‹ L'abbé de ChoisyChapitre 33 sur 56 · UNE PERÊTRI A SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

UNE PERÊTRI A SAINT-GERMAIN

Les deux hommes se rapprochèrent.

La lune épandait alors par instants de molles clartés sur les pelouses du parc, puis tout à coup, enveloppée par un amas de nuages, elle voilait son disque et laissait dans Tombre les vastes ailes du château. Il s'en fallait d'un quart d'heure que l'aiguille marquât minuit, heure à laquelle tout reposait invariablement â Saint-Germain, quand le roi n'y menait pas son train de fêtes. La conversation suivante s'établit bientôt entre les deux hommes :

— Eh bien ! Brisacier, tu as suivi mes instructions ?

— Oui, M. le comte, et je vous assure que c'est là une rude besogne ! Suivre à cheval le carrosse qui emmenait mademoiselle d'Herfort de Paris à Saint-Germain, savoir d'une des femmes de madame de Navailles dans quel corps de logis, â quel numéro, â quelle fenêtre est placée la chambre de celle que vous poursuivez, me morfondre deux jours sous les arbres dépouillés de la forêt, exposé au vent, à la pluie, â la neige, le tout pour découvrir le moment propice où je pourrais me venger une bonne fois d'une première mésaventure et gagner enfin ces mille pîstoles que Votre Excellence me promet depuis si longtemps; tout

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cela, M. le comte, n'est pas certainement chose commode et facile. Mais tel est mon dévouement absolu pour Votre Excellence...

— Fort bien, Brisacier, tu as une revanche à prendre, tu le sais, répliqua le comte d'un ton sec ; songe donc à ne pas te laisser prendre âu piège une seconde fois, comme un sot. Voici l'heure où l'on va poser les sentinelles ; cache-toi sous ces massifs adossés aux bâtiments; là, tu vois bien, n'est-ce pas?

— Oui, M. le comte, je vois fort bien ; mais c'est précisément de ce côté que la ronde de nuit va venir.

— Alors, va-t'en au diable ! ou plutôt suismoi , car si je ne te surveillais pas moimême...

Les casaques bleues des gardes de la prévôté apparurent en effet. On posa les sentinelles.

Pendant ce temps, le comte et Brisacier avaient gagné l'une des allées les plus ténébreuses du parc.

— Eh bien ! dit le comte, tu semblés rêveur, qu*as-tu?

— Ma foi, Excellence, répondit l'ex-chevauléger, vous en parlez à votre aise. Un enlèvement nocturne en ce lieu si bien gardé me parait chose impossible.

S06 VNE FENÈTBE A SAIIfT-GERMATIf.

— C'est-à-dîre que tu as penr ? reprit lo comte avec un dédain marqué.

— Eh bien ! je le confesse, j'aimerais encore mieux ma commission au palais du cardinal. Sans ce diable d'abbé deChoisy, nous réussissions d'emblée. Mais ici... songez donc qu'au moindre bruit , au premier haro des gardes, que dis-je, Excellence? au seul aboiement d'un chien...

— Tu n'es qu'un poltron, adieu !

— Excellence, dit Brîsacier en voyant le comte s'éloigner, et avec le comte ses mille pistoles, ce n'est pas à dire pour cela que nous devions jeter le manche après la cognée. Que vous êtes impatient, par la sainte Vierge ! Si on enlevait pour le roi, passe encore, d'autant que Sa Majesté commence à courir la nuit sur les gouttières, comme un jeune chat, et qu'il a bien bonne envie de croquer une des colombes de madame de Navailles... Mais enlever pour un simple étranger, pour un seigneur suédois...

— Eh bien?

— Eh bien ! M. le comte, cela me semble bien risqué. Il fait un froid du diable, et je crois que nous ferions bien de remettre la partie... Et tenez, ajouta Brisacler mystérteu-

UNE FERÉTBS A SAltlT-eERMAIIT. S07

sèment, je viens de voir rôder tout à Theure autour de nous un certain homme...

— Et qui donc?

— Parbleu ! ce Grippefer, Tespion de Mazarin, celui qui voulait aussi, je ne sais trop pourquoi, enlever mademoiselle d'Herfort!

— Tu Tas vu? tu penses qu'il nous surveille?

— Baste ! ce gibier de potence est toujours là pour quelqu'un. Je mettrais ma main au feu... Mais voyez vous-même, M. le comte, dit Brisacier ens'interrompant , cet homme en manteau qui se glisse sous les grands ormes...

— Cet homme en manteau, reprit le comte d'Hosberg, c'est, ma foi, vrai, il semble venir de ce côté.

— Qu'esl-CQ que je vous disais?

— Silence, Brisacier, dit le comte en examinant de sa cachette l'inconnu qui s'avançait avec précaution ; cet homme-là ne saurait être un espion de Son Émineuce.

— Pourquoi ?

— Parce que, te dis-je, reprit d'Hosberg en s'aventurant à regarder celui qui marchait, ce cavalier a un manteau des plus galants, une plume blanche, des dentelles... il semble familier avec les abords de ce palais...

— Vraiment?

208 UNE FENÊTRE A SÂINT-GERIAllf. ,

— Et ce qu'il y a de plus étrange, dit le comte en baissant la voix, c'est qu'il n'est pas seul, un homme le suit à dix pas... Il a peutêtre le mot d'ordre... Eh ! mais, reprit d'Hosberg d'un ton alarmé, son manteau s'entr'ouyre, il a une ceinture blanche... mon Dieu ! si c'était le roi î

Brisacier écarta quelques branches d'arbres, et regarda l'inconnu en poussant un cri de surprise.

La lune, dégagée en ce moment de* ses nuages, semblait envoyer de complaisants rayons à cette tournure svelte et noble. Brisacier et d'Hosberg virent l'inconnu s'avancer, puis attacher son regard sur l'aile du palais renfermant les filles d'honneur.

Ce bâtiment demeurait alors dans l'ombre.

Verrouillé, cadenassé à l'extérieur comme une prison, il se ressentait déjà des précautions prises quelques mois plus tard par madame de Navailles : c'était une façade austère et triste.

— Le prince Charmant regarde la volière, dit Brisacier à d'Hosberg.

— C'est vrai, il compte les fenêtres.

— 11 serait plaisant qu'il s'arrêtât à celle de notre héroïne.

UNE PERÊTBE ▲ SAIIIT-GERHAIN. 309

— Voyons, reprit le comte, poussé par une invincible curiosité, voyons !

— Prenez garde, M. le comte, le roi est suivi, et il n'aime pas à lier conversation à cette heure !

Mais le comte, sans prendre garde aux avertissements de Brisacier, suivit de près l'inconnu.

Celui-ci se retourna au bruit que faisaient les pas d'Hosberg ; dans ce mouvement rapide, son manteau, qu'il relevait jusqu'à ses yeux, se dérangea. Hosberg recula ; il reconnaissait Choîsy.

— A merveille, dit-il en le saluant d'un air ironique , le seigneur Endymion visite sa chaste Phébé.

— D'Hosberg ! murmura Ghoisy les dents serrées par la rage.

Et il fit un pas pour se débarrasser de la main du comte qui s'était posée familièrement sur son épaule.

— C'est encore vous que je trouve ici , monsieur, dit-il avec Taccent de l'indignation et de la colère.

— Moi-même, mon jeune ami ; je prenais le frais comme vous.

— Trêve de raillerie, monsieur, vous allez

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me rendre compte de votre condoite. 11 y a trois jours, la nuit, tous avez osé vous introduire chez ma mère ; quel était votre motif?

— M. de Choîsy, c'est mon secret. Respectez le mien, croyez-moi, et ne parlons en ce moment-ci que du vôtre. Vous alliez tenter une escalade, je le vois, on du moins vous comptiez vous introduire dans cette aile du château...

— Monsieur!...

— Eh bien ! mon jeune ami, reprit le comte avec une compassion dédaigneuse, je vous en conjure, veuillez demeurer tranquille.

— Pourquoi?

— Parce que mademoiselle Diane d'Herfort ne saurait vous recevoir; elle a quelqu'un.

— Quelqu'un, dites-vous ! Qui donc ?

— Le roi ! répliqua le comte^ le roi ! rien que cela, oui, monsieur.

— Vérité ou mensonge, répondit Choisy, exaspéré des paroles du comte, en garde !

' — En garde si cela vous plait, mon jeune ami , reprit d'Hosberg , mais vous êtes un homme d*Église !

— Je vous prouverai bien, comte d*Hosberg, que je suis un homme d'épée!

— A votre aise, mais parez ferme!

URE fEnÈTKE A SAlNT-GKHJlAin. 911

Les épées se croisèrent, et pendant quelques secondes leur choc d'éclairs fut éblouissant.

— Diable !' pensa Brisacler, voilà un abbé qui tient bon à la riposte !

Au cliquetis des épées, une fenêtre s'ouvrit au second étage des bâtiments; c^était la fenêtre de la chambre de Diane.

En ce moment même, un jeune homme ap* parut à côté de la fille d*honneur, qui se pen- (^hait à la fenêtre, attirée par le bruit des iirmes.

Ce jeune homme, c'était le roi.

Cette vision soudaine, foudroyante, dura rinstant d'un éclair.

— Le hasard me sert, murmura le comte, qui commençait à perdre pied devant Choisy ; regardez ! Voici Diane, et voici le roi !

La fille d'honneur de la reine mère venait de retirer Louis de l'appui du balcon avec un mouvement précipité.

— Diane ! reprit Choisy avec un soupir étouffé, Diane enfermée avec le roi ! Oh ! qu'aije vu ! qu'ai-je vu ! Conseiller de malheur, c'est sur toi que je me venge !

Et se ruant sur le comte, il l'attaqua avec une vitesse si acharnée, que son épée le perça

de paît en part. Le comte tomba sur le sol.

— Fuyons, monsîear, fajons ! dit derrière Yàthé une toîx pea propre à le rassurer dans eet instant; car celai qui loi parlait n'était antre qne Grippefer.

Choisy gagna la petite porte qne Grippefer lui indiquait et qui loi était connue, grâce aux conciliabules secrets où il escortait autrefois le cardinal. Arrivé en cet endroit, il trouva deux chevaux qui Fattendaient, le sien d'abord, puis celui de Grippefer. Sa course fut rapide, haletante, il n'échangea pas même une seule parole avec son guide. Poursuivi par l'idée du meurtre qu'il venait de commettre, il crut voir passer vingt fois à côté de lui le fantôme implacable du comte d'Hosberg.

Arrivés aux portes de Paris, les deux cavaliers mirent pied à terre par un mouvement simultané, comme pour tenir conseil.

— Qu'allons-nous faire, M. l'abbé? demanda Grippefer à Gholsy en hochant la tète.

L'abbé ne répondit rien.

— M. de Choisy, dit Grippefer, mon devoir est de vous dénoncer au cardinal.

— Eh bien ! dit Choisy, fais ton devoir.

— Vous ne pouvez plus, vous ne devez plus même rentrer à Paris, reprit Grippefer,

VUE PBUÈTBE a SAIRT-GBBHMN. 318

autrement je suis perdu. Au nom du cardinal, il faut que je vous arrête.

Choisy réfléchit quelques secondes, et tira de sa poche un mince jeton de cuivre ;

— Reconnais-tu cela? dit-il à Grippefer en lui montrant le jeton sur lequel brillait un r^yoD furtif de la lune.

— Oui, ma foi, reprit Grippefer, c'est mon jeton. Je l'avais donné à cette belle dame qui me spuva une nuit des mains des archers... Comment se fait-il?... Oh ! M. l'abbé, continua Grippefer, par tout ce qu'il y a de bon et de loyal en vous, dites-moi, de grâce, de qui vous le tenez ; je ne vous l'arracherai pas, je vous le promets, mais le nom, le nom de ma noble libératrice!...

— Elle est devant toi, répondit Choisy, regarde !

— Comment ! c'était vous? Oh! M. l'abbé, que de reconnaissance! Et songer, mon Dieu, qu'il me faut vous dénoncer, vous qui m'avez sauvé cette nuit-là même! vous qui auriez pu me faire mettre en prison !

Grippefer , quoique exempt , essuya une larme furtive.

— Tenez, reprit-il, je n'étais pas né pour le métier d'espion, M. l'abbé. J'ai une famille.

914 CSft WÏÏMÈIME M. &UIT-CSBJiAIW.

âne linnM qui M*amie bien, et que tous aimeriez, j'en sois sur, si tous pouTÎez la coonai- Ue... O ei^! eoMHient dmic £ujre? poorsoivît Grippefer en frappant du pied ; un dnel , on àbbé^ un homme mort! Ah! c*est à en penlre bi télé ! Si je voos dénonce, je vous perds ; si je ne vous dénonce pas, il y va pour moi de la corde!

— Grippefer , dit Choîsy , te sens-tu du cœur? Yeux-tu me suivre ?

— On donc, M. Fabbé?

— Partout , Grippefer , où il me plaira d'aller, à cheval, à pied, en carrosse, tu m'accompagneras , non plus comme un espion , cela est vrai , mais comme un serviteur , un ami.

— Moi, M. l'abbé?

— Oui, toi, répondit Ghoisy en tendant à Grippefer une main que celui-ci embrassa. Tu vois en moi un homme que la fatalité semble poursuivre. Dieu m'est témoin que j'étais loin de songer à ce qui allait avenir! Mes mains ont du sang, mais elles sont pures. Partons, Grippefer, fuyons. Que si tu as peur de t'exiler, d'engager ton sort au mien, eh bien, Grippefer, voici ce jeton, reprends-le. Grâce à lui, tu sais que tu seras fort auprès du cardinal, ton

VUE FfiKftTRE A SAINT-GBBIIAIN. 915

ancien maître ; retourne à Paris, laisse-moi ! Après tout, j'en aurai bien vite fini avec ma misère et ma douleur, je ne tiens plus à la vie ; sans ma mère, vois-tu, j'irais me livrer moimême à la justice du cardinal ! Tu peux partir, tu peux me quitter, tu es libre !

En parlant ainsi , Tabbé tendait le jeton à Grippefer ; celui-ci le repoussa.

— Vous laisser! monsieur, vous laisser!

reprit-il d'une voix émue ; vous abandonner, vous si bon ! N'y comptez pas, monsieur ; j'aimerais mieux être conduit en charrette dès demain à la Croix du Trahoir! Retournons la tète de nos chevaux où il vous plaira d'aller ; partons, courons, je vous suis. Aussi bien la condition d'ami que vous m'offrez est trop belle pour que je la sacrifie. Fuyons donc, fuyons, et ne regardons pas seulement ce Paris où j'ai ma femme, où vous avez votre mère ! Allez, M. l'abbé, grâce au ciel, vous êtes jeune , le ciel vous viendra en aide ! Quant à ce jeton , reprit Grippefer, je le donnerai au premier pauvre qui passera ! En route, et à la grâce de Dieu !

L'abbé tendît de nouveau la main à Grippefer avec une effusion noble et touchante. Encore en proie au vertige que donne une action

216 V5IE rc^fnt ▲ SAnrr-csKSAiii.

du genre de celle qu'il avait commise, il avait besoin de l'excitation d'ane longue roate. Agité à la fois par mille sentiments divers, il tourna donc son cheval vers le premier chemin qui se présentait, et partit avec son compagnon à toute bride.

MéU •eêgmeu9»im «f« Ctrépon.

Seize ans après ces événements, la ville de Bourges venait de voir fermer ses portes comme d'habitude , quand dix heures du soir sonnèrent au cadran de M. le bailli d'épée Jacques-Chrysostôme-Hercule de la Pinsonnière, dont la maison se trouvait située sur la grande place.

La servante de 1M. le bailli d'épée, sorte de maritorne préposée à la cuisine et à la porte, et cumulant ainsi les fonctions de suisse et de maître d'hôtel, était alors occupée à soulever

318 LA SEIGNBUBIS DS CRÉPOIT.

les lourds volets de la demeure de ce magistrat, quand une voix aigre, celle de madame la présidente de Planterose, se fit entendre.

— Madame Jaquînetle , cria la voix , êtesvous folle? Gardez-vous, mon Dieu, de mettre la barre à la porte ! M. Hercule de la Pinsonnière n'est pas rentré.

— 11 n'est pas rentré ! bonté divine ! soupira Jaquinette en adossant le volet h la margelle du puits de la cour; mais que lui est-il donc arrivé, à notre cher maître, madame la présidente?

— Et comment le saurais-je, madame Jaquinette? Il était parti ce matin dès le chant du coq. Vous ne l'avez donc point vu?

— Ma foi non, et le cocher de M. le bailli ne m'a rien dit.

— Je le crois bien, il a des ordres de son maître. Quelque nouveau coup de tète, madame Jaquinette, quelque déjeuner hors la ville, quelque amour peut-être !... carM.de la Pinsonnière est un vert galant !

— ^ Un vert galant de soixante ans bientôt ! murmura Jaquinette. N'a-t-il pas de honte à son âge?...

Madame Jaquinette s'interrompit et leva la tête pour regarder la fenêtre d'où la présî-

LA SEIGNEURIE DE CStPON. 219

dente lai avait parlé. Cette fenêtre, alors fermée, laissait passer une lumière assez vive.

— Ces dames travaillent, pensa Jaquinette. Oh ! oui, car mademoiselle Mathilde vient de me faire demander sa tapisserie. Je la lui montais, lorsque M. Palamède... son prétendu... est venu m'ôter la peine de la lui porter. Quel homme attentif que ce M. Palamède ! Hier encore , ne lui a-t-11 pas envoyé une collection d'oiseaux empaillés, avec des vers magnifiques? II fallait qu'ils fussent bien beaux, car M. le bailli d'épée les trouvait tels. Enfin, c'est son neveu, et il en est coi£Pé, on peut le dire. Tout cela ne me regarde pas ; je vais attendre M. Hercule de la Pinsonnière, puisque mé voilà concierge de son bailliage. Dieu de Dieui c'estil là un dur état, moi qui suis née fille de femme de chambre au château de Crépon, que l'on voit d'ici !

Jaquinette courut se poster sur son tabouret dans la cuisine. Cette pièce donnait en face de la porte et n'était séparée que par une cour remplie d'herbes, et dont le pavé n'avait pas été renouvelé depuis la Fronde.

La salle où venait de rentrer madame la présidente de Planterose mérite bien ici que nous en disions quelques mots.

SSO Lk SEIGiVEDRIE DE GB^POff.

C'était un appartement aux tapisseries yîeil- ]es et fanées, représentant les quatre Saisons ; , elle ne possédait guère, pour tout décor, que quelques miroirs à bougies, et un clavecin.

Une lampe, placée sur le milieu d'une table, concentrait sa lueur avare sur un livre que la présidente lisait ; mais, en revanche, mademoiselle Mathilde, jeune et charmante personne dont le pliant touchait le siège de madame de Planterose, était obligée de s'écarquiller les yeux chaque fois qu'elle voulait faire un point à sa broderie. Assis dans un vaste fauteuil, au coin d un feu assez triste, un personnage de trente -cinq ans semblait savourer alors ce bien-être qui est le fruit ordinaire de la digestion, jouant avec les pouces et regardant de temps à autre le travail de la jeune fille. Auprès de lui et adossé à la cheminée, se tenait un jeune homme au maintien grave et sévère.

Le premier de ces deux messieurs était M. Anastase Palamède, commis aux eaux et forêts ; le second , M. Henri de Ghaville , fils d'un conseiller au présidial de Bourges.

La physionomie de M. Anastase Palamède exprimait assez la béatitude d'un homme content de lui-même. Il avait le front surmonté

LA SEIfiHEUBie DE CBÉPOH. â'il

d'une perruqae telle, qu'elle paraissait incompatible au premier coup d'œil avec son état, l'emploi de Palamède consistant à entrer dans les forêts delà couronne. On ne pouvait guère comprendre comment les branches royales n'avaient pas mille fois dérangé l'édifice industrieux de cette coiffure, à laquelle Palamède jetait de temps à autre dans la glace de la cheminée un regard de complaisance. Fluet, compassé, ressemblant plutôt à une demoiselle qu'à un homme, M. Anastase Palamède portait habituellement une certaine poudre de jasmin à faire soulever le cœur de mademoiselle Mathildede la Pinsonnière, mais dont la présidente raffolait et louait beaucoup le parfum. Il n'était pas vêtu précisément dans le goût de la cour, mais il affectait une telle profusion de rubans, qu'on eût pu de loin le prendre pour un écheveau de mille couleurs. Enfin, et pour que rien ne lui manquât comme ridicule, il faisait des vers que M. le bailli d'épée admirait à régal de ceux du Cid.

M. de Ghaville ne ressemblait en rien, pour son bonheur, à cette caricature de province dont madame l'élue et M. l'assesseur faisaient grand cas. Fils d'un homme de robe, mais peu avantagé du côté de la fortune, il avait pris de

9^3 LA SEIGREURII OE GB&POIV.

bonne heure en dégoût la magistrature, s'occupant d'études graves et profondes, mais ne visant à rien peut-être parce qu'il était propre à tout. D'un caractère doux, mais ferme, il s'é« tait fait de bonne heure aimer et estimer par la ville de Bourges, où son père avait lui-même été fort longtemps considéré. A la mort de ce père, M. de Ghaville avait vingt-six ans. On l'avait sollicité en vain de prendre un parti, il vivait heureux malgré son peu de fortune. La maison du bailli d'épée et celle de madame la lieutenante générale étaient les seules qu'il fréquentât.

Un jeune homme aussi peu ambitieux avait paru de bonne heure un être inutile à la présidente de Planterose, coquette émérite qui disposait de tout dans la maison du bailli. Madame Athénaïs de Planterose était une de ces vieilles folles bien résolues à ne pas s'apercevoir du ravage des années, et nullement dé-cidée à parler raison lors même qu'elle ne pouvait plus la faire perdre. Échouée à Bourges après nombre d'aventures dont la chronique galante du temps s'était occupée, elle s'y établit de son plein gré tutrice de mademoiselle Mathilde. M. le marquis de la Pinsonnière était son humble valet.

LA SEIGREORIE DE CRtPOIf. 323

— Ce cher bailli ! soupira-t-elle en fermant le livre qu'elle lisait, où peut-il donc être par ce temps de bise et de pluie, mon cher Palamède ? J'ai froid rien que d'y penser !

— Et moi donc, je gèle! ma chère présidente, reprit Palamède en tisonnant. Ce sera quelque arrestation imprévue. . . Si comme moi du moins il avait un beau cheval ! Vous n'avez pas vu le mien, M. de Chaville? Une bêle superbe, une béte de l'État. C'est le roi qui nous monte, rien que cela ! Aussi , lorsque je fais mes battues...

M. de Chaville ne répondit pas, mais il se contenta de regarder Palamède d'un air de doute.

— M. de Chaville, reprit la présidente, n'a rien à faire avec les gens de cheval et d'uniforme, mon cher Palamède. C'est un esprit grave qui cherche la quadrature du cercle, il faut le croire , ajouta madame de Planterose d'un air railleur. Ce n'est pas lui, je gage, qui, en attendant M. de la Pinsonnière, embourbé je ne sais où, consentiraità nous faire tout haut une lecture. Il a les vers en horreur!

— Permettez, madame, il y a vers eV vers, reprit M. de Chaville. Ceux de Molière, par exemple...

224 LA SBiGNEUfttE OK GRÉPOH.

— Ne parlons pas de Molière, mon cher M. de Ghaville, interrompit Palaméde; brisons là.

— Pourquoi?

— Parce que votre Molière n'est qu'un vil impertinent. N'a-t-il pas osé se moquer plus d'une fois de la province? Ne prétend-il pa» que nous prétons tous à rire comme son M. de Pourceaugnac ? Ah! ventre de biche, il a bien fait de ne prendre qu'un Limousin; si c'était à Bourges qu'il eût mis sa scène, mordieu !•••

Palaméde s'était levé les lèvres blanches de colère. 11 ne tarda pas à tirer de sa poche un rouleau de papier d'honnête dimension.

— Que faites -vous là? demanda MathUde d'un air d'effroi.

— Ce sont des vers..., répondit Palaméde d'un ton doucereux ; un fragment de mon poème, mademoiselle; un simple fragment.

Avec votre permission et celle de madame, je veux le lire à M. de Chaville,afin qu'après cela il nous dise si son Molière...

— £h ! mon Dieu, monsieur, je vous cède le pas sur lui, reprit M. de Chaville épouvanté et en regardant l'horloge.

— A la bonne heure ! s'écria victorieusement Palaméde. D'abord, ce poème est dédie.

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