‹ L'abbé DanielChapitre 37 sur 51 · Tout autre · texte numérisé non relu

Tout autre

A la nuit close,1 Beau vais avait conduit le sergent-major dans sa chambre, et lui serrant la main: «Vous êtes ici chez vous, avait-il dit, reposez- vous bien; demain nous irons ensemble visiter mes bois, et je vous ferai voir2 du

5 gibier. Bonne nuit !)) En se couchant et après avoir fait sa prière, le cousin se sentit tout rassuré. «M. Delétang est loin d'ici, songeait-il; Daniel est installé aux Templiers. Laissons maintenant agir le ciel.))

Le lendemain, quand il descendit, les chasseurs étaient

io déjà partis; Denise se plaignait d'avoir la migraine3 et semblait fatiguée. Le naïf abbé croyait tout bonnement4 qu'elle allait lui parler du nouveau venu; mais elle ne dit pas un mot, et il s'en alla, tout désorienté,5 lire son bréviaire au jardin.

15 A midi, Beauvais et Daniel rentrèrent affamés. Daniel, pour son début, rapportait deux perdrix dont le cousin parut tout fier. On se mit à table, et, les convives étant devenus déjà plus intimes, la conversation s'anima. Denise fut affable et enjouée,6 et même, en présentant un

20 plat à Daniel, elle s'enhardit jusqu'à lui dire en souriant: ((Celui-ci est plus solide!)) Et comme en parlant il avait fallu regarder son voisin, elle avait été forcée de convenir que les yeux bruns étaient plus expressifs que les yeux bleus. Elle remarqua aussi que Daniel n'était ni beau

25 parleur ni gauche7 comme les visiteurs ordinaires des

1 complète. 2 montrerai. 3 mal à la tête.

4 innocemment. 6 déconcerté. 6 gaie.

7 maladroit.

L'ABBÉ DANIEL IOI

Templiers, mais qu'il avait la voix grave et pleine, la parole franche et énergique, et un fonds inépuisable de bonne humeur. Seulement il avait toujours l'air de la savoir présente sans en paraître autrement ému, et Denise, piquée, se disait que le Daniel de son rêve eût été cer- 5 tainement plus aimable et moins occupé de lièvres et de perdreaux.

La journée passa joyeuse pour tous quatre, et plus joyeuses encore s'écoulèrent les semaines qui suivirent, chaque jour amenant une chasse heureuse ou quelque 10 course nouvelle. L'automne était magnifique. En rentrant le soir, on contait à Denise et au cousin les exploits de la matinée, et on arrêtait le plan des plaisirs du lendemain. Denise demandait-elle un lièvre1, Daniel ne voulait revenir à la maison qu'avec un lièvre dans son carnier. 15 Une fois il ne fut de retour2 qu'à la nuit close: il avait chassé tout le jour et s'était passé de déjeuner;3 mais aussi il rapportait un faisan, pièce rare que Denise, la veille, avait mise au rang des gibiers fabuleux.4 Et Denise, oubliant de plus en plus son ancien idéal, se demandait 20 comment elle avait pu avoir le mauvais goût de médire des cheveux noirs et des yeux bruns, et commençait à sourire de ses rêves romanesques. Dès le matin, elle était éveillée, elle assistait en secret au départ des chasseurs, et le soir, devinant le chemin par lequel ils devaient revenir 25 aux Templiers, elle allait au-devant d'eux, accompagnée par le cousin, et du plus loin,5 Daniel, tirant de sa gibecière sa plus belle pièce, la lui montrait d'un air triomphant.

1 si Denise demandait un lièvre. 2 il ne rentra.

3 il n'avait pas déjeuné.

4 avait placée au nombre des gibiers qui n'existaient pas.

5 d'une grande distance.

Bientôt ce fut entre eux une amitié charmante. Denise n'avait qu'à dire un mot pour être devinée et obéie. Elle savait toutes les chansons favorites de Daniel, et les chantait le soir, au verger, sans avoir l'air de songer qu'on

5 Técoutât, comme si elle n'eût chanté que pour elle-même; puis au plus léger signe d'approbation elle s'arrêtait court, comme un rossignol effarouché,1 et s'envolait au plus épais des massifs.

Un soir, Daniel, étant seul avec le cousin, lui demanda

io brusquement: ((M. Beauvais est-il riche? — Oui, répondit l'abbé surpris, mais à quel propos?2 — Il est riche! Tant pis alors,)) dit Daniel, et il ajouta: ((Si Mlle Denise eût été pauvre comme moi, j'aurais essayé de lui plaire, et si elle m'avait aimé, je l'aurais demandée à son père. Nous

15 nous serions établis métayers3 de vos Bruasseries, et c'eût été bien bon, cette vie à trois, vous entre nous deux ! . . . Mais elle est riche, il faut renverser mon château de cartes4 et songer à autre chose. — Songer à quoi? demanda l'abbé d'un air inquiet. — Mais à quitter les Templiers, et le plus

20 tôt sera le mieux. — A d'autres,5 maintenant !)) pensa le pauvre cousin en voyant une seconde fois que ses doux rêves menaçaient de s'en aller en fumée. Sa conscience lui défendait de détourner Daniel de ses projets de départ, et son cœur saignait en songeant à ce nouvel obstacle,

25 qu'il aurait dû prévoir. Il passa une nuit mauvaise et sans sommeil.

La journée du lendemain devait être plus mauvaise encore. Beauvais et Daniel étaient à la chasse, et l'abbé lisait saint Augustin sous l'auvent de la porte d'entrée,

1 effrayé. 2 pourquoi, pour quelle raison?

3 fermiers. ' mes rêves, projets chimériques.

5 mes projets sont tombés dans l'eau, n'ont pas réussi.

quand, au milieu de l'après-midi, un cabriolet conduit par un jeune homme entra discrètement dans la cour et s'arrêta à deux pas de lui. Le jeune homme demanda M. Beauvais et se nomma: c'était M. Delétang. Quand il apprit que Beauvais était absent, il poussa comme un 5 soupir de soulagement et voulut tourner bride;1 mais l'abbé crut convenable d'insister pour qu'il descendît de voiture. Il le fit entrer et le présenta à Denise. C'était un garçon à tournure un peu rustique, malgré sa toilette de \ille. Il n'était ni brun ni blond, plutôt bien que mal,2 10 mais timide comme une jeune fille sortant du couvent, et d'une gaucherie touchante. L'abbé, tout fier d'avoir trouvé une timidité supérieure à la sienne, eut pitié de son embarras et chercha à le mettre à son aise. Denise, de son côté, ne se doutant de rien, fit des efforts pour être 15 moins sauvage que de coutume. Le prétendu, assis sur le bord de sa chaise, resta près d'une heure à causer d'une façon monosyllabique, tourmentant3 sa moustache et regardant constamment l'abbé, à qui, dans son cœur, il vouait une reconnaissance éternelle. Enfin il se leva pour 20 partir, et seulement alors fit connaître le but de sa visite. Il venait, de la part de son père, inviter toute la famille à YassemUée* d'Angles, qui devait avoir lieu dans huit jours. Son message délivré, il salua, se trompa deux fois de porte, et finit par retrouver son cabriolet, qu'on entendit bientôt 25 passer devant les fenêtres.

Quand Beauvais rentra, le cousin lui rendit compte de la visite de M. Delétang et lui transmit son invitation. «Ah! ah!)) dit Beauvais d'un air demi-enjoué et demi-

1 revenir sur ses pas. 2 plutôt beau que laid.

3 tordant. 4 la foire.

mystérieux; puis il lança un regard d'intelligence au malheureux abbé : «Ah ! ah ! ... eh bien, nous irons à Angles tous quatre. Je vais faire nettoyer le char à bancs1 et écrire un mot au père Delétang. Mignonne 5 Denise, apprête2 ta plus belle robe; major, préparez vos jambes, on dansera . . . oui, l'abbé, on dansera !))

QUESTIONNAIRE

i. Qu'est-ce que Beauvais a dit au sergent-major en le conduisant dans sa chambre?

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