EN MES
Tout d*un coup, et en jetant un dernier regard sur l'OiseaUf l'abbé vit se dessiner à Fun des cadres dorés d'une cabine un profil suave de femme, qu'une lampe, placée près d'elle, baignait de molles clartés. Elle suivait du regard avec une agitation croissante chaque lame qui menaçait le canot, et joignait les mains dans l'ardeur d'une prière. Elle portait le voile et l'habit de religieuse.
— Diane ! s'écria Ghoisy, Diane!... Bonju ne s'était donc pas trompé !
11 saisit la corde qu'on lui tendait, et gravit bientôt l'escalier de la Maligne*
Conftfêêion»
La cabine où le lieutenant du Tertre se hâta d'introduire Tabbé présentait alors un sombre aspect ; une lampe fumeuse répandait sur ses parois un maigre jet de lumière.
Placée près de l'escalier qui menait au fond de cale, cette sorte de geôle n'avait qu'un seul panneau donnant sur la mer; ce panneau était alors fermé.
L'abbé vit à la porte de la cabine du prisonnier deux hommes qui le gardaient.
Ces sentinelles étaient armées d'un mous-
queton, de deux pistolets et d'un poignard de marine.
Dans la cabine, il y avait un cadre étroit servant de lit, et sur ce lit un homme dont Choisy ne put distinguer d'abord les traits.
11 était enveloppé d'un vaste manteau recouvrant un torse grêle, mais fort long; ses deux mains étaient libres et sans nulle trace de menottes ; ses cheveux retombaient de chaque côté en touffes grises comme la crinière d'un lion; son regard brillait d'une flamme singulière. Il y avait près de lui plusieurs flacons de vin à moitié vides, quelques plats en désordre et un livre ouvert sur une table.
L'abbé regarda le livre , c'était celui du Prince, par Machiavel.
Ce que M. de Vaudricourt lui avait laissé soupçonner, la veille, de cet étrange captif, était de nature à lui rappeler quelque mystère ténébreux comme celui de l'homme de Pignerol; tout^ jusqu'aux réticences du capitaine, prouvait assez à Choisy que ce n'était pas là un prisonnier ordinaire.
Un riche habit à fourrures reposait à côté de lui sur un fauteuil, et des bottines turques ouvragées d'argent étaient au pied de son lit.
CONFESSIOir. 329
Le gros temps du dehors donnait à cette scène un caractère véritablement lugubre; le vent soufflait à faire craquer la frégate dans sa membrure, la mèche de la lampe était devenue charbonneuse, et l'on n'entendait guère que les soupirs du moribond répondant aux gémissements sonores de la vague.
Le lieutenant du Tertre releva lui-même la mèche de la lampe, qui jeta tout d*un coup une vive lueur, puis il sortit en saluant Tabbé de Choisy.
Choisy devint pâle en entendant tirer sur lui les verrous de cette chambre...
Il n'osait d'abord reporter son regard sur le prisonnier, les rideaux du lit projetaient alors sur lui une bande d'ombre, mais il se vit bientôt contraint de l'envisager; car il entendit brusquement grincer sur leur tringle les anneaux de l'étoffe qui le cachait.
— Choisy 1 s'écria une voix qui ressemblait au rugissement du tigre blessé.
— D'Hosberg ! murmura l'abbé en se reculant d'un bond au milieu de la cabine.
Le comte était déjà d'une pâleur livide et terreuse, la parole sifflait dans son gosier, ses yeux paraissaient démesurés dans leur orbite agrandie. 11 fit signe à l'abbé de se rapprocher
230 COIIFESSIOII.
et Ini présentant lui-même sa montre, qu'il tira de dessous son oreiller :
— Bien, murmura- t-il, il me reste encore une heure.
Choisy regarda le cadran, il marquait deux heures de nuit.
D*Hosberg se souleva, il semblait déjà reprendre des forces.
— Vous ici ! s'écria l'abbé, vous, d'Hosberg ! et ce doit être moi...
— Oui, c'est toi, Choisy, toi qui recevras ma confession ; dans une heure je vais mourir.
L'abbé regarda le comte avec une sombre épouvante.
— Tu es venu, Choisy, reprit-il, et tu as bien fait. Nous n'avons plus le temps de nous étonner tous deux, aussi ne te demanderai-je pas pourquoi tu es prêtre. Approche-toi de mon lit, je vais te dire, moi, pourquoi je serai j damné !
— Damné! répéta Choisy les lèvres tremblantes, ah! comte, il est encore temps...
D'Hosberg l'interrompit par un geste impérieux.
— Écoute, lui dit-il, le ciel dont tu es ministre n'a rien , sache-le , à démêler avec ma vie. Ma vie ! elle s'éteindra, vois-to, dans
CORFESSIOIf. 331
une heure avec cette lampe; alors Dieu ou le diable pourront faire de moi ce qu*ils voudront!
— Mon frère...
— Je sais ce que tu vas me dire, maïs tu ne peux savoir, toi, ce que j'ai à Rapprendre ; écoute donc.
L'abbé se voila le visage de ses deux mains.
— Tu sauras d'abord, reprit dédaigneusement d'Hosberg, qu'il y a dans mes veines un autre sang que celui des hommes ordinaires. Mon père était proche parent de Sigismond III; l'étendard du Palatinat flottait sur ses tours et protégea mon berceau. Ma jeunesse se passa au milieu de méfiances jalouses ; les magnats du pays accusaient mon père de vouloir m'élever plutôt comme un prince que comme un sujet. Ma première enfance s*écoula en Pologne plus qu'en Hongrie. Wladislas devint mon ami, mon frère. Héritier d'un grand royaume, il m'attacha d'abord comme simple écuyer à sa personne. Bientôt je montai en grade. 11 venait d'épouser la fille de l'empereur d'Allemagne Ferdinand II. A la mort prématurée de cette princesse, ses conseillers, et j'étais du nombre, durent songer pour lui à un second mariage. Deux partis se présentaient, Cb"'"
Une de Suède et Marie-Louise de Gonzague. Celte fille du duc de Nevers vivait alors en France, au milieu de la cour la plus brillante de l'Europe. C'était aussi en France que je me trouvais alors. J'y étais riche, brillant, fastueux, en un mot, j'y étais l'ambassadeur de Wladislas !
Le comte soupira amèrement, puis il reprit :
— Marie de Gonzague était fort jeune lorsque le roi de Pologne Sigismopd, dédaignant l'alliance de Christine de Suède, la fit demander pour Wladislas, son fils. Je passais alors ma vie entre Monsieur, le frère de Louis XIII, et Cinq-Mars, son grand écuyer. Les premières confidences que je reçus au sujet de cet hymen vinrent de ce jeune ambitieux, véritable roseau de cour. Cinq-Mars aimait passionnément Marie de Gonzague , il avait élevé ses yeux jusqu'à elle, il prétendait l'épouser. Ces prétentions, quelque peu fondées qu'elles fassent, n'avaient pas laissé d'agir sur l'esprit de Wladislas, elles ne m'inspirèrent qu'un amer dépit et des idées de vengeance. Je me sentis blessé qu'un autre que moi eût pu mériter à la cour de France un regard de cette beauté souveraine, de celte femme dédaignant sou-
GONFBSSIOII. 953
vent ies fêtes pour l'obscurité de la retraite, divine fée qui semblait tombée du ciel ! Je l'aimai bien vite d'un amour qui lui fit peur. Élevé dans le palatinat de mon père comme un homme sous qui tout doit plier, il me semblait injuste que de jeunes muguets de la cour vinssent bourdonner autour de cette belle tige. Bien des fois, quand ils passaient sous les fenêtres du Louvre, je portai la main à mon épée. Pour la fille du duc de Nevers, elle me regardait plutôt d'un œil de pitié que de tendresse, et me rappelait souvent à mon caractère par sa froideur. Enfin arriva le jour où des négociations longtemps interrompues devaient être renouvelées ; ce fut moi que l'on chargea de demander Tassentiment formel de la princesse.
Quel fut mon trouble, grand Dieu ! quand je me trouvai chargé de cette mission par Wladislas lui-même î Aborder Marie, lui parler de l'amour d'un autre, la presser de conclure une alliance dont la seule pensée renversait tout mon espoir! Je me raisonnai pourtant et j'arrivai chez Monsieur.
Tout ce que la cour possédait alors de beautés princiëres était réuni chez le frère du roi; en passant le seuil du salon splendide,
SS4 Gonrsssioif.
mes genoux fléchirent, un Yoile obscurcit mes yeux... Marie de Gonzague yint d'elie-mème au-devant de moi, elle vit mon trouble, ma pâleur...
« J'étais alors jeune et beau, cité partout pour mes folles somptuosités, on ne parlait que de moi.
<c H parut étrange à Marie que je n'eusse pu prononcer devant elle une seule parole , moi qui avais déjà récité d'autres harangues, moi que Christine de Suède elle-même avait voulu attirer dans son parti. £n ce moment même, deux dames s'approchèrent de moi avec intérêt : l'une était la maréchale de Guébriant, l'autre madame de Choisy.
— Ma mère!
— Votre mère... Elle était alors jeune et belle, presque aussi belle que Marie de Gonzague. C'était la première année de son veuvage, et évidemment ce front où semblaient se lire ses pensées devait refléter une âme noble, sincère ; ce n'était pas là une de ces femmes aux lèvres menteuses, une de ces sirènes de cour qui vous prennent pour leur jouet. Cependant, vous l'avouerai-je, bien qu'elle s'avançât vers moi, je la vis à peine, car j'étais tout à Marie !
CORPESSIOlf. 255
« — Vous souffrez, M. le comte? me demanda madame de Choisy avec une grâce touchante.
«(Je ne lui répondis pas, je regardai la princesse. Mon trouble, ma douleur me forcèrent de sortir ; mais il m'était impossible de lui celer ma mission ; j'écrivis donc à Marie.
((Sansdouterambitionentraitpour beaucoup dans cette affaire. L'idée seule de déjouer les plans de la France, qui cherchait à étendre son influence en Pologne, embrasait alors mon cerveau. £n y réfléchissant, mille obstacles venaient à la traverse de mon amour insensé ; la princesse en avait déjà un dans le cœur pour le grand écuyer de la couronne, pour Cinq-Mars, je le savais. Mon plan fut arrêté : je devins son confident. Elle était trop jeune pour se défier de moi. Telle fut l'adresse infernale de mon calcul qu'elle se vit forcée de m^^rire à ce sujet des lettres compromettantes. Un incident favorable à mes projets reculait l'instant de sa réponse à Wladislas ; eUe en profita pour me demander une explication.
«c Une explication avec une jeune et belle princesse, une explication avec une femme à qui j'avais pu à peine parler jusque-là ! Cette
356 CONPBSSIOIf.
transaction de cour ressemblait à un véritable rendez-vous. Aussi mon ivresse et mon oi^eil furent au comble.
u C'était par une nuit d*été tiède et suave ; le lieu de l'entrevue était le petit parc de Fontainebleau. Je m'acheminai d'un pas tremblant vers l'allée que l'on m'indiquait ; au bout de cette allée, il y avait un pavillon.
u J'avoue qu'en ce moment une idée alarmante vint traverser mon esprit ; la princesse Marie m'avait prié de lui apporter ses lettres; je frémis à l'idée de trouver en ce lieu et à sa place des gens apostës pour m'arracher de force un pareil dépôt. En poussant la porte du pavillon, je fus rassuré : un parfum délicieux l'embaumait. Marie,— quelle autre que Marie de Gonzague eût mis tant de coquetterie dans sa parure? — portait ce soir-là d'admirables perles à ses oreilles, son épaule était marquée de ce charmant signe brun que nul peintre ne s'est gardé d'oublier dans ses portraits ; sa blonde chevelure recevait de la lune des rayons diamantés. Elle avait encore ce même reliquaire d'argent et de saphirs que lui donna sa mère, Catherine de Lorraine. En un mot, je la reconnus, même avant qu'elle n'eût baissé les stores de l'appartement.
OOIlFBSSIOFf. 9S7
t( Ce qui me surprit, c'est qu'elle garda son masque.
u — A quoi bon, lui dis-je, me priver de votre vue, belle princesse? N'est-ce point un adieu que vous exigez de moi? Le ciel m'est témoin de la sincérité de mon amour ; ordonnez ici, vous avez devant vous le plus fidèle de vos serviteurs !
«( En parlant ainsi, j'étudiais avec angoisse son regard à travers les trous de son masque. Elle se tint debout , et ne voulut point s'asseoir.
(c — Mes lettres, dit-elle, mes lettres !
a Et comme j'hésitais :
u — Songez, reprit-elle, à ce que vous m'avez promis ; j'attends !
u — C'est donc un marché? m'écriai-je, ne pouvant croire encore à sa démarche.
« L'idée de voir enfin Marie de Gonzague en mon pouvoir faisait bouillir tout mon sang.
u — Un marché, reprit-elle, non pas, une restitution.
«c — Et qui donc l'exige?
« — Moi seule.
« — Vous seule? demandai-je avec un sourire de doute.
«( — Vous avez, ajouta-t-elle, indisposé contre
258 GOHFlSSlOlf.
moi tous mes amis : le dac d'Orléans, le roi et M. le Grand lui-même.
«c — M. le grand écuyer,repris-je fièrement, sait où me trouver, je pense.
« — Mais s'il me trouvait ici, moi, je serais perdue ! Encore une fois, mes lettres l
tf — Ehbien ! repris-je, ces lettres, jeles eosse accordées à Marie de Gonzague, madame; maintenant, je les refuse à un rival odieux ! Oui, cette correspondance où vous me parlez de votre tendresse pour lui, je la porterai moimême à mon souverain, à Wiadislas f
<( Le ton menaçant dont j'accompagnai ces paroles la fit chanceler, elle s'appuya tremblante au rebord de la fenêtre.
L'endroit du rendez-vous était isolé, elle frissonna, et jeta sur les abords du pavillon un regard plein d'épouvante.
— Marie, m'écriai-je, oh ! madame, pardonnez-moi ! Je suis un malheureux qui vous aime, et vous le dis à genoux.! Ne craignez rien de moi, de mon désespoir, ah l j'abjure ici toute idée de haine et de vengeance ! Un mot de vous seulement et je crois au bonheur, à l'espérance, à la vie ! Pour un seul instant de félicité, je me condamne ici de plein gré à ' "*'îs les rigueurs d'un exil morne, éternel!
CONFIBBIOIV. 239
Ne me repoussez pas, autrement vous feriez de moi ce que la passion en a déjà fait, un homme emporté , sauvage ! Je suis d'un pays où les enfants sont bercés par de rudes mains dans des peaux de léopards, où l'amour est prompt comme la colère, où sur la seule vue d'un portrait on devient amoureux d'une beauté telle que vous! Wladislas a vu le vôtre, mais a-t-il jamais obéi à d'autres voix qu'à celle de la politique? Âh ! si vous saviez celles qui se partagent ici mon cœur, si vous saviez que pour moi cette entrevue est décisive! oui, je vous parle ici comme Buckingham à Anne d'Autriche , mais je serai plus courageux que Buckingham ! Si vous me méprisez, cette épée fera justice d'un malheureux tel que moi.
« Mes gestes, mon désordre, venaient à l'appui de mes paroles ; j'aimais Marie d'un amour qui devenait encore plus fort de sa faiblesse. Éperdu , brûlant , je ne consultai que son silence, je lui remis les lettres que j'avais sur moi, et quand elle les emporta en fuyant vers le seuil de cette chambre, j'étais alors plus heureux que Cinq-Mars, plus radieux que Buckingham !
((Mais en ce moment aussi une lumière sou-
340 COHFBSSIOlf.
daine, horrible, fit refluer le sang vers ma poitrine, et sécha ma voix dans mon gosier, u Cette femme dont je venais de triompher, cette femme dont je n'avais écouté ni les larmes ni les sanglots, cette femme qui me faisait l'égal d'un roi, cette femme, ce n'était pas la princesse Marie de Gonzague, c'était...
— Et qui donc? demanda Choisy pâle de surprise et en voyant d'Hosberg porter la main à son cœur comme à une ancienne blessure.
— C'était votre mère, madame de Choisy ! Le comte et Choisy se regardèrent fixement
quelques secondes...
Choisy croyait alors à un mensonge ; dHosberg se courbait sous le poids d'affreux souvenirs.
Tout ce que l'âme humaine peut contenir à la fois d'indignation, de terreur et de surprîse fermentait au cœur de Choisy.
C'était la première fois qu'il entendait accu* sersa mère! Il lui semblait impossible qu'elle eût transgressé une fois la ligne du devoir, encore moins qu'elle n'eût pas repoussé le comte avec horreur. Que signifiait une pareille substitution? Par quelle fatalité madame de Choisy avait-elle été à ce rendez-vous au lieu de la
GONFBSSlOir. S41
jeune princesse? Ghoisy crut un instant que la foudre elle-même venait de tomber à ses pieds , il ne sortit de ce vertige affreux que pour rencontrer Fœil ironique du comte d'Hosberg.
En tout autre moment, il se fût jeté sur lui comme sur un lâche calomniateur ; il se rappela qu'il était prêtre.
— Ainsi, murmura-t-ii, c'est une confession que j'entends , je ne puis même me venger!
Il laissa tomber sur d'Hosberg un regard qui ne peignait que trop l'épuisement de ses forces. Celles du prisonnier semblaient , au contraire , se rallumer après ce fatal aveu ; il continua sans s'inquiéter de la douleur de Choisy :
— Ainsi j'étais joué, une autre avait pris la place de Marie , une autre qui m'avait fait croire à sa présence ! Elle avait en sa possession les lettres de la princesse, et moi, que me restait-il, sinon la honte et la soif de la vengeance? Ma rage fut insensée. Elle ne fit que s'accroître à la nouvelle d'une seconde ambassade envoyée parWladislas à la cour deFrance: à sa tète étaient l'évêque de Warmie, Wences- ,las Leszczynski, et le plus brillant des palatins
l'abbé de ciioisy. % 21
de la couroiiBe, Clirislo|die Opalinski , à qui je tauis par les liens da sang, La cour s'était ampressée de quitter Fontainebleau sur le seul hruit de cette lotion nouvelle ; Paris entier se pressa tos ce cort^e inouï de luxe et de grandeur. Ces agrafes en pierreries, ces cimeterres couverts de turquoises, ces housses brodées de fleurs d'or, en un mot tout l'entourage du palatin de Posnanie devait piquer d'honneur les gentilshommes de la reine et du cardinal. Je résolus, moi, de les surpasser tous par quelque insigne folie. Une casaque de brocart tout étincelante de pierreries, un collier de diamants et des étriers ornés des plus beaux saphirs n'étaient rien pour moi ; je fis ferrer d'or tous mes chevaux, pavoiser tous mes carrosses. En même temps un héraut jetait devant moi de l'argent au peuple. Sur l'un des revers de cette monnaie était mon nom, sur l'autre le portrait de Marie de Gonzague.
u — Qui donc a fait frapper cette monnaie nouvelle? demanda la reine au comte deNoallles , chargé de recevoir les nouveaux ambassadeurs.
«c Le comte me désigna, Marie de Gonzague pâlit. Le soir, il y avait bal au Louvre ; je fus étonné, dès que j'y parus, de voir s'élargir au-
CONFB88TON. S43
lourde moi le cercle des envoyés polonais. Nul ne m'adressa la parole; Opalinski lui-même m'évita. Les courtisans du Palais-Royal ne me firent pas meilleur accueil, tout le monde m'évitait. Fort de mon audace, je soutins d'abord ces regards glacés, ce silence accusateur. Je m'étais placé sur le passage de la reine, elle ne pouvait m'éviter. Appuyée alors au bras de votre mère, je la vis tout d'un coup se pencher à son oreille. Je ne sais pourquoi mon cœur battit, mais il me sembla qu'il était question de moi. Je ne me trompais pas, peu d'instants après madame de Cboisy me remettait une lettre.
tt — Partez, ajouta-t-elle, partez avant que l'orage n'éclate! Si vous demeurez, vous êtes perdu!
« — Est-ce pour moi seul que vous tremblez ? repris-je en la regardant.
tt A son seul aspect, je sentais renaître en moi le désir d'une vengeance.
« — Comte d'Hosberg, reprit-elle, vous avez offensé la reine, vous avez outragé une femme: la reine et la femme se vengent !
u Et elle me laissa atterré d'épouvante et de surprise. J'ouvris cette missive : elle était de la reine régente. C'était un ordre d'exil ! Mon
ta CONFBSSIOlf.
rappel venait d'être sollicité, obtenu par elle à la cour de Wladislas.
« Les nouveaux ambassadeurs me montraient déjà avec un rire insultant; je les devançai, je partis la mort dans l'âme. A peine arrivé près de mon souverain, je résolus de me justifier ; il était déjà trop tard. L'époux de Marie de Gonzagne était prévenu, il me fit jeter dans un cachot. Pendant que j'y appelais la mort à grands cris, la reine de Pologne avait quitté la France, entourée d'une partie de sa noblesse; elle habitait ce même palais ou mes ordres étaient suivis autrefois comme ceux du maître. Ce que je souffris d'angoisses pendant ma captivité de quinze années, elle ne pouvait l'ignorer, elle qui n'avait pas ignoré non plus mon amour! Je savais à n'en pas douter qu'ellemême avait provoqué les rigueurs de Wladislas ; la reine me craignait ; elle tremblait surtout que sa seule amie, votre mère, ne me vit revenir un jour à la cour de France. Toutes deux étaient pour moi confondues dans la même haine, je brûlais de me venger! Sur ces entrefaites, la guerre contre les Moscovites se ralluma ; Radzlwill, qui s'y était signalé, obtint du roi que je reviendrais en France. La France était désormais pour moi un lieu d*exil ;
CORFESSIOR. 945
on m'interdisait mon sol natal, je vins à Paris et je m'y vendis à Mazarin...
« Oui, je me vendis, poursuivit le comte; mais, Choisy, je savais dans quel but. A l'aide du ministre, je pouvais pénétrer les secrets de cette cour; lui qui croyait m'employer, je l'employais ! J'étais revenu plus sombre, plus irrité que jamais ; ne pouvant me venger sur Marie de Gonzague, je résolus à tout prix de me venger sur votre mère. Je ne tardai pas à savoir qu'elle avait auprès d'elle un trésor de grâce et de beauté, une enfant élevée chez elle sous le nom de mademoiselle Diane d'Herfort, c'est ainsi qu'on la nommait. £n partant de France, j'y avais laissé des espions chargés de surveiller les moindres démarches de votre mère ; c'est ainsi que je sus de qui Diane tenait le jour. Un autre que moi eût peut-être été alors assez vengé , vous l'aimiez ! Je pouvais d'un mot vous arrêter sur l'abîme de cet amour, je pouvais vous dire: « Elle est votre sœur ! » Mais j'avais trop souffert pour me contenter de votre désespoir, de vos larmes ! Ce qu'il me fallait, c'étaient les angoisses de votre mère, ses craintes , ses tortures , car je connaissais , Choisy, sa folie tendresse pour vou * je savais que Diane n'était pour elle qu'un re% ords vi-
346 GOHFunoif.
vant qui lui parlait de sa £iute! Jastemoit alarmée de mon retour, elle nût d'abord entre elle et moi d'insurmontables barrières. Chaque fois que je voulais Faborder, elle m'écrasait de son mépris ; ce qu'elle redoutait, c'était que je ne réclamasse sa fille, que vous n'apprissiez sa bonté, et qu'elle n'eût dès lors à rougir devant vous! Après avoir échoué dans une première tentative d'enlèvement , après avoir reconnu en vous le libérateur de Diane, je me décidai enfin à demander un entretien i votre mère; sa crainte l'emporta, elle consentit à me recevoir. Dans cette nuit que vous vous rappelez sans doute, cette nuit où elle m'attendait au Luxembourg, elle m'apprit tout. Oui, elle m'apprit tout, et le péril auquel s'exposait la fiancée de Wiadislas dans ce nocturne rendez-vous , et son dévouement pour Marie devenue reine de Pologne ! Un pareil aveu doubla ma rage ; j'avais cru jusqu'alors que la princesse l'avait suppliée de la sauver, c'était elle au contraire qui s'était traînée mourante aux genoux de Marie et l'avait conjurée de ne pas venir à cette entrevue! Par elle, par elle seule j'avais vu mon rêve s'évanouir en fumée, j'étais retombé foudroyé, anéanti du haut dfi ninn o\e\i Cet Ordre d'exil, ma captivité.
ma honte, toutes mes disgrâces enfin, je les lui devais à elle, qui ne me voyait plus même en cet instant qu'avec horreur !
H — Tremblez, m'écriai-je, tremblez, vous qui avez détruit volontairement ma fortune et ma carrière , tremblez , ô madame , vous qui vous êtes entendue avec la reine pour me perdre ! Libre à vous de me refuser ma fille, cette fille que j'instruirais à vous haïr; mais, de ce jour, sachez-le, oh ! votre fils m'appartient ! Je me vengerai sur lui plus sûrement que je n'eusse pu le faire sur Diane ou sur vous* même ! Il aime cette enfant, eh bien ! je déjouerai cet amour sans lui dire qu'il est coupable ! Vous voilà mon alliée à tout jamais, car vous n'oserez lui dire qui je fus pour vous, vous gémirez quand je frapperai, vous baisserez les yeux quand ma haine éclatera! Oh! imprudente, imprudente, qui vous êtes jetée ainsi à la traverse de mon bonheur , de mes pensées, de ma fièvre ! Aimez jusqu'au tombeau l'ingrate qui est votre amie, dites-vous, aimez la reine de Pologne ! Moi je n'aime plus rien, rien que le mal, pour vous je serai Satan !
u Et je le fus, Ghoisy, à dater de cette heure, oui, je devins lâche, infâme! Vous savez ce que j'ai fait, j'ai déshonoré moi-mi'
248 ooffFtssHMr.
ma fille à plaisir, fai menti en vous disant qn'dle était la maltresse du roi ; fai fait croire à Yotre mère qae vous étiez mort ! Mais vous êtes vengé... bien vengé... oh! oui, car il est bientôt trois heures!...
La voix de d'Hosberg s'éteignît en ce moment, la sueur mouillait ses tempes. 11 regarda sa montre avec un sourire qui fit tresr-
saiUir l'abbé.
— Voilà, reprit-il, ce que je devais te dire, à toi qui m'as dénoncé ; mais va, sois tranquille, je rends grâce à ce poison, Choisy, ce poison composé par moi durant ma captivité en Pologne, et que j'ai fait passer au chevalier de Lorraine... C'est le meilleur, vois-tu, le plus précieux de mes secrets... 11 me brûle, l'abbé ; oui, je le sens, il a dû tuer Madame! il me tue!...
En prononçant ces mots dans le râle de l'agonie, le comte ouvrait le chaton de la bague qu'il portait au doigt ; il montra Tanneau à Choisy : ii était vide...
— Maintenant, ajouta d'Hosberg d'une voix entrecoupée, préviens-les, l'abbé, ils peuvent entrer... ceux qui avaient reçu l'ordre de me jeter, à trois heures de nuit , à la mer ! Prévl«ns"les, te dis-je... va! ils ne trouveront
conrKssioif. 249
que mon cadavre!... Mon cadavre... oui!
poursuivit le comte avec un sourire effrayant* Penche-toi, l'abbé, regarde!
Choisy se pencha, et il recula d*horreur. La violence du poison avait couvert en un instant le visage du comte d'une plaque noirâtre, ses cheveux se tenaient droits et effrayants sur son front. Trois heures sonnaient; il retourna la tête vers le mur, et il tomba.
Quand le lieutenant rentra accompagné de deux matelots et du docteur, il trouva l'abbé évanoui sur le parquet ; un air pesant, méphitique régnait dans la cabine où la lampe du comte s'était éteinte.
Le docteur ouvrit le panneau brusquement, 11 releva Choisy et s'approcha du lit de d'Hosberg.
— Mort ! s'éeria-t-il , mort par le poison ! voyez !
Choisy rouvrit les yeux et montra au docteur la bague que serraient encore les doigts crispés de d'Hosberg.
— Jetez cet homme à la mer, dit le lieutenant aux matelots , ce sont les ordres du roi.
De retour à bord, l'abbé prit le lit, en proie à la fièvre et au délire. Il vovait tour à tour
950 coffFSSsioir.
repasser devant lui le hideux fantôme du comte, on le visage noble et altéré de sa mère; d'autres fois il croyait parler à ChaviUe auprès dn corps de Luxeuil... Sa vie tout entière se déroulait alors à ses yeux comme un livre menaçant. Il y retrouvait mêlées ensem* ble des pages d'amour, de caprice et d'inexorable fatalité. L'instabilité des temps de la Fronde l'avait marqué de son sceau ; il avait été sceptique, léger, impuni, puis tout d'un coup il avait senti par quelles rudes épreuves Dieu ramène souvent les cœurs. Il avait posé sa tente partout, sans y trouver le bonheur et le repos. La fausse tendresse de sa mère lui avait nui, des contre-coups terribles devaient l'éclairer et l'avertir. Il n'avait fallu à Rancé que l'aspect livide de madame de Montbazon, il fallut à Choisy cette réunion de faits accomplis qui rident les fronts les plus jeunes, il fallut qu'il renonçât à la fois à Mathilde et à Diane pour trouver enfin la voie de Dieu. Homme de plaisir, il avait fait de sa vie une mascarade sans nom ; le seul habit qu'il n'eût point porté quand il le devait, il le reprit, et ce fut l'habit de prêtre. De quelque côté qu'il se tournât, il ne rencontrait que des blessures, il se demanda si la même main qui châtiait
convESSiON. 951
ne relevait pas aussi les faibles comme les forts.
Tout le temps de cette longue traversée, sa sœur fut à son chevet, sa sœur, douce fille qu'il avait crue d'alxird une apparition vague et menteuse. A la seule nouvelle de son départ, Diane avait supplié M. le chevalier de Cbaumont de la caclier de son mieux sur le vaisseau de l'ambassade française. L'ambassadeur avait connu madame de Choisy, il se laissa attendrir. Quand l'Oîseaa touclta la barre de Siam, l'abbé était rétabli. 11 avait tout dit à Diane, la mort de d'Hosberg, le lien qui l'unissait à elle , le dévouement de sa mère. Diane ne survécut pas longtemps à tant d'émotions et de douleur, elle mourut à Baotam.
Sous le feu des canons de la ville qui salua la flotte du roi de France à son départ, au milieu des riches présenta dont on surchargeait le vaisseau, Choisy tourna la tête plus d'une fois vers le dame d'étain du palais où l'on avait enseveli Diane comme une jeune et noble fille de l'tle Formose.
Les honneurs coûtent cher; l'abbé éla coadjuteur de l'ambassade, et il dut portu pendant plus de trois cents pas la lettre d
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roi dans un vase d'or qui pesaH plus de cent livres. Au retour de M. de Chaumont en France, Louis XIV trouva les présents du roi de Siam très-mesquins, peut-être parce qu'il y en avait un peu pour tout le monde.
L'abbé de Choisy c éteignît doyen de l'Académie française après avoir été femme la plus grande partie de son existence. Cette vie, qui avait commencé par le roman, finit par l'histoire; nous n'en avons pris que les phases aventureuses. Abbé, femme du monde, prêtre, écrivain et coadjuteur d'ambassade, cet homme singulier résume complètement, selon nous, le siècle important où il vécut, et où tous les talents comme tous les masques trouvèrent leur place.