En tête-à-tête
Les jours, les semaines, les mois se succédèrent. En quittant Daniel, le cousin s'était cru condamné à sept années de tristesse; il fut tout surpris de se sentir doucement heureux. Il était comme un homme assis à une fenêtre, devant laquelle passerait et repasserait lentement 5 l'image du bonheur. Il était heureux, et il se sentait calmé. La vie de la ferme allait à sa nature,1 faite de timidité et de nonchalante rêverie. Tout ce qui amusait la maison le charmait. Le jardin herbeux, négligé, avec ses allées où le fenouil et l'anis poussaient à foison,2 avec 10 sa tonnelle sombrant sous le poids des chèvre-feuilles et des clématites; le poulailler, ancienne chapelle des Templiers, où les poules pondaient dans les niches des saints mutilés; le figuier touffu ombrageant l'angle de la cour verdoyante; les pigeons à l'aile mélodieuse qui venaient se 15 désaltérer à l'eau courante des rigoles; les grands tas de paille au soleil; les vaches s'en allant gravement au pâturage et exhalant un parfum de lait; les coups de fusil retentissant dans le bois des Courtils et les aboiements de la meute; le bêlement des moutons mêlé aux appels mé- 20 lancoliques des pastours le soir, et le matin les voix fraîches des cloches de Pressigny sonnant en volée; rien de tout cela n'était indifférent à l'abbé. Pareil à une abeille qui fait son miel de toutes fleurs, il alimentait ses joies des moindres détails de la vie rustique. 25
1 convenait à sa nature. ' abondamment.
L'hiver vint, moins riche en présents que l'automne, mais abondant en joies calmes et intimes. On se réunissait davantage, on se retrouvait volontiers, le soir surtout, dans la grand'salle changée en cuisine. La ches minée de granit abritait tout le monde. Là se disaient les nouvelles apportées toutes fraîches de Pressigny et des villages voisins, et aussi de longues histoires du temps des Templiers, ou bien le conte des lavandières, dont on entend le battoir résonner à la mi-nuit,1 près de la fontaine
io de Font-Gaudron. Cependant Petit-Pinson, les yeux écarquillés2 et la mine effarée, écoutait de toutes ses oreilles3 et se pelotonnait4 dans son coin. La Bruère filait, Beau vais nettoyait son fusil, le cousin et Denise feuilletaient quelquefois un livre à images, et quand Denise avait
15 expliqué l'image au cousin, le cousin expliquait le texte à Denise.
Beau vais aussi était heureux. L'arrivée du cousin lui avait permis de garder sa fille aux Templiers. Pendant ses fréquentes absences, il se sentait tout aise de savoir
20 son monde réuni là-bas et l'attendant à la vesprée.5 Cela lui tenait chaud en hiver et frais en été, et il rentrait chez lui aussi volontiers qu'il en partait. Il était l'homme de la maison, et parfois se plaisait à faire retentir la cuisine des éclats de la voix du maître. Pourtant cette grosse voix
25 n'était que rarement terrible. D'ailleurs Denise savait au besoin6 changer sa colère en caresses, et le cousin était l'allié de Denise. Celui-ci avait cherché dans les premiers temps7 à gagner Beauvais, en se condamnant à l'admiration des chevaux et des chiens de son hôte; mais dans ce
1 au crépuscule. 2 grands ouverts. 3 très attentivement.
4 se serrait. 5 au soir.
6 s'il le fallait; en cas de nécessité. 7 tout d'abord.
manège le campagnard avait bien vite démêlé la contrainte et une sorte de condescendance d'où ressortait mieux encore l'incompétence du cousin. Il ne lui en faisait pas plus mauvaise figure;1 seulement, à un certain air goguenard, on devinait bien qu'il ne le comptait pas 5 parmi les gens pratiques et dont on pût tirer quelque chose. Il y avait du maquignon dans Beauvais,2 et les qualités inhérentes à cette profession étaient des plus antipathiques au cousin. Ces deux hommes s'estimaient, s'aimaient au fond, mais ne s'entendaient pas toujours. Pour le cousin, 10 un marché de cent francs et un marché de mille francs étaient même chose; pour Beauvais, rien n'était sérieux comme une affaire. L'un regardait aux étoiles, l'autre à terre, et le contemplateur d'étoiles parfois trébuchait3 au choc des réalités terrestres, comme l'astrologue de la 15 fable.4 Beauvais s'en autorisait pour accabler le cousin sous sa grosse artillerie de plaisanteries ironiques; mais quand, le soir, Denise montrait à son père ses cahiers et lui expliquait ses progrès, Beauvais se sentait fier, et il lui échappait alors avec l'abbé des brusqueries de recon- 20 naissance qui raccommodaient tout et pénétraient la Bruère d'admiration.
La Bruère, elle, était le doyen d'âge5 du logis. Elle avait vingt ans de plus que son maître, qui l'avait trouvée tout établie aux Templiers quand il était venu s'y marier. 25 C'était une vieille fille, maigre, alerte et bavarde, point revêche,6 mais despote; donnant à Petit-Pinson pour un
1 il ne le traitait pas plus mal à cause de cela.
2 Beauvais ressemblait à un maquignon dans ses manières d'agir.
3 il avait des défaillances, des faiblesses.
4 allusion à la fable de La Fontaine, (d'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits,)) Livre II, Fable 13.
6 la plus âgée. 6 rébarbative, désagréable.
soufflet trois pommes, tracassant1 tout le jour et racontant ses rêves. Elle était pleine de déférence pour l'abbé, qui n'avait qu'un bras, qui était prêtre, et qu'elle avait connu enfant. Elle était tout aise aussi d'avoir sur ses vieux
5 jours un curé en permanence à la ferme. Elle l'appelait notre cousin, et le regardait comme un bonhomme un peu rêveur et innocent.2 Sa sympathie cependant la portait plutôt vers Beauvais. Cette fille forte avait de l'admiration pour cet homme fort, et elle avait fait alliance avec
io lui. Du reste elle le rabrouait3 souvent, car la Bruère était un allié indépendant.
Petit-Pinson était un allié soumis, ou plutôt il était la chose de la Bruère.4 Il était lourdaud,5 paresseux et un peu gourmand, mais il révérait la vieille servante, et ne re-
15 doutait que deux choses: la Bruère et le loup-garou.6
Et Denise? Denise était sauvage et avait la verte saveur, la grâce capricieuse et la sève7 de tout ce qui est sauvage. Ce qui lui avait tout d'abord fait aimer le cousin, c'était que, grâce à lui, elle n'irait pas en pension.8
20 La ville était pour elle un lieu terrible; son père l'y avait emmenée deux fois en temps de foire, et toute cette foule grouillante, glapissante, affairée, lui avait fait prendre la civilisation en horreur. Elle n'aimait pas même Pressigny, où on la regardait trop, et quand il venait du monde9 aux
25 Templiers, elle s'enfuyait au verger. La solitude au milieu des champs, les mille bruits de la ferme ou les grandes ombres des bois, voilà le milieu qu'elle chérissait. Elle
1 travaillant. 2 simple. 3 gronder rudement.
4 la Bruère le possédait entièrement. 5 maladroit.
6 homme farouche et transformé en loup qui l'on disait errer la nuit.
7 vigueur.
8 elle ne quitterait pas son père pour aller dans une maison d'éducation.
9 des gens.
n'était pas gaie, et cependant point mélancolique; elle avait des accès1 d'agitation et d'immobilité, de fièvre et d'indifférence, qui venaient et partaient sans qu'on sût pourquoi. Elle n'aimait plus ses poupées depuis sa première communion, et n'aimait pas encore les livres; les aiguilles 5 cassaient comme du verre entre ses doigts, et les besognes sédentaires ne pouvaient la retenir longtemps. Malgré ce caractère mobile et cette humeur capricieuse, elle avait une volonté de fer et une énergie dont Petit-Pinson n'était pas toujours le seul à s'apercevoir. Elle passait insou- 10 cieuse à travers les colères de Beauvais et de la Bruère, comme une hirondelle à travers une pluie d'orage. Ce mélange de sauvagerie et de mobilité inquiète avait d'abord effrayé le cousin, et il s'était demandé, non sans terreur, comment il viendrait à bout de2 diriger vers le bien cette 15 âme toujours extrême, cette intelligence ne se manifestant volontiers que par soubresauts.3
Mais, à défaut d'énergie, l'abbé avait une de ces tendresses inépuisables qui finissent par triompher des plus opiniâtres obstinations. Puis ne nourrissait-il pas dans le 20 plus intime recoin de son cœur un projet auquel il n'avait qu'à penser pour retrouver de nouvelles forces? . . .
QUESTIONNAIRE