‹ L'abbé de ChoisyChapitre 32 sur 56 · LE BBTOVB DU BAU · texte numérisé non relu

LE BBTOVB DU BAU

point dormir, il commença à reyéUr ses habits d'abbé, habits dédaigna par lui jusque-là. Une fièvre brûlante serrait ses tempes, la respiration était près de lui manquer, il eotr'oavrit la fenêtre opposée à celle du jardin, elle donnait sur l'une des entrées du Luxembourg,

Le jeune homme s'y accouda. Au milieu de l'obscurité, il crut distinguer alors un personnage soigneusement enveloppé d'un épais manteau, il descendait de carrosse.

Dès qu'il fut sur le pavé de la cour, il fit signe à son cocher de s'éloigner et de l'attendre plus loin.

Vn

En toute autre occasion, Gboisy eût donné une médiocre attention à ce personnage.

Hais, dans l'état fébrile où le jeune homme $e trouvait, mille idées bizarres, soupçonneuses, vinrent assaillir son esprit au sujet de l'homme au manteau.

Ce nouveau venu paraissait, en effet, rôder sous le bâtiment où demeurait Diane avec madame de Gboisy, il levait la tête de temps à autre vers la façade plongée alors dans l'obscurité, mais il devenait impossible à l'abbé

176 vif BERDEZ-TOUS.

de voir autre chose de lui que deux yeux perçants, dont la flamme brillait comme celle de Tescarboucle sous la profondeur de son large feutre.

Choisy observa qu'il se promenait de long en large, en donnant d*abord, de temps à autre, sous les fenêtres de ce corps de logis, quelques signes d'impatience, puis bientôt il se rajusta de son mieux dans son manteau et parut se résigner.

C'était un personnage duquel on n'eut pu dire véritablement, au premier coup d'œil, s'il était là pour un coup à tenter, ou un rendez-vous d'amour à poursuivre, tant, dans les deux hypothèses, il y avait de chances égales à conjecturer.

Il portait sous son manteau une épée à laquelle il paraissait tenir, car il en caressait avec amour la riche poignée ; ses deux laquais avaient la leur aussi bien que leur maître, et ils auraient pu le secourir en cas de besoin : ce pouvait donc être un aventurier au service d'un grand seigneur.

D'un autre côté, il regardait souvent les fenêtres du Luxembourg, sans trop se cacher, et semblait guetter quelque signal avec une attention minutieuse.

m KENBiz-Tors. 177

Enfin, son large manteau s'étant ent réouvert un instant sous une éclaircie de la lune, Tabbé remarqua fort bien qu'il était vêtu d'un somptueux justaucorps en broderie et qu'un diamant de la plus belle eau fermait sa chemise.

Sur cette indication seule, Choisy pensa que ce devait être un amoureux.

Mais quel amoureux? Dans le second étage où sa mère était logée, il n'y avait pas d'autre beauté que Diane , et jusqu'à cette heure aucun gentilhomme ne s'était même aventuré à lui toucher le bout du doigt ; madame de Choisy ne recevait guère que des femmes ou de vieux courtisans' dans sa société intime.

L'abbé appela sa mémoire à son secours, et hors Grippefer rôdant parfois la nuit autour des bâtiments du palais comme un chien de garde, Choisy ne se souvint pas d'une seule ombre qui eût glissé vers cette heure dans l'enceinte du Luxembourg.

Pour bien s'assurer que ce visiteur nocturne ne pouvait être l'espion de Mazarin, l'abbé eut Vidée de se diriger, muni d'une lanterne sourde, vers la pièce où le digne garde reposait, mais il n'eut pas fait deux pas dans

178 UN BBIIPEZ^VOIIS.

le corridor que les ronflements sonores de Grippefer, dormant alors du plus olympien des sommeils, l'eurent convaincu bientôt de sa rentrée au palais.

Plus aiguillonné que jamais par une curiosité insurmontable , Choisy se remit en sentinelle à son poste d'observation.

11 avait eu le soin de cacher sa lampe, de telle sorte qu'il pouvait tout voir sans être vu.

L'homme au manteau, fatigué sans doute de se promener, s'était assis sur un banc.

Ainsi placé vis-à-vis des fenêtres qu*il examinait, il ressemblait à une large tache d'en-* cre sur le rideau bleuâtre et vaporeux du brouillard.

Le silence était profond, la bise soufflait seule, on entrevoyait de temps à autre le disque de la lune roulé dans d*épais nuages.

Tout en réfléchissant que c'était là une nuit bien froide pour un amoureux, Choisy ne put se rappeler sans frémir que lorsque Louis était ardemment épris de mademoiselle de la Mothe-Houdancourt, il avait, un hiver, bravé la neige et le vent pour aller recevoir d'elle sous son balcon une plume de sa toilette.

Il se ressouvint aussi d'une nuit dans laniiftiiA n avait accompagné le duc de Caudale

vil KlRDIt-T0V8. 179

sons les fenêtres d'une dame de la coar qui refusait (le lui ouvrir; le duc, le lendemain, montrait à tous son doigt gelé.

Enfin, on avait parlé, au dernier jeu de Monsieur, d'une foule d'enlèyements ; il y avait même pour ces sortes de coups une bande organisée : Camardon, Seignelay et Roquelaure en faisaient partie.

Choîsy renonça bien vite à toutes ces suppositions en voyant la tranquillité du cavalier.

— Évidemment , pensa-t-il , c'est là un homme attendu. Au-dessus de ma mère il y a ses femmes; C'est peu^étre à une soubrette qu'il en veut* Ce sera quelque Iris qui m'est encore inconnue ; je gage que bientôt elle va frapper légèrement dans sa main et lui ouvrir. Le pauvre gentilhomme, je le plains !

Choîsy achevait à peine en lui-même ce soliloque, qu'il crut entendre une persienne claquer sur ses gonds.

La nuit était noire, il prêta l'oreille, et bientôt un claquement léger de mains parvint jasqu^à lui. C'était sans doute un signal.

Choisy regarda, et il vit l'homme qui se levait de son banc.

Dans le même moment, un faible jet de

180 vil BENDEZ^YOUS. \

lumière lai parât sortir des appartejpients ha* bi tés par Diane et par sa mère... \

Mais tout à coup la lumière changea de place lorsque l'abbé se penchait.

Ce corps de bâtiment avançait sur celui qu*il occupait, Choisy ne pouvait donc se rendre compte d'une façon précise de cette flamme brusque , déjà disparue... Dans la même minute, il entendit un pas faible sur l'escalier. 11 s'y glissa précipitamment.

Quelqu'un descendait l'escalier avec un flambeau...

Du haut de ces^ marches de pierre, Choisy entrevit confusément une forme blanchâtre, cette forme était celle d'une robe...

Bientôt il entendit le tournoiement léger d'une clef dans une serrure.

A ce mouvement succéda un pas plus sonore.

L'abbé vit une femme qui introduisait l'homme au manteau.

Il y eut entre eux deux un court échange de paroles.

La lumière que portait l'introductrice du cavalier était vacillante; tantôt elle envoyait de larges rayons au dôme de l'escalier, à d'autres instants elle le laissait dans la nuit.

LK HËNDEZ-VOUS. 181

L'abbé s*était caché derrière le piédestal d*une statue; il attendait.

Tout à coup il lui sembla que Thomme au manteau parlait à voix basse. Choisy ressentit un froid mortel comme celui qui suit la piqûre d'un aspic , l'homme avait prononcé distinctement le nom de Diane.

L'abbé s'appuya contre le marbre de la statue. Ce nom de Diane avait fait passer en lui un tel vertige de sensations, qu'il sentait la sueur mouiller son front.

Il se représentait mademoiselle d'Herfort introduisant chez elle un amant dont il n'avait pas jusque-là soupçonné le nom, et dont elle lui avait caché l'existence avec tant de soin, et cet homme allait passer dans quelques secondes à côté de lui, il allait frôler du coin de son manteau la statue de marbre derrière laquelle il s'était caché !

Cet homme était sans doute un grand seigneur qui avait accès chez elle...

Ou bien un mystérieux négociateur qui venait traiter avec Diane de son infamie...

Ënfîn, et comme dans l'idée d'un amoureux les choses les plus impossibles revêtent bien vile un corps, Choisy s'arrêta à un autre soupçon plus fatal et plus terrible : il

1S2 LE RSIIDKZ-VODS.

pensa que ce pouvait être le roi lui-même.

Le roi! oui, le roi, ce même jeune prince ayant à la fois de l'humeur pour l'amour et pour la guerre, le roi de la Mancini, le roi de tout cœur et de toute vertu qu'il voulait vaincre, le roi qui devait plus tard entretenir mademoiselle de la Mothe par le trou d'une cloison et l'aller voir de nuit comme un chat du palais par les gouttières, ce roi enfin que Ghoisy tremblait d'avoir deviné !

Il aimait Diane, ou peut-être croyait-il seulement l'aimer ; mais elle, elle aim^ le roi !

Ce carrosse allait sans doute l'enlever, ces laquais avaient le.mot.

Diane n'avait joué vis-à-vis de lui que la plus infâme des comédies ! Elle attendait Louis, et elle avait voulu s'assurer, au sortir du bal, que Choisy allait se reposer comme de coutume dans sa chambre ; quant à sa mère, on pouvait être sûr de son sommeil : ainsi, nul témoin, nul confident!

En même temps , Choisy se représentait l'horrible lutte qu'il avait subie, ses larmes, ses sanglots, et surtout ce dévouement qui n'avait jamais failli à Diane, qui l'avait sauvée trois fois !

Il lui vint alors à l'esprit des idées de ven-

LB RBMOBft-YOCS. 1S5

geance telles, qu'il n'observa pas sans une sorte d'épouvante que Inî-môme s'était armé à la hâte en courant vers l'escalier quand il était sorti de sa chambre... et que conséquemment il avait entre ses mains la vie de ce ravisseur.

Mais si ce ravisseur était véritablement le roi!

Le cerveau du jeune homme bouillonnait encore l'instant d'avant ; cette pensée soudaine l'arrêta comme eût fait une main de fer.

Ghoisy avait tout ce qui fait le cœur et le bras forts, la haine, la vengeance le tenaillaient; mais frapper le roi lui semblait un crime si inouï, si énorme, qu'il rejeta loin de lui le pistolet dont sa main s'était armée.

Cependant l'homme montait.

Ghoisy entendait le froissement de son manteau contre les dalles, uni au frôlement léger de cette robe qu'un degré séparait à peine de lui.

La lumière, agitée entre les mains de celle qui la tenait , tremblotait à chaque pas. Choisy ne distinguait rien.

Il était d'ailleurs retenu par une de ces forces trop communes en pareil cas ; aussi retoniba-t-il quand il fît d'abord un mouvement pour se relever.

'18f LE RBIfDBZ-VOCS.

Les deux ombres passèrent vite.

La femme entra la première dans la profondeur du corridor, l'homme au manteaa la Hulvit.

En le voyant passer, Ghoisy s'élança d'un liond de chacal et courut vers rhouun'e.

Il était si pâle que l'on eût dit d'un fantôme.

La lumière jeta tout d'un coup un éclat si vif entre l'abbé et cet homme que Choisy recula rien qu'en voyant son visage.

— Le comte d'Hosberg ! murmura-t-il d'une voix étouffée par la surprise.

Au bruit que firent les pas de Choisy, la femme qui précédait le comte se retourna.

— Ma mère! balbutia Choisy.

Après quelques secondes de silence, l'abbé entendit ouvrir une porte, et il vit le comte d'Hosberg en passer le seuil.

— Le comte d'Hosberg chez ma mère ! s'écria-t-il, agité à la fois par l'étonnement et la terreur.

Mjm chmp^iie.

Six heures du matin sonnaient à peine , quand Ghoisy, se rappelant son rendez-vous avec mademoiselle Diane d'Herfort, entra dans la chapelle du Luxembourg.

Peu familier avec la prière , l'abbé n'avait pas la force d'accepter le désespoir comme une lutte sans issue , aussi n'apportait-il dans ce lieu sacré que des pensées inquiètes , résultat cruel de cette nuit agitée. Il se deman-

dait à la fois si Diane allait venir, et quel pouvait être le singulier visiteur qui était entré chez sa mère. Il se repentait presque de ne pas l'avoir attendu à sa sortie. Quel intérêt si puissant avait donc pu déterminer madame de Ghoisy à le recevoir ainsi, la nuit, dans son propre appartement? Que lui avaitil dit? de quoi avaient-ils pu convenir? Ghoisy estimait trop sa mère pour attribuer à une intrigue l'accueil qu'elle avait fait à cet étranger ; mais , d'un autre côté , le nom de Diane prononcé par le comte d'Hosberg replongeait l'abbé au sein de perplexités violentes. Étaitce un messager, un confident de Louis? ou bien songeait-il pour lui-même à cette jeune fille dont madame de Ghoisy s'était déclarée la protectrice? Le comte était riche, tout le faisait du moins supposer à Ghoisy qui se souvenait de sa réception dans son château. Une fois déjà, il avait tenté d'enlever Diane, dans quel but? dans quelle attente?Sa physionomie annonçait un homme aventureux : c'étaient peut-être de sa part des représailles qu'il demandait au hasard, que cette tentative d'entrevue au sein des ténèbres. Diane l'avait-elle aperçu? lui avait-elle parlé? Le jeune homme avait bien entendu, une heure après, le pas du

L\ CBAPKLLB. 187

comte se perdre dans la nuit et le silence, ses chevaux piaffer et son carrosse partir; mais Faccablement où il se trouvait Tavait empêché de se hasarder un seul instant hors de sa chambre. Saisi de terreur, il s'était jeté tout habillé sur son lit, jusqu'à ce que la cloche de la chapelle l'appelât.

11 venait à peine de s'y agenouiller machinalement, lorsqu'un léger bruit lui fit détourner la tète. Choisy pensait voir Diane , et il reconnut sa mère.

L'altération des traits de madame de Choisy était sensible, son visage était pâle, son sein oppressé; elle prit l'eau du bénitier avec des doigts qui tremblaient. L'abbé ne remarqua pas sans une secrète frayeur les paupières pesantes et violacées de sa mère, son anéantissement , sa douleur. Une fièvre aiguë , convuisive, semblait l'agiter ; elle tomba à genoux sur un prie-Dieu , en se cachant le front de ses deux mains.

L'abbé restait interdit. Sa mère ne pouvait le voir, grâce à l'ombre projetée par un des piliers de la nef; mais il la voyait, lui, et t>on cœur saignait à Fidée de sa souffrance. Il l'avait considérée jusqu'alors avec une orgueilleuse satisfaction, car madame de Choisy était

véritablement belle, on la citait dans une cour dont les admirations n'étaient pas communes. Parvenue à un âge où le masque de la figure s'altère, elle avait conservé une telle noblesse et une telle élégance dans tous ses traits qu'elle eût fait l'envie d'un peintre. Mais , cette fois , comme sous l'influence d'un vent fatal, elle paraissait morne , vieillie. Ghoisy s'approcha d'elle dans un silence tremblant.

— Ma mère , lui dit-il , nous sommes seuls ici , et je voudrais vous parler.

Madame de Ghoisy tressaillit involontairement, rien qu'au son de cette voix.

— Ma mère , reprit le jeune homme , vous m'avez parlé bien des fois de rêves singuliers ; est-ce que vous croyez aux rêves?

Madame de Ghoisy regarda son fils avec une anxiété visible.

— Peut-être n'est-ce point ici le lieu, repritil , de vous raconter le mien , mais j'attends quelqu'un et le temps presse.

— Parlez , mon fils , parlez.

— Donc , continua Ghoisy en arrêtant sur die un regard clair et profond, cette nuit J'ai eu un rêve. Je m'étais endormi comme de (;outume dans ma chambre, songeant à vous ,

vous si bonne , et qui êtes toujours

l'objet de mes pensées lorsque je vais reposer; tout à coup je crus entendre un bruit faible dans Tescalier. Bien que je ne sois pas fort timide de ma nature, Il me sembla cette fois qu'il allait se passer quelque chose de terrible... Le bruit devenant plus intelligible et plus régulier, je distinguai bientôt les pas d'un homme... Il se dirigeait vers le corridor qui mène à votre appartement. Je voulus m'élancer, le sommeil liait mes membres. Je vis alors , oh ! je vis un spectacle dont rien ne saurait donner l'idée, celui d'un être de haute stature qui se composait à la fois d'un masque et d'un visage... Il me tournait le dos, vous ne pouviez voir qiie son masque , quand il vous parlait; mais moi, chose étrange! j'apercevais son visage retourné sur ses épaules par une force invisible, comme si cet homme, qui voulait sans doute vous tromper, ne pouvait me tromper, moi ! A mesure qu'il vous parlait, ma mère, moi je pouvais lire, de mon côté, sur ses traits et dans son âme, les sentiments divers qui l'agitaient. C'était à la fois de la rage, de l'indignation, parfois même de la menace. Le cœur de ce personnage vous était caché, sans doute, car toute sa personne, vis-à-vis de vous , restait dans l'ombre, tandis qu'à mon

— < »J n:t-c- MT^iL. mL mère, ^mî qa*aît

— lias- i H: <,^:- r«a> àf rfi b^vise. il ne ^:a^i rcs ut -nui; cljftNi»-!^. mim €2$. wler-

oi»^a»«v*

— •tu*, iîf j i.aiif^ m JnuBt qui *.-^i partir. L fe ûai:, m.ir iit^, :piiii: jmuw^Lr reiige, et oiuiiu î >;a^* ^ ^.jt ivoibt'iS', <^ ■>st pas

~ Tu: <»mr:ft« ^ «jîi-ï^ rob^. ^: il « htnt >rtor>irtiifHr cmas v ^l^ ^i;*Drf!BX.H».^ ! Diane xa ï.iï?iir^ rï*:mf V4 tmitifr «s b^«s; ab ! si

rt^ihf rvtwsîs^f ^-ùujîtDf li^tT a ifi ■tt~:kx}îè« aax ^«:^*^Wb»?î^ <rîiiii:a>^:jiîs^ a^s ' ^^^tiÀ là, ma «ïîrtv'. itx >y>:t <vac:iKDÀ ^ cnùit«s poar

u^Bte> it rc«î^:?;e* m miiiî? 5ù«$;^ car c est à — Ah ' i:1>.^>;t. Ùix;!erîe«-TMKS de aoi pm-

Lk CHàPELLE. 193

dence vis-à-vis d'une telle séparation? Rassurez-vous , Diane nous sera bientôt rendue. D'ici là , elle trouvera dans la personne à qui je l'adresse toute la sollicitude, d'une mère... Vous avez dit vrai, il fallait que Diane quittât cette maison , ajouta madame de Ghoisy en attachant un regard pénétrant sur le jeune liomme. Vous ignorez peut-être vous-même les dangers qui la menacent sous le même toit que le nôtre...

— Des dangers , avez-vous dit , des dangers qui la menacent et que je ne connais pas? Ah! parlez, parlez, celui qui la veille encore suppliait à mains jointes mademoiselle d'Herfort de quitter cette maison, celui-là est capable de la défendre, fût-ce au péril de sa vie !

— Ces dangers, Ghoisy, vous les connaîtrez peut-être un jour..., reprit-elle avec effort; en attendant , soyez calme. Nous sommes , vous l'avez dit, dans un lieu où le ciel donne à celles qui manquent de forces la résolution et le courage. Il m'en faut beaucoup pour me séparer de cette enfant... car je l'aime, Ghoisy, presqueautant que je vous aime... Sa vie était ma vie, et avec elle je sens que mon bonheur partira. Restez-moi du moins, vous, mon fils le plus aimé , le plus cher, car s'il fallait vous

perdre en même temps que Diane, ah ! mon cœur éclaterait !

£n parlant ainsi, une larme était tombée de la paupière de .madame de Ghoisy, et elle regardait Tabbé comme un naufragé battu des vagues regarde Tunique planche de salut qui lui reste dans la tempête.

— Calmez-vous, ma mère, reprit Choisy; oui , je reste , je reste à vous de cœur et d'amour comme autrefois ! Ce que vous avez fait là pour Diane vous sera compté là-haut. La prière muette que j'eusse adressée à Dieu ce matin même, vous, ma mère , vous l'exaucez. Songer à celte jeune fille, c'est songer à moi, à moi trop heureux d'avoir rencontré sur mon chemin une fleur si douce et si pure ! Diane, en effet, ignore sans doute ces périls dont vous me parlez : elle est jeune, naïve, elle croit aux bouches qui mentent, aux hommes qui ont deux faces comme l'homme de mon rêve ! Pauvre enfant vers laquelle se sont de bonne heure tournés vos regards, comme ceux du pâtre vers son étoile chérie ! tutelle noble et sainte dont vous seule , ma mère , avez supporté le poids quand j'eusse voulu moi-même tant de fois vous Talléger ! Mon Dieu , ce. n'est pas son cœur, c'est sa beauté que j'accuse. Il y a des

Lk GBAPKLLE. 195

hommes, ma mère, assez hardis pour employer un jour vis-à-vis d'elle mille ruses, assez vaniteux pour réblouir , assez lâches pour Tabandonner ! Diane est jeune, elle est faible... ah ! vons avez bien fait de la sauver d'elle-même, vous avez bien fait d'assurer sa vie, son repos ! Mais je la reverrai, n'est-ce pas? je surveillerai toujours chaque battement de ce cœur timide; ce n'est pas ma faute à moi si , élevé auprès d'elle comme son frère , j'ai pour elle l'intérêt que l'on n'accorde qu'à sa sœur. Ma mère, ma bonne mère, j'ai mené jusqu'ici, je le sais bien, une vie qui a dû bien des fois vous contrister ; bien des fois , cédant à l'entrainement et au caprice, j'ai promené ici, sous vos yeux, la folie et le scandale. Mais rassurez-vous, j'ai jeté loin de moi ce masque de honte, je ne porterai plus ce déguisement encouragé jusque-là par votre tendresse ; je suis Choisy, ma mère, Choisy, c'est-à-dire un homme dont le ciel luimême renverse à temps les projets futiles , insensés ; désormais je veux me sacrilSer à mon pays, je ine souviendrai de votre mot à Louis XIV : Vtmlez-'vous , sire^ devenir un honnête homme? eh 6îen, ayez souvent des conversations avec moi ^ ! Ne m'avez-vous pas dit que la

* Historique.

196 LA CHAPELLS.

princesse Marie de Gonzague, votre intime amie ^, avait elle-même poussé mon père à passer sa vie dans les intendances ou les ambassades? Eh bien , ma mère , je ferai ce qae vous voudrez, dussé-je aller h Tarmée conune mon frère, ou comme mon père en Hollande...

— Arrêtez , Choisy , arrêtez ! Vous savez ce qu'un départ, qui ne serait qu'un exil , je le sens trop , coûterait de larmes à votre mère. Les siennes, 6 mon fils, jaillissent ici involontairement de ses yeux; oui, vous êtes un bon, un noble cœur. Pourquoi faut-il que tout ce qui constitue mes espérances soit , hélas ! fragile comme le roseau, et destiné, comme lui, à percer la main imprudente qui s'y appuie? Oh! ne me parlez pas de départ, je vous en conjure, celui de Diane m'afQige tant ! c'est là peut-être, je le sens, une séparation éternelle. . .

— Éternelle, avez-vous dit ? Quoi ! ma mère, il ne me serait pas donné de la revoir, de lui dire...

— La voici , reprit madame de Choisy en voyant arriver mademoiselle d'Herfort, cantenez-vous.

En effet, Diane entrait alors dans la chapelle. La toilette de la jeune fille relevait encore

^ Depuis reine de Pologne.

LA GIAPBLLK. 107

le charme habituel de son ensemble ; Choisy la trouva plus belle que jamais avec ces rubans à effilés d*or , sa coiffe ornée de perles et sa robe de moire blanche. Véritablement on eût dit alors d'une fiancée marchant à l'autel. Diane s'approcha de madame de Choisy d'un air chagrin.

— C'est un adieu que je viens vous faire , madame, balbutia-t-elle d'une voix émue. Oh ! je prends le ciel à témoin de tout ce qu'il me faut de courage pour vous quitter, vous si indulgente, si tendre ! Je souffre bien aujourd'hui.

Et Diane réprima un soupir, en attachant sur sa bienfaitrice son œil bleu noyé d'une douce langueur; elle replia son cou de colombe , et parut attendre ce que madame de Choisy allait lui dire.

Madame de Choisy ne répondit à Diane que par des larmes.

— Vous partez , lui demanda-t-elle enfin ; eh quoi ! déjà, Diane?

— Déjà! répéta derrière le pilier de la chapelle la voix de Choisy, abimé dans sa douleur.

— Madame, reprit Diane, le carrosse est là. Avant de partir , c'était bien le moins que je

revisse celle qui m'a toujours couverte de son amour, de sa tendre sollicitude. Ce qui me rassure, c'est que j'espère la revoir. N'est-ce pasjajouta-t'-elle avec une véritable douleur, n'est-ce pas que cette séparation cruelle, vous l'adoucirez? Sans cette promesse, je serais si malheureuse !

— Malheureuse ! répondit madame deChoisy , oh! rassurez-vous, ma chère enfant, oui... certes... je vous verrai tous les jours...

— Tous les jours, bien vrai ?

— Mais ces courts instants, ces entrevues si rapides, vaudront-elles jamais , Diane , ma félicité de tous les jours? poursuivit madame de Choisy avec amertume ; vos joies, vos chs^rins, tout cela était à moi • . . Maintenant, je le perds l Une autre aura votre sourire, chère enliant, vos baisers, vos larmes, tout ce qu'enfin je lui cède ! Mais rassurez-vous, cette amie à laquelle je vous confie sera jalouse de me remplacer. Âh ! quoi qu'elle fasse , jamais son amour ne sera l'égal du mien, jamais sa tendresse...

— Ne vaudra la vôtre , oh ! je le sens bien, madame, interrompit Diane en arrêtant sur madame de Choisy un regard rempli de trouble. Aussi, avant de m'éloigner de cette maison, ai-je voulu venir ici même vous deman-

der votre bénédiction dans cette chapelle... Votre prière doit porter bonheur, madame ; elle adoucira pour moi l'angoisse d*un pareil moment. Oh! je vous le demande à genoux, faites qu'en vous quittant je vous croie encore près de moi à chaque heure, à chaque minute ! Que j'emporte d'ici des voix consolantes et douces qui m'encouragent ! Jeune encore , TOUS m'avez servi de mère , eh bien ! c'est à ma mère que je demande ici sa bénédiction sainte et solennelle, je l'attends 1

En prononçant ces mots, mademoiselle d'Herfort s'était agenouillée devant l'autel ; son sein palpitait , sa respiration était oppressée. Madame de Ghoisy la contempla quelques secondes avec un mélange de satisfaction et de tristesse ; elle seule pouvait alors sonder la profondeur de cette blessure qui faisait saigner son âme. Le recueillement austère du lieu, la grâce de Diane, la douleur morne de l'abbé, spectateur muet de cette scène, imprimaient alors un caractère imposant à l'acte que madame de Ghoisy allait accomplir. Elle étendit sur ce jeune front des mains glacées et tremblantes.

— Ma fille , lui dit-elle, ma fille, soyez heureuse ! votre mère vous a bénie !

Puis , comme si elle eût craint de défaillir

300 LA GIAPELLB.

elle-même en ce moment si cruel, elle interrogea des yeux l'image de Notre-Dame des Sept Douleurs, afin d'y puiser une nouvelle force...

— Ma mère ! s'écria Diane en se relevant , ma mère, ah ! souffrez que je vous donne ce nom, vous m'aimez, vous m'avez bénie ! Oh I je suis heureuse et fière! Dieu m'est témoin que vous seule avez désormais le secret de mes pensées ! Par vous , par vous seule je tiens à ce monde, dans lequel vous m'avez conduite, et dont la barrière n'empêchera pas mon cœur de voler toujours vers vous! Que m'importe le reste? ma mère, oh ! ma mère , oui , vous êtes tout pour moi !

— Vous m'oubliez, Diane, dit Ghoisy en s'approchant de la jeune fille avec une tristesse qui ne perçait que trop dans son regard désespéré.

— Ghoisy ! reprit-elle en reculant à demi , et comme si la présence du jeune homme l'eût déconcertée, vous étiez là?

— Oui , j'étais là , Diane , répondit l'abbé , j'étais là... Quand les mains de ma mère se sont élevées pour vous bénir, moi aussi j'adressais au ciel pour votre bonheur la plus fer-vente des prières. Grâce à Dieu, il est assuré, maintenant ; grâce à la pieuse sollicitude de

Là. CIAPSUB. SOI

ma mère, vous êtes à l'abri de tout danger; aussi je suis bien heureux !

— Heureux ! murmura Diane avec un étonnement qui se fit jour dans tous ses traits.

Et elle interrogea Choisy du regard avec un vague sentiment d'inquiétude.

— Oui, je sais tout, reprit le jeune homme, je sais que vous nous quittez, et je suis calme. Diane, ajouta-t-il en baissant la voix, vous voyez si je vous aime!

Une joie secrète gonflait alors, en effet, le cœur de Choisy. L'idée de voir Diane à l'abri du danger dont la menaçait l'amour du roi , Diane enlevée et préservée par sa mère, faisait taire en son âme la douleur qui l'assiégeait.

— Diane, reprit madame de Choisy, les instants sont précieux ; hâtez-vous.

La jeune fille regarda uiie dernière fois l'abbé avec un sourire mélancolique. Le bruit du carrosse retentissait en ce moment dans la cour, et les chevaux hennissaient.

— Ma mère vous a bénie , dit l'abbé avec une larme, me permettez-vous de vous embrasser, Diane?

— Volontiers , répondit^elle en présentant sa joue à Choisy avec une grâce indicible.

302 LA CHAPliLL£.

Puis elle se jeta une dernière fois dans les bras de sa protectrice et se hâta de descendre les degrés de la chapelle.

— Partie ! murmura madame de Choisy en retombant presque inanimée sur un prie-Dieu.

— Qu'avez-vous donc, ma mère? demanda le jeune homme avec une visible anxiété.

Et comme elle ne répondait pas, Choisy, en proie à une secrète frayeur, regarda par Tune des fenêtres de la chapelle...

— Un carrosse aux armes de la cour ! s'écriat-il en devenant tout d'un coup plus pâle qu'un linge* Un carrosse qui emmène mademoiselle Diane d*Herfort ! Chez qui donc la conduit-il?

— Chez la reine mère, répondit madame de Choisy d'une voix faible.

— Chez la reine mère! reprit Choisy; ah! madame, vous l'avez perdue !

Et il tomba sans force près du bénitier de la chapelle, pendant que la voiture entraînait Diane à tours de roues.

iTH0 fBnéit*^ it ff«lMf-C^t«MMllM.

Trois jours après ceci, deux personnages en manteau causaient sous les fenêtres du château de Saint-Germain, par une nuit froide et brumeuse.

L'un de ces cavaliers, soigneusement enveloppé de sa cape comme un Castillan de la suite de la jeune reine, arpentait silencieusement l'une des allées conduisant au bâtiment qui renfermait alors les filles d'honneur, l'autre le suivait à quelque distance d'un air sourois et respectueux.

Page 1