‹ L'abbé de ChoisyChapitre 12 sur 56 · UN SORCIER · texte numérisé non relu

UN SORCIER

au Palais-Royal. J'espère que Votre Altesse daignera m'y recevoir, car j'ai des choses plus ou moins importantes à dire sous le masque à chacun de vos convives. Pour prix de ma science qui semblera tenir un peu de la magie, je supplie Votre Altesse de me permettre de garder mon masque , fût-ce devant Sa Ma* jesté. En revanche , chacun de vous est en droit de garder le sien.

u Signé : Uir soaciER. »

— £h bien , mon frère , demanda Louis à Philippe, que lui avez-vous répondu à ce nouveau Lucifer?

— Mon Dieu , répondit Philippe en faisant miroiter son éventail à paillettes, je lui ai fait dire qu'il pouvait se présenter. Nous rirons sans doute de sa longue barbe et de ses prédictions, n'est-ce pas?

. — Sôupçonneriez-vous, d'aventure, l'auteur d'un pareil travestissement? reprit le roi, je le trouve bien osé.

— Quelque pauvre Italien de la reine mère qui aura su notre gala, répondit Monsieur, et qui va nous dire des choses que nous savons tous ! Pour mon compte, mon frère, je ne crois guère à la sorcellerie...

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— Voilà qui est étrange, reprit madame de la Fayette, en tout cas il aura du mal à nous deviner sous le masque , à moins que ce ne soit le diable lui-même.

Madame de la Fayette avait à peine vingtsept ans, elle craignait peut-être que le sorcier ne la plaisadtât sur M. de la Rochefoucauld, car elle se hâta de remettre son masque. Madame d'Uzès , n'ayant pas les mêmes raisons, resta le visage découvert.

Le roi allait encore adresser quelques questions à Monsieur, quand il se plaça lui-même d'un air radieux sur son escarpolette, pendant que l'un de ses pages ordinaires le balançait.

En ce moment même la porte s'ouvrit, et l'on vit apparaître l'essaim des filles de la reine.

Le cœur de Louis battit alors plus violemment que de coutume , il compta un à un chaque frais visage qui entrait , et parut désappointé.

— Qu'avez-vous donc? demanda Monsieur à son frère,

— Rien , répondit-il. Vous m'aviez dit.,^ je croyais,.. Mais voici Ghoisy, se hâta de reprendre le roi en courant gaiement à l'abbé ,

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qui entrait, en robe à qoeoe, par l'autre porte. Lui seul peut me dire...

Ghoisy s'inclina , et il salua le roi à deux fois avec un grand sérieuiL.

Le roi admira sa grâce et sa bonne tournure. Il portait ce soir-là une telle quantité de diamants qu'on eut dit d'un globe constellé d'étoiles. Sa garniture de rubans était d'un goût précieux, sa robe d'une magnifique étoffe d'or et d'argent. Gomme sa mère lui avait prêté depuis longtemps ses pierreries , la comtesse de Ganzi avait ce soir-là aux oreilles des pendants de dix mille livres, et sur sa poitrine des croix de diamants d'un prix énorme.

— Salut à la comtesse de Ganzi , dit le roi avec enjouement.

Il ajouta plus bas :

— Ghoisy, j'ai à vous parler.

L'abbé prétait déjà une oreille attentive à ce que le jeune roi allait lui dire , quand tout d'un coup les deux panneaux de la grande galerie glissèrent sur leurs gonds au milieu des cris de surprise de l'assemblée.

— Le sorcier I cria Monsieur.

Ghacun se bâta de mettre son masque ; il n'y eut que le roi et Monsieur qui s'en moquèrent.

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Cependant on venait de voir entrer dans le salon un personnage de taille assez haute , entièrement couvert d'une robe de tabis ^ de Gênes violet le plus beau du monde, et dont le capuchon serrait si étroitement le cou qu'il eût été impossible de songer seulement à soulever le bout de son masque. Deux cornes aiguës, fantastiques, pointaient au haut de ce capuchon, et lui donnaient assez la figure d'un diable ; il tenait en main une petite baguette de coudrier, et avait une mandragore pendue à l'une de ses manches.

— Quel homme est-ce-ci ? demanda le roi à madame d'Uzès. Je commence à croire que nous eussions dû garder nos masques.

— Laissez donc, sire, j'ai connu le curé de Roissi , qui faisait voir dans un verre des choses émerveillables , il devait entamer un jour le plus grand jeu du diable dans un salon où l'on ne m'attendait pas. Il se trouva déferré, et il prétendit qu'il ne ferait rien en ma présence. On eut beau le presser, il demeura inflexible. Je me retirai pour ne pas troubler le plaisir des dames qui se trouvaient là, elles me protestèrent, le lendemain, qu'elles avaient vu des choses fort ordinaijnes.

^ Étoffe cylindrée et ondulée.

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— J'avoue que de tous ces contes , reprit le roi, aucun ne m'a plus frappé que ce qui arriva chez la comtesse de Soissons. Son mari était malade en Champagne. Elle était un soir incertaine si elle partirait pour le rejoindre, lorsqu'un vieux gentilhomme de sa maison lui offrit tout bas de lui faire dire par un esprit si le comte mourrait de cette maladie. Madame de Bouillon, le duc de Vendôme, Beringhen et moi nous étions les seuls présents. Le gentilhomme fit entrer dans le cabinet de la comtesse une petite fille de cinq ans et lui mit dans la main un verre plein d'une eau fort claire. Il fit ensuite ses conjurations. La petite fille dît que Teau devenait trouble. Le gentilhomme annonça tout bas à la compagnie qu'il allait commander à l'esprit de faire paraître dans le verre un cheval blanc en cas que le comte dût mourir, et un tigre en cas qu'il dût échapper. Il demanda aussitôt à la petite fille si elle ne voyait rien dans le verre. (( Ah! s'écria-t-elle, le beau petit cheval blanc! » 11 fit cinq fois de suite la même épreuve , et toujours la petite fille annonça la mort par des marques toutes différentes que Ton concertait sans qu'elle les entendit ^

' Cette crédolité du temps a été racontée par Choisy liii*

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— Il iàut espérer que nous ne yerroDS point ici de cheval blanc, dit au roi madame de la Fayette qui s'était rapprochée pour écouter ce récit avec intérêt. Mais regardez donc un peu comme nous voilà noires toutes tant que nous sommes avec nos masques ! Mademoiselle de Ponts et mademoiselle de la Mothe-Houdancourt tremblent de tous leurs membres!

— Mon frère, dit Monsieur, ce sorcier-là me parait sentir le roussi. Voyez donc comme il travaille autour de Cj3 pauvre petit Lesdtguières avec sa baguette de coudrier ! 11 lui prend la main et il en examine avec soin toutes les lignes. Bon Dieu ! que va4-il lui prédire ?

— M. de Lesdignières, dit le sorcier, y a-t^il longtemps que vous n'avez joué à la bassette? Si vous êtes heureux , vous devriez bien ac> quitter vos dettes près des pages de Son Éminence le cardinal Mazarin.

— Le sorcier débute bien ! en voilà déjà un de reconnu , s'écria gaiement Monsieur. Voyons maintenant, c'est, je crois, le tour du chevalier de Lorraine.

Le personnage mystérieux s'approchait en

même dans un fragment annexé à ses Mémoires et comme s'il îût été le témoin de Taneodotc.

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effet du chevalier, qui ramenait de son mieux son masque sur son visage.

— Vous faites bien de porter un masque, lui dit-^il ; mais , malgré ce masque , on vous devine, jenne homme. La ligne de votre main annonce une foule de calamités. Vous serez un jour pour le prince un conseiller d'autant plus dangereux que vous serez galant , ingénieux , plein d'adresse. Vous irez haut , mais vous tomberez plus bas , vous aurez un jour la prison et même Texil , trop heureux si dans votre conscience vous pouvez alors trouver une voix secrète qui vous défende! Enfin, vous partagerez , avec Monsieur, les frivolités d'une vie molle, oisive; vous serez son favori, mais plaise à Dieu que ce titre ne vous soit pas un jour reproché par l'histoire comme une effroyable accusation !

— Imprudent! s'écria le chevalier en se levant, oses-tu bien?...

— Chevalier , dît Monsieur en s'interposant, vous oubliez les privilèges du masque.

— Quoi ! prince, vous souffririez...?

— Je vous avais lu le billet du sorcier, tant pis pour vous.

L'homme aux horoscopes se dirigea alors vers madame de la Fayette.

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-— Vous aimez quelqu'un, lui dit-il, que vous avez eu du moins la gloire de retirer d'un méchant commerce *, c'est un homme illustre , mais c'est un cœur perverti.

— Assez, assez, monsieur, interrompit madame de la Fayette; étes-vous Bussy ou de Vardes pour me dire de pareilles choses?

Le sorcier passa, et il s'en fut droit à l'abbé de Choisv.

— Madame ou l'abbé, lui dit-il, vous êtes un être amphibie. Votre folie est de chercher le plaisir en vous donnant autant de mal que vous en prendriez pour rencontrer la sagesse. Cependant il s'est passé depuis quelques jours des choses qui devraient vous faire réfléchir. Vous possédez un secret qui peut éclater dans votre sein comme un coup de foudre, veillez bien à le garder. Je n'ai plus qu'un avis à vous donner, servez le roi, mais ne trahissez personne!

Ces paroles prononcées lentement et à voix basse, le sorcier tourna le dos à Choisy.

— Que veut dire ceci? pensa notre abbé, ' cet homme est-il un devin? Servez le roi,

^ Le duc de la Rochefoucauld, qui, en 1659, était encore en ^'liaison dMntrignes avec madame de Châtillon, femme avare, audacieuse et perfide.

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si'a4*il dit, mais le roi a donc quelque chose à me demander? Ne trahissez personnel Diable! Yoici qui devient embarrassant. Et ce maudit secret? Plus de doute, c'est un espion du cardinal. Par tous les saints, je le saurai !•••

Et l'abbé se glissa sur les pas de l'inconnu avec la souplesse d'un chat. Le chevalier de Lorraine, Lesdiguiéres, madame de la Fayette, quelques autres encore à qui le sorcier avait parié à l'oreille, formaient déjà contre lui une ligne offensive.

■L'étonnement de Choisy fut grand quand il vit l'inconnu se diriger vers le roi.

— Sire, dit-il avec un ion de respectueuse assurance, je n'ai rien à vous prédire que d'heoreux. Votre ministre a enfin ramené la paix; prenez garde que deux beaux yeux, deux yeux que les vôtres cherchent vainement ici, mais que vous attendiez, j'en suis certain, n'allument chez vous la guerre... Vous eussiez mieux fait de demeurer ce soir près de la reine.

— Arrêtez ! s'écria Louis avec impétuosité ; • qui que vous soyez, suivez-moi ! Je veux bien ici respecter votre incognito, monsieur, mai# là, à côté, dans ce cabinet...

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Et le roi, pâle de colère, indiquait du doigt à rinconnu aûe pièce voisine. Le sorcier s'in* clina obséquieusement et le suivit»

A peine le roi s*étaiMl renfermé dans cet endroit avec l'homme au masque, que tous collèrent Foreille à la porte de Tappartement. Mais les murs étaient épais, et ils ne purent rien entendre.

— Un pareil excès d'audace! s'écriait madame de la Fayette, je gage que c'est ce dr^e de Roquelaure!

— Je lui couperai les oreilles, disait Lesdiguières en cherchant son ceinturon et son épée.

— Permettez-moi de vous dire, monsieur, reprit le chevalier de Lorraine, que ceci dépasse les bornes.

— Silence, fit Monsieur, voici le roi ! Louis parut, en effet, les traits en désordre,

le regard morne et abattu. On eût dit qu'un souffle étrange venait de passer sur ce jeune et beau visage; il parcourut un instant des yeux l'assemblée qui restait muette de consternation et de stupeur.

— Suivez-moi, Gholsy, dit-il en voyant l'abbé, j'ai quelques mots à vous dire.

Et le roi sortit, entraînant à sa suite l'abbé

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plus mort que vif; en quelques secondes ils étaient au bas de l'escalier.

Arrivé sous le vestibule, Choisy regarda le roi avec un respectueux intérêt.

— Votre Majesté était bien pâle en sortant du cabinet, dit-il.

— Oh ! reprit Louis d'un ton agité, je sai» tout!.

— Sire, alors, par grâce, le nom, le nom de cet homme!

— Vous le demandez, Choisy?

— Oui, sire, je l'implore de votre bonté; je donnerais tout au monde pour le savoir !

— Eh bien! si je vous le disais?

— Oh I Votre Majesté me rendrait le plus heureux des hommes, dit l'abbé avec transport.

— Écoulez-moi, Gboisy, reprit Louis avec bonté, je veux bien vous dire ce nom, mais à une condition, mon cher abbé.

— Votre Majesté ne sait-elle pas que je suis à elle? Parlez.

— Eh bien ! Choisy, il faut que vous remettiez cette lettre à son adresse, que vous la remettiez à l'instant même.

— Cette lettre?... dit Choisy ; oh ! donnez, donnez, je vous le promets...

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Et il reçut la lettre des mains du roi au moment où Louis montait en carrosse. Quelques torches dissipaient à peine l'obscurité de la cour où ils étaient.

Le roi se pencha en même temps à la portière, et il jeta à Tabbé le nom du magicien.

— Mazarin ! répéta Choisy atterré, pendant que les chevaux emportaient le roi à tours de roue.

S'élançant alors sur une borne au-dessus de laquelle se balançait un réverbère, il examina l'adresse du papier que Louis venait de lui remettre, et il lut :

«( A mademoiselle Diane d'Herfort. »

— Oh! malheur sur moi, s'écria-t-il, malheur sur moi, il a ma parole!

VI u

ïïjm imMÊÊ^ dm w^i.

Le trouble ou ce billet jetait Choisy fut si grand, qu'il ne s'aperçut pas tout d'abord du chemin qu'il arpentait.

Peu soucieux de remonter chez Monsieur, dont la fête s'était vue troublée par ce magicien insolent , il ne songeait guère qu'à regagner au plus vite l'escalier dérobé du Luxembourg, quand il crut entendre dans une rue assez sombre la voix d'un malheureux que des

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