‹ L'abbé Daniel [microform]Chapitre 5 sur 41 · CHAPITRE III RETOUR AUX TEMPLIERS · texte numérisé non relu

CHAPITRE III RETOUR AUX TEMPLIERS

LE cousin avait encore cinq lieues à faire à pied avant d’étre rendu aux Templiers; mais la nuit était belle et les chemins lui étaient familiers.

Il était minuit quand il traversa le bourg de Pressigny. Les Templiers n'étaient plus qu'à une petite demi-heure de ia; il ne voulut pas s'arrêter au bourg. Il n'avait pourtant pas prévenu Beanvais pour cette nuit. Quand il eut atteint le sommet du coteau des Murets, il dis- ‘ingua le toit aigu de la tourelle, doucement éclairée par la lune. Elle était devant lui, la tourelle de ses réves! I] pénétra dans la cour, à la grand’porte de laquelle la croix: des Templiers est encore sculptée. Tout était silencieux. Il alla droit a la fenêtre du rez-de-chaussée, où jadis couchait son oncle, et frappa aux volets La voix d'un homme à demi endormi cria : “ Qui est la?” et presque aussitôt les volets s’entr’ouvrirent. “C'est moi, murmura le cousin d'une voix timide. — Qui, vous? — Moi, Daniel. — Je vais vous ouvrir.”

Une grande figure toute barbue était apparue un instant dans la pénombre. Bientôt un filet de lumière filtra à travers les contrevents, que Beauvais avait machinalement refermés, puis des

pas lourds résonnerent dans la salle. Le filet

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lumineux s'évanouit, les pas s’loignérent. L’abbé tout tremblant se dirigea vers la porte, qui s’ouvrit enfin, Beauvais s'était cffacé pour permettre au nouveau venu d'entrer. « Vous voilà donc! lui dit-il simplement, -— Je viens un peu tard,” mur. mura faiblement le cousin, Beauvais, sans répondre, verrouilla soigneusement la porte et le conduisit dans la salle. La seulement ils purent s'examiner l'un l'autre.

Cet examen n'avait duré qu'une seconde.

Beauvais posa la lampe sur la table et dit tout bas : “ Vous voilà !” Puis il serra dans ses grosses mains l'unique main de l'abbé, “Vous êtes chez vous ici, merci d'être venu ; mais ne faites pas de

bruit. [La petite dort à côté ; Je veux lui ménager la surprise demain a son réveil, , .. Vous n'avez Presque point changé, mon cousin !” L'abbé.

tout étonné et tout attendri, répliqua: “ Nj vous non plus, mon cousin.” Quand ils eurent causé queiques moments, tout en continuant de s'examiner. Beauvais se |, Va, et, marchant sur la pointe des pieds, alla cher< her quelque viande froide à la cuisine. I] placa un pâté de gibier ur la table, puis “pporta une bouteille de vin. ‘La bouteille, continua-t-il, était là dans un coin à vous attendre : le vin vous remettra de vos

faticues, c'est du bordeaux, — Bordeaux !” s'écria

le cousin, pensant à Daniel Tous deux maintenant * talsaient Leur silence, interrompu seulement par de rares réf Xions banales, devenait

pénible iU Dout de dix minutes, le cousin

prétexta la fatigue pour se retirer. “Je vais vous conduire a votre chambre,” dit Beauvais, et ils montèrent ensemble l'escalier en spirale de la tourelle. “Vous serez logé un peu haut, mais vous avez demandé à habiter la tourelle.”

La chambre était toute prète. Beauvais alluma une petite lampe et serra de nouveau la main du cousin. “Bonne nuit, lui dit-il, demain vous verrez Denise!” Il disparut, et labbe, apres une courte prière, souffla la lampe et se coucha.

Le cabinet était plein de rayons quand, vers huit heures du matin, la chanson des hirondelles le réveilla. Il se frotta les yeux et fut un instant sans se reconnaitre. I] courut a la fenêtre, l'ouvrit, et regardait tout, écoutait tout, aspirait la brise du matin et croyait réver. . . . Tout a coup une voix d'argent monta jusqu'à lui, la voix vibrante de sa Denise bien-aimée. “ Petit-Pinson,

chantait cette voix, quand je te dis qu'il y a des

nids dans les sorbiers, c'est que je le sais! Il se hata de s’habiller pour voir la petite, et tout en s‘habillant il songea que maintenant Daniel était arrivé à Bordeaux. Au moment où il allait

sortir, Beauvais, qui faisait le guet, vint vivement

a lui et le repoussa dans l'intérieur de la tourelle, en disant: “ Rentrez, je cours chercher la petite !”

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L'abbé revint dans sa cellule et entendit bient6é

le bruit des souliers ferrés de Beauvais qui remon

tait, puis il distingua encore un gazouillement et ttt fe Slarmmeant 11 rirects Veoenilla . @ TT... ball. ] .

hirondelle y est avec ses petits, tu verras !” disait

la grosse voix de Beauvais. Et une jolie voix, la voix de tout à l'heure, répondait : « Marche tout doucement pour ne point les épeurer— Pere, entre le premier, mais tout doucement, tout doucement,” dit encore la VOIX argentine, La porte s'entrebäilla, puis s’ouvrit toute grande, et Beauvais poussa la petite dans les bras de l'abbé, Denise s'arrêta interdite, le cousin ne bougeait de sa chaise, Beauvais les regardait. Enfin le cousin se passa la main ur le front, puis sourit d’un air effaré. La Denise d'autrefois était devant ses yeux.

Elle était mignonne, un peu maigre, avec des cheveux châtains, un teint rose, lévèrement doré par le soleil, et de grands yeux d’un bleu sombre aux prunelles à la fois brillantes et veloutées, Son front large et bombé, son regard droit, ferme et franc, son petit nez rose aux ailes mobiles donnaient à sa physionomie une remarquable expression d'activité, d'énergie et de résolution, tempérée par un bon sourire d'enfant. Elle n'était pas précisément jolie, mais elle charmait.

Le cousin étendait son bras vers elle, mais elle nosait avancer, “ Est-ce que je vous fais peur, mon enfant ?— Qui, monsieur”

Daniel se leva, se pencha vers elle et la baisa au front, puis il dit à Beauvais : “Voilà notre enfant, n'est-ce pas?” Beauvais était radieux de joie ct de fierté paternelle. Quand ils eurent un peu fait connaissance tous trois, ils descendirent

au jardin, où tout d'abord 's rencontrérent la

Brucre. Il fallut s’arréter et écouter ses exclamations. “Oh! monsieur le curé, le cher homme du bon Dieu, vous voilà comme si vous reveniez de la guerre, avec un bras de moins!” Après les condoléances de la Bruère, il dut visiter les Templiers en détail. Denise s'était esquivée. Les voilà passant de grange en grange, de grenier en grenier, Beauvais expliquant, l'abbé se ressouvenant,

“Maintenant, allons aux Bruasseries,” s'écria Beauvais. Ils ne rentrèrent aux Templiers que vers midi, pour le diner. Le cousin se trouva naturellement placé entre le père et la fille: mais bien avant le dessert Denise avait disparu, et le cousin l'entendit dans le Jardin discutant vivement avec Petit-Pinson. Petit-Pinson était un gars de quinze ans, dépassant Denise de la tète, et, en dépit de sa taille, appelé obstinément Petit-Pinson par l'enfant. Petit-Pinson était le factotum de la Bruère et le pastour de Beauvais. Parmi son troupeau, il y avait un âne qui était, à ce qu’il paraît, la propricté particulière de Denise, et qu'on nommait Benoît. Ce jour-là, le pastour voulait mener ses bêtes aux Epinaies, et le choix de pâturage nétait pas du goût de Denise. “Je te dis, s'écria-t-elle de sa mignonne voix décidée. je te dis, Petit-Pinson, que Benoît n'ira pas aux Épinaies ! ” Petit-Pinson retenait Benoit par l'oreille, Denise le tirait par le licol. “A qui

restera ia victoire ?” pensait l'abbé, qui contemplait la scène. Ce fut à Denise. Elle ramena

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tranquillement Benoit à l'écurie, puis revint prendre sa place à table. “Elle a de la volonté,” se dit le cousin émerveillé.

Le diner terminé, Beauvais avoua que ses

affaires l'appelaient à la foire de Lésigny. “Je vous emmenerais bien, ajouta-t-il en s'adressant à Daniel : mais que feriez-vous au milieu d'un marché aux mulets ?” Il partit, et l'abbé alla se promener avec Denise. Le soir, ils souperent en tete-a-téte, car Beauvais ne rentra que tard. Ainsi s'écoula la première journée.

Les jours, les semaines, les mois se succéderent. En quittant Daniel, le cousin s'était cru condamné à sept années de tristesse : il fut tout surpris de se sentir doucement heureux Il était comme un homme assis a une fenctre, devant laquelle passerait et repasserait lentement l'image du bonheur. I} était heureux, et il se sentait calmé Beauvais aussi était heureux. L'arrivée du cousin lui avait permis de garder sa fille aux Templiers. Pendant ses fréquentes absences. il se sentait tout aise de savoir son monde réuni là bas et l'attendant à la vespree. Cela lui tenait chaud en hiver et frais en été, et il rentrait chez lui aussi volontiers qu'il en partait, Il était l’homme de la maison, et parfois se plaisait à faire retentir la cuisine des éclats de la voix du maitre. Pourtant cette grosse voix n'était que rarement terrible. D'ailleurs Denise savait au besoin Changer sa colère

en caresses, et le cousin était l'allié de Denise.

Et Denise? Denise était sauvage et avait la verte saveur, la grace capricieuse et la sève de tout ce qui est sauvage. Ce qui lui avait tout d'abord fait aimer le cousin, c'était que, grâce à lui, elle n'irait pas en pension. La ville était pour elle un lieu terrible; son père l'y avait emmencée deux fois en temps de foire, et toute cette foule grouillanté, glapissante, affairée, lui avait fait prendre la civilisation en horreur. Elle n'était pas gaie, et cependant point mélancolique ; elle avait des accès d’agitation et d'immobilité, de fièvre et d'indifférence, qui venaient et partaient sans quon sût pourquoi. Malgré ce caractère mobile et cette humeur capricieuse, elle avait une volonté de fer et une énergie dont Petit-Pinson n'était pas toujours le seul à s’apercevoir. Ce mélange de sauvagerie et de mobilité inquiète avait d'abord effrayé le cousin, et il s'était demandé, non sans terreur, comment il viendrait à bout de diriger vers le bien cette âme toujours extreme, cette intelligence ne se manifestant volontiers que par soubresauts. Mais, à défaut d'énergie, l'abbé avait une de ces tendresses incpuisables qui finissent par triompher des plus opiniatres obstinations. Ainsi Denise grandissait au sein de cette nature rustique et féconde, entre

son père et l’abbé, dans une atmosphère imprégnée

de tendresse,

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