‹ L'abbé de ChoisyChapitre 55 sur 56 · EN MER · texte numérisé non relu

EN MER

L'abbé de Choisy salua le capitaine, qui garda son air de réserve.

L'officier de quart était à son poste ; il indiqua du doigt à l'abbé, qui venait de remonter sur le pont, un homme en manteau appuyé contre la cambuse.

— Bonju ! murmura l'abbé en reconnaissant le personnage.

— Et quel autre que moi, monsieur, répondit Bonju, pourrait vous attendre ici en plein air au lieu de dormir? Le temps se gâte, voyez, nous aurons un grain, c'est sûr ! Mais j'ai à vous parler, je dois vous parler. Oh! oui, monsieur, il le faut !

— Qu'as-tu donc à me dire?

— D'abord, M. l'abbé, que je n'étais pas fait le moins du monde pour aller si loin que Siam, puis que ce navire- ci est une véritable galère! Je l'avais cru, comme vous, un fin voilier, je m'en dédis. Vous venez de parler d'or aux matelots, ils vous idolâtrent, mais cela ne rend pas leur coque meilleure. Il m'est impossible, par le moindre petit roulis, d'y manger tranquillement un hareng. Il faudrait pour cela savoir toutes les règles du contre-poids ! Pas d'herbe, de salade, à peine une cuisse de coq, et le carême brochant sur le tout ! Dans

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quelques secondes on nous menace d'une ondée, et je vais trembler comme un mouton pendant le tangage. Mais tout cela , monsieur, ne serait rien ; sur ce diable d'OiseaUy il y a bien pis, allez !

— Quoi donc ?

— Des apparitions ! L'autre soir, tenez, nous venions de manger Robin, ce mouton fameux entre les moutons par ses grands voyages, vous savez, monsieur, celui qui était toujours entre les deux ponts à la tête des autres qu'il endoctrinait sur le roulis ; c'était jour de fête, et comme il s'était cassé la patte, on l'avait abandonné au boucher. Nous avions ri, dansé, chanté des chansons de France, quand tout près de mon hamac...

— De ton hamac? eh bien?...

— Eh bien ! monsieur, j'ai vu là comme je vous vois... passer tout d'un coup devant moi une blanche et pâle figure. Elle avait un voile noir, la robe de même couleur, et des yeux, oh! mais des yeux d'un velouté!... En un mot, c'était une femme...

— Due femme !

— Mon Dieu, oui, monsieur, et ce qu'il y a d'étrange...

— Achève.

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— C'est que vous la connaissez ; c'est elle, c'est bien elle, notre religieuse du château de Crépon, votre camarade d'enfance ; en un mot, mademoiselle Diane dllerfort !

Choisy regarda Bonju d'un air de stupeur. A peine avait-il rejoint Chaville à Paris qu'il n'avait pas eu de cesse avant d'obtenir son élargissement ; il s'était lui-même présenté résolument au ministre en lui faisant valoir sa droiture dans toutes les menées tortueuses dont il était accusé. Le cardinal de Bouillon ne lui avait rien appris, il avait été seulement son secrétaire comme conclaviste à Rome; mais de là à une participation coupable dams les desseins de Son Émînence il y avait un grand pas. La mort de Luxeuil l'avait servi au lieu de lui nuire; un tel parent n'était guère du goût de Louvois; d'ailleurs l'arrestation importante de d'Hosberg, dont Choisy pouvait revendiquer tout l'honneur, plaidait assez haut pour lui. Encore sous le poids de ses dernières émotions, l'abbé s'était hâté d^entrer en retraite et de fermer à tout jamais sur lui les portes du cloître. Avant d'y entrer, il avait voulu accomplir seulement la promesse sacrée qu'il avait faite à Chaville : il avait placé sa main dans celle de Mathilde en appelant sur

eux les bénédictions d*eu haut. Diane, par ses soins, était entrée au couYent des Filles de la Visitation, â peine guérie de Tépouvanle que lui avait causée la révélation du comte. Tels étaient les événements qui avaient rempli ces trois mois pendant lesquels l'abbé avait encore trouvé le temps de se préparer au voyage de Siam.

Les paroles de Bonju venaient d'amener un sourire de doute sur ses lèvres, et il rejetait sur quelque hallucination poltronne de son valet une pareille vision, quand il se vit bien vite distrait de ses réflexions par un coup de mer qui fit choir son ex-intendant sur le parquet. Un vent furieux s'était élevé, les flots ressemblaient à des coursiers pleins d'écume. En quelques minutes, tout l'équipage fut sur le pont, missionnaires, mandarins et officiers, tous regardant la Maligne qui repliait ses huniers et se préparait à bien soutenir le grain. Il passa heureusement assez vite, mais la mer resta clapoteuse. De temps à autre, on perdait de vue la frégate qui suivait l'OiseaUy puis elle se rapprochait de lui comme un alcyon rapide. Tout d'un coup, M. de Vaudricourt apparut près du fanal de la Maligne. Joyeux, son lieutenant, prit le porte-voix :

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— Un prêtre à bord ! s*écriait le lieutenant, un prêtre pour le prisonnier qui se meurt !

A rinstant même, tout ce qu'il y avait de missionnaires et d'ecclésiastiques à bord de l'Oiseau se pressa sur le pont au milieu des cris et du tumulte. Les vagues bondissaient et reprenaient leur première fureur, nul n'osa mettre le pied dans la frêle embarcation.

C'était le canot deM. de Chaumont, un yacht fin, charmant et doré, mais dont la mince structure effrayait les plus résolus.

— A vous, M. du Chaila, disait M. de Lionne.

— M. de Lionne, après vous, disait M. du Chaila.

Durant ces pourparlers , un homme venait de sauter lestement dans le canot. : c'était Choisy.

Les efforts de Bonju avaient été vains pour le retenir ; il lui laissa sa ceinture à demi déchirée entre les mains.

Quand le canot partit, guidé par six vigoureux rameurs, il s'éleva un cri d'admiration et de terreur dans tout l'équipage : les mandarins frémirent et les missionnaires tournèrent la tête.

Insensible à la peur, Choisy se voyait tantôt porté sur la crête de la vague , tantôt enveloppé dans la profondeur de son linceul...

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