‹ L'abbé de ChoisyChapitre 45 sur 56 · LA HUTTI DES QUATRE LOUPS · texte numérisé non relu

LA HUTTI DES QUATRE LOUPS

regard d'abord morne, mais qu'une flamme sabite ne tarda pas à illuminer... Après l'avoir entr'ouvert, il tressaillit.

— Ce portefeuille, reprit-il, oui, il est à moi, monsieur (

Mé» ehambu^e db eoêtehe»*.

L'orage étendait encore son aile lourde sur le château de Crépon, le tonnerre roulait d'échos en échos, lorsque la comtesse des Barres congédia ses femmes, et s'assit pensive devant sa toilette de nacre.

Nous l'avons dit déjà, c'était un meuble fort galant. En toute occasion, la comtesse eût passé peut-être une heure devant son miroir ovale enrichi d'incrustations miraculeuses; mais,

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en ce moment-là , son inquiétude était au comble.

A peine retirée dans sa vaste chambre à coucher, deux pensées bien différentes Toecupaient : Tune était le départ de Chav^Ile au milieu de cette nuit orageuse, l'autre la présence de cette jeune fille endormie' déjà peut-être à quelques pas d'elle, et dont elle n'était séparée que par un verrou.

Il faut bien le dire, à la louange de Gholsy, ce verrou avait été d'abord tiré par lui sur le cabinet où devait reposer Mathilde... Soit qu'il craignit en effet que ses gens ne l'aperçussent, soit qu'en réalité la surveillance d'un pareil trésor lui parût de toute justice^ il avait pris le parti d'enfermer la jeune fille...

La pluie tombait à flots, et Ton n'entendait guère dans le vaste parc que le craquement des arbres luttant contre la tem{)ête.

La chaleur était accablante, Ghoisy ouvrit la fenêtre.

Tout d'un coup , il lui sembla qu'on en fai^ sait autant à côté de lui ; il se pencha et il vit Mathilde.

Rien n'était si beau, si éblouissant, si frais^ que cette rapide apparition... Encadrée par une magnifique forêt de cheveux bruns, la fi-

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gare de la jeune fille Tenait de se montrer à Choisy sous l'aspect imprévu de ces belles châtelaines du moyen âge accoudées à leur balcon, et sur le front desquelles passe la vapeur argentée de la lune. Ses longs cils noirs, ses yeux bleus, tout, jusqu'à la mélancolie de sa pose, émurent l'âme de Choisy ; elle songeait sans doute alors & Ghaville absent , Chaville pour lequel elle n'avait pas craint d'avouer sa sympathie à la comtesse des Barres. Un philosophe lui eût parlé de la fenêtre, mais Choisy pensa qu'il pouvait bien tirer le verrou.

— Entrez donc, ma belle enfant, dit-il à Matfailde d'une voix douce; entrez, puisque vous n'êtes pas couchée.

Mathilde répondit à la comtesse qu'elle avait, tout enfant, si peur du tonnerre, que madame de Planterose lui faisait faire un lit dans sa chambre à côté d'elle.

— Que c'est bien fait à vous, poursuivit-elle, de m'avoir aujourd'hui sauvée de la présidente ! Je la hais, je la déleste ; ne contrariet-elle pas mon mariage avec le seul homme que j'aime? Aussi, madame la comtesse, vous <)uî m'avez promis d'empêcher cette union maudite qu'elle projette, oh ! vous, je vous aime bien !

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En parlant ainsi, Mathilde s'était rapprochée instinctivement de la comtesse.

— Vous ne vous couchez donc pas? lui demanda-t-elle ; l'orage vous fait peur, je le vois hien.

— Moi, ma chère enfant, je vous jure. . .

— Mon Dieu, poursuivit Mathilde en reculant effrayée à la vue des pistolets placés sur la toilette de la comtesse, qu'est-ce donc que ces armes?

— Rien, ma chère petite, c'est ma sonnette de nuit.

— Auriez-vous à craindre quelques voleurs? Grâce à Dieu, nous sommes en force ! Tout de même, ajouta-t-elle, c'est une hien vilaine nuit pour ceux qui voyagent ! Ce pauvre M. de Chaville, par exemple...

— M. de Chaville ne peut tarder à toucher au but de son voyage, reprit la comtesse, vous le reverrez...

— Je l'espère hien ; il faut qu'il soit fou pour être parti de la sorte sans me dire seulement adieu... Est-ce que vous croyez, madame la comtesse, qu'il a sur les hras quelque affaire mystérieuse? Ce carnet , ce rendezvous... je ne sais pourquoi, mais je commence à être jalouse.

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— Rassurez-vous, Mathilde, une aussi jolie personne que vous..« Il fait un temps affreux, murmura à part Choisy, en se rapprochant de la fenêtre.

Dans ce mouvement, son attention se trouva tout d'un coup attirée par une lumière bizarre, sorte de feu follet coulant le long de la route qu'on apercevait de cette pièce. C'était une torche que quelque valet balançait sans doute; elle semblait venir, à travers mille zigzags capricieux, dans la direction du château. En ce moment même un large éclair sillonna le chemin , et Choisy put voir une chaise de poste que précédait un homme à cheval. Un coup de tonnerre furieux suivit l'éclair. Mathilde s'enfuit et s'agenouilla devant le prie- Dieu qui ornait le cabinet.

— Qui peut venir ici, à pareille heure? pensa Choisy encore tout troublé de l'aspect de la chaise, et sans prendre garde à la frayeur de Mathilde.

Il observa à travers les carreaux quelques secondes, mais il ne vit plus rien, rien que le dôme noirâtre des arbres du château qui masquaient la route.

— Je suis un fou , reprit-il , allons , je deviens poltron !

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11 se retooma el aima ses pistolets machinalemenl. (Tétail dn reste son habitude avant que de s'endormir.

Pea à peu le calme Tint rafraîchir ses idées ; il examina avec un sourire de satisfaction la chambre à coucher dans laquelle il se trou^ vait.

— Qui m'eût dix, pensa-t-il, que, grâce à la mort démon onde deBalleroy, je me trouverais un jour châtelain dans le Berry !je devrais dire, châtelaine ! Oui , je me retrouve sous ces mêmes habits qui m'ont plus d*une fois valu les réprimandes de la cour, mais qui m'ont bien aussi valu quelques bonnes fortunes ! celle-ci, par exemple ! car il n'y a rien de plus charmant que cette Mathilde. Elle me retrace Diane d'Uerfort à seize ans... Diane , que j'attends ! Diane, que je vais revoir ! Quel ne sera pas son étonnement ! Ah ! le mien est gréùd sans doute de me retrou ver sou vent moi-même sous ces ajustements indignes de moi ; mais sans ce déguisement que je me suis imposé, aurais-j^ donc pu échapper à la colère de Louvois? Dieu sait pour quel crime imaginaire il me poursuit ! En rentrant dans ce pays, j'espérais que sa haine avait eu le temps de se calmer. Il m'accuse de m'occuper de sols

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libelles ! Paris m'est interdit; j'aurais pu me jeter dans l'une des trois armées d'Allemagne, de Flandre ou de Roussiilon qu'a le roi, mais je ne me sens pas encore le courage de finir nia vie d'intrigues! L'amour, le jeu, le plaisir, ob! voilà mes trois tyrans ! Je suis un de ces hommes créés pour entier en révolte ouverte avec ce qui est devoir, et cependant il y a des moments où je rougis de moi-même. Que sont devenus mes jeunes compagnons de désordre et de folie? Je tremble de rapprendre , la mort en a sans doute fauché bon nombre ! 0 douleur! Madame est morte, morte empoisonnée, et par quelles mains , grand Dieu ! J'ai toujours présente devant les yeux la lettre par laquelle Monsieur m'apprenait cette épouvantable catastrophe ! Sa douleur personnelle n'a pas été épargnée, on l'a accusé d'avoir prêté les 'mains à cet odieux assassinat! C'est vers ce temps-là que je m'enfermai à Venise dans le couvent des Arméniens, mais bientôt j'en sortis au son d'impures mandolines, ressaisi par cette coupable fureur du plaisir, des aventures ! La mort de ma mère elle-même n'a pu me tirer de ce funeste aveuglement! Aussi combien mon sommeil est-il différent de celui de cette jeune fille! Je la vois d'ici, son coude

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doucement ployé sous sa belle tête, ici... à deux pas de moi! Rien ne troublera ses rêves d'ange ! oh I rien , si ce n'est l'image de ce fiancé, qui ne peut tarder à revenir! Noble et courageux jeune homme ! sur ma seule prière il a volé, il est à l'abbaye, il a donné ma lettre à Diane! Et je choisirais un pareil moment pour déshonorer celle qu'il aime, pour outrager la vertu la plus noble et la plus pure! Regardons plutôt ce sonuneil charmant , afin de lire sur ce front de vierge le bonheur d'une âme qu'aucun souffle impur ne vient ternir!... Elle dort, ajouta Choisy après avoir entr'ouvert la porte du cabinet, oh ! rien ne conspire contre elle, tandis que, moi, mille dangers me menacent! Ce misérable comte d'Hosberg a-t-il regagné Paris après m'avoir déclaré sa cruelle persécution? ou bien rôde-t-il aux alentours de ce parc? Il y a des instants où je donnerais volontiers ce qui me reste à vivre pour apprendre de sa propre bouche le secret de sa haine calculée... Et rien, rien ne peut me mettre sur la trace I... Ah! le sort en est jeté, demain, oui, demain, je veux courir moi-même les chances d'une rencontre nécessaire avec cet homme... je saurai ledécou-

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