Au bout de dix minutes
Le cabinet était plein de rayons1 quand, vers huit heures du matin, la chanson des hirondelles le réveilla. Il se frotta les yeux et fut un instant sans se reconnaître.2 Il courut à la fenêtre et l'ouvrit. Étableaux, à sa droite, 5 dressait sur son coteau à pic3 les ruines de son vieux château; au fond de la vallée, l'Égronne serpentait dans les prés, entre deux rangées d'aulnes, et à gauche, dans l'éloignement,4 fumaient les toits bleuâtres de Pressigny; et Téçluse d'Étableaux bruissait, et les hirondelles poussaient
io leurs cris aigus en rasant de l'aile les arêtes5 de la croisée,6 puis elles montaient et s'enfonçaient dans le bleu. Et le cousin regardait tout, écoutait tout, aspirait la brise du matin et croyait rêver. . . . Tout à coup une voix d'argent monta jusqu'à lui, la voix vibrante de sa Denise bien-
15 aimée. ((Petit-Pinson, chantait cette voix, quand je te dis qu'il y a des nids dans les sorbiers, c'est que je le sais !...)) Non, non, Denise n'était point morte, voilà qu'elle venait de parler. Il se pencha pour essayer de la voir, mais ses regards ne rencontrèrent que les cimes vertes
20 des arbres. Il écouta longtemps encore, mais la voix avait fait silence. L'avait-il même entendue? N'avait-il pas rêvé? Il se retirait, quand il aperçut un pot de verveines en fleur placé sur le bord de la fenêtre. Qui l'avait apporté là? . . . Il se hâta de s'habiller pour voir la petite,
1 rayons de soleil. 2 sans savoir où il se trouvait.
3 perpendiculaire. 4 au loin.
5 angles saillants. 6 fenêtre.
L?ABBÉ DANIEL 6l
et tout en s'habillant il songea que maintenant Daniel était arrivé à Bordeaux. Au moment où il allait sortir, Beauvais, qui faisait le guet,1 vint vivement à lui et le repoussa dans l'intérieur de la tourelle, en disant: «Rentrez, je cours chercher la petite!)) L'abbé revint dans sa cellule et en- 5 tendit bientôt le bruit des souliers ferrés de Beauvais qui remontait, puis il distingua encore un gazouillement et un frôlement. Il prêta l'oreille2: ((Une belle hirondelle y est avec ses petits, tu verras !)) disait la grosse voix de Beauvais. Et une jolie voix, la voix de tout à l'heure, répon- 10 dait: ((Marche tout doucement pour ne point les épeurer.))3 Le cousin sentit ses genoux fléchir et s'assit. ((Père, entre le premier, mais tout doucement, tout doucement,)) dit encore la voix argentine. La porte s'entre-bâilla,4 puis s'ouvrit toute grande, et Beauvais poussa la petite dans 15 les bras de l'abbé. Denise s'arrêta interdite, le cousin ne bougeait de sa chaise, Beauvais les regardait. Enfin le cousin se passa la main sur le front, puis sourit d'un air effaré. La Denise d'autrefois était devant ses yeux.
Elle était mignonne, un peu maigre, avec des cheveux 20 châtains, un teint rose, légèrement doré par le soleil, et de grands yeux d'un bleu sombre aux prunelles à la fois brillantes et veloutées. Son front large et bombé, son regard droit, ferme et franc, son petit nez rose aux ailes mobiles donnaient à sa physionomie une remarquable ex- 25 pression d'activité, d'énergie et de résolution, tempérée par un bon sourire d'enfant. Elle n'était pas précisément jolie, mais elle charmait.
Le cousin étendait son bras vers elle, mais elle n'osait
1 épiait, surveillait. 2 il écouta attentivement.
3 effrayer. 4 s'ouvrit un peu.
avancer. «Est-ce que je vous fais peur, mon enfant? — Oui, monsieur.»
Daniel se leva, se pencha vers elle et la baisa au front, puis il dit à Beauvais: «Voilà notre enfant, n'est-ce pas?))
5 Beauvais était radieux de joie et de fierté paternelle. Quand ils eurent un peu fait connaissance tous trois, ils descendirent au jardin, où tout d'abord ils rencontrèrent la Bruère. Il fallut s'arrêter et écouter ses exclamations. «Oh ! monsieur le curé, le cher homme du bon Dieu, vous
io voilà comme si vous reveniez de la guerre, avec un bras de moins ! Ah ! quel malheur, dites-moi, bonnes gens ! Et justement le propre jour de l'enterrement de notre maîtresse. ... Ah ! bonnes gens, qui l'eût dit ?)) Après les condoléances de la Bruère, il dut visiter les Templiers
15 en détail. Denise s'était esquivée.1 Les voilà passant de grange en grange, de grenier en grenier, Beauvais expliquant, l'abbé se ressouvenant. Après cent tours, Beauvais s'écria: «Mon cousin, voici le bouquet,2 je vous ai réservé ceci pour la bonne bouche.)) 3 II l'introduisit dans
20 une nouvelle écurie, et la tête rejetée en arrière, les bras croisés, les regards fixés sur le cousin, il sembla attendre que celui-ci prît la parole. L'abbé regardait de tous ses yeux. Il y avait dans cette écurie un cheval et une vache. Était-ce le cheval ou la vache qu'il fallait admirer? Grand
25 embarras pour le cousin. Après un silence: «Allons, fit Beauvais d'un air désappointé, c'est dommage! Enfin, vous n'y entendez rien. Mettons4 que vous n'avez rien vu.)) A ce moment l'abbé retrouva dans la figure de son ancien rival une lueur de l'ironie d'autrefois. «Ce cheval,
1 échappée. 2 voici ce qu'il y a de mieux.
3 réserver pour la fin ce qu'on croit être meilleur.
4 supposons.
continua Beauvais, n'a pas son pareil à vingt lieues aux entours.1 Maintenant, allons aux Bruasseries.»
Ils ne rentrèrent aux Templiers que vers midi, pour le dîner. Le cousin se trouva naturellement placé entre le père et la fille; mais bien avant le dessert Denise avait 5 disparu, et le cousin l'entendit dans le jardin discutant vivement avec Petit-Pinson. Petit-Pinson était un gars de quinze ans, dépassant Denise de la tête, et, en dépit de sa taille, appelé obstinément Petit-Pinson par l'enfant. Petit-Pinson était le factotum de la Bruère et le pastour2 10 de Beauvais. Parmi son troupeau, il y avait un âne qui était, à ce qu'il paraît, la propriété particulière de Denise, et qu'on nommait Benoît. Ce jour-là, le pastour voulait mener ses bêtes aux Épinaies, et le choix du pâturage n'était pas du goût de Denise.3 ((Je te dis, s'écria-t-elle 15 de sa mignonne voix décidée, je te dis, Petit-Pinson, que Benoît n'ira pas aux Épinaies !)) Petit-Pinson retenait Benoît par l'oreille, Denise le tirait par le licol. ((A qui restera la victoire?)) pensait l'abbé, qui contemplait la scène. Ce fut à Denise. Elle ramena tranquillement 20 Benoît à l'écurie, puis revint prendre sa place à table. ((Elle a de la volonté,)) se dit le cousin émerveillé.4
Le dîner terminé, Beauvais avoua que ses affaires l'appelaient à la foire de Lésigny. ((Je vous emmènerais bien, ajouta- t-il en s'adressant à Daniel; mais que feriez- vous 25 au milieu d'un marché aux mulets?))
Il partit, et l'abbé alla se promener avec Denise. Le soir, ils soupèrent en tête-à-tête, car Beauvais ne rentra que tard. Ainsi s'écoula la première journée.
1 aux environs. 2 berger.
3 ne plaisait pas à Denise. 4 étonné.
QUESTIONNAIRE
i. Quelle heure était-il quand l'abbé s'est réveillé?