Se mettre à
A la prise de la tour Malakof,1 Daniel fut nommé sergent-major, et peu après rentra en France. Le cousin ne jugea pas qu'il fût encore temps de le faire venir près de lui; mais il lui écrivit de lui envoyer sa photographie, et
5 doubla son mandat mensuel à cette intention. Quelques semaines plus tard, le portrait arriva aux Templiers. Daniel était représenté nu-tête, et la main droite appuyée sur la baïonnette de son fusil. La main de l'abbé, en saisissant le portrait, tremblait tellement qu'il fut dix
io minutes avant de pouvoir se rendre compte de2 la nouvelle physionomie de son pupille. Il le reconnut enfin et se sentit fier. Il descendit alors et montra le portrait à Beauvais et à Denise. ((Voilà un gaillard !)) s'écria Beauvais. Denise contempla silencieusement cette jeune et éner-
15 gique figure, dont les traits se détachaient en brun du3 fond laiteux4 de l'épreuve. L'innocent abbé fut de nouveau pris à5 ce silence, il remonta se désoler dans sa tourelle, où il suspendit le portrait en face de sa croix noire. Et cependant, si les verveines dont la fenêtre du
20 cousin était toujours soigneusement garnie en été, si les verveines roses et lilas avaient pu parler, elles auraient dit qu'on les arrosait trop maintenant. Denise, pendant la promenade quotidienne6 de l'abbé, leur prodiguait l'eau fraîche sans regarder, car ses yeux contemplaient la brune
25 photographie accrochée au mur.
1 fortification de Sébastopol, en Crimée, prise par les Français en 1855.
2 apprécier. 3 apparaissaient nettement en brun sur le. 4 couleur de lait. 5 trompé par.
6 de chaque jour.
Les choses en étaient là.1 Beau vais devenait de jour en jour plus obèse, la Bruère se faisait vieille et commençait à avoir des intervalles de silence. Petit-Pinson grandissait, mettait son chapeau sur l'oreille et faisait le beau,2 les dimanches, sur la place3 de Pressigny. L'abbé songeait 5 à Daniel tout en achevant l'éducation de Denise, et Denise, toujours plus sauvage, rêvait souvent seule au verger. Elle allait avoir dix-huit ans. Un soir de juillet 1857, Beauvais, après souper, dit d'un air sérieux et attendri en embrassant sa fille: ((Te voilà grande maintenant, mignonne, 10 te voilà grande, et je me fais vieux. Je ne veux pas que tu coiffes sainte Catherine,4 et je vais m'occuper de te chercher un mari.)) Et comme Denise, un instant interdite,5 avait fini par rire aux éclats, Beauvais reprit6 de sa grosse voix: ((Ce que je dis est très sérieux, et je désire 15 que tu t'accoutumes dès à présent à cette idée-là. J'ai un parti7 en vue, et dans quelques jours nous en causerons. . . .)) Il se fit un grand silence. Beauvais, qui se voyait déjà séparé de sa fille, se leva pour cacher son émotion et alla faire un tour dans sa grange.8 Denise était 20 pourpre. L'abbé, pâle et embarrassé, balbutia quelques paroles, prétexta la lecture de son bréviaire et disparut.
Arrivé dans la tourelle, le malheureux cousin s'enferma à double tour. Il était blême,9 et la sueur coulait le long de ses maigres joues. Il regarda le portrait de Daniel: 25 ((C'est fini de nos rêves,10 mon pauvre ami!» lui dit-il tout
1 dans cet état.
2 se donnait des airs, se promenait orgueilleusement.
3 place publique.
4 que tu deviennes vieille fille; se dit des jeunes personnes parvenues à l'âge de vingt-cinq ans sans avoir trouvé un mari.
6 confuse. 6 continua. 7 un futur mari.
9 très pâle. 10 nos rêves sont finis.
haut; puis il se mit à marcher, tout absorbé. Après quelques moments de silence: ((Ainsi, reprit-il, le premier venu pourra m'enlever Denise, Beauvais la lui donnera, et tout sera fini! Je me serai, par peur de Beauvais, enfui au S séminaire, la batteuse m'aura pris mon bras, j'aurai élevé cette enfant comme ma propre fille, et pour toute compensation Beauvais me dira un grand merci et la jettera à un étranger ! . . . Et il aura raison ! Après tout, quels droits ai-je sur elle, et les pensées que j'ai là sont-elles bien
io les pensées d'un prêtre? . . . Oui, mais mon cœur se brise quand je songe à ce mariage. Ils vont m'arracher cette seconde Denise, je ne la verrai plus qu'en cérémonie; elle ira chez des inconnus, et quand mon pauvre Daniel reviendra, je ne pourrai plus lui donner l'épouse que
is j'avais choisie; je n'unirai pas ces deux enfants, ces deux cœurs que j'avais de loin formés l'un pour l'autre ! Aussi ma timidité est stupide. Ne pou vais- je parler à Beauvais et lui dire franchement mes projets? . . . Ah! Beauvais! . . . J'entends d'ici le rire ironique qui aurait ac-
20 cueilli ma proposition. ... Si seulement Daniel avait eu l'épaulette, mais un sous-officier. . . . Beauvais ne voudra jamais ! . . . Non, cela ne se peut pas,1 nous sommes pauvres, et elle est riche. Je ne puis rien dire: ils sont riches! . . .))
25 Le cousin ne se coucha pas, et dès l'aube sortit pour respirer au grand air. Quand, vers huit heures, Denise monta dans la tourelle pour arroser les verveines, elle vit que le lit n'avait pas été défait, et resta pensive. . . . Le surlendemain, dès le matin, Beauvais entra dans le cabinet du cousin, et le réveillant brusquement: ((Dites
1 cela n'est pas possible.
donc, cousin, vous ne savez pas ? — Non, fit1 l'abbé effrayé. — Eh bien, je vais vous dire, continua Beauvais d'un air confidentiel, j'ai trouvé un mari pour Denise. . . . Devinez- vous qui?)) L'abbé parut terrible en ce moment, tant il ouvrit de grands yeux. ((Je m'adresse bien, reprit 5 Beauvais, vous avez toujours le nez et l'esprit dans les livres, vous ne connaissez pas le pays. . . . N'avez-vous pas remarqué à la foire de Pressigny ce jeune homme avec qui j'ai longtemps causé près du pont? — M. Delétang? — C'est le fils d'un marchand de biens d'Angles.2 On m'a 10 fait des ouvertures3 à son sujet. Il est riche, il est campagnard, et il habiterait volontiers les Templiers. . . . Nous garderions près de nous notre Denise. . . . Le jeune homme est en ce moment à Angers4 et ne doit pas revenir avant un mois; nous en reparlerons, mais motus /))5 I5 Il sortit.
L'abbé se leva en hâte et avec une fièvre nouvelle. ((Non, non, point de Delétang, se dit-il, il faut cette fois se montrer !)) Et vite il écrivit à Daniel les lignes suivantes: ((Demande immédiatement un congé de trois mois, 20 on t'attend ici pour chasser. Viens aussitôt que possible !)) Il prit un billet de cent francs qu'il avait en réserve, l'enferma dans la lettre et courut au bureau de poste de Pressigny.
A son retour, le cœur lui battait. Il dit brusquement à 25 Beauvais devant Denise: ((J'ai écrit ce matin à mon pupille de venir chasser aux Templiers, et je l'attends avant la fin du mois.))
1 dit. 2 commune de Vendée, 1,411 habitants.
3 on m'a parlé. 4 chef-lieu du département de Maine-et-Loire.
5 silence.
QUESTIONNAIRE
i. Quand Daniel fut-il nommé sergent-major?