Ils ne tenaient pas en place
C'était le soir des noces de Denise. ... La vielle et la cornemuse chantaient au jardin sous les fenêtres de la grande salle bourdonnante et pleine de monde. Beauvais ne pouvait un moment se passer de musique ce jourlà; il voulait que l'air et les murs des Templiers fussent 5 gais comme il l'était lui-même. Près de cent personnes avaient trouvé place le long de deux tables immenses vivement éclairées par une double rangée de bougies. Beauvais siégeait à l'une des tables, ayant autour de lui les anciens: parents éloignés, fermiers et fermières des 10 environs; à l'autre étaient assis les mariés et le cousin, tout enguirlandés1 d'une florissante jeunesse. On avait cueilli dans Pressigny et dans les métairies voisines tout ce qui avait plus de quinze ans et moins de vingt-cinq. Au fond de la salle était une troisième table et la plus 15 bruyante, celle des enfants, du petit monde.2 A peine si, au milieu des éclats de voix, des rires, du choc des verres, on entendait la cornemuse et la vielle; cependant l'harmonie de ces instruments formait comme un fond vibrant à la joie tumultueuse du festin. Les Templiers exhalaient 20 un gras parfum d'hospitalité et d'abondance. Une dizaine de domestiques allaient et venaient sans cesse; sans cesse les bras tendus, ils apportaient de nouveaux plats et mêlaient leur gaieté à la gaieté des convives. Le vin coulait à flots.3 Il y avait des conversations de deux ou 25 trois personnes, de tout un groupe, de toute une table, et
1 entourés. 2 celle des petits enfants. 3 en abondance.
d'une table à l'autre. Le côté des anciens raisonnait, disputait, trinquait de préférence, tandis que le côté des jeunes gens riait, causait joyeusement et parlait d'amour. Quelquefois un mot ou toute une phrase même se dé- 5 tachait distinctement1 du brouhaha; quelquefois toute une table était agitée par un immense éclat de rire.
Au milieu de ce bruit, il y avait comme une oasis de silence à la place où étaient les mariés et le cousin. Là tout était doux et voilé. On y murmurait tout bas: «De-
ud nise, — Daniel, — cousin.» Le plus souvent un sourire ou un long regard y traduisait la pensée. Toute vêtue de tulle blanc, portant dans ses cheveux bruns des fleurs d'oranger naturelles, la figure pâle et pure, les regards à la fois étincelants et pensifs, Denise se recueillait dans son
15 bonheur. Daniel était vêtu de noir; il avait quitté l'uniforme et ne devait plus le reprendre. Son visage bruni, épanoui, énergique, contrastait avec son noir vêtement. Il contemplait presque constamment Denise, et celle-ci, délicieusement émue, laissait parfois errer ses yeux sur
20 la foule des invités. L'abbé ne voyait pas la foule, lui; il n'avait de regards que pour les mariés. Son admiration était muette. Il se demandait s'il ne rêvait point. Sa joie était ineffable, et pourtant il s'y mêlait je ne sais quelle mélancolie: une mère n'est jamais gaie le jour où
25 elle marie son enfant. La vielle et la cornemuse disaient
comme un chant de départ à son oreille attendrie, un chant
qui s'en va dans le lointain et s'y perd doucement. Il
était heureux et mélancolique.
Vers la fin du dîner, les lourds plats de venaison dont
30 la table était couverte disparurent en un clin d'œil2 et
1 devenait distincte, se faisait entendre clairement. 2 en un instant.
furent remplacés aussitôt par des gâteaux et des fruits. Petit-Pinson en apportait des panerées et les distribuait selon son bon plaisir. Il devait, lui aussi, se marier quinze jours plus tard; il marchait fièrement et ouvrait les yeux plus que jamais. La Bruère s'était réservé le droit de 5 servir seule ses jeunes maîtres, et de ses vieilles mains ridées et tremblantes elle versait devant eux les plus beaux fruits du verger: raisins transparents, pommes cramoisies, poires blondes, amandes dans leur coque verte, noisettes dans leur enveloppe déchiquetée.1 C'était pour 10 Denise et le cousin, qui n'y touchaient pas, autant de fantastiques emblèmes de felicitation.
A l'arrivée du dessert, la salle bourdonna de plus belle,2 et l'on but à la santé des mariés. «Des mariés et du cousin!)) s'écria Beauvais d'une voix de Stentor3; et les 15 cent convives se levèrent, s'approchèrent du nouveau couple, et ce fut au-dessus de la tête du cousin comme une girandole de verres aux mille facettes et aux mille bruissements cristallins. Le pauvre manchot se trouva bien embarrassé. Le silence rétabli à grand'peine, trois 20 jeunes filles portant des bouquets vinrent se placer devant Denise, et là, debout, les yeux un peu baissés, elles chantèrent sur un air lent le couplet suivant:
Madam',4 c'est un bouquet que ma main vous présente, Prenez-en une fleur, c'est pour vous faire entendre 25
Que tous ces beaux honneurs
Passeront comme fleurs.
C'est la chanson des mariés, c'est l'adieu des jeunes filles à la nouvelle épousée: chanson pleine de graves
1 dont le bord a des coupures inégales. 2 de plus en plus.
3 d'une voix formidable. 4 madame.
leçons, note triste et sérieuse au milieu de la joie débordante du premier jour. . . . Denise l'écoutait en souriant; elle regardait Daniel, et se disait que l'amour ne passe pas comme les fleurs.
5 On partit pour le bal. Deux violons et un hautbois avaient remplacé le cornemuseux et le vielleux hors d'haleine. Toute la jeunesse suivit en foule la nouvelle musique au jardin, où on avait disposé des verres de couleur qui éclairaient une terrasse abandonnée aux
10 danseurs. Les mariés furent entourés, et le bal commença. Bien qu'on fût en octobre, il faisait une de ces nuits tièdes1 comme il y en a souvent en Touraine, où l'automne est si beau ! La joie, en changeant de milieu,2 paraissait toute fraîche et toute reposée.
J5 Le cousin se promena longtemps autour des danseurs, fit quelques apparitions3 dans la salle où étaient demeurés les anciens avec Beauvais, puis s'enfonça seul dans les allées sombres du jardin. Partout il traînait à sa suite une lourde joie. Il alla embrasser Daniel et Denise, et
20 remonta dans sa tourelle. Arrivé dans sa cellule, il ouvrit la fenêtre et s'y accouda. Autour de lui s'étendaient la campagne assombrie et le ciel étoile. A ses pieds, dans une bordure de massifs, le bal s'agitait et lui envoyait des bouffées de musique et de gaieté. Il s'oublia à con-
25 templer les danseurs qui se prenaient, se quittaient, s'entremêlaient et se séparaient encore. Il suivait tous les mouvements de Denise et de Daniel. Vers minuit, une forme blanche et une forme noire quittèrent ensemble la danse et disparurent. Peu à peu la musique se tut, et les
1 ni chaudes ni froides; douces. 2 d'endroit.
3 entra plusieurs fois.
danseurs partirent à leur tour. Des lampes s'éteignirent, le jardin rentra dans l'obscurité et le silence; mais du côté de Pressigny on pouvait entendre les soupirs du hautbois accompagnés du bourdonnement des violons, tandis que la vielle et la cornemuse résonnaient du côté d'Étableaux. Puis on distinguait des chants et de joyeux appels de plus en plus lointains; çà et là, dans la vallée, des lueurs apparaissaient: c'étaient les fenêtres éclairées des borderies où venaient de rentrer quelques-uns des conviés.1
Le cousin se trouva bientôt comme enveloppé de silence. Relevant la tête vers le ciel profond, où les étoiles scintillantes semblaient palpiter d'allégresse, il songea à la Denise d'autrefois, à la Denise tant aimée qui habitait maintenant là-haut : sa poitrine était pleine de joie, pleine de tendresse et de sanglots. Il murmura à demi- voix ce fragment du cantique de Siméon: «Maintenant, Seigneur, laissez partir en paix votre serviteur ...» Et d'abondantes et douces larmes roulèrent le long de ses joues amaigries.
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