‹ L'abbé Daniel [microform]Chapitre 4 sur 41 · CHAPITRE II LE PETIT PROTÉGÉ · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LE PETIT PROTÉGÉ

ICT s'arrête le journal de l'abbé Daniel. Les préoccupations nouvelles entrées au presbytère avec l'orphelin avaient imposé silence aux pensées troublantes et aux souvenirs mélancoliques. Il avait fallu songer a vétir l'enfant, à l’acclimater, à l'apprivoiser surtout. Pour l'abbé, si timide, si gauche et si inexpérimenté quand il s'agissait des détails de la vie pratique, ce n'avait pas été une tâche toujours facile; mais il sy était mis de tout cœur. Il s'occupait des vêtements et de la nourriture de l'enfant adoptif avec cette joyeuse ardeur d’une jeune mère encore novice, à qui l'amour fait deviner ce que l'expérience n’a pu lui apprendre. Le jour, il passait des heures à le regarder jouer, et la nuit à le regarder dormir. L'abbé voyait grandir l'enfant, il entendait ses frais éclats de rire au fond du verger, et dans ses songeries il associait sa destinée à celle de son enfant, à lui.

C'est au milieu de ces préoccupations que s'écoulèrent rapidement sept années. La Bruére vint encore une fois à D..., et cette fois apporta d'assez mauvaises nouvelles. Denise ne pouvait

se remettre complètement de sa maladie ; au con

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visite laissa l’abbé inquiet et mélancolique. Apres

le départ de ia Bruëre, il se promena longtemps dans le jardin. Daniel, déjà grand, le rejoignit, ft quelques tours avec lui sans parler, puis lui demanda tout à coup: “ Qu’avez - vous, mon cousin?” (cétait l'abbé qui lui avait fait prendre l'habitude de cette appellation familière), Le

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cousin jieva le bras pour lui appuyer la main sur la tête: “ J'ai toi!” répondit-il, et sa pensée changea de direction sans cesser d'être émue.

L'enfant, en effet, avançait en age, il entrait 10 dans sa seizième année, et bientôt il allait falloir se séparer de lui. . . . Daniel lui était nécessaire comme le pain. Il suivait d'un regard la beauté croissante de son âge, et voyait avec efiroi les molles rondeurs de l'enfance s'effacer sur sa figure 1e pour faire place aux formes anguleuses de l'adolescence. Il songeait que dans deux ans, plus tôt peut-ctre, il faudrait faire choix d'une position. Serait-il cultivateur, commerçant, employé? Et l'abbé cherchait d’un air inquiet à 20 découvrir en Daniel les premiers germes d'une vocation, et il s'effrayait rien qu'à la pensée de les trouver,

À ces inquiétudes s’ajoutaient les tourments journaliers que lui causaient les témérités et les goûts aventureux de l'enfant. Daniel jouait avec le danger comme avec une fleur : rien ne l'étonnait et rien ne l'arrétait ; agile, robuste et toujours de bonne humeur, 1l était le boute-en-train du village : on le voyait à toutes les fétes et à toutes les corvées. Une fois déjà on l'avait rapporté au

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presbytère tout meurtri d'une chute de cheval, un jeune cheval qu'il avait monté à crn et lancé au galop à travers champs. Une autre fois il avait failli se noyer dans l'écluse du moulin en plongeant pour en retirer un enfant, Chaque fois que Daniel quittait le presbytère, l'abbé était tenté de lui donner l’absolution zx articulo mortis

Un soir, ils se promenaient ensemble sur la grand'route, Les dernières teintes du couchant s'effaçaient, la vallée commençait à s’obscurcir : mais à l'horizon, une forme noire. vigoureusement découpée, se montra sur la route. du côté du couchant, et on entendit un bruit de pas.

L'adolescent contempla un moment cette brusque apparition et s'écria: “Mon cousin, un soldat !” En effet, c'était un fantassin : le sac au dos, les

bras doucement balances par une marche rythmée,

il s'avançait vers les promeneurs. Il les atteignit bientôt et passa rapide à côté d'eux. L'abbé

avait continué à marcher en sens inverse, mais Daniel s'était arrété et suivait le soldat avec des

yeux avides. Quand il l’eut perdu dans l'ombre :

“Mon cousin, s’écria-t-il tout à coup, savez-vous ? cest soldat que je voudrais être !’ Le cousin gardait le silence. “Mon cousin. r prit l'enfant,

est-ce que je vous ai fait de la peine ?

Le lendemain, à midi, le fa teur apporta un lettre de Simon Be ibvalis: Denise Ctait grave ment malade et se recommandait aux pricres de son COUSIN, L'abbé resta d'abord comme anéanti

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demeura agenouillé pendant une heure: il en sortit un peu fortifié, mais non calmé, et marcha jusqu'au soir à travers champs. Au retour, il refusa de souper, descendit au jardin et passa une grande partie de la nuit à marcher encore et à fatiguer son corps pour assoupir les agitations de son esprit. Vers deux heures du matin, la fraicheur de l'air le saisit, et il songea à prendre quelque repos. Il fut réveillé dès quatre heures par un ronflement étrange qui partait d'une grange voisine du presbytère, C'était le bruit d'une batteuse qu'on avait amenée la veille au village, et dont le mécanisme, nouveau pour le pays, avait excité l'admiration de Daniel. Ce sourd grondement ébranla encore ie système nerveux tres irritable de l'abbé. Il redescendit au jardin et se remit à songer à Denise.

Daniel cependant ne savait que penser.

Depuis la veille, son cousin était inabordable. À plusieurs reprises déjà, il avait voulu le ques-

tionner, et des gestes d'impatience l'avaient

éloigné. Il se hasarda de nouveau à demander : “Pour Dieu, mon cousin, qu'avez-vous ? Laissemoi seul!” répondit brusquement l'abbé. Daniel

interdit alla au village, où il trouvait toujours distraction nouvelle, et, comme la batteuse l'attirait, il se rendit dans la grange et fut bientôt tout occupé à introduire les gerbes dans la machine. Il n'était pas sorti «

ut partout, “Où est Daniel ? ”

ul presbyter que déjà le cousin le che

det anda-t ii a \iarie iene, Marie-Lene haussa

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les épaules: « Qui sait?— Où est Daniel ?

demanda-t-il encore à un enfant qui jouait dans la cure. — A la batteuse ; il pousse la paille. — Le malheureux !” s'écria l'abbé. et, tout enfiévré, il courut vers la Srange. [lors de lui, il s'élance dans la grange, pénètre jusqu'à la machine, et là, stupéfait, aperçoit Daniel qui, sans se soucier du bruit, nourrissait la batteuse et poussait les gerbes avec sa vivacité ordinaire, Courir à lui, le prendre a bras-le-corps, le jeter en arricre, ce fut pour le cousin l'affaire d'une seconde. La batteuse grondait toujours. Poussé par je ne sais quel trouble et quel besoin d'expliquer sa ridicu’e impétuosité, l'abbé saisit brusquement une gerbe et la :lissa ‘une main tremblante dans la bouche de la machine. “ Revardez, regardez ! s'écria-t-il : voilà comme Daniel s'y prenait! Dites s'il n'y a pas de quoi Sestropier!” Et tout en poussant impatiemment la gerbe, il enfonca sa main, la sentit attirée par ie mécanisme, jeta un cri, et retira son bras sanglant et mutilé.

On emporta l'abbé au presbytère, Une traînée de sang marquait son passage. Un closier monta a cheval et courut a la ville chercher le médecin. L'abbé, après un long évanouissement, revint peu a peu à lui Le docteur arriva eniin et déclara nécessaire l'amputation immédiate du bras mutilé Quand l'opération fut termin: e, le cousin s’informa

ade l'heure. ii était deux heures. Daniel lui

jo tendit une lettre de Beauvais. Le pauvre abbé

l'eut bi Hot IuC: elle ne contenart que cette iigne :

“Denise est morte.” Le cousin dit qu'il voulait dormir, fit éloigner tout le monde et resta seul sur son lit, encore ensanglanté.

Le soir venu, Daniel rentra, alluma une veilleuse et s’assit au chevet du malade. L'abbé sommeillait. Le jeune homme lui humectait de temps en temps le front avec une compresse d'eau fraiche. Vers onze heures, le cousin eut comme le délire, et se mit à parler tout haut. Les noms de Denise et de Daniel séchappaient souvent de ses lèvres pales. Il s'éveilla en sursaut et vit son

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pupille qui pleuraii. Courquoi pleures-tu, toi ? —— Mon cousin, voulez-vous prendre cette potion ? — Merci, je suis calme, très calme. . . ” Il réva quelque temps, puis, comme un homme qui vient

de prendre une énergique résolution :

“Va chercher du papier et écris,” dit-il à Daniel. Il lui dicta une lettre par laquelle il apprenait à Beauvais son accident. Il ajoutait que, désormais impropre à dire la messe, il comptait, aussitôt apres sa guérison, se rendre aux Templiers, et si Beauvais le permettait, se dévouer à l'éducation de la chère orpheline,

Quand l'adresse fut mise et la lettre cachetée : “Tu la porteras toi-même demain matin à la

ville, dit l'abbé. . . . Et maintenant. Daniel, que penses-tu de cela ? Je pense, mon cousin, qu'il aurait mieux valu que mon bras fût resté dans la

batteuse au lieu de votre main.—Ne parlons pas de l'accident, Dans un mois je serai guéri,

Nous n'avons pas de temps à perdre. Quand tu

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auras jeté cette lettre à la boîte demain, tu iras à la gendarmerie, et tu demanderas quelles sont les formalités a remplir pour s'engager dans l’armée. Dans un mois tu t'enréleras - - . dans la ligne,

5 pas de cavalerie! . . . Maintenant va dormir.” Et tandis que Daniel s'éloignait, le bon abbé, en retombant sur son oreiller, murmurait: “ L'épaulette, l'uniforme! ce « ra beau! ce sera beau ! a Un mois après, le cousin était à peu près guéri, 10 Le jour fixé pour le départ arriva. L'abbé fit ses

adieux en chaire à ses paroissiens, qui pleuraient :

puis on chargea les bagag

es sur une charrette, on

prit congé de limpassible Marie-Léne, et la charrette, trainée par un mulet poitevin, prit la % route de Tours. Le trajet fut silencieux.

Le lendemain, à Tours, le 1e homme fut engagé dans le 49° de ligne, en garnison à Bordeaux. Le Capitaine de recrutement ayant demandé si l'engagement était pour deux ans:

20 “ Pour sept ans,” répondit brusquement le cousin.

Vers le soir, ils monterent en chemin de fer ensemble, car le train de Bordeaux allait dans la direction des Templiers. Le cousin devait descendre à la quatrième station : ils étaient assis

l'un en face de l’autre, ne se disant rien et évitant

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meme de se regarder, “ Port-de-Piles!” cria le conducteur, et le train s’arre ta. L'abbé et Daniel ‘embrassérent a plusieurs reprises, puis le cousin

descendit seul, Daniel lui tendit sa valise. leurs jo Mains se joignirent une dernière fois, et le train

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