A mesure que
Quand éclata1 la guerre de Crimée,2 Denise venait d'avoir seize ans. Daniel, nommé caporal dès Tannée de son engagement, écrivit au cousin qu'il partait pour l'Orient. L'abbé courut aussitôt à Pressigny, et envoya par la poste à son pupille un mandat supplémentaire. Ce fut à dater 5 de ce jour que Daniel joua son rôle dans les conversations de la ferme. Le cousin, trop pauvre pour s'abonner à un grand journal, persuada à Beauvais de prendre un abonnement. ((Est-il au moins dans la cavalerie, votre protégé?)) Ce fut lui qui apporta aux Templiers la carte du 10 théâtre de la guerre, ((pour faire plaisir à son curé, qui suivait ça.» L'abbé s'empara de la carte, la porta dans sa cellule, et là, chaque jour, suivit sur la terre d'Orient la marche du corps d'armée dont le 49e faisait partie.
L'Orient, c'était par delà les ruines du château d'Éta- 15 bleaux. Quelquefois le soir, quand le soleil s'était déjà couché à l'autre extrémité du ciel, le cousin, debout devant la fenêtre de la tourelle, plongeait un regard inquiet dans le bleu plus sombre du levant, et quand il fermait sa fenêtre: ((Que Dieu le protège!)) disait-il. 20
Vers le milieu de l'année 1855, Daniel passa sergent,3 et le cousin reçut à cette occasion une lettre qu'il lut à Beauvais, au dessert, pendant que Denise était allée étendre du linge au verger. Cette lettre était toute belliqueuse.4 Daniel y racontait sa vie de bivouac et y faisait le récit 25
1 quand commença. 2 cette guerre eut lieu de 1854 à 1856.
3 fut nommé sergent. 4 guerrière.
8o L'ABBÉ DANIEL
d'un jour de bataille, quand, dès l'aube,1 on est réveillé par l'air de la diane et les sourds grondements du canon: «Chacun prend son fusil et son sac, disait-il, et en marche ! On avance dans le crépuscule; on entend les commande-
5 ments brefs et accentués qui se répètent et courent dans les rangs; les aides de camp volent d'un régiment à l'autre; les troupes prennent des directions; nos chefs nous haranguent2 par quelques mots énergiques. Bientôt le bruit du canon devient plus nourri, et puis les clairons sonnent,
io les musiques jouent de vieux airs nationaux qu'on n'entend plus qu'aux jours de bataille et qui font bouillir le sang aux plus peureux,3 et aux roulements des tambours, à travers la fumée, le régiment, enivré par l'odeur de la poudre, frémit tout entier. — En avant! ... On n'est
15 plus Pierre, Jacques, Daniel: on est la France, chacun pour une parcelle !4 ... On regarde le bras du chef qu'on n'entend plus, on dit de l'œil bonjour aux camarades, et on est parti. Cela dure parfois tout le jour. Les hommes tombent, on avance toujours. Quelquefois un froid vous
20 passe sur le cœur, mais ne fait qu'y passer.5 Et ainsi jusqu'au soir, où, la bataille finie, on apprend que la victoire est à nous et qu'on est nommé sergent, car je suis sergent, mon cousin, depuis hier. Ce qui est triste, c'est qu'au retour, sous la tente, le nombre des camarades de la
25 veille est diminué, cela vous serre le cœur;6 mais d'autres sont là, on cause, on cause et on s'endort harassé. Voilà, mon cousin, et maintenant ma chandelle est à bout. A vous, cher cousin, de tout cœur !))
1 le point du jour. 2 font un discours.
3 à ceux qui ont le plus peur. 4 petite partie.
5 ne se prolonge pas.
6 cela vous cause une vive douleur.
L'ABBÉ DANIEL 8l
Comme l'abbé achevait sa lecture,1 Denise rentra. ((Voilà un gaillard qui a des moustaches ! 2 s'écria Beauvais; Denise, lis un peu cette lettre, lis-la haut, je l'entendrai volontiers deux fois.)) Et Denise lut lentement, de sa voix nette et bien timbrée.3 L'abbé époussetait s négligemment la manche de son bras droit et regardait en dessous. Quand Denise fut arrivée à la fin, elle garda le silence et remit la lettre au cousin. ((A son retour en France, dit Beauvais, il faudra que vous lui écriviez de venir chasser avec moi, car il doit aimer la chasse, ce gar- 10 çon-là. En voilà un au moins qui saura apprécier un cheval!)) Denise, toujours silencieuse, pliait du linge sur la table. Beauvais sortit, et l'abbé alla lire son bréviaire; mais il était préoccupé, Denise n'avait rien dit de la lettre.
Elle aussi s'éloigna,4 préoccupée, et s'enfonça rêveuse *5 dans les allées du jardin. Elle n'avait rien dit, mais elle avait beaucoup pensé, à la lecture de cette lettre toute résonnante des bruits de la guerre. Elle repassait dans sa mémoire le fier et joyeux langage du pupille de l'abbé, et elle essayait de se le représenter assis sous la tente et 20 fourbissant ses armes, ou bien guêtre, le sac au dos, la baïonnette croisée, s'élançant à l'ennemi. Elle pensait encore à lui au soir, lorsque, après souper, elle vint s'accouder au petit mur du verger, d'où l'on voyait la verte vallée de l'Égronne jusqu'à Pressigny. 25
Le soleil plongeait, derrière les Templiers, dans les pins du bois des Courtils, et Pressigny, à demi voilé de peupliers et couronné par sa tour élancée, semblait transfiguré par les derniers rayons du couchant; les créneaux de
1 finissait de lire. 2 un jeune homme qui est courageux.
3 mélodieuse. 4 s'en alla.
la tour étaient teints en rose, les toits d'ardoise avaient de joyeuses et claires couleurs violettes, toutes les vitres étaient d'un rouge vif, * et Denise songeait à l'Orient. Puis, tournant du côté d'Étableaux ses yeux éblouis de 5 rayons et de couleurs, elle se sentait toute mélancolique à l'aspect de la vallée rétrécie1 et déjà obscure entre ses deux versants couverts de noyers et de chênes. La voix faible et cristalline de l'Égronne s'élevait dans la paix du soir, comme une plaintive mélodie que les rainettes accom-
io pagnaient par moments de leur basse étrange. Encapuchonnée dans sa cape noire, une pastoure2 descendait du coteau d'Étableaux en poussant devant elle un troupeau de vaches; on entendait les doux beuglements des génisses, on voyait le chien alerte courir sans cesse de la bergère au
is troupeau, et, tout en courant, jeter un aboiement sonore auquel répondaient les chiens des métairies. Dans un intervalle de silence, la pastoure se mit à chanter, et sa voix traînante, sa rustique mélopée3 arrivèrent distinctes jusqu'à Denise. La pastoure chantait une ballade locale,
20 très populaire en Touraine, et dont voici les premiers couplets:
Ce sont trois jeun's4 garçons Qui s'en vont à la guerre, Qui s'en vont à la guerre 25 A leur corps défendant,5
Regrettant leur maîtresse Que leur cœur aime tant.
Le plus jeune des trois Regrette bien la sienne,
1 étroite. 2 bergère. 8 son chant monotone.
4 jeunes. 5 contre leur gré.
Regrette bien la sienne, Ah ! qu'il a bien raison !
C'est la plus belle fille Qu'il y ait dedans1 Lyon. . . .
Pourquoi, après ce dernier couplet, les larmes vinrentelles aux yeux de Denise? pourquoi la mélancolique histoire du plus jeune des trois s'associa-t-elle dans sa pensée avec le fier soldat qui se battait là-bas en Crimée? . . . Ah! si le cousin avait pu voir tomber ces précieuses larmes !
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