CHAPITRE VII L'AMOUR EST UN ENFANT DE BOHEME
CETTE nuit-la, ce fut au tour de Daniel de ne point dormir. Il fut debout avant l'aube. II avait été convenu avec Denise qu'on parlerait le jour même au cousin, et que ce dernier ferait
yo ensuite une démarche près de Beauvais; mais à mesure qu'approchait l'heure de l'explication, le jeune homme sentait croitre en lui un sentiment jusque-là inconnu : il avait peur du cousin. Au moment ou il l'entendit remuer dans sa cellule, il
15 prit son fusil et partit pour la chasse, tout en se reprochant intérieurement sa lâcheté.
A midi, il n'était pas encore rentré, et on se mit a table sans lui. Le déjeuner fut silencieux. Denise, préoccupée et agitée, regardait à chaque
zo instant dans la cour et ne répondait que par
monosyllabes ; Beauvais avait l'air embarrassé et comiquement séricux d’un homme qui porte un secret d'Etat et n'en a pas l'habitude ; le cousin, fatigué de corps et d'esprit, mangeait peu et ne
25 parlait point. Des le dessert, il remonta dans sa
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tourelle et laissa seuls le père et la fille. Beauvais plia sa serviette, bourra sa pipe, l'alluma gravement, et regardant sa fille d'un air solennel : “ Eh bien, Denise, dit-il, comment trouves-tu M. Deletang ? — Lepère? ... demanda la malicieuse enfant. — Eh non, le fils — Mais je l'ai trouvé . . . très poli et très convenable. — A la bonne heure!
s'écria Beauvais ; eh bien, tant mieux, et puisqu'il te plait, je vais droit au but. Hier, Delétang père et moi, nous avons projeté de vous marier tous deux. Qu’en dis-tu?” Denise était assise, elle se leva, rougit et dit d'un ton grave: “Quoi! mon père, vous avez engagé ma parole sans me consulter ? — Engagé, non pas précisément, répondit Beauvais un peu étonné ; mais j’ai fait entrevoir que tu donnerais ton consentement, ct j'ai invité en conséquence tous les Delétang a venir ici dimanche prochain. — Dans ce cas, dit Denise d’une voix ferme, il faudra leur écrire pour les désinviter, car je ne veux pas de M. Delétang pour mari.—En voilà bien d'une autre, à présent !
et pourquoi cela, mademoiselle ? 'arce que je ne l'aime pas. — Bah! bah! des phrases en l'air! Tu n’aimes donc personne, pas même ton péere!” Elle se leva, lui sauta au cou, s'assit sur ses genoux, lui ota la pipe des mains, et d'une voix câline: “Si, je t'aime bien, mon père mignon, mais ne fais plus ta grosse voix et parlons raisonnablement. Tu veux me marier, n'est-ce pas? ct tu veux cependant que je reste avec toi? Et moi aussi je le veux. . . . — Après?” fit Beauvais.
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Denise continua: “Ce M. Delétang est toujours par voies et par chemins à cause de son commerce. Il m’emmenerait avec lui, et tu resicrais seul. . . . Tiens, veux-tu savoir la vraie, vraie vérité ? Eh bien, j'aimerais mieux quelqu'un comme , .. comme M. Daniel.”
Beauvais fut étourdi de cette révélation. I] repoussa vivement sa fille, marcha par la chambre sans rien dire, puis tout à coup il éclata comme une bombe : “Le sergent-major? mais il n'a pas un sou vaillant! Qui est-ce qui a pu te mettre de pareilles idées en tête? . . . Un sous-officier !
- I deviendra officier.— Je croyais que tu ne voulais pas me quitter ? — Eh bien, il donnera sa démission. — Laisse-moi en repos! cria Beauvais exaspéré. C'est le cousin qui t'a soufflé ce bel amour!” Denise s’approcha lentement de son pcre, le forca de s’arrèter et dit d'une voix émue: “Parlez plus bas, père! Vous savez que je ne mens point. Eh bien, je vous assure que le cousin ne m'a jamais parlé de sen pupille. — Bon! bon! il a parlé à merveille sans rien dire. Monte dans ta chambre et réfléchis à ce que j'ai dit. — C'est tout réfléchi, répondit Denise d'une voix attristée, mais toujours ferme: je ne me marierai point.”
Elle sortit et s’enfonca sous les arbres du verger. Beauvais, étrangement agité, se promena longtemps dans la salle, gesticulant, grommelant et se parlant à mi-voix; puis tout à coup il monta chez Pabbé, qu'il trouva lisant son journal,
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‘Vous voilà, l'homme aux mystères, lui cria-t-il. - Que voulez-vous dire? demanda le cousin stupéfait. — Je veux dire que Denise refuse maintenant M. Delétang, parce qu'elle a votre sergentmajor dans la tête.” L'abbe essaya de répliquer, 5 se sentit rougir et se tut. “Mais parlez donc!” L'abué se leva, regarda Beauvais en face et lui dit enfin avec vivacité: “ Oui, j'ai été mystérieux, si c'est être mystérieux que d'avoir désiré en secret depuis sept années le mariage de mon pupille to avec Denise ; oui, j'ai fait venir Daniel ici dans l'espoir qu'il plairait a Denise et qu'elle lui plairait. J'avais l'intention d'attendre qu'il eût l'épaulette, car je ne voulais vous offrir qu'un officier ; mais
Delétang est venu à la traverse, et j'ai écrit a Daniel d’accourir. J'ai été mystérieux, je ne le serai plus. Mon Daniel ne vous convient point, cela suffit Gardez-nous seulement Île secret. Nous partirons. Si j'ai été mystérieux avec vous, je Vai été également avec Denise et Daniel, et 20 je rougirais à jamais, si mon pupille pouvait m'entendre.”
Beauvais alla ouvrir la fenêtre. Il étouffait. Il regarda dans le jardin et aperçut Daniel qui rentrait et l'appela L'abbé, effrayé, voulut 25 ’élancer et fermer la norte au verrou; mais Beauvais l’arréta. “ Laissez-le donc monter, dit-il tranquillement. — Beauvais, reprit l'abbé a voix basse, renvoyez-nous, mais ne l'humiliez pas !— Asseyez-vous et taisez-vous ! reprit brusquement 30
Beauvais.
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