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de figure assez maussade, à qui Grlppefer donna un ordre à l'oreille.
— Ce reître est mon valet..., dit Grippefer, c'est-à-dire il appartient au cardinal. Cette voiture qui stationne là*bas est la mienne... c'èat-à-dire la sienne...
— Quoi ! vous rouleriez carrosse, M. Grippefer?
' — Pour celte nuit seulement. Ah! le cardinal est bien bon pour ceux qui l'aiment !
— Que veut dire ceci?
— Qu'à minuit sonnant, H. Brisacier, vous me verrez monter dans ce séduisant équipage, dit Grippefer en se rengorgeant.
— En vérité, buvez donc, M. Grippefer, dit Brisacier en remplissant le verre de son interlocuteur jusqu'au bord, tandis que le sien demeura vide.
— Vous ne buvez pas? demanda Grippefer en tendant son verre de nouveau à Brisacier. Ce vin de Langon est fort coquet , il a une odeur de tubéreuse... Un vin de noble, ma foi!
— Ne l'êtes- vous donc pas à dater de ce soir? dit Brisacier en regardant Grippefer d'un air flatteur ; ne montez-vous point dans les carrosses de Son Éminence? Ah ça! expliquez-
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moi donc comment le cardinal vous prête ainsi sa livrée?
— Le cardinal , dit Grlppefer qui commençait à s'imbiber conmte une éponge, m'a chargé d*un enlèvement.
— Diable ! cela est sérieux, dit Brisacier çn se rapprochant avec une curiosité intéressée. Mais qui donc le cardinal peuUil avoir intérêt à faire ainsi monter avec vous dans son carrosse? Serait-ce un Espagnol ? Mais non, nous venons de signer la paix. Un Flamand? fiah! ils sont trop lourds pour conspirer. Est-ce un Allemand , un Turc , un Hongrois?...
— Rien de tout cela, M. Brisacier, c'est une femme...
— Une femme ! s'écria Brisacier en sautant sur sa chaise comme un homme piqué au jeu.
— Une jeune fille , reprit Grippefer en lorgnant amoureusement du coin de Fœil son verre de vin de Langon dont il huma une goutte rubis sur l'ongle.
— Peste ! vous avez là un joli compagnon de route , fit Brisacier.
— Pouah! reprit Grippefer avec dégoût, j'abomine les femmes, à conmiencer par la mienne... Ah! si M. le cardinal me ressemblait, au lieu de me faire ce soir enlever une
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femme , il me ferait enlever la cave de maître Renard ! '
— Le cardinal est donc amoureux?
— Lui! le pauvre cher homme!... il est plus près de la fin de sa vie que moidecellode ma soif. Tenez, M. Brisacier, je crains bien cette fois que ce ne soit lui qui paye les violons !
— Et la jeune fille , elle est donc au hal?
— Oui , dit Grippefer avec un petit sourire d'ivrogne, et en montrant du doigt à Brisacier les fenêtres de la galerie.
— Elle va donc sortir?
— A minuit.
— Et par où?
— Par cette porte.
— La porte des Lions t
— Précisément, celle par laquelle est entrée la reine mère.
— Mais, pour la reconnaître, il faut que vous l'ayez déjà vue? ^
— Oh! pour cela, dit Grippefer, je la reconnaîtrai bien... j'ai le signalement : une touffe de rubans bleus... sur Tépaule gauche...
— Une touffe de rubans bleus , avez-vous dit, reprit Brisacier d'un ton inquiet ; ne vous tromperiez-vous point ?. . .
— Moi, je ne crois pas..., dit Grippefer en
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déployant un papier, oui, c'est bien cela... une tou£fe de rubans bleus. Tiens , cela vous fait de l'effet !
— A moi ! rien absolument, répondit Brisacîer avec une Insouciance affectée. Je voudrais seulement... il faut... Permettez que je vous quitte, mon cher; j'ai deux mots à dire à quelqu'un ; je reviens dans la minute.
— Par exemple !... Vous me quittez ! vous me laissez seul avec un vin aussi traître... aussi bon, devrais-jedire... G*est égal, il toque ferme !... Je crois que je ne vois plus si bien la cheminée de maitre Renard ! Essayons de nous lever.
Pendant que Grippefer se débattait dans un cercle d'oscillations et de lignes problématiques , Brisaeier avait ouvert la fenêtre. A un sifflement qu'il fit entendre , un homme s'approcha de lui.
— Le carrosse est-il là? dit Brisaeier à voix basse.
— Oui , monsieur, ainsi que les deux laquais.
— SonUls bien armés?
— Dame ! ils ont, monsieur, tous deux une espingole.
— Mets-en trois ; j'ai mes raisons.
— Vous redoutez donc...?
— Rien, presque rien, mais il faut être en force. On court notre gibier, deux enlèvements pour un! A minuit trouve-toi devant la porte des Lions.
— A minuit, soyez tranquille.
Brisacier ferina la fenêtre. Sa conversation d'ane seconde avait échappé à Grîppefer qui se trouvait enfin ddwut et à sa grande satisfaction sur ses jambes.
Dès qull aperçut Brisacier :
— Ah ! c'est vous, dit-il, c'est vous, M. Brisacier, je ne suis pas tranquille, oui , de par les saints, j'ai des remords...
— Des remords, pourquoi?
— Parce que ce maudit vin de Langon qui m'a délié la langue est capable aussi de me faire lier les mains... Si le cardinal savait... ! dit Grippefer en levant les yeux au ciel.
— Mais qu'avez-vous donc encore une fois ? pourquoi cette agitation?
— J'ai, M. Brisacier, qne dans ce cabaret, qui est noir en diable , le diable lui-même, je le crains, nous a entendus. Regardez là... ce coucou I
— Ce coucou, eh bien?
— Eh bien ! derrière lui et sa grande boite
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bmne était adossé ce petit abbé, je l'ai vu tirer son carnet et prendre des notes.
— Un abbé, dites-vous, et qui écrivait... C'est un sonnet qu'il avait en tête!... Qu'avez- Yous à craindre? Ce sera un des poètes du Mazarin qui venait ici se chauffer... Et tenez, le voilà qui court sur la neige en appelant un porteur de chaise! 11 rentre chez.lu| en invoquant les neuf Muses pour son souI)er, et ne songe guère à vous !
— Vous croyez ? Alors il m'est permis de songer à boire un peu de ce vin de Langon ? dit Grippefer en regagnant la table.
— Comme vous voudrez , mais cet enlèvement, cette jeune fille?...
— J'ai encore une heure, reprit Grippefer, buvons, et au diable Fabbé!
Dans les vastes ailes da palais Mazarin, tout n'était que lumière, musique, pierreries; on eût dit d'un conte de fées.
Comme on reprochait au cardinal d'être avare, il s'était piqué cette fois de surprendre et d'éblouir, depuis le jeune roi lui-même jusqu'au dernier page du duc d'Albret/
Le régal donné par lui à la cour, sur la fin des jours gras de mars 1647, et où l'on admira
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tant la comédie à machines et à instruments qu'il avait fait venir d'Italie, n'était rien près de cette fête merveilleuse , donnée à l'occasion du rétablissement de Charles II en Angleterre.
La seule garniture d'orfèvrerie de l'une des chambres , consistant dans un grand lustre , des chenets, une pendule et six miroirs à bougies, avait été dessinée exprès par le cavalier Bernin ; les curieux en louaient encore plus la façon que le métal. D'autres pièces de plainpied tendues de riches tapisseries, rehaussées d'or et d'argent, étaient remplies de cabinets d'Allemagne et.de la Chine avec des coffres vernis du Japon d'une légèreté et d'une odeur admirables. Deux galeries, l'une basse et l'autre haute, décorées de bustes et de^statues antiques, avaient été peintes, la première, par Romanelli, et la seconde, par Bourdon ; l'œil y rencontrait de chaque côté des vases de jaspe et d'albâtre d'un travail exquis. Des figures d'argent et de vermeil doré, des vases de bronze, d'agate, de porphyre, des cabinets vitrés ruisselant de pierres précieuses , bri* saient enfin sur ces murs la gerbe de leurs étincelles, pendant que sur le parquet couvert d'un tapis d'ouvrage à la turque , tout d'une
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pièce , et d'une longueur extraordinaire , les plus jolis pieds de la cour glissaient sans laisser de trace.
En un mot , tout dans ce palais miraculeux ne témoignait que trop de la prodigieuse fortune du cardinal S le ministre de France qui poussa peut-être le plus loin la somptuosité et la grandeur, bien que le temps de sa renommée et de son crédit n'ait guère duré plus de qua<* torze ans.
Le roi avait épousé, le 9 juillet de cette année, l'infante d'Espagne à Saint-Jean-de-Luz. Il était jeune et beau, de grande espérance, mais ami de ses plaisirs. Le cardinal le savait. Mazarin était vieux et il se sentait mourir ; il donnait fort peu et se riait de Fouquet. Aussi n'avait-il guère pour lui que les vieux courtisans, gens assez riches pour ne plus demander que des bonnes grâces. Le mariage et la paix conclus en même temps, le cardinal avait cru devoir resserrer les caparaçons en broderie d'or et d'argent qu'il avait fait broder exprès avec ses armes et devises à l'occasion de l'hymen royal ; il dépérissait déjà. La goutte le minait ; il voyait tomber autour de lui les dé-
' ^ Lafare dit 100 millions. On avait dit 160.
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bris de son édifice. Peut-être aussi ne songeaitil pas sans terreur à ses immenses richesses; il n'avait pas encore le fameux brevet du mois de mars i66i par lequel le roi lui donnait tout ce qu'il avait acquis pendant le temps de son ministère. Cependant il ne songeait pas encore à habiter le Louvre, encore moins Yincennes oà il mourut. Malade et se cramponnant à la vie, avec son obstination d'Italien, il en était quitte pour mettre du fard. Si le temps n'était plas où, amoureux de la reine mère comme Turenne le fut de madame de Longueville, il dansait devant elle, des sonnettes aux jambes, Anacréon monacal, du moins passait-il pour l'en^ tretenir encore quelquefois dans son cabinet. Enfin il voulait vivre, il voulait avoir des fêtes. Les pieds dans la poussière de la Fronde , le front aitier, l'œil hardi, c'était bien là l'homme assez ferme pour se féliciter d'avoir rompu d'un seul coup l'inclination du roi pour mademoiselle de Mancini , sa nièce, et assez avare pour avoir vendu récemment au poids de l'or les places de la maison de la reine que Louis, la veille de son mariage, lui avait abandonnées.
Tel était le ministre autour duquel s'agitaient déjà les plus charmantes femmes de
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cette cour, dont le roi touchait à sa vingtdeuxième année.
L'affluence était si grande que l'on se demandait comment le roi et les princesses pourraient arriver jusqu'à leur estrade. Tout d'un «oup on vit entrer Lafare, l'un des capitaines des gardes, de Monsieur, Lafare avec Beringhen.
Beringhen, pourvu depuis longtemps de la charge de grand écuyer, devançait la reine Anne d'Autriche à qui le cardinal donnait la main.
• Pour Lafare, il précédait Monsieur, le frère unique du roi.
En apercevant le jeune prince , entouré alors de quelques filles de la relue, certes un étranger eût été saisi d'un réel étonnement.
Un air efféminé se peignait dans tous ses traits, il avait les oreilles percées, des diamants et des mouches. Il circulait tout bas sur sa première enfance d'étranges bruits : on voulait qu'en son palais même Tordre eût été donné de bonne heure de rhabiller en fille chaque fois qu'il ne se montrait pas dans le public, et qu'on lui ôtàt son justaucorps pour lui mettre un manteau de femme et des jupes. Il avait, disait*on, un buse fait exprès pour lui conser-