‹ L'abbé de ChoisyChapitre 3 sur 56 · LIS B0BAV8 BI.EV · texte numérisé non relu

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ver la taillé, et Fon bannissait de lui avec soin clou de girofle ou muscade de peur qu'il ne s'échauffât. Il passait enfin pour avoir été élevé comme une véritable demoiselle. Quand il était ainsi habillé et paré dans sa chambre, à sa toilette, on jouait à la petite prime , le jeu à la mode. Au coup de sept heures on apportait la collation, mais il ne paraissait pas de valets* Des 'amis du prince, vêtus en femme comme lui, allaient prendre les plats et les mettaient sur des guéridons autour de la table. Madame de Brancas amenait souvent sa fille à ces «cirées, on nonunait cela faire le ménage de Monsieur.

Comme pour donner du poids à ces récits. Monsieur avait été vu un jour avec de petites boucles sur le front, de grosses aux côtés du visage, et tout autour de la tête un bourrelet de cheveux cordonné de perles et de rubans. Était-ce un badinage sans conséquence? ou bien un goût inculqué par ses flatteurs à ce prince? Tout ce qu'on en sait, c'est que tous les ans Monsieur donnait un bal le lundi gras ; l'assemblée était fort belle. Il n'y avait pas moins de trente-quatre femmes parées de perles et de diamants.

Quand Monsieur entra avec ses mouches, le

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eardkiâl lui fit un accueil asseï sévère. Le jeove priQce s'inclina et baisa la main d'Anne d'Autriche ; il était vêtu ce soir*là d'un magni* fique habit de gala dans lequel il semblait gêné.

<— Dne robe blanche à fleurs d'or et à rubans couleur de rose vous eût mis plus à l'aise, Monsieur, dit tout bas le cardinal ; avez-vous en soin de tous frotter ce matin avec l'eau que mon docteur vous a portée?

— Certainement, Éminence, répondit Mon" siear timidement.

Si Monsieur était sans barbe, il n'était pas da moins sans espions à ce bal ; le cardinal lui en détacha bien vite deux ou trois.

^ C'est une coquette que je continue à sur^ veiller, dit-il en s'approchant de l'oreille d'Anne d'Autriche.

Le roi parut alors, annoncé dès le vestibule par un grand bruit de carrosses. A côté de Tinfonte Marie-Thérèse, Louis ressemblait vraiment à l'un de ces jeunes dieux que Lesueur et Lebrun peignirent tant de fois dans leurs belles apothéoses. Les épaules un peu larges, le front haut, la jambe belle, il n'eût été guère défiguré de très-près pour un peintre que par quelques grains de petite vérole, mais il avadt

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alors une telle animatioii dans les traits qa« ces taches légères semblaient presque imperceptibles. Gomme il dansait mieux que per^ sonne au monde, il ne fut pas fâché de se voir prier par sa mère elle-même d'ouvrir le bal, ce qu'il fit avec une grâce sans pareille. L'escadron des filles de la reine l'entourait ainsi que Monsieur; mais autant Monsieur paraissait frêle et abâtardi, autant le roi était agile et brillant. A la fin de la passacaille qu'il dansa» ce fut un concert d'éloges, surtout parmi les plus jeunes.

— Quelle grâce! disait la jolie mademoiselle de Ponts en cachant son front sous l'éventaiU

— C'est vraiment divin ! ajoutait mademoi-* selle de la Mothe-Houdancourt en s'appuyant au bras de mademoiselle de Ludres.

— On ne saurait mieux ouvrir le bal, reprenait mademoiselle d'Artigny, confidente de la Vallière.

Parmi ces jeunes filles, la reine en remarqua une qui arrivait alors au bal avec madame de Ghoisy.

Diane d'Herfort, c'est ainsi qu'on la noni<mait, était une beauté plus allemande que française. A ses grands yeux bleus noyés de langueur, à sa taille de guêpe, à ses lèvres ver*-

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Hifflonnées, on l'eût prise pour an portrait de Mignard, sa bouche était petite et ses dents blanches comme l'ivoire. Attachée depuis quelques mois à la personne de madame deChoîsy, laquelle était en relation avec tous les grands dn royaume et recevait souvent la cour chez elle, mademoiselle d'Herfort vivait seule et retirée. Elle avait évité les prévenances de madame de Navailles, qui l'invitait à paraître aux courses de bague et aux carrousels du roi ; mais guidée sans doute par les conseils de madame de Choisy, elle n'avait pas su résister aux invitations de la reine mère. Excellente musicienne, on l'avait vue plus d'une fois se mettre à son clavecin et chanter chez Anne d'Autriche à livre ouvert. Un sourire mélancolique errait habituellement sur ses lèvres ; elle était vêtue de blanc et portait sur l'épaule une touffe de rubans bleus.

— Charmante, adorable, murmurait autour d'elle l'essaim des gentilshommes les plus accomplis de la cour, la reine mère ne peut s'en passer, voyez comme elle la regarde!

— Voilà qui est merveille, disait d'un ton jaloux madame de la Fayette, une petite fille venue on ne sait d'où, et que madame de Ghoisy honore de sa bienveillance !

Î4 LES RtBANS BLBITS.

Celle d'Anne d'Autriche était depuis long* temps acquise à madame de Ghoisy. Elle était de la maison deHurault de l'Hôpital et arrièrepetite-fille du fameux chancelier de ce nom. C'était une femme aussi distinguée par sa politesse que par son esprit; ses qualités lui avaient attiré bien vite l'estime de toute la cour.

Belle encore, et plus affermie chez la reine mère par son esprit que par l'état de sa for-* tune, elle était initiée alors dans tous ses secrets. Elle avait eu un commerce réglé avec la reine de Pologne, Marie de Gonzague, avec la fameuse reine de Suéde, et avec plusieurs princesses d'Allemagne,, qui lui témoignèrent en toute occasion une amitié particulière.

Diane d'Herfort ne pouvait trouver une protection plus distinguée.

Anne d'Autriche fit signe à madame deChoisy qu'elle lui présentât Diane.

— Vous m'appartenez, lui dit-elle obligeamment, n'étes-vous pas quelquefois avec mes filles d'honneur?

Diane baissa la tête et rougit, le cardinal venait d'arrêter sur elle son regard vif, scrutateur.

— Vous tremblez, mademoiselle? lui de-

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manda la reine avec bonté; madame de Choisy est mon intime, rassurez-vous.

Mademoiselle d'Herfort releva le front d'un air calme et triste. La blancheur de ce cou de cygne, les mouvements lents et majestueux de cette belle personne en faisaient un objet d'en* vie pour ses compagnes, au milieu desquelles Diane fut se perdre bientôt, tremblante et effa* rouchée. Le chevalier de Lorraine badinait en ce moment avec Monsieur.

— Chevalier, lui dit le prince, que penses* tu de cette protection de la reine mère pour mademoiselle d'Herfort?

— Votre Altesse me fait là une question embarrassante. La reine regardait ainsi dans le temps mademoiselle dêMancini, et elle Fa ôtée au roi.

— Mais le roi mon frère s'embarrasse peu de cette petite, reprit Monsieur; il est tout entier à la princesse d'Espagne.

— Cependant , voyez , il vient de jeter sur elle un regard tendre à la dérobée...

— Chevalier, vous êtes un monstre ! J'étais hier encore avec madame de Motteville dans le cabinet de la reine mère, et Louis la remer* ciait avec effusion de l'avoir arraché à la comtesse de Boissons...

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— En ce cas, reprit le chevalier d^un air d'hypocrite conviction, je n'ai plus rien à dire, et pense comme Votre Altesse. Je ne veux plus croire aux promenades nocturnes de Sa Majesté, elle est à sa fenmie, j'en mettrais ma main au feu. Cependant, voyez, notre jeune reine s'ennuie déjà, elle cause tout bas avec M. le cardinal...

Mazarin venait d'entraîner en effet Marie* Thérèse dans un boudoir attenant à la galerie, il la confessait sur le jeune roi tout en lui faisant admirer ses glaces et ses horloges. Diane d*Herfort était restée à l'écart dans l'une des pièces d'attente, soit que la chaleur qui était intense l'eût incommodée, soit plutôt qu'elle attendit une personne qui ne venait pas encore.

Assise sur l'un des divans violets du cardinal, elle regardait encore un fort beau tableau du Guide, quand une jeune femme admirablement parée souleva précipitamment le rideau en tapisserie de cette pièce.

Diane se leva et faillit pousser un cri.

— C'est bien vous, dit-elle à la jeune femme qu'elle paraissait connaître, c'est bien vous, et pourtant, rien qu'à vous voir, j'ai cru que tout mon sang se retirait. Que vous êtes cruelle de

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m'avoir fait attendre ainsi ! et pourquoi ce trouble que vous éprouvez voas*mème? En v^ité, je croirais que vous aviez peur de me rencontrer ici.

— Oui, Diane, j'avais peur; oui, Diane, je tremble, reprit la dame d'un ton inquiet, voici bien une heure que je parcours ce bal en cherchant une personne qui doit avoir sur l'épaule une touffe de rubans bleus...

— Cette personne, c'est moi, répondit Diane avec orgueil, madame de Ghoisy m'a attaché elle-même ces rubans , trouvez-vous qu'ils m'aillent mal?

La dame ne répondit pas, toute voie semblant interdite dès lors à une conversation intime. Le chevalier de Lorraine, Monsieur et d'autres seigneurs de sa cour particulière venaient d'arriver, ils firent tous assaut de politesse à madame la comtesse de Ganzi avec qui causait Diane.

Un sourire imperceptible de raillerie errait sur leurs lèvres, et ils chuchotaient entre eux.

— Madame la. comtesse, dit Monsieur, a vraiment, ce soir, une parure éblouissante!

— Elle est ravissante, s'écria madame de la Fayette en l'examinant.

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— Prenei garde, madame, reprit la cornlesse de Ganzi, vous faites antorité.

— Le roi vous a-t-il vue? demanda madame d'Uzès, vous êtes belle comme un ange!

La comtesse reçut ces compliment» d'un air distrait, et cependant ses seules boucles d'oreilles brillaient d'un bout de la salle à l'autre. Elle avait un corps de robe à fond d'argent, et brodé de fleurs naturelles, une grande queue traînante, la jupe de même. Sa robe était attachée des deux côtés avec des rubans jaune et argent, elle portait un nombre infini de poinçons de diamants dans les cheveux. Elle était fort jeune et paraissait avoir vingt ans au plus. Diane l'observait avec plus de curiosité que d'admiration , quand elle reprit en se voyant seules toutes deux :

— Diane, au nom du ciel, j'ai une chose à vous demander, écoutez-moi!

En prononçant ces mots, les yeux de la comtesse s'animèrent d'un feu étrange.

— Diane, poursuivit-elle, c'est vous que je trouve enfin ! Un grand péril vous menace, jurez^moi que vous ne sortirez pas de ce bal avant une heure !

Minuit moins un quart sonnait alors à l'horloge du palais.

Mademoiselle d'Herfort i^garda la comtesse avec un visage où se peignait déjà Fétonne* ment de la peor.

— Ne tremblez pas ainsi, reprit-elle en serrant les mains de Diane entre les siennes. Pour trouver une fille qui portât un ruban bleu, j'eusse été au bout du monde !

— Au bout du monde? demanda Diane naïvement, mais que voulez^vous dire ? vous m'effrayez. ••

— Songez è^ ma prière, vous ne devez pas sortir de ce bal avec madame de Gboisy avant une heure. Me le promettez-vous? répondez.

— Eh ! oui, je vous le promets, je vous le promets puisqu'il le faut, puisque vous l'exigez, dit-elle en reprenant quelque assurance. Mais pourquoi ce mystère? pourquoi ne pas m' expliquer, é.?

— Le temps presse, Diane,, et ce Ueu n'est pas sûr ; demain je vous dirai tout. La seule chose que je vous demande, c'est le secret. Le secret, Diane, et c^e touffe de rubans*..

-- Ma touffe, repril*dle, qu'à cela ne tienne, la voici!

fit ékh arracha elle-même les rubans retenas par un fil à son épaule.

30 LIS WDBAN8 BltUS.

A peine la comtesse s'en :fut*elle emparée, qu'elle sortit précipitamment.

Traversant les corridors d'un pas pressé^ elle eût bientôt atteint la cour du palais, et posé le pied sur le seuil de la porte des Lions.

Au coup de minuit, cette porte devait former l'unique sortie du palais Mazarin, l'autre était destinée aux carrosses des princes et des ' deux reines.

Le froid étant perçant, la comtesse mit son loup. '

Au dernier tintement de l'horloge qui frappa douze coups secs, et quand la jeune comtesse, parée de sa touffe de rubans bleus, mettait le pied dans la rue, deux hommes s'élancèrent sur elle, en se disputant l'honneur de l'enlever chacun pour leur compte. Brisacier était le plus fort, il l'emporta d'un bond jusqu'à un carrosse voisin...

— Alerte! cria-t-il au cocher en lui faisant signe de lâcher la bride. à ses chevaux.

— Damné ravisseur ! reprit Grippefer en fondant sur lui Tépée haute, tu me voles mon enlèvement !

— Au diable ! reprit Brisacier en frappant Grippefer d'un terrible coup de platassade.

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Les mains du pauvre Grippefer, qui s'étaient cramponnées au marchepied du carrosse , lâchèrent prise, et il retomba lourdement sur le pavé.

La voiture partit d'un trait, coupant l'air comme une flèche, Brisacier lui-même avait peine à respirer.

— N'ôterez-vous pas votre masque? demanda-t-il d'un ton galant à sa belle prisonnière.

Un léger mouvement d'épaules témoigna de la répugnance de la comtesse pour cette offre. A travers les trous de son loup de velours, elle regarda Brisacier de façon à lui 6ter l'envie de converser avec elle.

o4 LA DAMK DU CARROSSE.

Gela déj^lut au chevau-léger, qui de sa nature était galant.

Il demeurait évident pour lui qu'il avait affaire à une personne de qualité. Cette personne était-elle libre, ou engagée déjà dans le mariage? avait-elle quelque lien de parenté avec celui chez qui Brisacier allait la conduire? Faimait-elle? le haïssait-elle? C'était dans un pareil cercle de questions que son guide se perdait.

Ce qui étonnait principalement Brisacier, c'est que la demoiselle avait fait peu de résistance. Elle s'était laissée tomber évanouie entre ses bras et porter facilement jusqu'au carrosse; en un mot, il avait opéré avec elle si vite et si bien que Brisacier, dans son opinion de mauvais sujet, ne pouvait croire qu'elle en fût à son premier enlèvement.

Son mutisme résolu l'affligeait par-dessus tout, car la route n'avait pas moins de six grandes lieues.

Or, six grandes lieues passées dans la compagnie d'une femme qui ne parle pas équivalent assez, comme ennui, à six autres dans la compagnie d'une femme qui parle trop.

Brisacier avait été beau, et on le citait aux premiers temps de la Fronde, où madame de

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Chevreuse l'employait, dit-on, à des missions difficiles. Il avait vu des comtesses maréchales de camp et des dames capitaines. Il géographiait agréablement sur la carte de Tendre. On le soupçonnait d'avoir porté quelque temps des mouchoirs garnis de dentelles au chiffre de mademoiselle de Scudéry, c'était peut-être pour le récompenser d'avoir lu Clélie, Il gardait obstinément le titre d'enseigne aux chevau-légers de la reine, bien que depuis dix ans il en eût été chassé, mais on le tolérait, et on avait peur de lui. Se vendant au premier venu, habile, entreprenant, captieux, il était surtout à la piste des duels et des amourettes de grands seigneurs ; ne manquant jamais de s'aller baigner en été une fois par jour à la porte Saint-Bernard, et courtisant l'hiver les filles de théâtre à l'Opéra. Ne pouvant se résoudre à voyager avec une muette, il tira de sa poche un flacon d'odeur fort joliment ouvragé, et le lui passa en redoublant ses agaceries.

~ C'est . un guet-apens bien abominable, dit-il à l'inconnue, mais j'exécute mes ordres. Me pardonnerez-vous , ma belle captive, cet attentat cruel à vos libertés? Vous ne me répondez pas 1 Mon Dieu ! continua-t-il en fei-

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gnant rexaltatîon , si vous gardez un Mlence obstiné, je vais ouvrir la portière et me jeter sur le pavé de la route !

Un éclat de rire interrompit ce beau mouvement de Brisacîer, la dame s'agitait sur les coussins du carrosse, et paraissait prendre un diabolique plaisir aux douleurs de son galant improvisé.

— Vous riez, dit-il, vous me pardonnez, n*est*ce pas ?

— Et pourquoi vous en voudrais-je ? répondit-elle avec un son de voix que le chevauléger compara dans sa passion à une flûte enchantée.

— Bien vrai ?

— Certainement, il faut que tout le monde vive.

— Mais vous savez donc où vous allez?

— Moi ! pas le moins du monde, je sais seulement que j'ai faim. M. le chevau-léger, y a-t-ii, dites-moi, collation dans le lieu où nous allons?

— Je l'espère , reprit Brisacîer , mais si en attendant madame ou mademoiselle voulait que j'arrêtasse pour lui faire servir un bouillon?

— Un bouillon, y pensez-vous ?

LA BAHE DU GARIOSSB; 37

— Il est vrai qa'à cette heure les hôtelieri sont couchés. Mais j'y songe... oui... dans Tune des poches du carrosse auprès de madame ou de mademoiselle...

— Eh bien ?

— Eh bien ! il doit y avoir deux excellents flacons de malvoisie ou de vin de Chypre... J'avais dit au cocher de les placer.

— C'est ma foi vrai , reprit-elle en paraissant examiner le contenu des flacons avec une satisfaction particulière. Voyons, débouchez cela.

Brisacier obéit, tout en trouvant l'ordre un peu brusque.

— Ces dames de la cour, pensa-t-il, portent le vin comme un ange ; celle-ci, je gage, veut s'étourdir avant de paraître devant le comte... Tout de même, elle boitroide, continua-t-il en voyant la comtesse humer le liquide à longs traits, avec un air d'habitude.

— Il faut bien se donner du cœur, dit celle-ci en rendant son verre au chevau-léger, vous me conduisez peutrétre dans un château de faux monnayeurs.

En disant cela, elle regardait ses diamants. Brisacier protesta que les intentions de son maître étaient fort pures.

L^ABBB nR CHOIST. i. i

38 LA BAHI BU CAIRaSSB.

— Mais qai est-il donc? demanda-t-elle d'une voix ma] assurée.

— Il m'est défendu de vous le dire, reprit Brisacier ; tout ce que je sais, c'est que vous serez traitée chez lui...

— Avec tous les ^ards, toutes les prévenances dus à une femme qu'on enlève, n'est-ce pas? interrompit-elle en cherchant à deviner du regard la pensée de Brisacier ; votre maître est donc amoureux?

— Et comment ne le serait-il pas ? reprit le chevau-léger en essayant de toucher du bout du doigt la main gantée de la comtesse, n'étesvous pas, madame ou mademoiselle, un vrai miroir d'élégance, de grâce, de noblesse?yous mériteriez un temple soutenu par des colonnes de marbre transparent, comme la reine Zyrphée, que je lisais encore hier. Je suis sur que votre chant est celui du rossignol, et que la tour de Montlhéry hausserait le cou de joie dans les nues si vous la montiez !

— Voilà une belle comparaison !

— C'est dans le genre de V Mirée, mais c'est encore trop peu... Oui, beauté divine et cruelle tout à la fois...

Ici Brisacier posa un genou en terre , mais le cahot violent qui survint l'ayant rejeté de

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l'autre côté , 11 jugea prudent de se relever, Irès-irrité dans le fond de voir l'inconnue qui riait, bien qu'il fût aussi contusionné que don Quichotte.

— Vous ne savez donc pas qui je suis ? lui demanda-t-elle d'une petite voix flûtée.

— Hélas! non, mais je sais que ce postillon va d'une vitesse... Vous devez avoir les membres disloqués; mais, grâce à Dieu, voici le château de Saint^Germain, quatre lieues de poste en une heure, rien que cela I

— Est-ce là que vous me conduisez?

— C'est un peu plus loin, si vous voulez le permettre. Ce n'est pas pour Sa Majesté que je travaille.

— Je respire, dit la comtesse.

— Le roi et le cardinal, ajouta firisacier, ne sont point de mes amis. Je vais vous conduire à un château que je n'ai point vu, mais dont j'ai la désignation exacte. Le cocher, d'ailleurs, est à son poste, sur le siège, et, bien qu'il soit étranger, il sait encore assez de français pour se faire entendre.

— Cependant, monsieur, j'aurais cru que le cardinal...

—^ Avait des idées sur vous, cela est certain; témoin ce Grippefer qui voulait aussi vous

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enlever et que j'ai couché sur le carreau ! 11 se peut que vous ayez contrarié la politique de Son Éminence, avec cela qu'elle ressemble à cette heure à un vieux ressort détraqué, dit Brisacier d'un ton de mépris.

La comtesse garda le silence. Il ne fut plus possible à Brisacier de la faire parler, ce qif ii attribua chez elle à de la réserve. Elle avait d'ailleurs assez de réflexions à faire, plus on approchait du terme de la route, pour que le chevau-Iéger ne crût point devoir troubler sa méditation.

Brisacier se livra donc de son côté aux suppositions les plus grotesques, pensant enlever tantôt une femme de qualité, et tantôt une chanteuse, enviant le sort de son possesseur futur, et ne songeant pas avec moins de satisfaction à la récompense qu'il ne pouvait manquer de lui donner.

Il était près de deux heures de nuit quand le carrosse entra par Tune des grilles d'un château dont chaque allée était blanche de neige. C'était un amas de corps de logis sans trop d'apparence, mais autour duquel s'étendaient de vastes bois. Une torche brilla bien« tôt et jeta sur le perron un éclat vif, fantastique. Deux valets en riche livrée vinrent en

LA DASB UO GAatOSSB. 41

même temps déployer le marchepied du carrosse. Brisacier sauta à terre et tendit la main à la dame, qui s'élaaça comme une biche de celle cage ténébreuse. Un vieux majordome atlendalt sur les degrés d'un air de respect. Il introduisit bientôt les nouveaux arrivés dans une vaste salle, où un souper élégant se trouvait servi.

— Voilà qui commence bien, dit firisacier à roreille de sa compagne de route.

La pièce où la dame se trouvait alors avec le chevau-léger ressemblait assez, par sa disposition, à celles que l'on trouve encore dans quelques vieux châteaux du Danemark et de la Suède. Les panneaux en étaient de chêne et ne s'élevaient qu'à la hauteur des fenêtres auxquelles ils servaient d'appui ; tous les quatre étaient surmontés de cornes de cerf admirables. Six dressoirs et autant de bahuts garnis de cuir complétaient le décor de cette salle toute luisante d'épées, de cottes de maille et d'armures. Des olifants ou cors de chasse, des piques, des épieux, une douzaine d'arcs avec leurs carquois et flèches, des rets, des filets et des haquebutes étaient suspendus à la muraille. Le repas se trouvait servi sur une table ciselée, à colonnes torses. Bien qu'il fût deux

4i LA OAHE OU GAaKOMB.

heures de nuit, les vitraux laissaient passer ci et là quelques lueurs fauves de nuages éclai'^ rés ra{ndement parla lune. On eût pu se croire dans le château de quelque baron allemand du moyen âge.

Les volets de cette salle s'ouvraient sur une ceinture de collines couvertes de sapins et de bruyères, vallée triste, sérieuse et dont la neige seule eût complété alors pour les yeux l'illusion d'un autre pays.

On n*entendait d'autre bruit que le sifflement du vent qui roulait les feuilles sèches.

Un feu pétillant brillait dans la cheminée sous laquelle un honune eût pu à son aise se tenir debout.

En pénétrant dans ce lieu, on éprouvait je ne sais quel sentiment aventureux et chevaleresque.

Un esprit curieux de tout se fût demandé alors comment, à six lieues de la capitale, l'architecture avait pu rêver un pareil caprice ; et quelque poète accueilli dans ce château y eût cru voir apparaître, au milieu des orages et desglaces du Nord, la grande et majestueuse figure d'un héros du moyen âge, avec sa longue épée et sa lance de combat.

Brisacier lui-même regardait celte salie d'un

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