beauvais se leva, et, marchant sur la pointe des pieds, alla chercher quelque viande froide à la cuisine, tandis que l'abbé, resté

io dans l'obscurité, murmurait: ((Qu'il est différent de ce que je croyais tout à l'heure!2)) Beauvais revint avec une nappe et fit le geste de l'étendre sur la table. ((Non, non, dit le cousin. — Non, n'est-ce pas? reprit Beauvais. La nappe, voyez-vous, c'était pour le curé, mais pour le

15 cousin ce sera la toile cirée comme pour moi.)) Il plaça un pâté de gibier sur la table, puis apporta une bouteille de vin. ((La bouteille, continua-t-il, était là dans un coin à vous attendre; le vin vous remettra de vos fatigues, c'est du bordeaux. — Bordeaux ! s'écria le cousin, pensant à

20 Daniel. — Chut ! et la petite ! . . . comme elle sera heureuse demain !)) Beauvais prit deux verres qu'il remplit à moitié, et voulut trinquer. L'abbé le regardait amicalement. Le rude chasseur avait les larmes aux yeux. En trinquant, toute sa douleur était soudain revenue. «Ja-

2-5 mais je n'irai aux Bruasseries !)) dit étourdiment l'abbé, puis il essaya de manger. Tous deux maintenant se taisaient; l'esprit de la morte était descendu au milieu d'eux, et tous deux se faisaient violence3 pour ne rien dire de celle dont ils eussent tant voulu parler.

3° Leur silence, interrompu seulement par de rares ré-

1 réserver. * il y a peu de temps. 3 se contraignaient.

flexions banales, devenait pénible. Au bout de1 dix minutes, le cousin prétexta la fatigue pour se retirer. «Je vais vous conduire à votre chambre,)) dit Beauvais, et ils montèrent ensemble l'escalier en spirale de la tourelle. ((Vous serez logé un peu haut, mais vous avez demandé à 5 habiter la tourelle.))

La chambre était toute prête. Beauvais alluma une petite lampe et serra de nouveau2 la main du cousin. ((Bonne nuit, lui dit-il, demain vous verrez Denise !)) Il disparut, et l'abbé, après une courte prière, souffla la 10 lampe et se coucha.

QUESTIONNAIRE

i. En se trouvant dans le voisinage des Templiers, quels étaient les sentiments de l'abbé?

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