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Le jeudi de la semaine suivante, dès le fin matin,1 comme on dit en Touraine, le char à bancs, traîné par le meilleur cheval des Templiers, roulait dans la direction d'Angles. Beauvais et Daniel, assis sur le siège de devant, con- 5 duisaient tour à tour et échangeaient des observations sur le trot et l'encolure du cheval; sous la capote,2 Pabbé et Denise regardaient la campagne et restaient silencieux. On traversa le bois des Courtils. Il faisait une douce matinée. Le paysage était un peu voilé de brume; mais on

io devinait le soleil levant derrière cette frêle3 vapeur. Audessus des voyageurs, le ciel bleuissait4 déjà. Un vent frais se plaignait mollement en passant à travers les branches des pins, et les premières feuilles jaunes venaient tomber sous les roues de la voiture. Denise, enveloppée

15 dans un châle brun, s'était enfoncée dans l'un des coins et prêtait l'oreille aux joyeux propos de Beauvais et de Daniel; l'abbé, mélancolique, regardait s'envoler les feuilles sèches. Il les voyait se détacher de la branche, tournoyer un moment dans l'air et descendre silencieusement sur la

20 route. ((Voilà l'automne, se disait-il, voilà la fin de la fête de l'année et aussi la fin de mes joies et de mes illusions !)) A chaque tour de route qui le rapprochait d'Angles, il sentait la terreur le prendre, et à mesure que la distance diminuait, son angoisse croissait. Le cheval,

25 poussé par les voix de Daniel et de Beauvais, allait comme

1 au point du jour. 2 couverture en cuir d'un cabriolet.

8 faible. 4 devenait bleu.

le vent. Déjà on côtoyait1 les rives de la Creuse bordées de peupliers. Escortée par les aboiements des chiens, la voiture passait au grand trot dans les rues des villages. L'abbé frissonnait, et ses regards émus allaient de Daniel à Denise, si rapprochés2 l'un de l'autre, si beaux, si jeunes, 5 si souriants à la vie; c'était peut-être le dernier jour où il verrait réunis les deux enfants de son cœur. . . . Tant que3 M. Delétang n'était point apparu en personne, le cousin avait pu croire que ce fantôme matrimonial s'évanouirait en fumée; mais maintenant qu'on allait à Angles, 10 et que dans une heure on serait dans la maison du prétendu, l'aventure devenait sérieuse, et l'abbé, sachant combien peu il fallait compter sur l'initiative de Daniel et se défiant4 de son propre courage, l'abbé désespérait et se désolait. Denise, elle, contemplait les bruyères baignées 15 de soleil, les rouges-gorges traversant le chemin, l'uniforme de Daniel, et souriait. La voiture volait comme une flèche.

Déjà on distinguait à travers les massifs les toits aigus du bourg, déjà on entendait les rumeurs vagues de Vas- 20 semblée. Bientôt on fut en face d'Angles. Les maisons descendaient en joyeuses cascades5 jusqu'à la route, qui serpentait entre deux murailles de verdure et traversait la rivière sur un pont de bois. De l'autre côté du chemin, sur une colline rocheuse et escarpée, se dressaient les belles 25 ruines grises d'un château du temps de Richard Cœur de Lion,6 et les ruines elles-mêmes étaient dominées par une plate-forme au centre de laquelle s'élevait un calvaire.7

1 suivait. 2 près. 3 aussi longtemps que.

4 doutant. 5 en terrasses.

6 roi d'Angleterre de 1189 à iiqq, chef de la troisième croisade.

7 petite élévation sur laquelle on a planté une croix.

IIO L'ABBÉ DANIEL

La voiture, toujours courant, fit son entrée dans la rue principale, tout encombrée de gens endimanchés.1 A la grande porte charretière2 du logis3 de Delétang se tenaient le maître de la maison et un gros4 d'invités, et à chaque

s nouvel arrivant cette avant-garde poussait un vigoureux hourra en guise de5 bienvenue. La cour était déjà garnie d'équipages campagnards rangés sur deux files. En un instant, la voiture de Beau vais fut entourée, dételée et classée dans ce curieux muséum de véhicules. M. Delé-

io tang père, petit homme réjoui6 et remuant,7 aussi grand discoureur8 que son fils l'était peu, s'empara de9 Beauvais; Delétang fils offrit en frissonnant10 son bras à Denise, et le cousin et Daniel restèrent en arrière, un peu oubliés et désorientés.

15 Le déjeuner était prêt. On courut à la salle toute pleine de convives. Il y avait là une collection de campagnards berrichons11 et poitevins,12 éleveurs de bœufs et de chevaux, la plupart en redingote, quelques-uns en blouse neuve et coiffés du chapeau à larges bords, tous

20 gens bien endentés,13 trapus,14 hauts en couleur, prompts à la riposte,15 et éclatant en gros rires qui faisaient tinter16 les vitres et vibrer les verres.

Denise était placée entre les deux Delétang, en face du cousin, dont la sombre soutane et la mine pâle tranchaient 17

25 au milieu des costumes bariolés et des figures épanouies. L'attention se porta bientôt vers une extrémité de la

1 revêtus de leurs habits du dimanche.

2 porte par où les charrettes peuvent passer.

3 de la maison. 4 une foule. 5 en signe de. 6 gai, joyeux. 7 actif. 8 parleur.

9 accapara. 10 tremblant. n du Berri.

12 du Poitou. 13 qui ont bon appétit. 14 gros et courts.

15 réponse vive. 16 résonner. 17 contrastaient.

longue table où Daniel, qui avait vite rompu la glace, mettait tout le monde en joie par ses saillies et son entrain.1 On distinguait dans le chœur des voix joyeuses le rire large et prolongé de Beauvais. Cette joie faisait peur au cousin. Quant à Denise, elle riait sans savoir pourquoi, 5 et établissait mentalement entre le mutisme2 de son jeune voisin et la verve du sergent-major un parallèle qui ne paraissait pas être à l'avantage du premier.

Au dessert, les jeunes gens quittèrent la table et se dirigèrent vers la place où se tenait l'assemblée. La place 10 s'étendait à deux pas de l'église et dominait l'étroite et profonde vallée où coule l'Anglin. Elle était plantée de grands acacias en quinconces.3 Des bœufs, des génisses,4 des chevaux attroupés autour des premiers arbres et gardés par de jeunes enfants, annonçaient la fête par des 15 mugissements et des bêlements sonores. Puis on voyait, sur deux files, des tentes abritant sous leur ombre de nombreux buveurs attablés.5 Ils humaient leur piot* et discouraient à tue-tête.7 Parfois du fond d'une tente une voix s'élevait et entonnait8 sur un ton traînant une 20 interminable complainte.9 Le moindre rayon de soleil pénétrant sous cet abri faisait apparaître des faces cramoisies 10 et des yeux allumés, tandis que les figures restées dans l'ombre prenaient une teinte douce et mystérieuse. De distance en distance, des cuisines en plein vent11 en- 25 voyaient en l'air des tourbillons de fumée. Autour des

I sa verve, vivacité. 2 silence.

8 disposés par cinq (quatre en carré et un au milieu) :

4 jeunes vaches. 5 assis à table. 6 ils buvaient leur vin.

7 en parlant bien haut. 8 commençait à chanter.

9 chant populaire contenant un récit lamentable ou pieux.

10 couleur rouge foncé très vif.

II exposées au vent de tous côtés.

marchandes de fouaces1 et de tourtis seaux1 se pressaient les enfants, les drôles* aux yeux écarquillés, et les gars3 jaloux d'offrir à leurs amoureuses la plus grosse pièce de pâtisserie. — En Poitou, le présent d'un tourtisseau de deux 5 sous fait par un garçon à une fille est toute une déclaration d'amour.

Pendant que M. Delétang et Denise rompaient ensemble une fouace, — grande hardiesse qui avait fait rougir le jeune homme jusqu'au blanc des yeux, — une longue et

io joyeuse rumeur s'élevait du milieu de la foule pressée autour d'un grand mât au sommet duquel s'agitaient et voletaient des pigeons prisonniers. "Bien touché!)) criaient des voix, et on entourait Daniel, qui élevait gaiement en l'air un pigeon dont il venait de rompre le lien

15 d'un coup de fusil. «A un autre !)) dit Daniel, et, ressaisissant le fusil chargé, il l'épaula, pencha sa joue brune sur la crosse, lâcha la détente, et cette fois deux pigeons détachés tombèrent tout pantelants. «Coup double!)) s'écria-t-il de sa voix joyeuse. Et la foule ébahie4 ap-

20 plaudissait d'autant plus que le jeune homme venait de faire présent de ses pigeons à trois bonnes vieilles qui les mangeaient des yeux.5 Denise fut toute fière de cet exploit, et le pauvre M. Delétang se sentit encore plus diminué et plus gauche. Pour un empire, il n'aurait voulu

25 toucher le fusil.

Plus loin, dans un carré formé par quatre acacias, s'agitait le bal. Un vielleux et un cornemuseux, installés sur deux tonneaux à l'abri du plus gros arbre, conduisaient toute la danse. Le vielleux, assis à califourchon6

1 sortes de pâtisseries poitevines. 2 gamins rusés, mauvais sujets.

8 garçons. 4 fort étonnée.

6 regardaient avidement. 6 jambe d'un côté, jambe de Pautre.

sur un tabouret, avait mis bas sa veste; il était tout à1 sa musique; il tournait énergiquement sa manivelle et marquait les cadences par un léger balancement de tête. Après chaque ritournelle, il manifestait sa joie par une grimace qui faisait brusquement tressauter ses besicles;2 5 en même temps, entre ses jambes ramenées en avant, il serrait soigneusement une bouteille demi-pleine. Le cornemuseux, grand et maigre, avec une longue figure ombragée du feutre à larges bords, était debout et soufflait d'un air grave dans son étrange et curieux instrument. 10 A leurs pieds, filles et garçons se trémoussaient3 dans un beau désordre: les filles relevaient du bout des doigts leurs jupes d'indienne, tandis que de la main restée libre les garçons serraient fortement leur parapluie rouge, objet de luxe, précieux et inséparable compagnon. Ils avaient 15 dédaigné la bourrée locale et essayaient les figures de la contredanse; mais la vieille habitude prenait le dessus, et le pas de bourrée reparaissait toujours.

Lorsque Daniel, Denise et M. Delétang furent tout près du bal: ((Si nous dansions! s'écria Daniel. — Mais, 20 répliqua Denise, je ne sais pas la contredanse; je ne connais que la bourrée, que la Bruère m'a apprise. — Eh bien, nous danserons la bourrée; M. Delétang sera votre danseur, et j'aurai bien vite trouvé une danseuse.)) Il avisa4 une vieille femme, encore verte et ingambe,5 qui contemplait 25 la danse avec bonheur et semblait toute prête à partir avec les danseurs. Ses yeux brillaient,- sa tête s'agitait en mesure, tout son corps suivait la cadence, et ses pieds ne

1 tout occupé de. 2 anciennes lunettes.

3 dansaient d'un mouvement vif et irrégulier.

4 aperçut. 5 vigoureuse et alerte.

tenaient pas en place.1 ((Vous savez la bourrée, ma mère2 ? lui dit Daniel. — Ah! mon cher mignon, si je la sais! J'étais la première danseuse du pays au temps jadis.3. . . — Eh bien, voulez- vous la danser avec moi?)) Et comme

s la contredanse était finie, il courut demander une bourrée aux deux joueurs, et moitié de gré, moitié de force, emmena la bonne femme près de Denise et de son compagnon.

Au premier signal de la vielle, ils s'élancèrent tous

io quatre et les autres danseurs les imitèrent. La vieille femme sautait comme à vingt ans; Denise était légère comme un oiseau: ses petits pieds glissaient alternativement sur le sol sans avoir l'air d'y poser; ses joues, animées par le plaisir, étaient devenues vermeilles; ses yeux

15 bleus étaient inondés de lumière, sa bouche souriait. A un mouvement un peu vif qu'elle fit pour battre des mains4 avant de les tendre à son vis-à-vis,5 ses épais cheveux bruns à demi dénoués glissèrent de son large chapeau de paille jusque sur ses épaules. ((Qu'elle est belle !)) songeait

20 Daniel enthousiasmé. Et Denise, de son côté, admirait comme le jeune militaire avait vite saisi le rythme et le pas de la bourrée, et comme il frappait gaiement la terre du pied, et tournait, souple et agile, en battant des mains à son tour. Elle prenait un peu en pitié le timide M.

25 Delétang,6 qui s'embrouillait et perdait la mesure à chaque instant.

1 ne pouvaient rester tranquilles.

2 manière campagnarde de s'adresser à une vieille femme.

3 autrefois.

4 figure qui fait partie de la danse.

5 danseur.

6 elle avait pitié du timide M. Delétang.

QUESTIONNAIRE

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