Dire un grand merci
Trois semaines s'étaient à peine écoulées quand un matin l'abbé, encore au lit, entendit la grosse voix de Beauvais qui lui criait du jardin: «Hé ! cousin !)) Il courut à la fenêtre. . . . Daniel en petite tenue, le képi sur l'oreille, une médaille à la boutonnière, Daniel, les bfas tendus 5 vers la tourelle, était près de Beauvais. Le cousin agita fortement son bras mutilé, rentra et se vêtit comme il put. Il allait descendre quand la porte s'ouvrit, et Daniel et Beauvais firent irruption1 dans la chambre. Ah! le retour payait bien le départ; ils se tinrent quelque temps 10 embrassés. ((Saprebleu ! dit Beauvais attendri, est-ce que vous allez vous manger? Venez, monsieur Daniel, laissons le cousin s'habiller.» Le cousin fit sa toilette à la hâte en l'entrecoupant2 d'exclamations joyeuses, puis il descendit. Il ne trouva plus dans la cour que Beauvais. 15 «Allez le chercher, dit gaiement celui-ci, le voilà reparti. Et vous ne l'avez pas mis dans la cavalerie ? — Eh ! quoi donc encore? demanda le cousin ahuri.3 — Figurez- vous que je lui montrais mon nouveau cheval, une bête que personne n'ose monter. — Eh bien? . . . — Eh bien, il a 20 sauté dessus, et le voilà bien loin.)) L'abbé et Beauvais coururent hors la ferme. Daniel revenait vers eux ventre à terre4: il avait encore à la main son bâton de voyage, mais son képi était resté en route. On reconduisit le cheval à l'écurie, et on alla du même pas5 à la recherche 25
1 s'élancèrent. 3 l'interrompant. 3 stupéfait.
4 avec une extrême vitesse. 6 tout de suite.
du képi,1 puis du même pas on alla aux Bruasseries, et tout en causant on suivit le cours de l'Égronne, si bien qu'on arriva jusqu'à Pressigny. On oubliait l'heure et le chemin en questions, en réponses, en surprises et en
5 exclamations. C'étaient des ressouvenirs, des plaisanteries, des rires, des silences délicieux. Beauvais, pour un empire, n'eût en ce moment lâché le major, comme il appelait Daniel. A Pressigny, on fit réflexion que l'on mourait de soif, et l'abbé, lui troisième (honni soit qui mal y
io pense!),2 entra au premier cabaret. On trinqua. «A la guerre de Crimée ! dit Beauvais. — Au retour !)) s'écria Daniel. Il ne pouvait se lasser de3 regarder le cousin, et le cousin contemplait sans cesse Daniel. Comme ils se trouvaient changés l'un et l'autre ! l'un avec sa longue et
15 pâle figure ridée, ses joues creuses, son doux sourire et ses cheveux gris; l'autre, fort, élancé,4 résolu, ayant de Yenavant* dans toute sa personne, une figure franche et accentuée, des yeux bruns pétillants,6 de jeunes moustaches naissantes, de blanches dents qui disaient la santé et des
20 cheveux noirs naturellement frisés. ... Et le cousin émerveillé7 répétait à Beauvais: «Voyez- vous ce garçon? Eh bien, c'est moi qui l'ai élevé; je l'ai porté dans mes bras. . . . T'en souviens-tu?))
On revint lentement aux Templiers par la côte des Mu-
25 rets, et Beauvais fit la remarque que Denise n'allait pas savoir ce qu'ils étaient devenus. ((Qui est-ce? demanda à mi-voix Daniel au cousin. — C'est ma fille, ma fille Denise! s'écria fièrement Beauvais. — Ah! fit Daniel, vous
1 chercher le képi. 2 la devise de Tordre de la Jarretière.
3 cesser de. 4 grand, mince et svelte.
5 de la hardiesse, de la décision.
6 brillants. 7 agréablement surpris.
avez une fille? Le cousin ne me l'avait pas dit. — Mais que vous écrivait-il donc? Je parie qu'il ne vous a point parlé de mes chevaux seulement! — Est-ce que je puis écrire longuement de ma main gauche?)) interrompit le cousin. 5
On arriva, et comme Daniel voulait aller faire toilette, Beauvais le poussa dans la salle. Le couvert était mis, mais Denise n'était pas là. Le cousin se sentit rougir. Daniel s'époussetait légèrement près de la fenêtre ouverte; Beauvais s'était mis à table. Il fallait pourtant bien que 10 Denise se montrât. Elle entra dans un moment où Daniel tournait le dos à la porte. ((Nous as-tu préparé un bon déjeuner?)) s'écria Beauvais. Daniel se retourna très vite et vit Denise. Leur émotion à tous deux se trahit par un léger mouvement en arrière. Daniel salua respectueuse- 15 ment, sans timidité comme sans excès d'assurance, puis on se mit à table. Il se trouvait placé à côté de Denise; mais soit qu'il fût embarrassé à la vue de cette jeune hôtesse sur laquelle il ne comptait pas, soit que la mine un peu fière de Denise lui imposât, il resta silencieux. Toute- 20 fois, s'il demeurait muet et contraint, il n'en était pas plus calme au fond,1 et dès le premier service il trahit son émotion en brisant, rien qu'à le toucher, un plat qu'on lui passait. Le rouge lui monta au front. ((Bah ! bah ! dit Beauvais, ne faites pas attention à cela !)) Denise saisit 2s cette occasion de rompre le silence. ((Ce plat était fêlé2 depuis longtemps, dit-elle. — Mademoiselle . . .)) commença Daniel, qui tenait à3 s'excuser. Ils se regardèrent, rougirent de plus belle4 et redevinrent silencieux. Heureusement
1 en réalité. 2 fendu.
1 désirait avec ardeur. * de plus en plus.
l'abbé vînt à leur secours et changea la conversation. ((Vous n'avez plus de parents? dit à Daniel l'oublieux Beau vais, à qui le cousin avait raconté au moins vingt fois l'histoire de son pupille. — Non, monsieur, répondit 5 Daniel; mon père, qui était charpentier, s'est tué en tombant d'un toit, et ma mère est morte huit jours après. . . .)) Et il ajouta en regardant l'abbé: ((C'est le cousin qui m'a recueilli.)) Cela fut dit fièrement et avec une simplicité qui toucha Beauvais. ((Pardon !...)) fit-il tout ému.
10 L'abbé, fâché et content de cette explication, en profita pour serrer une fois de plus la main de Daniel. Au dessert, la jeune fille quitta la salle à manger. Alors Beauvais alluma sa pipe, Daniel roula une cigarette, et on se mit à parler de l'Orient et de la guerre.
15 Que faisait Denise pendant ce temps? Assise sous un large figuier, à l'extrémité du verger, elle semblait tout occupée à considérer les arabesques lumineuses que le soleil dessinait sur le sable à travers les arbres; mais, si ses yeux suivaient attentivement les mobiles découpures
20 de l'ombre, son esprit était ailleurs. Les pensées qui l'absorbaient semblaient être d'une nature très complexe, car tantôt un rapide sourire glissait sur ses lèvres, et tantôt une vive rougeur courait de ses joues à son front. Il y avait sur sa mignonne figure un singulier mélange
25 de joie et de préoccupation. Denise était en train de rompre avec un idéal auquel des années entières l'avaient pour ainsi dire fiancée. Elle avait rêvé Daniel tout autre1 qu'il n'était, et la transition du rêve à la réalité lui était à la fois douce et difficile. La brune jeune fille, en dépit de la photographie envoyée au cousin, s'était figuré un Daniel
1 différent.
blond avec des yeux bleus et une physionomie un peu pensive; le vrai Daniel avait un tout autre air. Il était petit, maigre, brun et peu mélancolique. Il fallait donc effacer les traits vagues de l'ancien portrait et y substituer Fimage vivement accusée1 de l'original. ; .5
Tout en confessant que le Daniel en chair et en os2 valait bien le Daniel imaginaire, Denise ne pouvait s'empêcher de regretter son rêve; puis, honteuse de cette préoccupation persistante, elle secouait la tête, passait ses petites mains sur ses joues rougissantes, et essayait de 10 donner un autre tour à sa pensée. Elle penchait la tête au- • dessus du mur d'appui et regardait les champs de blé moissonnés. Alors le chant d'une caille dans les chaumes lui rappelait que la chasse venait de s'ouvrir et que Daniel était arrivé aux Templiers pour chasser; elle écoutait les 15 appels des pas tour es, et leurs voix lui remettaient en mémoire3 la chanson des trois jeunes garçons s'en allant à la guerre, et la chanson ramenait encore sa pensée vers Daniel. ((Daniel ! Daniel !)) disait la voix fraîche de l'écluse; ((Daniel !)) criaient les martinets traversant l'espace 20 bleu comme des flèches. — Et ainsi jusqu'au soir.
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