XI
L'abbé de l'Épée veille attentivement sur le dépôt que lui a conûé la Providence — Menaces dont -il est Tobjet. — L'autorité le protège. — Diverses personnes reconnaissent le jeune Solar.
— Voyage du célèbre instituteur, avec son protégé, à Clermont en Beauvoisis, sa yille natale. — Nouvelles reconnaissances.
— Joseph se rappelle une cicatrice de son père. — Il est reconnu par son grand-père, mais sa sœur hésite d'abord.
— Une démar<îhe auprès du duc de Penthièvre — Elle réussit.
— Le prince accorde une pension de 800 livres au jeune Solar.
— Le paiement en est bientôt suspendu. — Pourquoi. — Curieuse lettre de l'abbé de l'Épée. — Le premier semestre de la pension est payé.
Le signalement du jeune Solar, donné par M"' de Hauteserre, s'accordait parfaitement avec celui de Joseph, pris ^u moment de son arrivée à Paris. L'abbé de l'Épée se serait empressé , sans doute , de poursuivre incontinent ses recherches, s'il n'eût pas jugé plus à propos de se mettre en garde contre toute nouvelle surprise.
L'ABBÉ DE L'ÉFÉE. \n
D'aulres personnes inconnues ont beau lui demander le dépôt que la Providence lui a confié, il lui semble trop sacré pour s'en défaire. On le menace, mais l'autorité le rassure en lui déclarant qu'aucune démarche sérieuse n'a encore été tentée pour lui soustraire son jeune protégé et qu'on ne prendra aucun. parti sans l'avoir consulté au préalable.
Vers le mois de juin ou de juillet 1777, une demoiselle dé Bierre se présente ù Técole dt* l'abbé de l'Êpée^el, dès qu'elle voit Joseph, elle s'écrie : « Je le reconnais bien, c'est le fijs de M. le comte de Solar. » Elle l'avait vu très-souvent, en effet, jusqu'à Tâge de sept ou huit ans, chez W^^ Desgodets, grand'tante du jeune homme, dont elle était alors dame de compagnie. Sa déposition est confirmée non-seolement par celle de la nommée.Ânathot, ancienne domestique de M. d'Austel, conseiller de l'élection de Paris et grand-oncle du jeune Solar, mais aussi par celles de la dame Marguerite Roger, veuve de Guillaume Allin, maître maçon, et de sa fille.
L'abbé de l'Épée ayanLenlendu dire, sur ces tîntrefaites, que son protégé a vu le jour à-Cllermonl enBeauvoisis, sollicite et obtient des deux ministres Amelot et le comte de Saint-Germain Tautorisation de se mettre en quête de nouveaux renseignements. Arrivé dans ce pays avec son
1)4 i;abbé de l épée.
élève, il fait lever rc^xlrail de son acte de baptême el reçoit la déclaration de vingt-huit habitants de celte ville, à la tête desquels figure le nom deM. d'Austel delaBaronnière, lieutenant général du bailliage et parent maternel du jeune Solar. Cette "déclaration est unanime : tous reconnaissent dans Joseph le fils du défunt comte. Ce parent lui a demandé s'il se rappelait avoir vu une marque au visage de son père. Aussitôt Fenfant trace sur sa joue la forme et les contours d'une cicatrice. Il fait plus, il en indique la couleur en montrant ses manchettes. En effet, le comte de Solar portait à la figure les traces d'un éclat de bombe.
A son retour h Paris, Tabbé de TÉpée fait prier M. Clignet de Marqueny, avocat au parlement et père de la comtesse de Solar, de vouloir bien se rendre chez M. Joisneau, son -parent et son ami, afln dé reconnaître ou de méconnaître, selon son honneur et sa conscience, le jeune sourd-muet qu'il a à lui présenter. Devant eux , M. Cligny reconnaît , le 19 septembre 1777 , cet enfant pour son petit-fils.
' De'son côté, M. Moresiu de Vormes, avocat au coniseil et tuteur de M*'* Caroline de Solar, a écrite fabbé de TÊpée qu'il ne doute plus que Joseph ne soit le comte de Solar. Dans la vue de ménager une entrevue entre les deux en-
L ABBli DE L'ÉPÉE. 95
faiits, on fait venir M"* de Solar à Paris de son couvent de Toulouse. Dès le premier jour,- le frère et la sœur ne se reconnaissent pas, mais bientôt, à Taide d'entretiens muets, ils finissent par selivrer aux doux épanchements de Tamitié fraternelle. On cite, en outre, comme une nouvelle présomption en faveur du protégé de Tabbé de TÉpée, le postscrijrtum d'une lettre adressée le 8 novembre 1777 par M*** de Solar, qui venait d être placée dans une pension do Paris, à la maîtresse de pension de Joseph, madame Chevreau : « Je vous prie de dire mille choses tendre^ à mon cher, petit frère. »
Le respectable instituteur ne s'occupe plus , dès lors, que d'assujer le sort de son protégé. Il se présente au <iuc de Penthièvre, Taïeul du roi Louis-Philippe, avec un placetvOÙ il lui rappelle que M. le comte de Solar, père du jeune sourd-muet, a été page de la duchesse du Maine, gentilhomme de 4VI. le prince do Dombes, puis de M. le comte d'iiu, et que le grand-père de cet enfant a été gentilhomme de M» le duc du Maine. A ce placet se trouvent jointes toutes les pièces qu'il a pu réunir en sa faveur. Le solliciteur est accueilli avec les plus bienveillantes démonstrations d!inléret et de sympathie. Le prince lui promet que les pièces seront scrupuleusement examinées dans son conseil et qu'une réponse lui sera faite soûs
96 L ABBÉ DK L'ÉPÉE.
quinzaine. Son Altesse tient parole. Voici la lettre en date du 8 novembre 1777 qu'elle lui fait écrire par M. l'abbé Lenoir, chef de son conseil et conseiller de la grand' chambre :
« Monseigneur le duc de Penlhièvre, Monsieur, a accordé une pension de 800. livres à M. de Solar. Ce jeune homme la doit uniquement à yos bontés pour lui et aux peines.que vous vous êtes données ppur constater son étSLi...... Je vous prie de me permettre de faire
insérer dans le brevet qu'elle sera payée sur vos quittances. C'est le plus grand bien à faire à ce jeune.homme que de le laisser dans votre dépendance. Je suis, etc. »
Ce ne fut toutefois qu'après six semaines environ d'attente, que Tabbé de l'Épée put avoir connaissance du motif qui avait arrêté l'envoi du brevet de pension qui devait lui être expédié immédiatement. On avait assuré à M. l'abbé Lenoir qu'il n'était pas impossible qu'il survînt un acte mortuaire renversant tout l'échafaudage de preuves réunies, à grand' peine, par l'abbé de llÈpée. M. de Vormes, craignant, de son côté, de voir sa pupille privée par ce contre-coup d'une pension de 400 livres, qui lui avait été accordée pour les quelques années qu'il surveillerait son éducation, avait supplié le digne instituteur des sourds-muets de suspendre toute démarche jusqu'à nouvel éclair-
cissemenL Ce dernier lui adressa incontinent la réponse suivante (1) :
« Monsieur t « J'ignorais jusqu'à ce moment tout ce que la malice des hommes a pu dire contre vous.
Tout ce que je savais , c'est ce que vous aviez dit vous-même, en présence de M. le premier président du parlement de Toulouse et dé M. l'abbé Dubourg, que vous aviez cru agir pour les intérêts de Mademoiselle votre pupille en arrêtant l'expédition du brevet accordé par S. A. S. Monseigneur le duc de Penihièvre au jeune comte de Solar. Ne vous offensez pas, Monsieur, si je l'appelle ainsi. C'est le nom qu'il prend du consentement de M. le lieutenant civil et de M. le procureur du roi, et c'est ainsi qu'il signe dans tous les actes de la procédure entamée au civil. Quel autre nom, en effet, peut prendre un jeune homme qui,
(4) Celte pièce a été donnée à M. Théodore Tarbé, par Mesd. Moreau de Vormes, ses parentes, petites- filles de M. Moreau de Vormes, avocat au Conseil, à qui elle était adressée.
Elle se trouve maintenant entre les mains de M. Amant, artiste aimé du public, du théâtre Montansier, qui possède une magni^ue collection d'autographes des souverains qui ont régné sur différentes nations, des savants les plus illustres, des plus profonds génies, des hommes les plus vénérables, les plus remarquables , des célébrités féminines enfin qui ont brillé sur la scène du monde.
après n^avoir disparu que pendant quatre ans , est reconnu par son grand-père^ par son grandoncle à la mode de Bretagne et par bon nombre de témoins respectables?
« Vous prétendez, Monsieur, que j*ai toujours été en avant depuis que vous m'avez marqué que la prudence exigeait que je ne fisse aucune démarche sous le nom du comte de Solar. Vous me permettrez de vous dire qu'à partir de ce moment, je n*ai pas avancé d un quart de ligne. Mon placet au prince était antérieur à cet avis de votre part. 11 vous sera facile de vérifier les dates. Depuis lors, je n'ai fait d'autre démarche que celle d'aller chez M. Tabbé Lenoir, sur Ta vis quil m'avait donné que la pension était accordée et qu'il désirait me voir*
« Vous paraissez. Monsieur, me reprocher que je ne vous ai pas montré l'extrait mortuaire que j'avais reçu. Vous avez donc oublié que j'ai eu l'honneur de vous dire que cela était impossible, parce que je l'avais envoyé à M. le procureur du roi. Vous pouvez lui demander à le voir, et je ne doute point ^u'il ne vous le communique ; mais, comme il m'a paru que cette pièce contenait des erreurs matérielles, j'ai désiré savoir si l'extrait qu'on vous a envoyé de Charlas même les renferme pareillement.
« Je ne vous cadieraî point , Monsieur, les erreurs que renferme la pièce qui m'est Tenue, et que j*ai envoyée à M. le procureur du roi. 11 n*y a ni les noms de baptême , ni le premier nom de famille, ni Tàge du défunt, mais seulement le nom de comte de Solar, décédé le 28 janvier 1774. Cherchez si c'est le fils, le père ou le grand-père, Toncle ou le cousin germain , un homme ou un enOsint.
Vous ne trouverez rien. Je vous demande, Monsieur, si c'est à tort que je désire savoir si l'extrait que vous avez reçu, est plus complet.
« Je ne sais pas, non pins, pourquoi vous refusez de me dire, ou, du moins, pourquoi vous ne me dites pas si c'est de Barèges ou de Bagnères que vous avez reçu l'indication d'un enfant inconnu, mort en 1774. 11 en sera question dans le procès. 11 faudra toujours qu'on le sache. Vous nous éviteriez des longueurs par un seul trait de plume ou un petit morceau de papier , si vous avez l'extrait dont il s'agit.
< Je vous souhaite. Monsieur, ainsi qu'à Madame votre épouse et à tout ce qui vous appartient , Tannée la plus heureuse que vous puissiez désirer et espérer. Nous pouvons avoir des sentiments différents sur un fait particulier, mais cela ne change rien à
Teslime et au respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être ,
« Monsieur, t Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Ce 31 décembre , immédiatement après avoir reçu l'honneur de la vôtre , à huit heures du soir. »
Quelle ne dut pas être la surprise de Tabbé de l'Épée en recevant, dans le mois de janvier suivant , une ordonnance de 400 livres pour les six derniers mois de l'année 1777 !
Cazeaux^ accusé d'avoir, de concert avec ta comtesse de Solar , supprimé la personne et l'état de l'enfant sourd-muet , est arrêté à Toulouse et amené & Paris, les fers aux pieds et aux mains. — Ses moyens dé défense. ^ Il demande à être transféré, avec le sourd-muet, partout où la justice croira que sa présence peut devenir nécessaire pour éclaircir l'affaire. — Cette requête est jointe au fond; on refuse son élargissement provisoire, ainsi (|ue le transfert de l'enfant et de sa sœur sur les lieux. — Enfin, une sentence du Châtelet déclare Joseph fils du comte de Solar, reconnaît Gazeaux innocent et le renvoie absous. ^ Commentaire des juges.
Cependant, on avait écrit à Toulouse. On y avait demandé des renseignements sur le jeune de Solar, et ces renseignements étaient venus. Rien n'y était passé sous silence : on accusait formellement un sieur Cazeaux d'avoir, de concert avec la comtesse de Solar, supprimé la personne et l'état dé lenfant. Une plainte est dressée contre le prévenu; il est décrété de prise de corps le 6 février 1778, arrêté à
Toulouse le 10 mai, amené, les fers aux pieds et aux mains, à Paris, et plongé dans les cachots du grand Châtelet, à la suite d'un rapport foudroyant de M. Avril, conseiller au parlement.
Les moyens de défense présentés par Cazeaux nous paraissent , pour l'éclaircissement de la question en elle-même, mériter d'être reproduits ici en entier :
« En 1773, disait-il, j'étais clerc chez M. Belin, procureur à Toulouse ; j'eus l'occasion de connaître M^»® la comtesse de Solar. Cette dame, sachant qu*à l'époque des vacances du parlement, je devais aller trouver ma famille à Charlas, et, de là , accompagner ma mère aux eaux de Bagnères, qui en sont proches, me pria instamment de me charger de son fils, sourd et muet, alors âgé de onze ans, auquel le régime des eaux avait été prescrit. J'acceptai avec d'autant plus d'empressement, que je savais que M^^ de Solar avait des relations très-puissantes à Versailles, et que je pensai que ce service, rendu de bonne grâce, ne serait point inutile à mon avancement et à ma fortune.
« L'enfant, qui me connaissait déjà, consentit facilement à me suivre , et, le samedi k septembre 1773, à cinq heures du soir, à la porte de l'auberge de VÈcharpe^ dans Tune des rues les
L*ABBË D£ L'ÉPÉE. 108
plus fréquentéea de Toulouse , en présence de cinquante à soixante personnes, je montai à cheval , en prenant sur le devant de ma selle le jeune comte de Solar. Nous partîmes , ac* compagnes de Tun de mes parents, Tabbë Cazeaux , et d'un domestique de mon père, qui , tous deux^ étaient aussi à cheval. Ceci ne saurait faire Tobjet d*un doute. Je donne les noms des personnes qui assistaient à mon départ. Nous nous rendîmes à Gharlas, ^i passant par Saint- Ëlix-de»la-Terrasse , Montaigut et Montoussin. A Charlas , je trouvai ma mère. L*enfant fut reça à merveille par toute ma famille, et, bientôt après , nous partîmes avec ma mère pour Bagnères.
» Aigres quinze jours de résidence aux eaux , le jeune de Solar revint avec nous & Gharlas. Ma mère s'attacha à cet enfant , et j'éc*rivis à M*"® de Solar pour lui demander de nous le laisser jusqu'à la Saint-Martin, époque de mon retour. La comlesse y consentit; quelques affaires <k>mestiques et le mauvais temps retardèrent mon départ, et, vers Noël, la petite vérole s'étant répandue dans le pays, l'enfant en fut atteint. On lui prodigua les soins les plus empressés. Moi-même j'étais constamment à son chevet, ce qui fut cause peut-être que je me vis bientôt à toute extrémité. D'un autre côté, l'éiat de Tenfant ne tarde pas à s'aggra-
f04 L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.
ver : un dépôt se forme dans sa poitrine. On lui administre rextrêmé-onction ; et il meurt! Le jeune de Solar alors est enseveli , mis dans un cercueil , et enterré au cimetière de Charlas , dans la sépulture de ma famille.
* Tous ces faits, je peux les établir de la manière la plus péremptoire. Je donne les noms de plus de quarante témoins qui ont vu l'enfant, qui ont assisté à ses derniers moments, qui Pont conduit au cimetière. Que pourra-t-on répondre à ces témoins ? Que l'acte de décès est irrégulier... Mais rien n'est plus facile à expliquer que cette irrégularité. Lorsque le curé de Charlas dressa cet acte> il manquait de renseignements, et cela se comprend aisément : Tenfant était étranger au pays; personne que moi, et j'étais alors dans un état de maladie désespéré, ne connaissait exactement son âge et son nom. . . On savait seulement que c'était le comte de Solar. Le curé constata donc que le comte de Solar était mort; c'était tout ce qu'il savait. J'ignore s'il demanda des renseignements pour compléter son acte, ou si ces renseignements ne lui parvinrent pas... Toujours est-il que, lorsque , pour se conformer à la loi, il fut obligé d'envoyer le double de l'acte au greffe de la sénéchaussée de Toulouse , il l'envoya dans rétat où il se trouvait alors. Plus tard, il s'aper(.ait que cet acte était insufflant, parce qu'il
L'ABBÉ DE L ÉPÉË. t05
ne désignait pas clairement la personne dëcé» dée, et il crut devoir le compléter en ajoutant ces mots : Mn enfant âgé d'environ dix à onze ans , qui était muet,, et qu'on appelait le comte de Solar. Il est vrai que cet acte manque de ré^ gularité; mais on ne saurait contester que cet enfant, décédé à Charlas, fût le lils de la comtesse de Solar.
« Quelles conséquences résultent de tout ceci î disait Cazeaux; c'est que d'abord Tenfant, à moi conûé à Toulouse par la comtesse de Solar, le à septembre (773, est vraiment mort et enterré à Charlas, en janvier 1774, et que, dès lors, Tenfant, que présente l'abbé de TÉr pée, ne saurait être le jeune de Solar, qui m'a été confié. — Ensuite , ajoutait-il , il suffirait d'un simple rapprochement de date pour se convaincre que le jeune comte de Solar, vu par un grand nombre de témoins, le 4 septembre 1773, à Toulouse, au moment de son départ avec moi, ne pouvait être cet enfant sourdet muet, conduit, sur Tordre de M. de Sartine au château de Bicêtre, le 2 du même mois de septembre 1773, et qu'un mois auparavant (le l®f août 1773) on avait trouvé abandonné sur le grand chemin de Péronne en Picardie! »
Aussi Cazeaux, se faisant fort de prouver sa parfaite innocence, insiste-t-ilpour être transféré avec le jeune sourd-muet partout où la justice
106 TÂBBÉ DE L'ÉPÉË.
croira que sa présence peut devenir nécessaire pour éclaircir l'affaire .
Cette requête est jointe au fond; on refuse non-seulement Télargissement provisoire, mais encore le transfert de l'enfant et de Caroline de Solar sur les lieux indiqués.
Enfin, par sentence de Messieurs du Châtelet, en date du 29 septembre t778, Joseph est reconnu et déclaré flis de M. le comte de Solar et frère de Caroline de Solar. Et le sieur Cazeaux est reconnu innocent et renvoyé absous.
Ainsi s'expliquent Messieurs du Châtelet sur leur sentence :
« Le public croyait que Joseph ne pouvait être Solar sans que Cazeaux fût coupable, et que celui-ci ne pouvait être innocent si Joseph était Solar; mais cette alternative est tout à fait étrangère au procès. L'enfant trouvé près de Péronne, dans les premiers jours d'août, et qu'on a nommé Joseph , nous a éié démontré êlre le petit Solar. Rien de mieux établi que cette vérité ; nous l'avons, en conséquence, déclaré être de la famille des comtes de Solar. Il nous a été démontré avec la même évidence que Cazeaux n'était pas et ne pouvait être complice de la perte de cet enfant. Il nous a rendu bon compte de l'enfant dont on l'a chargé sous le nom du petit Solar, dans le commencement
de septembre suivant, enfant qui est décédé ensuite. Cazeaux est donc innocent, et nous l'avons renvoyé tel.
« La curiosité du public sur les aventures du petit Solar n'est pas satisfaite ; la nôtre ne Ta pas été non plus. Comment a-t-il été conduit près de Péronne? Par qui? En quel temps? Où a-t-on trouvé un autre enfant sourd et muet, à peu près du même âge ? Pourquoi l'a-t-on substitué? Quel dessein avait sa mère? Tout cela, sans doute, serait fort intéressant à savoir ; mais ce fi'est pas là ce que nous avions à juger. Si nous l'eussions appris, et si la Providence Teût éclairci, nous en eussions, au plus tôt, instruit le public. Elle i)e Ta pas fait; elle ne nous a appris que deux choses : Joseph est le comte de Solar et Cazeaux n'est pas coupable. Notre jugement n'a donc porté que sur ces deux points. — Mais à quoi bon , a-t-on dit, faire tant de dépenses, de la [)art du gouvernement^ pour découvrir si peu ? A quoi bon ? A rendre à un malheureux enfant sou état et à empêcher un innocent de subir la peine d'un coupable. La mère a emporté avec elle son secret ; la justice n'a pu découvrir son complice; mais le crime se trouve sans effet, et c^ui à qui on l'imputait faussement, est sauvé. Voilà l'affaire que les dates rapprochées ont éclairée au point que la vérité nous a paru évidente. »
LoUre de l'abbé do VÈpée à Me Élie de Beaumont , défenseur de («azeaux. — Preuves, suivant le célèbre instituteur, de l'identité de Joseph et du comte de Solar. — Particularités remarquables. — DétaiL^ peu édifiants sur la mère du sourd- muet. — Réponse de M* Tronçon-Ducoudray à Tabbé de l'Épée. — Extrait mortuaire constatant, à son avis, le décès. — L'illustre avocat modifle, plus tard, son opinion, » Ses aveux'à M. Bouilly, auteur du drame do l'abbâ dr l'Kpkb. — Confirmation de la sentence du ChAtelet par le parlement de Paris, qui ordonne, en outre, un supplément d'enquête et d'instruction.
L^abbé de TÈpée, dans sa lettre de 72 pages à W Elie de Beaumont, défenseur de Cazeaux, le même qui avait gagné le fameux procès de Calas, rend compte, sous la date du t*' février 1779, de tout ce qui regarde son jeune protégé, administre les preuves constatant l'identité du mineur Joseph avec le comte de Solar, et tâche de détruire les diverses objections soulevées par les dépositions de tous les témoins qui ont comparu dans cetie affaire. L'identité, suivant lui,
consiste en ce que, comme le comte de Solar, , Joseph avait une surdent qui lui a été arrachée par le chirurgien de THÔtel-Dieu, pendant le séjour qu'il y a fait, et en ce que, si le comte de Solar avait une marque, en forme de lentille, à la fesse gauche, Joseph a, sur la peau, plusieurs signes lenticulaires, dont un (1) exactement à la même place.
Notre illustre instituteur a soin d'expliquer, entre autres faits, que, dans la maison de Tile Saint-Louis, où sa mère Tavail mis en pension, il y avait aussi deux demoiselles pensionnaires, plus grandes que lui, qu'il croyait naturellement ses sœurs, de sorte que, toutes les fois qu'il allait diner chez M. Daustel, son grand-oncle, et chez M"® Desgodets, sa grand'tanle, il avait soin de demander qu'on lui donnât quelque chose pour ses sœurs.
La mère de Solar, prouve ailleurs l'abbé de rÉpée, survécut deux ans à son fils. Elle mourut en 1775. Elle ne possédait pour tout bien que 800 livres de pension viagère, que lui faisait M. le comte d'Eu. Elle avait un loyer, de 700 livres. Elle donnait à jouer à Toulouse... Elle ne vivait que d'emprunts. — 11 existait encore, selon lui, une lettre de cette dame à M . Joisneau ,
(I ) Des témoins prétendaient avoir vu la lentille ; c'étaient la nourrice de Joseph de Solar, la maîtresse de pension de File Saint-Louis et un maître d'école de Toulouse.
son parent et son ami, par laquelle elle le priait de ne pas lui refuser quelque argent pour se faire croire plus riche vis-à-vis du père du monsieur qu'elle devait épouser, le conjurant de lui garder le secret sur la mort de son fils , qui , depuis deux ans, lui a coûté, dil-elle, 3,500 livres en remèdes.
A la fin de sa lettre, le vénérable instituteur s'écrie, du fond de sa conscience d'honnête homme :
Aperi os tuum muto et causis omnium filiorum qui pertranseunt.
Ouvrez la bouche en faveur du muet et pour soutenir la cause de tous les innocents que Von veut perdre.
(Traduction de la Bible, par M. Le Gros). Prov. 31 , 8.
Ce travail, extrêmement remarquable au point de vue de la dialectique, est précédé d'un Mémoire à consulter pour le sieur Bonvalet, avocat en parlement, tuteur du jeune comte de Solar^ sourd et muet^ mémoire suivi à'xxneConstdtation du conseil, composé de MM. Boudet , Aubry , Cadet de Sainville, et d'une seconde consultation des mêmes, en date du 18 mars 1779.
Tandis que Vabbé de l'Épée prétend, sous le double rapport de la forme et du fond , découvrir, dans rirrégularité des deux actes mortuaires invoqués, la preuve, sans réplique, de
L'ABBÉ DE L*ËPÉ£. H 4
la parfaite idéalité du jeune Joseph avec le jeuiie comte de Solar, M® Tronçon-Ducoudray (1), autre défenseur du sieur Cazeaux, s'efforce de combattre, dans deux plaidoyers des 1^' et 9 mars 1779, les inductions qu'il en tire au pré* judice de son clientt et conclut de Ténoncé offi« ciel de l'extrait mortuaire consigné dans le double registre envoyé au greffe de Toulouse » suivant la déclaration de 1776, que cet extrait mortuaire démontre incontestablement le décès du comte de Solar. Selon le même défenseur^ le jeune comte de Solar avait, comme nous Ta*vons vu, été inhumé le 38 janvier 1774, dans la sépulture de la famille Cazeaux. Son père était mort au commencement de 1772, dans les environs d'Alby,chez un de ses amis, M. Cassagnac de Granier ; quelques années avant son décès ,
(0 Plu& tard M. Tronçon-Ducoudray avoua à M. Bouilly, ai>leur du drame de VAbbé de Vtpée, que l'instruction du procès, modifiant son opinion, avait achevé de le convaincre que fé' lève do célèbre instituteur était i)ien véritablement Tunique re^ jeton mâlede la noble famille qui le reniait. Il Teotretenait même si souvent de cette cause, dans laquelle il n'avait pu qu'admirer Pascendant irrésistible des plus douces vertus unies à la philanthropie la ploft chrétienne, quMI n'avait pas peu contribué à échauffer l'imagination si vive et l'âme si sensiblede soainterloon^ teur dont il Stoutcsait et affermissait les pas après l'avoir préçenié lui-même, en 4787, au barreau français. On n'ignore pas que Tronçon -Ducondraj, déporté à la Guyane, paya, dans la suite, de sa liberté et de sa vie, la gloire d'avoir- défendu la reine Marie-Antoinette au tribunal révolutionnaire.
Ui L ABBË DE LÉPÉË.
il avait été frappé de paralysie et marchait difficilement.
H'' Elie de Beaumont envisage la question sous toutes ses faces, et s'efforce de pulvériser les présomptions accumulées contre le sieur Cazeaux. Mais Taf^bé de TÉpée ne se tient pas pour battu ; il s'attache à expliquer toutes les contradictions imputées à Joseph dans ses interrogatoires, et prend à témoin, avec une nouvelle énergie, le mécontentement que son interprète sourd-muet, Didier ou Deydier, ne craignit pas de manifester au retour de l'audience, de ce que Joseph, selon lui, avait si mal répondu, et de ce que lui-même, pour remplir dignement son devoir, avait été obligé de traduire en conscience ses réponses. Le vénérable instituteur finit non-seulement par récuser les témoignages de ceux qui avaient été présents à Tacte d'inhumation comme n'étant, à ses yeux, de nulle valeur, mais encore par invoquer, principalement dans rintérét de sa cause, Topinion d'un cousin germain de la dame Solar, magistrat respectable, qui ne cessait de la dépeindre comme très-éxpérimentée dans l'art de mentir.
Le 20 avril 1779, sur les conclusions de M. d'Âguesseau des Frênes, petit-fils du grand d'Aguesseau , le parlement de Paris confirme la plainte et la procédure.
« f^ cour ordonne que rinslruction sera continuée et qu*il sera informé par addition au YtUage d'Orvilliers , à Roye, à Péronne et i Mondidier ;
« Ordonne d entendre le sîeur Lacombe; officier de la maréchaussée d'Amiens , le sieur du Gandas , exempt de celle de Mondidier, et autres témoins qui pourront avoir connaissance deTenfant ^oûrd et muet trouvé, leppemier août 1773, au village de Cuvilly, et vu quelques jours mipurmant à celui d Orvilliers ;
« Décrète de prise de corps le quidam qui -a été demander aux sieur et dame Le Roux des nouvelles de sm frère \ ordonne qu'il sera amené prisonnier ès*prisons du Châtelet , et que son procès lui sera fait et parfait par les officiers du Ghàtdet^
« Donne acte à M. te procureur général de sa plainte des faits de rature, surcharge, interlignes et variations h lacté mortuaire, du 38 janvier 1774, du dénommé le comte* de Solar, etc»; ordonne qu'il en sera informe par^evant les juges du Châtelet ;. décrète d as^ signé, pour être ouïs, le sieur Durban, curé de Gharlas , et les deux témoins de l'acte, etc. ;
« Ordonne que le sourd et muet nommé Joseph > Deydier, son int^erprète, Caroline de Solar et le sieur Cazeaux seront cènduitsr par les juges et officiers du Chàtelèt, etc., à Tou-
U4 L'ABBÉ DE L'ÉPÉK.
louse^ à Alby, la Graiierie, les villages de Seisses, Samt-Elix-de-la-Terrasse, Montoussin, Montaigut, Charlas, et autres lieux qui se trouvent sur la route de Toulouse à.Bagnères^ ainsi qu'à Bagnères, pour être par eux dressé procès-verbal des gestes, signés et observations dudit Joseph et de son interprète dans tons les lieux indiqués ;
« Les autorise à informer, récoler, confronter, interroger, recevoir toutes déclarations, etc., à Teffet de constater si ledit Joseph reconnaîtra les lieux et les personnes^ etc. , et s'il sera reconnu , etc.-;
« Ordonne que le roi sera très-humblement supplié d'accorder lettres patentes attributives de juridiction et de territoire, etc., pour ce que dessus rapporté et joint au procès, être jugé définitivement, sauf l'appel en la cour ;
« Ordonne que les neuf lettres écrites par le comte et Ja comtesse de Solar aux -sieurs Joisneau et Villot, en 1768, 176», 1771 et le 26 août 1773, seront déposées au greffe du Châtelet pour servir à l'instruction et au jugement dudJt procès'; ce que de raison.
« En ce qui touche l'appel de la sentence du Châtelet du 29 septembre 1778, met l'appelalion et ce dont est appel au néant 5 émendant, ordonne que ledit Cazeaux sera par provisoire élargi des prisons où il est détenu par 1 huis-
sîer de la cour de service, à la charge de se représenter, en état de décret de prise de corps, toutefois et quantes, etc. ;
« Gomme aussi à la charge que ledit Cazeaux ne pourra aller ni à Toulouse, ni à Gharlas, ni dans tous les autres endroits où le mineur Joseph sera conduit , avant que les officiers du Châtelet aient procédé aux opérations ci-dessùs et en leur présence , etc. »
Foi robuste de l'abbé del'Épée. — Ses occupations et ses infirmités ne lui permettent pas d'accompagner le jeune Solar dans ses courses au midi de la France. — Diverses personnes intéressées dans l'affaire prennent la même direction. — Recherches longtemps infructueuses. — Joseph ne se reconnaît nulle part, pas même en présence de la tombe de sqn père. — On en exhume une tête d'enfant, avec une surdent semblable à celle qu'on a arrachée à Joseph. — Aventures d'un sourd-muet de Charleroi. — Parti qu'en tire le défenseur de Cazeaux. — Contradictions palpables, araves accusations formulées contre le pupille de l'abbé de l'Kpée et contre les divers témoins qui déposent en sa faveur; — Nouvelle sentence confirmative du Chfttelet.
'^ Le jeune sourd-muet Joseph ne connaissait ni sa patrie ni sa famille, et probablement le bon, le loyal instituteur avait affaire à trop forte partie. Néanmoins, sa constance ne se rebuta point. ' Sa foi dans la Providence ne lui permettait pas de douter du succès de ses dé^ marches. Cette foi était si sincère, si robuste, qu un docte et pieux ecclésiastique l'ayant sup-