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CHAPITRE I JOURNAL DE L'ABBÉ DANIEL

10 septembre 183..

AVANT-HIER j'ai eu vingt ans, et j'ai quitté le séminaire pour n'y plus rentrer. Mon cœur est plein de joie, et une douce fièvre m'agite depuis que je suis revenu dans mon cher pays mi-poitevin 5 et mi-tourangeau. J'ai refait connaissance avec mon petit domaine des Bruasseries. J'ai revu les Templiers, où habite mon oncle, et où j'ai retrouvé Denise, grandie et plus belle encore que l'an dernier. — Elle a maintenant dix-sept ans.— Ce 10 matin j'ai traversé le pré qui sépare les Bruasseries des Templiers ; je me suis glissé jusqu'au pied de la tourelle aigue qui regarde Etableaux. De là on aperçoit toute la vallée. Au-dessous, l'Égronne,

sinueuse et lente, chemine par les prés, tantôt 1;

cachée sous les aulnes, tantôt découverte et presque aveuglante de clarté. A gauche, tout au

fond, le bourg de Pressigny s'étale en éventail, et la rivière baigne ses dernières maisons,

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L’autre soir, quand je suis allé faire mes adieux à l'abbé Bonneau, notre supérieur, je l'ai trouvé, comme d'habitude, enfermé dans la bibliothèque. “Eh bien, mon enfant, m’a-t-il dit en relevant sa stête déjà blanche, vous nous abandonnez?” Je l'ai remercié de ses bontés pour moi, puis je lui ai exposé que je ne me sentais pas une vocation assez décidée pour l'état ecclésiastique, et que j'essaierais de faire mon salut, tout en vivant dans tole monde. “Mon enfant, m’a-t-il répondu de sa voix lente, vous parlez de ce que vous ne Coiinaissez pas: le monde soumet les cœurs a de rudes épreuves, et vous êtes de ceux qu'il aime surtout à faire souffrir. Du reste, a-t-il ajouté en is me tendant la main, Dieu saura ramener ses brebis. Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, car, si j'en crois mon Cœur, vous nous reviendrez.” Pauvre abbé! Il y a deux jours à peine que la lourde porte s'est refermée derrière moi, et 20 aujourd'hui le séminaire m'apparait déjà comme un pays si lointain et si étrange !

18 septembre au soir.

C'est aujourd’hui dimanche. Nous ne sommes

pas allés aux vépres, et j'ai passé l'après-midi aux 25 Templiers. Il faisait un temps clair et tiède ; les domestiques avaient pris congé pour le reste du jour; mon oncle était à la chasse, et ma tant s'était endormie en lisant son livre d'heures. Denise et moi, nous nous sommes assis au pied de 30 la tourelle, près des framboisiers. Nous étions

silencieux, Je me sentais heureux et pourtant tourmenté ; j'aurais voulu marcher pour secouer mon embarras, et je restais immobile. Elle aussi paraissait troublée. “ Denise, ai-je dit enfin, je voudrais te demander une chose qui me rendrait bien heureux. . . . Cueille toi-même cette rose qui est là, et donne-la-moi.” Elle est restée immobile, et moi, rouge de honte, je n’osais plus la regarder. lout à coup, et sans rompre le silence, elle s’est levée et a marché lentement vers le rosier. Sa main s'est glissée à travers les branches ; mais en détachant la fleur elle a poussé un cri. Je suis accouru: son bras s'était meurtri aux épines. “Ce n'est rien,” a-t-elle dit, et elle a voulu s'éloigner. J'ai pris sa main, j'ai posé un doigt tremblant sur la déchirure où perlait une gouttelette de sang. Elle a tressailli, et nos regards se sont rencontrés. Elle a laissé tomber la rose, et nous nous sommes enfuis, effrayés de nos témérités.

J'ai passé le reste de ma journée à courir dans les bois. A la tombée de ja nuit, comme je rédais autour des Templiers, l'oncle m'a vu et m'a appelé. Je suis entré dans la grande saile, les yeux baissés, et frémissant de la téte aux pieds. Denise était penchée vers l’âtre, et je ne pouvais voir sa figure. Près de la table servie, un grand jeune homme blond, aux larges épaules, à l'air ouvert et hardi, se tenait debout “Tu vas souper avec nous, mia dit mon oncle, et avec ce garcon là Ta reconnais-tu?” J'osais à peine lever les yeux sur

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le nouveau venu, quand lui, partant d'un éclat de rire, s'est écrié: “Eh quoi! petit Dans, tu ne te souviens plus de Simon Beauvais, de Pressigny, qui t'a repéché un jour que tu t'ctais laissé choir dans l’Egronne? . . . Tu as donc jeté le froc aux

orties ? Et son rire bruyant a recommenceé.

Je ne savais que répondre, et, confus de ce malencontreux souvenir évoqué en présence de Denise, je me suis laissé secouer ja main par le colosse, qui s'est ensuite assis à table pres de ma cousine, J'ai gardé le sence pendant le souper, tandis que Beauvais, rendu plus jovial par le vin de mon oncle, n'était jamais à court de saillies et de joyeux contes. Denise paraissait comme préoccupée et ne prononçait que de rares paroles. Au moment du départ, nos regards se sont rencontrés, mais elle a rapidement détourné la tête, et je suis rentré aux Bruasseries tout agité, la tète pleine de projets, le cœur rempli de craintes vagues.

28 septembre.

Simon Beauvais ne quitte plus les Templiers, Tout le jour la maison retentit de son gros rire. Mon oncle le choie, les domestiques ne tarissent pas sur sa force, son entrain et son adresse ; Denise même est sous le charme, et moi, inhabile à tous les exercices du corps, je me sens plus gauche, plus timide encore quand il est là. Il est venu gâter le paisible bonheur que je savourais silencieusement.

Aujourd’hui les vendanges ont commence dans

la vallée. Un splendide soleil baignait les vignes aux feuilles déjà rougies. Les vendangeurs, échelonnés ie long des pentes de la cote des Murets, s'entr'appelaient joyeusement. Sur les routes couraient les charrettes chargées de raisins, et une enivrante odeur de vin doux s'exhalait des pressoirs. Denise, la tête couverte d'un large chapeau de paille, passait légèrement entre les ceps ; je la suivais, heureux de me mouvoir avec elle dans le mème air tiède et de fouler le sable où s'étaient posés ses pieds. Un moment elle s'est arrétée sous un noyer ; le temps chaud avait rougi ses joues, et dans l'ombre projetée par les bords de son chapeau de paille on voyait briller ses yeux couleur de violette. Tout à coup, à quelques pas de nous, Beauvais est apparu, conduisant la charrette. Tandis que les vendangeurs versaient leurs hottées dans les tonneaux placés sur le chariot, le cheval, impatienté par les mouches, a fait mine de s’emporter. Beauvais s'est élancé en avant et a saisi le bridon, et pendant que la bête ruait, lui, d'un seul bras, la contraignait a rester en place et souriait d'un air superbe. J'ai regardé Denise à la dérobée : elle avait les yeux fixés sur Beauvais, et sa figure exprimait une naive admiration. Je me suis senti humilié; pour la première fois la jalousie m'a mordu au cœur, et

j'ai brusquement quitté la vigne.

As Séminaires 20 2 tnbre.

Non, je n'étais pas fait pour la vie du monde,

et l'abbé Bonneau avait raison. Je ne pouvais plus rester aux Templiers, et le séjour méme des Bruasseries m'était insupportable. Denise épouse Beauvais dans trois jours. n parlait déjà de ce s mariage à mon retour aux Bruasseries, et j'étais le seul à l'ignorer. Une servante bavarde s'est chargée de me dessiller les yeux. J'ai passé une nuit à pleurer, et au matin je me suis enfui, sans même voir Denise une dernière fois.

io Je suis rentré à la ville par une tiède soirée. Tous les habitants étaient dehors. J'ai traversé les rues bordées de magasins vivement éclairés, et sillonnées d'une foule joyeuse, animée, vivante, puis je me suis enfoncé dans le quartier solitaire 15et obscur qui avoisine la cathédrale. La vieille église étendait sa grande ombre sur les c/oftres et sur les murs du séminaire. Portant d'une main mon léger bagage, j'ai frappé à la grande porte bien connue, et j'ai demandé le supérieur. On 2oma conduit à la bibliothèque. Tout au fond, à l'extrémité de deux sombres murailles de livres, je l'ai aperçu qui lisait près de sa petite lampe. Au bruit de mes pas, il a relevé la tête, et, me tendant la main: “Eh bien, a-t-il dit de sa voix calme, je

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vous avais bien prédit que vous nous reviendriez !’ Alors seulement j'ai senti que tout était fini, et je n'ai pu lui répondre que par des sanglots,

Quatorse ans après.—Mars 184 ..

Au séminaire j'étais soutenu par l'enthousiasme de la foi, par l'attrait des dévouements de l'apostolat

et par la discipline de la maison. . . . Je fis avec transport le sacrifice de ma volonté. On me nomma vicaire d’une des églises de la ville. La chaire m'était ouverte, je voyais la foule attentive au-dessous de moi. Je préparais, j'étudiais mes sermons, ma jeunesse montait tout entière à mes lèvres ; mais il a plu à Dieu de me donner, avec un génie médiocre, une âme moins ambit.euse que tendre. Mon zèle se ralentit; puis la ville avec ses passions et ses distractions bruyantes, la ville me troublait et m'ébranlait. Je crus qu'un village bien ignoré, caché parmi les arbres, conviendrait mieux aux besoins de mon cœur. J’obtins une cure a D..., au fond de la Touraine, à vingt lieues des Templiers.

Je suis à D... depuis un an. J'ai quatre cents paroissiens disséminés dans des closeries éparses. L'église est presque seule, au centre, avec la maison commune et le presbytère. Ma demeure est humble et vieille, mais paisible et lon mes goûts, Je vis dans l'isolement, Marie- Lène, qui a servi mon prédécesseur et qui me sert, Marie-Lene ne dit pas deux paroles en un jour. Si seulement j'avais un petit enfant a élever, a instruire, à aimer, un enfant dormant sous mon toit, jouant sur mon seuil, emplissant ma maison de sa vie joyeuse !

Ce matin, au moment où je rentrais au presbytère après ma messe, j'ai été abordé par une

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femme âgée que je n'ai pas reconnue sur-le-champ. C'était la Bruère, la vieille domestique de Denise. Je ne l'avais pas revue depuis mon temps de séminaire. Mon cœur battit et je me sentis rougir. Elle, un peu intimidée aussi par ma soutane, savançait, saluait et ne savait si elle devait m'appeler Daniel ou M. le curé “Vous ne pensiez bien sûr guère à moi, monsieur le curé ? me dit-elle enfin; je suis venue à cause de ma sœur, qui est c/ostere dans votre paroisse. J'arrive des Templiers, où tout le monde vous fait bien des compliments. Notre maitresse m'a répété: ‘Ne manque pas surtout d'aller chez le cousin et de lui demander ses portements. Pauvre dame mignonne! elle est toujours un peu délicate depuis qu'elle a eu sa petite Denise, il y aura trois ans vienne Paques fleuries. Ah! on ne vous oublie pas aux Templiers” La Bruère est toujours aussi

bavarde. Son babil m'a laissé le temps de me

o remettre de mon trouble.

On est heureux aux Templiers! Je le pensais bien. Comment n'y serait-on pas heureux?

Beauvais est plein d'attention pour ma cousine, Ils ont une petite fille qu'ils adorent, et qui est le

vivant portrait de sa mere, dont elle porte le doux nom. La Bruere ne m'a laissé désirer aucun détail, elle m'a tout conté: la gentillesse

de l'enfant, les préoccupations de la mère, les igrandissements du domaine, les prouesses de chasse de Beauvais. Et j'ai cru le revoir, mon heureux rival, projetant sa grande ombre sur moi,

et j'ai revu aussi Denise, brune, pale et mignonne. et j'ai revu le temps passé.

Avril 184..

I] était trois heures de l'après-midi. J'étais a l'église, où l'on chantait les Ténèbres. Cest 5 aujourd'hui jeudi saint. J'étais assis à ma place accoutumée, au milieu des enfants. Les femmes s'étaient rangées devant le chœur. Les enfants avaient apporté chacun un maillet pour marquer bruyamment la consternation de Jérusalem. Cette 10 circonstance, jointe au printemps, les rendait plus turbulents que d'ordinaire. Le petit Daniel surtout était plus remué que jamais. C'est un enfant de huit ans. Je l'avais depuis longtemps distingué parmi ses camarades pour sa bonne 15 mine, son air éveillé, et aussi parce qu'il s'appelle Daniel, comme moi. Il parlementait avec son plus proche voisin, s’agitait pour arriver à se placer à mes côtés. Les enfants devinent si vite qu'on les aime! Le petit Daniel avait réussi à se glisser 20 près de moi, et bientôt ia douceur de l'air, le parfum des fleurs, le chant des psaumes avaient clos ses yeux, et il appuyait sur mon bras sa tète ensommeillée

On avait éteint l’avant-dernièr2 bougie, quand

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tout à coup un bruit se répand dans l'église Je tourne la téte, une femme accourait. Toutes les autres se lèvent, s'attroupent, puis sortent en hat

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plaçant le bouquet sur le faite de la nouvelle maison, vient de tomber dans la rue et se meurt !” Je sors tout en surplis, je cours vers la maison neuve. Tout le monde se range à mon approche, et je vois étendu, dans quel état, mon Dieu! un homme qui ouvre sur moi ses grands yeux, plonge un profond regard dans mon regard, et, comme je lui prenais les mains, remue les lévres, et le voila mort! Sa femme était là, tout à côté, immobile statue. La foule criait, elle seule était muette. On emporte le cadavre, on entraine la veuve : mais, avant de partir, elle lève les yeux vers le faite de la maison où le bouquet planté par son mari faisait flotter ses rubans joyeux.

Peyré n'a point de parents ici; il n'était pas du pays. La veuve n’a qu'un frère chargé d'enfants. Tout cela est pauvre à faire pleurer. . . . Misérable, et je me plaignais !

Quand je pris congé de la veuve, mon attention fut attirée par des cris lamentables du petit Daniel, qui dormait tantôt de si bon cœur sur mon bras. Je le pris par la main et l'emmenai au presbytère, Je l'ai couché dans ma chambre d'ami. Il dort maintenant. Les larmes se sont séchées sur ses joues, qu’elles ont toutes barbouillées, |

O mon Dieu! Me donnes-tu Danie! pour mes œufs de Pâques ?

Dix JOUrS après.

La femme de Peyré a suivi son mari à sept jours d'intervalle. Eile s'était alitée le lendemain

de l'événement, Elle ne mangeait plus, elle ne

parlait plus. Le médecin l'avait condamnée dès le premier jour. La vue de son fils lui semblait indifférente. Pourtant, à l'heure supréme, comme elle tenait la main de Daniel, elle le regarda avec une tendresse inexprimable, puis mit cette main dans la mienne sans mot dire. J'ai accepté ce legs.

Mai 154.

Voici que j’occupe une nouvelle chambre. J'ai cédé à Daniel la mienne, qui est plus aérée et plus gaie. Il me semble que j'ai changé de presbytère et mème de paroisse. La sérénité est revenue en moi depuis que je loge cet enfant sous mon toit. Je pense encore souvent aux Templiers, mais maintenant sans amertume et sans péril. Si Denise a une petite fille, moi j'ai un garçon. Nos destinées ne sont plus si différentes. Béni soit Dieu qui m'a env et enfant !

Mon petit Daniel est enc e un peu farouche ; il n'est pas apprivoisé. C'est un oiseau que j'ai pris tout emplumé, et qui voit bien qu'il n’a pas été élevé ici; mais, tout sauvage qu'il est il met ma maison en fête.

Et, tandis que je satisfais ainsi mon cœur, on me loue, on me vante, on me bénit dans ma

paroisse, “Ah! monsieur le curé, que c’est bien :

ce que vous faites ja! Le bon Dieu vous le rendra!” Ils me laissent prendre cet enfant, ils me le donnent; il est à moi .. . un enfant vivant et beau! et je ne suis pas leur débiteur! Au contraire, c'est moi qu'on remercie et qu’on loue!

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