UN MESSAGER
meurer? dois-je fuir? ou plutôt dois-je accepter de nouveau unelutte acharnée avec cet homme? Que me veut-il? qui est-il ? Oh ! malgré ma fermeté , je sens que je tremble au seul soupçon de son retour; je tremble, non pour moi, mais pour Diane ! S'il avait sur elle d*odieux desseins, cet homme qui a su me découvrir, et qui a sans doute aussi percé le secret de sa retraite? Si ce voyage singulier...? Le sort en est jeté ; je veux, je dois voir d'Hosberg. Mais le trouverai-je? ne prendra-t-il pas le soin de se cacher , lui qui , d'habitude , marche dans l'ombre? Non, c'est un duel, un duel de tous les instants qu'il me déclare. Sa haine est sourde, voilée. Je n'ai jamais rencontré son épée au grand soleil , il fallait cette nuit de Saint-Germain. Bien des fois, depuis ce temps, j'ai cru voir dans mon sommeil cette pâle et sombre figure... Mon Dieu, que va-t-il donc se passer ?
En songeant ainsi, l'abbé se promenait à grands pas, interrogeant de temps à autre le regard morne et inquiet de Bonju.
Le digne intendant de madame la comtesse des Barres semblait fort peu rassuré depuis sa visite à l'hôtellerie des Trois Mages, Il ne fit aucune difficulté d'avouer sa peur à Choisy,
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ne manquant pas de lui faire valoir que si le comte d*Hosberg en voulait à sa personne, Brisacier n*était guère l'ami dé la sienne.
— Tenez, ajouta-t-il, je ne suis pas tranquille ici, M. l'abbé. En achetant Crépon après tant de vicissitudes sur terre et sur mer , je me disais : « Mon maître trouvera enfin le repos ; là, plus d'envieux, de maris jaloux, d'aubergistes faisant le métier de dépouilleurs ; nous vivrons en paix, nous vieillirons côte à côte, nous serons enfin de véritables patriarches. » Ah ! je ne le vois que trop, nous devons mener à jamais la vie du Juif errant! A peine ici , et voilà qu'il nous en faut partir; autant vaudrait la Bastille, convenez-en.
— Qui donc, reprit Choisy, a pu mettre ce d'Hosberg sur ma trace, après seize ans ?
— Eh! M. l'abbé, les haines ne meurent pas; n'êtes -vous pas l'ami du cardinal de Bouillon , et le cardinal n'est-il pas à cette heure-ci en pleine disgrâce ? Colbert est tombé, mais Louvois règne ! On sait que vous écrivez des mémoires ! on vous redoute, enfin vous n'êtes point en sûreté !
— Tu dis vrai, Bonju ; je suis un de ces hommes que la fatalité semble poursuivre. Une première fois cet habit «l'avait été fu-
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neste ; j'espérais qu'au bout de seize ans, en rentrant en France sous la livrée du plaisir; je ne trouverais plus d'ennemis sur mon chemin ; tu le vois^ à peine arrivé, il faut me défendre de nouveau contre la haine !... Ah ! je suis né sous une bien triste étoile ! On me croit heureux, léger, n'ayant pas dans le cœur un seul sentiment réel, et cependant, tu le sais, que de fois dans mes voyages ne m'as-tu pas vu donner des larmes au passé ! Ce premier amour, que Diane elle-même a pris soin de détruire si vite, oh ! je le sens, il n'est pas encore éteint au fond de mon cœur ; et tout à l'heure, quand cette jeune fille m'a révélé l'existence de celle que je croyais à jamais perdue pour moi, je me suis cru de nouveau à ses genoux, l'implorant, la conjurant de ne pas faire mon malheur !
— Quoi! monsieur, mademoiselle Diane...
vous l'auriez donc retrouvée?... Où pst-elle? parlez, rien de ce qui vous touche ne peut être indifférent à un ancien serviteur.
— Ah ! pardon , Bonju , je ne Savais pas • encore fait part de ce bonheur ; j'étais si troublé! Apprends donc, ami, que Diane existe, oui, elle habite près d'ici, à l'abbaye du Val... *Mafiinde est son amie... c'est elle qui m'a dé-
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couvert sa retraite... Et, comprends-tu mon bonheur ? avant deux jours peut-être, Diane va venir ici... nous la verrons... Rien qu*à cette idée un sang plus jeune circule dans mes veines. La revoir, elle qui cependant m'a irompé ! Mais aussi je la reverrai confuse, désabusée de l'amour d'un roi , trahie, délaissée sans doute ; oh ! ce sera mon triomphe !
— Et sait-elle du moins que la comtesse des Barres n'est autre que... ?
— Elle ne sait rien ; Mathilde m'a promis de lui écrire.
— Pour rengager à venir ici ?
— Sans doute ; ne sais-tu pas que la fille du bailli doit passer quelques jours ici? Son père me la confie...
— Ah I M. l'abbé, si vous n'étiez pas relancé par ce d'Hosberg, je serais tenté de vous croire bien heureux !
— Vraiment?
— Oui, certes, cette mademoiselle Mathilde ne serait point déplacée au Louvre ! Peste ! la jolie personne! des mains de fée, un œil assassin ! En vérité, je ne puis m'imaginer que ' M. le bailli d'épée ait fait ce chef-d'œuvre !
— Oui, tu as raison, elle est charmante ! Et cependant , Bonju , faut-il te le dire? du mo-
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ment où elle m'a parlé de Diane, là tout à l'heure, sur un des bancs du jardin, j'ai presque oublié qu'elle était belle! L'image de Diane effaçait la sienne ; quand elle m'a quitté, j'ai cru dire adieu à mademoiselle d'Herfort ! Aussi, comment te peindre la contrainte, le supplice que j'éprouvais lorsque ce bailli est venu brusquement m'étourdir de son hommage? Grâce à Dieu, j'en suis quitte, et je n'attends plus ici que la lettre de sa fille... A propos, Bonju, il faudra faire préparer pour elle la meilleure chambre...
— Le n° 7, M. l'abbé?
— Non, pas celui-là, je me rappelle trop mon aventure de Lyon, il porte malheur.
— Pas à vous, du moins ?
— Ah! tu te souviens? Je vois que tu as bonne mémoire.
— Dame ! M. l'abbé.
— Flatteur !
— Alors, M. l'abbé , se sera le n*» 8 que nous choisirons pour elle.
— Voilà une belle idée ! Oublies-tu donc que c*est là le quartier de mes trois amis ? Les plus francs mauvais sujets que je connaisse !
— Après vous !
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— IM. Bonju , nous ne sommes point ici pour plaisanter.
— Ma foi ! M. Tabbé, je ne vois plus qu'un moyen, c'est que madame la comtesse des fiarres loge mademoiselle Mathilde sous les mêmes verrous qu'elle. A côté de sa chambre il y a un cabinet... Vous serez sa protectrice...
— Un pareil danger ?...
— Pour elle?...
— Non... pour moi... ; je ne veux pas jouer avec le feu.
— Baste! M. l'abbé, reprit malicieusement Bonju , ne me disiez-vous pas vous-même que vous étiez trop occupé de mademoiselle Diane d'Herfort pour vous apercevoir que mademoiselle Mathilde était jolie?
— Va donc pour ce que lu as dit. Mademoiselle de la Pinsonnière logera dans le cabinet voisin de ma chambre... M. l'intendant, vous allez me la montrer...
— Volontiers , monsieur ; vos tapissiers la quittent dans le moment. Fasse le ciel qu'il ne vous arrive point malheur ! Du reste, vous allez la voir; j'ai bien pris mes précautions! et si quelque ami du comte d'Hosberg venait ici d'aventure...
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— Je comprends, nous pourrions le recevoir.
En parlant ainsi, l'abbé avait dépassé le seuil de la chambre. Il n'avait pas remarqué sans un secret mouvement de satisfaction qu'elle ressemblait à un véritable arsenal. Deux pistolets d'arçon reposaient sur la cheminée, un sabre turc semblait protéger le lit. La tapisserie était des plus riches , la toilette des plus fringantes. Mille odeurs suaves s'échappaient de la ouate des sachets, des flacons remplis d'essences de toutes sortes étaient rangés avec soin sur un des meubles. Un baldaquin orné de plumes blanches couronnait le Ht de la comtesse , il eut fallu presque une échelle pour y monter.
— £h bien ! demanda Bonju en montrant à Ghoisy les armes éparses dans cette chambre , M. l'abbé est-il rassuré?
— Oui, certes.
— Madame la comtesse est-elle satisfaite? ajouta l'intendant en désignant du doigt la toilette.
— Tu es un garçon fort entendu. Maintenant, ce cabinet?
Bonju poussa le ressort d'un panneau , et Ghoisy aperçut une pièce modeste ornée d'un simple sofa.
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— Mais c'est un lit de camp que tu me fais voir, Bonju !
— Oh ! en quelques minutes nous aurons fait de ce lieu une bonbonnière.
— Chut ! reprit l'abbé; n'as-tu pas entendu des pas dans ce corridor? On frappe, je crois, à la porte de mon cabinet.
— Qui peut venir? demanda Bonju effrayé.
— Mais elle... j'attends sa lettre. ••
— Ah ! pardon, M. l'abbé, ce sont ces maudites peurs... Vous aviez raison, mademoiselle Mathilde vous cherchait ; tenez, je la vois d'ici...
— C'est bien, attends-moi, et tiens-toi prêt. Choisy rejoignit Mathilde, qui lui présenta
sa lettre.
— Vous avez parlé à mon père, madame la comtesse, demanda-t-elle avec une sorte d'inquiétude. Ëh bien, consent-il?...
— Il consent à tout, ma chère enfant, répondit Choisy ; mais je dois le voir encore... Cette lettre, continua-t-il en la parcourant, cette lettre est fort bien. £t combien y a-t-il de lieues jusqu'à l'abbaye du Val?
— Deux ou trois, madame la comtesse; seulement il faudrait que votre messager partît à l'instant, le chemin l'exige, je vous l'ai dit.