Entrer dans les ordres
Daniel entra un peu pâle, maïs calme et résolu. Beauvais fit quelques tours dans la cellule, puis, s'arrêtant devant le jeune homme: ((Je voulais, dit-il, avoir votre avis sur une chose dont nous nous entretenions1 tout à
5 l'heure. Voici. J'ai un parent qui a la réputation d'être très riche et qui a une fille à marier. Cette jeune fille est aimée et recherchée par un jeune homme très pauvre ...» Ici Daniel l'arrêta court. ((Je vois, dit-il, monsieur, que vous savez tout. Oui, j'aime votre fille, et, comme vous
io l'avez fait remarquer, je suis très pauvre. Je vous ai compris, épargnez-moi la honte d'une explication que je devine. — Vous n'avez rien compris ni deviné, interrompit Beauvais; laissez-moi achever. Mon parent, comme je vous l'ai dit, a la réputation d'être riche; mais tout ce qui
15 reluit n'est pas or; il a de beaux biens2 au soleil, mais il est criblé de dettes,3 et ses biens sont couverts d'hypothèques. Dans un an ou deux, on les saisira, on les vendra; mon parent se trouvera sans ressource, et sa fille sans dot. Que pensez-vous que doive faire le jeune homme très
20 pauvre ?
— Mon cousin, s'écria Daniel d'une voix stridente, voulez- vous me donner à bail4 vos Bruasseries?
— Tu sais bien qu'elles sont à toi,)) dit le cousin, qui ouvrait de grands yeux et ne comprenait plus rien à ce qui
25 se passait.
1 parlions. 2 de belles terres. 3 il a beaucoup de dettes.
4 céder pour un temps et à un prix déterminés; louer par un contrat.
Daniel alors s'avança vers Beauvais, et d'un ton de voix à la fois ferme et doux: ((Si j'étais le jeune homme dont vous parlez, monsieur, j'irais au père de la jeune fille, comme je viens à vous en ce moment, et je lui dirais : ((Je suis jeune, je suis fort, je suis habitué à la vie des 5 champs, et j'ai un ami qui veut bien me confier une métairie en plein rapport,1 bien outillée et bien affruitée.2 Donnez-moi votre fille, et à nous deux3 nous travaillerons pour vous rendre une partie de votre fortune perdue.))
En écoutant Daniel, Beauvais rougissait, ses lèvres i° s'agitaient, les veines de son front se gonflaient, et il paraissait eii proie à une vive émotion. Il reprit sa marche à travers la cellule, et, arrivant près de la fenêtre, il jeta les yeux dans la direction du verger. ((Denise!)) s'écriat-il de sa plus grosse voix. 15
Denise, au bout de quelques minutes, entra tout émue; elle vit avec effroi les physionomies solennelles de Beauvais et du cousin et la figure animée de Daniel, voulut parler, et sentit la parole expirer sur ses lèvres. ((Denise, dit Beauvais en montrant Daniel, voilà un fou qui veut 20 t'épouser sans dot, y consens- tu?)) La jeune fille regarda son père d'un air radieux et se jeta à son cou. ((Laissemoi!4 reprit celui-ci d'une voix étouffée; ainsi tu y consens aussi, toi, et vous, jeune homme, la pauvreté à deux ne vous fait pas peur? Remarquez bien que ce que je 25 vous ai dit est sérieux; il ne s'agit point d'un conte en l'air,5 comme on en voit dans les comédies. — C'est aussi au sérieux6 que je le prends, répondit Daniel; j'aime Denise
1 qui donne un grand produit annuel.
2 bien pourvue d'outils et d'arbres à fruits.
3 ensemble. 4 laisse-moi donc tranquille. 6 conte absurde. 6 sérieusement.
depuis plus d'un mois déjà, mais la crainte de paraître rechercher sa fortune m'avait forcé à me taire. J'avais l'intention de partir sans rien laisser voir de mes sentiments, et je l'aurais fait sans l'événement d'hier et sans 5 votre aveu d'aujourd'hui. — Ainsi, dit Beauvais d'un air piqué, si Denise était encore riche, vous regarderiez à deux fois1 avant de me la demander? Vous auriez peur de l'épouser? . . . — Certainement, monsieur. — Ah! vous me la baillez belle,2 s'écria Beauvais, dont la figure cam-
io pagnarde commençait à être irritée, et qui d'ailleurs ne pouvait pas jouer plus longtemps un rôle qui l'humiliait, vous me la baillez belle ! Est-ce qu'avec de la fortune on ne fait pas plus de bien autour de soi que quand on n'a pas le sou ? L'argent est l'argent, et la pauvreté ne mène
15 à rien. Par ma foi, vos raisonnements me cassent bras et jambes,3 et je vous refuserais Denise maintenant, si vous n'aviez ma parole. Eh ! croyez-vous, orgueilleux que vous êtes, que je vous la donnerais, si j'étais aussi ruiné que je veux bien le dire? Non, non! rien avec rien, cela fait
20 mauvais ménage,4 et quand il n'y a pas de foin au râtelier, les ânes se battent!5 . . . Denise a du bien pour deux, Dieu merci! — Mais Daniel n'est pas absolument pauvre, hasarda le cousin, qui enfin comprit et s'était rasséréné: mes Bruasseries ne sont pas rien non plus et valent bien
25 vingt-cinq mille francs. . . . — Qui vous parle de vos Bruasseries, à vous? interrompit vivement Beauvais. Cela nous ferait une belle fiche de consolation,6 si j'étais
1 hésiteriez.
2 voilà une belle histoire, vous voulez m'en faire accroire.
3 m'étonnent.
4 si un homme pauvre épouse une femme pauvre ils ne seront pas heureux.
5 quand les mariés sont pauvres, ils font mauvais ménage.
6 compensation.
ruiné! Mais je ne le suis pas, morbleu! je ne le suis pas. . . . Allons, toi, dit-il à Denise, allons, mauvaise tête,1 embrasse ton amoureux ! Si ta mère était ici, elle en pleurerait de joie . . . comme moi !»
En effet, l'émotion avait fait explosion, et le rude Beau- 5 vais pleurait à chaudes larmes. Daniel déposa son premier baiser sur le front de Denise, puis embrassa le cousin et Beauvais.
Quand tous quatre furent un peu calmés et que chacun eut essuyé ses yeux rougis, ils descendirent ensemble au 10 jardin. La Bruère étendait du linge. Denise prit la main de Daniel, l'entraîna devant la vieille servante, et dit joyeusement: «Bruère, voici mon prétendu!»2 La Bruère joignit les mains: ((Ah! chère mignonne! ah! bonnes gens ! tant mieux ! Aussi je me disais: 'Que peu- *5 vent-ils faire là-haut tous ensemble? A peine si on tient quatre3 dans la chambre de M. le curé . . .'» Mais les amoureux n'avaient pas le temps de l'écouter et ne tenaient pas en place; ils s'envolèrent ensemble à travers le verger.
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