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Prendre en pitié

Tandis que Daniel et Denise sautaient sous les acacias, le cousin, dont la mélancolie redoublait et dont le cœur blessé ne pouvait s'accommoder du1 joyeux tumulte de l'assemblée, le cousin s'était dirigé vers le vieux château;

5 en suivant le sentier rocailleux, il était arrivé au-dessus des ruines et s'était assis au pied de la grande croix de bois qui domine les tours effondrées, le village et la vallée entière. Le vent lui apportait encore par bouffées les rumeurs de la fête et les accords de l'orchestre, et à chaque

io explosion de musique et d'éclats de voix, son cœur se gonflait davantage et les larmes lui montaient aux yeux. Sa dernière espérance ne lui était-elle pas enlevée? . . . «C'en est fait,2 songeait-il, et Delétang l'emporte.3 J'aurais beau maintenant m 'ouvrir à Beauvais et le supplier de

15 donner Denise à Daniel, je n'arriverais qu'à me faire rire au nez.4 Que peut peser mon pauvre sergent, mis dans la balance avec le fils du riche Delétang? Et puis d'ailleurs Denise, jusqu'à présent, n'a montré aucune préférence pour Daniel, et Daniel lui-même est trop fier pour

20 hasarder la moindre démarche.)) Et, ramenant ses bras sur sa frêle poitrine, il levait les yeux vers le ciel pur et profond. <(0 Denise, disait-il, ta fille va donc appartenir à un étranger? Ce dernier Hen qui nous unissait va donc être brisé? . . . J'ai fait ce que j'ai pu.)) Il tourna ses

1 se contenter, s'habituer au. 2 c'est fini.

3 a le dessus, a la préférence.

4 Beauvais ne ferait que de se moquer de moi.

L'ABBÉ DANIEL IIÇ

regards vers la croix aux grands bras noirs étendus, et ajouta mentalement: ((Dieu, qui a placé Daniel sur mon chemin et qui m'a ramené près de la fille de Denise, peut encore, s'il le veut, unir ces deux enfants en dépit de tout. Je mets en lui ma dernière espérance. ...» 5

Peu à peu le soleil s'était enfoncé derrière la colline boisée; la rivière reflétait maintenant les teintes rouges du couchant. Le cousin restait toujours pensif au pied du Calvaire; tout à coup il s'entendit appeler et vit Daniel accourir tout essoufflé.1 ((Le cheval est attelé, lui 10 cria ce dernier; on n'attend plus que vous, mon cousin!» Ils descendirent ensemble. Denise était déjà dans la voiture. Beau vais, la mine allumée et joyeuse, donnait force poignées de main2 à MM. Delétang père et fils. ((Je vous attends dimanche prochain !» s'écria-t-il en mon- 15 tant sur le siège auprès de Daniel, et, le cousin ayant aussi repris sa place, Beau vais allongea un maître coup de fouet sur le dos du cheval, qui partit au grand trot.

La nuit était semée d'étoiles. Denise, encore tout enfiévrée par le bal, mais silencieuse, s'était blottie dans son 20 coin; le cousin fermait les yeux et priait. Daniel luimême semblait rêveur. Quant à Beauvais, le vin blanc et le bon accueil des Delétang l'avaient mis en belle humeur: il avait la voix haute et le rire bruyant. De temps en temps il interrompait ses propos pour faire claquer son 25 fouet, et la course du cheval, un moment ralentie, reprenait de plus belle; les sabots, fraîchement ferrés, retentissaient sur la route sonore et faisaient feu dans la nuit. Ce cheval, ((une bête sans prix,» disait Beauvais, n'avait qu'un petit défaut: il était peureux comme un lièvre, et 30

1 hors d'haleine. 2 serrait la main plusieurs fois.

quand il avait peur, il partait au triple galop droit devant lui. Déjà on avait fait plus des deux tiers du chemin, quand, à l'entrée du village de Barrou, l'animal s'effaroucha d'un rayon de lune reflété dans une flaque d'eau.

5 II dressa les oreilles, fit un écart,1 renifla bruyamment, puis s'élança en avant et traversa le village comme un ouragan. Beauvais, qui savait qu'au sortir de Barrou la route, riveraine de la Creuse, tourne brusquement, Beauvais s'efforçait de le contenir, et tirait énergiquement les

io guides à lui; à une secousse inattendue, elles se rompirent, et le cheval, se sentant libre, redoubla son infernal galop, menaçant à chaque minute de renverser le char à bancs dans la Creuse. Denise, pâle et les lèvres serrées, se retenait au dossier du banc où Daniel était appuyé; celui-ci

is se retourna et vit sa blanche figure au clair de lune. Se levant tout à coup, il s'élança comme un chat sur le dos du cheval, saisit les débris des traits rompus, et, au risque de se faire tuer vingt fois, se laissa glisser et pendre à la tête de l'animal. Il fut pendant quelques secondes traîné

20 à la remorque du2 cheval; mais comme il avait des nerfs d'acier, il se raidit de plus en plus, et força la bête à ralentir son galop; enfin elle s'arrêta vaincue et toute frémissante.

Les voyageurs descendirent; l'abbé courut à Daniel,

25 et, le voyant sain et sauf et souriant, revint vers Denise, qui s'était assise, tremblante et muette, sur le bord de la route. Beauvais, tout penaud3 des méfaits de son cheval sans pareil, tourna autour de la voiture, constata qu'elle était disloquée, et annonça qu'il fallait retourner à Barrou

30 pour la faire remettre en état.

1 se jeta brusquement de côté. * par le.

a interdit, confus.

Denise se leva et déclara que pour rien au monde elle ne remonterait dans le char à bancs. ((Ne te fâche pas, mignonne, répondit Beauvais, très adouci, il n'y a plus que deux petites lieues d'ici aux Templiers, et en prenant la traverse1 des Courtils on peut encore raccourcir le 5 chemin. Vous avez tous de bonnes jambes, et la nuit est belle. J'irai seul à Barrou en menant le cheval par la bride, et dans deux heures au plus tard nous nous retrouverons au logis.2 — Eh bien, alors, dit le cousin d'une voix un peu embarrassée, Daniel va vous accompagner, 10 tandis que Denise et moi nous suivrons la traverse. — Non, certes, reprit Beauvais de son ton goguenard, vous êtes trop distrait, cousin, et le major sait déjà les chemins mieux que vous. C'est lui qui vous conduira. Allons, bon voyage, et à bientôt !)) *5

Il fit rebrousser chemin au cheval3 et s'éloigna dans la direction de Barrou.

Ils restèrent un moment immobiles tous trois sur la route; puis l'abbé, qui dans tout cela voyait le doigt de Dieu, dit à Daniel: ((Voyons, offre le bras à Denise; moi, 20 j'ai la mauvaise habitude d'aimer à marcher seul, et je vous servirai d'arrière-garde.))

Ils montèrent lentement le chemin pierreux qui longe le château des Courtils. D'abord ils marchèrent tous trois l'un près de l'autre, causant de l'accident et se com- 25 muniquant leurs sensations.4 Denise ne pouvait se lasser d'admirer le sang-froid et l'énergie de Daniel, et elle exprimait sincèrement et naïvement son admiration. ((Il

1 chemin étroit plus direct que la grande route.

2 chez nous, à la maison. 3 retourner en arrière. 4 leurs impressions.

a toujours été audacieux,)) disait l'abbé. Et il racontait comment, tout enfant/ Daniel, avait monté un cheval fougueux et avait été rapporté au presbytère à demi mort. Au haut de la montée, l'abbé s'arrêta essoufflé et s'assit 5 au pied d'un arbre. Les jeunes gens, tout occupés de leur causerie, se bornèrent à2 ralentir le pas, et continuèrent à s'engager lentement dans le bois. L'abbé les regardait s'enfoncer peu à peu sous les branches; la clarté de la lune baignait leurs jeunes têtes. Il soupira fortement et

io songea à ce qui venait de se passer. Certainement Dieu lui avait fait la grâce de l'entendre, et l'événement de tout à l'heure était le résultat d'une intention providentielle: Daniel et Denise étaient faits l'un pour l'autre, et Dieu voulait les unir. Tout cela était visible3; l'abbé, resta

15 assis sous son arbre et regarda le couple disparaître sous la chênaie. Dix minutes après, un houp! joyeux, un appel de deux fraîches et jeunes voix retentit dans la nuit paisible. L'abbé répondit faiblement, et demeura assis.

QUESTIONNAIRE

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